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Full text of "L'aventurier François; ou, Mémoires de Grégoire Merveil"

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r 


rAVENTURIER 

F  R  A  N  Ç  OIS, 


f  ou 


MÉMOIRES 

D  E 

GRÉGOIRE  MERVEIL, 

TROISIÈME    ÉDITION. 

Per  varios  cafas,  &  toc  (iilcrlmina  rerum 
Vemmus. 

ViRG. 


7i 


TOME  CREMIER.      . 

A    L  O  N'D  R  E  S, 

Et  fc  trouve  à  Pari  s  f 

/^QuiiLAU  Vdlwé ,  rue  Chriftîne j 
m  La  Veuve  Duchesse  ,  rue  Saint-Jacques  % 
1  Belin  ,  rue  Salue-  Jacques  ^ 
CKez  -^  MÉRIGOT  le  jeune ,  quai  des  AuguAlns  ^ 
I  De  Sbvnb  ,  au  Palais  Royal  ;. 
f  £c  les  Libraires  qui .  v>ea<kut  les  Noo-" 
V,     veautés. 

M.  DCC.   LXXXiy^ 


AVANT-PROPOS. 


N< 


OTRE  Héros  n'eft  pas  un  in-^ 
trigant,  un  Chevalier  dinduftrie, 
comme  le  nom  que  nous  lui  don-- 
nons  fembleroit  Tindiquer  :  nous 
l'appelions  Aventurier ,  parce  qu'il 
a  beaucoup  d'aventures.  Ceft  ce 
dont  les  Leâeurs  de  Romans  font 
le  plus  curieux.  Ils  recherchent 
ces  bienheureufes  aventures  avec 
autant  d'ardeur  que  les  anciens 
Chevaliers  çrrantsyils  aiment  fur- 
tout  celles  qui  font  ;  relatives*  aux 
amours  de  la  jeuncffe.  Nous  n'â^ 
vons  pas  cru,  devoir  les  épargner  ; 
car  enfin ,  ces  fortes  de  leâures^ont 
ordinairement  pour  but  le  (impie 
amufement;  &  nous  avons  eu  prin» 
cipalement  en  vue  d'en  procurer  à 
ceux  qui  voudront  bien  nous  lire* 
On  nous  reprochera  peut  -  être 
que,  parmi  tant  d'incidents,  il  s'en 
trouve  d'incroyables  ,  d^extrava- 
gaiKs»  Si  nous  diiîons  que  tout  ce 


( 


Avant-Propos. 
que  nous  racontons  eft  vrai ,  Se 
que  le  vrai  n'eft  pas  toujours  vrai- 
femblable,  qu*auroît-on  à  nous  ré- 
pondre f  Quoi  qu'il  en  foit,  nos  Mé-^ 
moires,  avec  toute  leur  gaieté,  ou  , 
fi  Ton  veut,  leur  folie  ,  ne  feront 
pas  peut-être  entièrement  dépour- 
vus d'utilité.  Il  eût  été  plus  beau  y 
fans  doute ,  d'avoir  un  but  moral  , 
&  de  faire  parvenir  notre  Leâeur  à 
la  vertu ,  par  le  chemin  du  plaifir  ; 
mais  c'eft  le  comble  de  Fart.  Nous 
oferons  tenter  par  la  fuite  un  fi  no- 
ble effort.  Cet  effai  doit  nous  y  ache- 
miner. Nous  avons  commencé  par 
ce  qu'il  y  a  de  plus  aifé ,  pour  nous 
élever ,  bfentot  après ,  au  genre  le 
plus  difficile.  En  atiendant ,  ce  peu 
de  lign^  fera  notre  excufe  &  notre 
apologie;    ' 


cr  ,  l: 


-.'.v/n:       )    ,       '  î 

'  VJrENTUSXER 


L^AVENTURIER 

F  H  AN  Ç  O  I  S. 


PREMIÈRE  PARTIE. 


LIVRE    PREMIER. 

jljE  premier  moment  de  mon  exiftence 
que  je  me  rappelle  eft,  je  crois,  une 
époque  dç  mon  enfance  la  plus  reculée. 
Jévivois  dans  une  maifon  brillante  j  j*é- 
toîs  habillé  comme  le  font  les  enfants  de 
ia  première  condition.  Je  paffois  les  jour- 
nées dans  les  bras  d'iine  grande  femme  i 
tablier  blanc,  que  je  nommois  ma  Bonne^ 
&  de  temps  en  temps  on  me  menoit  em- 
brafler  une  belle  Dame,  bien  vermeille, 
que  fappellois  Maman.  Je  n'ai  de  tout. 
cela  qu'un  fouvenir  biçn  foible  j  mais  ce 
tfeft  pas  un  fonge. 

Tçmc  1^  A. 


^  L*A    T    E>K   ^^    &    I    E    R 

Un  jour  un  grand  homme  fcc;  quQ 
jVppellois  mon  Oncle,  tne  trouva  feul; 
ma  bonne  m'avoic  imprudemment  laiflfé 
appuyé  contre  une  cîiaife,  m^amufanc 
ftvec  quelques  babioles  qu'elle  avoit  mifes 
devant  moi.  Le  grand  homme  ^.epvelQppé 
d'un  manteau  d'ccarUte»  entre ,  me  prend 
dans  Tes  bras  &  m'emporte.  Il  me  couvrit 
de  fon  manteau  ;  '  jp  criai  '  de  toute  ma 
force  en  me  voyant  enfeveli  fous  cette 
vafte  draperie  ;  pour  m'appaifer  il  me 
donna  quelques  dragées  ;  je  mangeai  en 
filence,  &  me  laiflai  mener.  Nous  arri- 
vâmes dans  on  cul-de-fae^  il  me  fit  alors 
voir  le  jour^  me  remit  aux  mains  d'une 
Savoyarde 9  lui  donna  quelque. argent  Sç 
s'enfuit.  La  vieille  me  cacha  dans  fon  ta* 
blier ,  Se  me  porta  dans  fon  trifte  manoir» 
Elle  me  mit  fur  un  châlit,  j'y  pleurai  beau* 
coup  8c  je  m'y  endormis. 

On  ne  dort  pas  toujours.  Quoique  dans 
la  plus  tendre  enfance,  il  me  fallut  ga- 
gner ma  vie  Se  celle  de  plufieurs  autresi 
femmes.  On  me  couvrit  des  livrées  de  la 
mjifere.  Se  l'on  me  mena  fur  le  Pont- 
Neuf  Il  faifoit  un  froid  épouvantable. 
On  m'étendit  fur  quelques  brins  de  paille» 
^  h  SiLVoyarde  dçmandoit  effrontémenc 
Taumône  pour  moi»  qu'elle  aifuroic  être 
fon  filsr  Je  paifoi$  les  J9ars  dans  ce  picçqx 


François.'  | 

écat*2  le  fuir  on  me  don  noie  chez  elle  une 
edocacion  que  je  crouvois  déjà  indigner 
de  moi^  Ton  m'apprenoic  à  mendier*  Gha-« 
que  fois  que  je  vojrois  palier  une  jolie 
femme  dans  une  voiture,  je  croyois  ap« 
percevoir  mon  ancienne  Mama.n,  &  je  lui 
prodiguois  ce  nom,  que  je  ne  pouvais 
donner  à  mon  exécrable  duègne.  Je  rap« 
porcois  beaucoup  à  cette  marâtre,  parce 
que  j'écois  d'une  alTez  jolie  6gure  ^    Si 
quand  la  fcélérace  ne  jugeoic  pas  à  propos 
de  fortir,  elle  me  louoit  à  d'autres  mai-» 
heareufes  dont  j'étois  auffi  le  gagne-pain*  ' 
Je  languilTois  dans  cet  état.  Un  jour  je 
vis  une  Dame  s'avancer,  d'un  air  trifte,4 
pied,  quoiqu'elle  n'eût  pas4'air  faite  à 
fnarcbér  de  cette  forte;  on  ne  manqua 
pas  de  me  préfenter  à  îk  compaflSon.  A 
peine  l'eus-je  envifagée,  que  je  me  jettai 
^  fon  cou  en  criant.  Maman,  Je  la  reccm- 
noilTois  en  effet  pour  celle  que  je  nom-^ 
mois  ci-devant  de  ce  nom,  ^  qu'on  me 
faifoic  etubrafler,  quand  je  logeais  dans 
cette  belle  maifon  d'où  j'avois  été  enlevé. 
Cette  D^me  recula  d'abord  en  voyant  un 
peric  mifèrable  qui  vouloir  l'embralTer; 
inais  la  fingularité  de  Taventure  l'engagea 
à  me  conddérer  :  il  ne  lui  fallut  qu'un 
coiip  ^  d'œil   poiir  me  reconnoître.  Elle 
m'eftlev^  datis  fes  bra$»  Se  me  baigna  de 

A  z 


4  L*AviKTURIHIt 

(es  larmes,  fans  plus  s'appercevoir  de 
mon  trifte  équipage.  c«  Ah  !  s'écria-t-elle, 
voilà  mon  enfant  >'  !  La  vieille  coquine 
aVrquiva.  On  prie  un  fiacre,  on  retourna 
promptemenc  à  rh6tel,  on  me  dépouilla , 
on  me  lava,  on  me  parfuma,  on  me  re« 
vêtit  de  jolis  petits  habits  d*or.&  de  foie^ 
Je  trefTaillois  de  joie  j  ma  mère  étoit  en* 
cote  plus  tranfportée  que  moi,  elle  m'em« 
brafToit,  elle  enibraflbit  tout  le  monde: 
«  Ceft  lui-même,  difoît-elle;  voyez 
^  A4adame,  comme  il.eft  charmant;  tout 
»'  le  monde  Tauroit  reconnu,  même  fous 
•»  fes  haillons;  il  avait  un  certain  air  que 
w  rien,  ne  pouvoit  cacher.  »  On  conve- 
noit  unanimement  de  fes  remarques;  on  la 
complimentoit  ;  toute  la  maifon  étoit  dans 
le  cranfport  ;  tous  les  appartemens  reten- 
ciffoient  des  accens  de  la  joie.  Les  jeunes 
Laquais  èmbrafToient  les  Femmes  de  cham** 
bre;  &c  les  Cochers,  fans  doute,  s'eni*. 
vroient  avec  le  Suifle. 

Je  n*eus  pas  befoin  de  pleurer  pour  me 
faire  â  ce  nouvel  état.  On  amenoit  pres- 
que tous  les  jours  â  Thôtel  une  petite  fille 
à  la  mamelle,  qu'on  me  faifoit  appeller 
ma  confine.  Se  que  je  careffois  du  plus 
grand  cœur  du  monde.  Uenfant  me  fer- 
roit  dans  (es  petits  bras,  il  fembloit  que 
mes  careiTe^  faifoient  éclore  fon  ame  ingé* 


François;  ^$ 

nae*  Notre  atcachetnenc  exrraordindre  & 
mutael  amufoic  beaucoup  la  maifon,  8c 
moi  plus  que  tout  le  monde. 

J*étois  heureux ,  fans  y  réfléchir ,  &  faaif 
m'en  douter.  Ce  bonheur,  fi  c'en  eft  un, 
ne  dura  pas  long-temps.  Maman  tomba 
malade  :  elle  eut  5  à  ce  quon  difoit,  des 
accès  de  fièvre  &  des  tranfports  au  cer- 
veau. Elle  me  faifoic  apporter  fouvent  far 
fon  lit  pendant  fa  maladie.  Se  m'embraf- 
foit  long-temps  chaque  fois,  en  verfanc 
beaucoup  de  larmeSé 

Ce  fut  apparemment  dans  un  de  ces 
inftants  où  fon  efprit  n'étoit  pas  bien  re-^ 
venu  d'un  rranfport  qui  l'avoit  égaré, 
qu  elle  me  fit  faire  l'opération  que  je  vais 
décrire. 

Un  jour,  après  avoir  long-temps  pleuré 
fur  moi,  elle  s'écria  dans  un  accès  de  ten- 
dreffè  :  »  Non,  tu  ne  feras  plus  expofé  au 
M  danger  de  perdre  ton  exiftence,  &  je 
91  te  laiiferai  des  marques  inconteftables 
3»  de  ton  état  >».  Alors  elle  me  fit  dé- 
poailler  par  Baptiste ,  domeftique  en  qui 
elle  avoic  beaucoup  de  confiance,  &  Ion 
me  fit  fous  l'aiffelle  une  opération  à  la- 
quelle je  ne  compris  rien.  Il  falloit  qu  oh  y 
marquât  quelque  chofe,  puifqu'ils  dirent, 
après  la  cérémonie  :i>  Cela  eft  très-*bieo 
marqué  I».  ^ 

A  3 


'4  t'AvENTURIlH 

)9  S'il  eft  malheureux,  dit  la  malade; 
I»  je  ne  fuis  pas  fâchée  quil  ignore  qui 
•»  il  eft  ;  il  ii'ira  probablemenc  pas  regar- 
»>  der  fous  fon  bras.  Que  gagneroit  il  â 
9»  fe  connoîcre  ?  il  n'en  feroit  que  plus 
9»  malheureux  :  mais  s'il  eft  dans  un  érac 
n  digne  de  lui  y  fes  gens  en  lui  pallànt 
9>  fa  chemife,  pourront  découvrir  cette 
«>  marque  y  &  TinAruire  de  fa  naiflance. 
»  Que  n'en  ai-je  fait  autant  à  fon  frerc  9>! 

Il  étoit  fingulier  de  m'appliquer  fiir  le 
corps  des  marques  pour  me  faire  recon- 
noître ,  &  de  me  les  cacher.  J'avois  plus 
befoin,  je  crois ,  de  les  voir  étant  dans  la 
mifère,  pour  qu'elles  me  procurafTent  les 
fnoyens  d'enfortir,  qu'ctam  dans  la  prof- 
périté  j  mais  cette  idée ,  avec  un  air  de 
iraifdnnement^  fe  fèntoit  de  l'état  de  la 
jmalade. 

Je  ne  fis  pas  alors  toutes  ces  réflexions, 
|e  n'en  fis  aucune  \  je  m^apperçus  à  peine 
de  tout  cela:  je  Tavois  parfaitement  ou« 
bliéy  tant  j  étois  alors  enfant  !  Ce  font  des 
circonftances  frappantes  qui  me  lont  rap* 
pelle  depuis  y  fans  quoi  je  n^y  aurois  ja- 
mais repenfé. 

Je  vis  beaucoup,  auprès  dti  lit  de  Ma- 
man ,  le  grand  homme  qu  on  me  failoic 
appeller  mon  oncle»  &  dont  j'avois  ou- 
blié rindigne  tour.  Elle  ne  tarda  pas  à 


f  A  A  K^  o  I  s;   '  y 

suourir  :  je  ne  me  rappelle  point  les  cir- 
conftances  de  cette  mortj  il  me  fembld 
que  tout  le  monde  pleara,  6c  que  je  pleur 
xaL  comme  les  autres. 

Peu  de  jours  après,  mon  oncle  vint 
sn  arracher  des  bras  de  fa  petite  fille  Jiilie 
que  j'aimois  fant^  ÔC  m'enleva  comme  îl 
«voit  déjà  fait  5  fans  fe  foncier  pour  cette 
ibis  de  mes  cris.  Il  me  rapporta  dans  une 
allée  fombre,  me  rendit  à  la  vieille  à  la- 
quelle il  tn'avoit  déjà  confié,  ôc  difparut. 
La  malheureufe  me  fouetta  pour  avoir  eu 
laudace  de  me  laifTer  reconnoître,  nrte  red- 
écouvrit de  lambeaux,  me  remena  fur  le 
Poiît-Neuf,  &  m'obligea  d'y  faire  le  me- 
me  métier  que  ci- devant.  11  me  fallut  un 
apprentiâage  cruel  pour  m'y  raccoutumer. 
J'oubliai  pouttant  bientôt,  comme  j'avois 
déjà  fait,  mon  état  brillant,  de  il  me  fem- 
bla  de  nouveau  que  j'étois  né  dans  celui-là. 
Les  chutes,  par  la  fuite,  m'ont  été  plus 
pénibles. 

*  Cependant  cette  vie  me  déplaifoît  fort  : 
je  ne  voyois  qu'avec  répugnance  l'indigne 
taadis  de  ma  marâtre  ;  un  feul  objet  quel- 
quefois l'égayoit  à  mes  yeux;  c'croic  une 
très-jolie  Denioifelle,  élégante,  d'un  aflTec 
haut  ftyle ,  qui  étoît,  je  croîs,  fa  fille,  Se 
qui  venoit  de  temps  en  temps  nous  voir, 
bien  fardée,  bien  mufquée.  Avec  fes  dia- 

A  + 


s  l,*AvENTVRIllt 

mans  &  fa  parure,  elle  écoic  d'un  éclat 
éblouilTant  dans  ce  hideux  afyle.  J'écois 
le  feui  objet  qu  elle  y  voyoit  fans  dégoût. 
Elle  s'abaidoic  quelquefois  jufqu  à  me  faire 
f|uelques  careifes,  qu'elle  accompagnoic 
toujours  de  quelque  petit  préfent,  &  elle 
jne  paroidoit  un  ange.  J'ignore  quel  écoic 
£3n  état.  Ceux  qui  favent  expliquer  les 
£nigmes  du  Merture»  pourront  peuc«être 
Je  deviner. 

Je  grandirToîs  Se  je  commençois  à  de^ 
Yenir  commi(Eonnaire.  (Je  voudrois  avoir 
des  commencements  plus  brillants  à  pré* 
fenter  aux  leâeurs^  mais  s'ils  ne  font  pat 
élégants,  ils  feront  rapides).  J'étois  obli- 
,  gé  d'apporter  tous  les  jours  mon  gain  à 
ma  prétendue  mère,  qui  me  bactoit  fou* 
vent,  parce  qu'elle  le^trouvoit  trop  mo.- 
dique.  Un  foir  que  j'étois. couché,  je  l'en- 
tendis caufer  avec  fon  mari.  Notez  qu'ils 
«voient  coutume  de  palfer  les  nuits  à  boire 
ou  à  fe  battre  ;  je  ne  prêtois  pas.  ordinai- 
rement l'oreille  à  leur  converlation  ;  mais 
ce  jour-là,  comme  ils  parloient  plus  bas 
qu'à  l'ordinaire,  ils  m'infpirerent  la  eu- 
riofîté  d'entendre  ce  qu'ils  difoient;  je  tic 
perdis  pas  un  mot. 

»  Il  efl:  sûr  qu  il  ne  tardera  pas  à  nous 
>»  échapper,  difoit  l'homme.  Si  nous^  é- 
«  tions  en  Italie ,  nous  pourrions  tirer  ua 


François;,  9 

»  grand  parti  cîe  ce  petit  Vaurien,  car  il  a 
»•  des  difpofitions  pour  chanter.  >>— «  Ec 
»>  qu'en  ferions-nous  ?  die  ù,  femme  >». 
«  —  Et  parbleu,  reprit  le  mari,  n'as-ru 
»  pas  vu  les  Cajlrats  de  la  chapelle  du 
»  Roi?  Ils  font  gros  ic  gras  comme  de» 
»  Chanoines,  mais  c'eft  bien  autre  chofe 
»>  en  Italie.  Si  je  n'étois  pas  eftropîé  réel- 
»  lement  comme  je  le  luis  à  préfent  « , 
(car  il  faut  remarquer  qu'il  avoir  joué 
long-temps  Teflropié  pour  attirer  la  com- 
paflîon;  mais  que,  depuis  quelque  temps; 
de  jeunes  fous  l'avoient  mis  tout  de  bon 
dans  cet  état.  )  «  J'entreprendrois  de  lé 
»  mener  à  Rome  :  lopération  ne  coûte 
9»  pas  bien  cher,  &  nous  aurions  un  en- 
»  fant  qui  chanteroic  comme  on  ne  chante 
»  point  ».  J'a vois  entendu  pailer  de  cette 
opération ,  &  quoique  je  ne  fufTe  pas  en- 
core rout  le  tort  qu  elle  fait  à  un  homme, 
fe  craignois  fort  de  la  fouffrir,  fur-touc 
quand  j  entendois  mon  prétendu  père ,  qui^ 
par  profefiipn,  la  faifoit  aux  chats,  dire 
qu'il  feroit  bien  capable  de  me  la  faire  lui- 
même,  ce  Mais,  dit  ma  mère,  il  nj  a  pas 
»  moyen  d'aller  en  Italie,  &  il  nous  é- 
9>  chappera  au  premier  jour.  Le  petit  dr6ié 
I)  commence  à  fentir  qu'il  gagne  tout  ce 
5*  qu'il  veut  j  &  de  fait,  il  m'apporte  toui 
»  les  jours  »n  fol  de  plus,  pour  chaque 

A  5 


!•         t*A   VINTURIEH 

9»  coup  de  bacon  que  je  lui  donne  de  fur-» 
9t  croit.  Il  me  vient  une  idée}  ce  feroic  de 
>>  l'eftropier^  mais  quel  membre  lui  caf- 
99  ferons-^ious  "?  Mon  père  propofa  la 
fambe,  ma  mère  y  le  bras.  L'un  difoic 
qu'avec  les  jambes  je  pourrpis  m'enfuir^ 
l'autre  qu'avec  mes  bras  je  pourrois  les 
battre.  Je  craignois  qu'ils  ne  propofafTenc 
de  me  rompre  un  membre  de  chaque,  for- 
te. Ils  déduifirenc  leurs  raifons  avec  une 
chaleur  &  une  brutalité  qui  dégénérèrent 
en  une  violente  batterie.  Se  tandis  qa'iU 
difputoient  fur  le  membre  qu'ils  dévoient 
me  caflTer,  ils  en  vinrent  à  fe  calTer  mu- 
tuellement la  tète.  Je  profitai  du  momenc 
de  leur  querelle  pour  m'efquiver  fans  être 
apperçu  ^  la  peur  me  fît  courir  de  manière 
à  m' aflurer  que  j'avois  encore  des  jambes  j 
Se  je  crois  que  fi  quelqu'un  m'avoit  voulu 
faifir  pour  me  reccmduire  i  la  maifon,  je 
lui  aurois  fait  femir  que  j  avois  auflî  de;s 
bras» 

Je  courus  pendant  toute  la  nuit  fans 
jfavoir  où  j'allois  ;  je  me  trouvai  âa  point 
du  jour  à  Saint  Germain-en-Laye^  où  je 
n'eus  pour  déjeûner  que  les  couleurs  de 
l!aurore  &  le  ramijge.des  oifeaux..  Ce  qui 
anfpire  un  Poëte  ne  nourrît  pas  un  voyar 
geurj.  je  fus  obligé  de  recourir  à  h  biea? 
taifance  des^païïaiits  ^  ^^  grâce  â  leurs  gér 


F  R  ANC  ois;  IÎ 

néroficés,  j'arrivai  biencôc  à  Rouen,  où 
j*enrrai  au  fervice  d'un  Charlatan,  qui 
venoic  d'établir  fur  U  port  un  théâtre  de 
planches,  pour  y  vendre  fon  baume  ôc 
repréfenter  des  farces.  On  me  fit  jouer  des 
rôles  â  ma  portée  j  &  l'on  trouva  que  j'a- 
vois  des  diipofîtions,  j'étois  fèté^  mais  je, 
le  payois  bien  chen  Le  bourreau  faifoiê 
iùr  moi  les  épreuves  dé  fes  remèdes^  il 
me  fit  fouvent  des  coupures,. pour  les  fer- 
mer avec  fon  orviétan  j  il  me  plongea 
quelquefois  le  bras  ou  la  jambe  dans  Teaa 
bouillante ,  poui  me  guérir  à  fon  aiie  d^ 
là  brûlure*  Un  jour  il  me  fit.  avaler  fur  fon 
théâtre  un  poiton  déteftable  :  mon  corps, 
s  enfla,  je  manquai  de  périr.  Il  û^e  donna 
du  contrepoifon  de  fa  façon,  qui  me  fauva 
la  vie,  mais  en  me  faifant  ^ouf&ir  plus 
que  le  poifon  même.  On  doit  fencir  qu'un, 
pareil  genre  de -vie  m'avoitmis  dans  le 
cas  d'avoir  pett  d'embonpoint.  Je  ne  jpus 
refter  plus  long-temps  dans  une  pareille 
maifon:  je  la  quittai,  maigre^  &:  nu,  £c 
sûremenr  je  n'en  emportai  rien. 

Papillon  léger ,  je  voltigeai  dans  diffé* 
rents  états  fur  la  terre  &  fur  la  mêridanf 
le  premier  grade  après  les  matelots  fur 
les  flottes, ^ans  le  premier  après  les  firn* 
pies  foldats  dans  les  armées  y  mouffe  oi» 
gougeat  ^  n'importe,  j'étois  au  premier 

A  S 


11         l'A   VIKTUHIBU 

échelon  de  la  fortane  &  de  la  gloi^.  Re« 
buté  de  Neptune  &  dé  Mars,  j'entrai  à 
Strasbourg  dans  une  penfion  d'écoliers» 
Ancien  militaire  &  marin  ^  mais  n'ayanc 
pas  dix  ans ,  j'étois  le  jouet  de  ces  M e(fieurs« 
il  leur  étoit  défendu  de  faire  des  niches  à 
perfonne  qu'à  moi  :  c'écoit  bien  le  moins 
qu'on  leur  abandonnât,  pour  leur  divers 
tiûTement,  un  petit  malheureux;  c'eft  aind. 
qu'on  ofoît  me  nommer.  J'étois  donc  l'ob- 
jet de  toutes  leurs  infolences  impunies  ; 
on  me  battoit  pour  tous  les  enfants  ri- 
ches, qu'on  ménageoit  Se  qu'on  ne  vouloîc 
pas  corriger  en  perfonne.  S'ils  avoient  fait, 
quelque  fottife,  on  difoit  :  «cCeft  Gré- 
»  goirë  qui  a  fait  cela  ou  qui  en  eft  la 
99  caufe  >>  j  &  Ion  m'înfligeoit  une  cruelle 
correAion  fans  plus  d'examen. 

J'étois  un  peu  particulièrement  aimé 
d'un  certain  d'OrnevilJe ,  enfant  gâté , 
que  fa  mère  retira  de  la  penfiûn  \  elle  me 
prit  chez  elle  avec  lui.  Il  étoit  cruel ,  & 
me  faifoit  beaucoup  foufFrir,  quoiqu'il 
m'aimât  â  fa  mode.  Quand  il  avoit  faic 
des  iiennes ,  on  me  fouettoit  devant  lui 
pour  le  punir,  parce  qu'il  paroiffoit  y  être 
fenfible.  Le  bourreau,  exprès  pour  qu'on 
me  fouettât  plus  fouvent,  faifoit  une 
infinités  de  méchancetés,  &  feignoit  d'ê- 
tre extraordinairement  touché  de  mon 


F  R.  A   M   Ç   O  I  s;  ff 

fopplîce.  Il  harloîc  plus  fort  qae  moî 
pendant  mon  exécution  ^  on  le  croyoic 
bien  pénétré ,  Se  Ton  me  trouvoit  bien^ 
heureux  d'être  aimé  à.  ce  point  d'un  pecic 
Seigneur. 

La  fœur  de  ce  mauvais  iujet,  grande 
Dtmoifelle,  tour-à-fait  jolie ,  me  plaignoic 
&  me  goûcoit  alTez.  Elle  avoit  pour  mol 
une  force  de  confidération  ^  &  me  regar- 
doit  comme  au-deffus  de  mon  âge  &  de 
mon  état.  Elle  difoit  quelquefois:  ce  Cec 
»  enfant  deviendra  un  homme  &  fe  dif<- 
n  tinguera».  Quand  iln*/  avoit  perfonr 
ne  y  je  mangeois  avec  elle  Se  fon  frere« 
Cela  me  donnoit  une  certaine  dignité  dans 
cetce  maifon,  &  je  commencois  à  deve- 
nir  quelque  .chofe  :  mais  les  épines  Tem- 
portoient  fur  les  irofes  y  8c  je  quittai  cec  hor 
norable  &  pénible  afyle. 

Je  courus  de  nouveau  les  avenmres; 
toujours  réduit  a  la  plus  modique  fubfif- 
tance.  Un  jour,  excénué  de  laffitude  &  de 
befoin,  je  paflbis  dans  un  village,  proche 
du  château  d'un  Seigneur  qui  venoit  i 
toute  bride.  La  néceffité,  par  qui  tout  eft 
permis ,  me  força  de  monter  à  fa  portière 
pour  lui  demander  des  fecours,  en  rour 
gilTant  de  cette  humiliation.  Je  tombai  i 
]a  renverfe.  Le  caroflfe  me  patTa  fur  une 
jambe,  qui,  heoreufement,  ne  fut  que 


14         X' A  YBNTURIBlt 

fcoilCée.  Le  Seigneur  »  qui  écorc  un  grand 
homme  fec ,  ^'apperçuc  de  mon  ^ccidelit  ; 
il  entra  dans  une  épouvantable  colère  » 
contre  fon  cocher  :  «c  Coquin  !  dit  il ,  je 
f>  te  ferai  pendre!  S'il  meurt,  je  le  ferai 
H  enterrer  â  tes  dépens  '>.  Il  vouloit  déf- 
cendre  pour  lui  pa(fer  fon  épée  au  tra- 
vers du  corps.  Pendant  fa  boutade  j*étois 
couché  par  terre*  Je  fouflfrois  ;  mais  je  di- 
fois  en  moi*mènie  :  •<  Sans  doute  il  me 
9V  traitera  bien,  putfqu*il  paroît  fi  outré  de 
9>  mon  malheur  ».  Cependant  il  fémbtoic 
difpofé  à  partit  fans  fonger  i  tnôu  Le  Cu- 
ïé ,  qui  le  trouva  là  y  prie  la  liberté  d*ap« 
procher  de  ù,  voiture  y  pour  lui  demander 
ce  qu'il  vouloit  ordonner  à  l'égard  de  ce 
petit  malheureux. 

<c  Moi!  dit  l'homme  fec  Se  dur,  que 
d»  voulez-vous  que  je  faflfe  d'^un  eflropié  ? 
3i  11  ne  peut  pas  marcher.  » — «  v'^*. 
99  pour  cela,  Monfieur,  répondit  le  Cu- 
»  ré,  que  vous  êtes  obligé  en  confcience 
sf  de  le  faire  guérir ,  ôc  de  le  dédbmma- 
99  ger  enfuire  par  quelque  génétofité.  >fT«' 
c<  Comment,  dit-il?  Qui  m'a  donné  ce 
»  petit  vagabond?  que  vient-il  faire  ici? 
9»'.  pourquoi  cherche-t-il  fon  malheur?  cela 
»  ne  devrôit-il  pas  être  chez  fon  père? 
»'  Mais  c'èft  un  frippon  qui  vouloit  peut-*;. 
99  ttre  nfie  voler»  Tu  es  bienheureux,  petic 


François*  iy 

•  coquin,  d'avoir* la  jambe  caiTée;  fans 
»  cela  je  te  ferois  enfermer  à  Bicêtre  >»• 
«  —  Mais  cependant  »  Moniieur^  reprit 
9  le  Curé,  on  ne  peut  pas  le  laifTer  mourir 
9  fans  fecours.  Il  faut  avoir  pitié  de  foa 
f»  femblable.  »>— «  Son  femblable  eft  bon* 
9  là  y  repartit  le  Seigneur  >»  ;  puis ,  après 
avoir  rêvé ,  il  dit  d'un  air  touche  ;  ce  il  y  a  un 
»  Hôpital  à  deux  lieues  d'ici ,  qu'il  y  aille  ; 
»  |e  coniens  qùll  s'autôrife  de  mon  nom  »>» 
ce  .—  Mais  il  ne  peut  pas  marcher,  lui  re*<* 
5»  préfenta  le  Padeur.»»— ccOh!  qu'il  £% 
%  traîne,  répartit  vivement  le  riche  împi-^ 
»  toyable,  en  ordonnant  de  fouetter  »>. 

Il  y  avoit  la  un  Chirurgien  Allemand 
qui  panfa  ma  plaie»  Il  voulpit  me  queA» 
tionner,  mais  il  avoit  peine  à  s'exprimet 
en  François^  je  lui  répondis  en  Latin  ;  j'en 
avois  un  peu  appris  dans  ma  penfion  de 
Strasbourg;  il  me  parla  dans  cette  lan* 
gue ,  &  parut  furpri^  de  Tufage  que  j'eit 
taXîoxs.  Le  Curé  s'en  intérefFa  davantage 
i  moi  y  &  me  fit  tranfporter  chez  lui.  Jà 
répandis  à  toutes  fer  queftions  d'une  m»i 
niere  qui  lui  plut.  L'honnêteté  fe  peignoit 
fur  fon  vifage  ,  &  fes  cheveux  blancs  fem« 
bloient  lai  donner  plus  de  dignité*  Il 
trouva  que  Je  m'expnmois  d'un  ton  biedt 
au-deffus  de  mon  écaté  Je  lui  nicontâi 
quelqaes'iines  de  mu  aventures  qui  IV 


muferenc.  Je  ne  lui  parlai  point  de  la  belle 
Dame  chez  laquelle  j'avois  vécu  dans  ma 
plus  tendre  enfance  j  parce  que  je  ne  pen- 
fois  plus  â  cela.  On  verra  par  la  fuite  les 
circonftances  qui  m  ont  rappelle  ce  trait. 
Xe  Curé  me  fit  guérir  chez  lui,  ce  qui  lui 
donna  le  temps  de  me  connoître.  Il  ipe 
prit  en  afFeâion,  &  quand  je  fus  rétabli , 
]1  ne  fut  plus  queftion  de  me  laifTer  partir» 
Ce  Prêtre  bienfaifant  devint  mon  père  ; 
il  cultiva  mon  éducation,  me  perfeâionna 
dans  le  Latin,  m'apprit  le  plam-chant,  6c 
il  étoit  charmé  de  la  manière  brillante  doiir 
fes  leçons  fruâifioient. 

Le  Baron  de  Noirville  (c'efl:  le  nom  de 
tet  odieux  Seigneur)  piqué  de  voir  cet 
honnête  Eccléuaftique  plus  généreux  que 
lui^  ne  tarda  pas  à  répandre  que  )'étoi$ 
«m  fruit  de  débauche  que  le  Pafteur  avoic 
eu  d'une  prétendue  nièce,  &  quil  avoic 
£ûc  élever  aux  Enfants-Trouvés.  Ce  bruit 
s'accréditant,  malgré  les  mœurs  du  Curé  , 
le  Seigneur  en  prit  droit  de  lui  fufciter 
mille  tracalTeries.  Le  bon  Prêtre  manqua 
de  perdre  fon  bénéfice.  li  s*en  attacha  da- 
vantage à  moi  'j  je  lui  étois  d'autant  plus 
cher,  que  je  lui  coûtois  davantage;  ôc  il 
faut  avouer  que»  de  mon  côté»  je  lui  éeois 
bien  tendrement  attaché. 

U  eut  un  jour  querelle  avec  le  mauvais 


F   R    A    N    Ç    O    I    S«  17 

Baron,  qui  lui  die  d'un  ton  de  reproche  : 
««  Vous  avez  en  une  nièce  ?  » — «  Et  vous 
93  un  neveu ,  répondit!  I ,  on  fait  les  bruits 
»  qui  ont  couru  ».  Le  Baron  rougit,  pâlît 
&  jura  qu'il  ne  lui  pardonneroir  jamais.  Je 
n'ai  compris  ce  dilcours  que  plufîeurs  an- 
nées après. 
*La  première  fois  que  je  pus  aller  â  TÉ- 

Îjlife,  j'y  vis  l'indigne  Seigneur  qui  me 
ança  le  regard  le  plus  fîniftre.  Je  crus  lui 
trouver  de  la  refTemblance  avec  quelqu'un 
que  j'avois  vu  je  ne  sais  où.  Je  lui  ren- 
dis la  moue  qu'il  me  fit,  &  je  le  haïs  au« 
tant  que  j'étois  capable  de  haïr. 

Mais  il  y  avoit  auprès  de  lui  un  jeune 
objet  qui  fit  fortir  de  mon  cœur  toute 
e(pece  de  haine,  pour  le  remplir  d'un 
fentiment  plus  tendre.  Cétoit  une  jeune 
Demoifelle  de  fixa  fept  ans,  belle  comme 
un  Ange  ou  une  'Déefle  :  de  grands  yeux 
noirs,  une  petite  bouche,  un  teint  de  |is 
&  de  rofes,  des  cheveux  d'un  châtain  clair  ^ 
«me  caille  fvelte,  un  air  de  tendreffe  & 
d'enjouement  >  un  je  ne  fais  quoi  qui  n'é* 
toit  qu'à  elle;  cous  ces  avantages  en  fai« 
ibienc  déjà  une  personne  adorable.  Elle 
avoit  tout  ce  qu'il  falloic  pour  me  plaire» 
Il  fembloitque  fon  image  s'ajuftoit  natu- 
xeltemenc  dans  mon  cceur,  &  cadtoic 
libelle -même  avec  tous  mes  feutimentSt 


ao         L*AVEMTURIER 

les  vieilles  chanfons  :  celle-ct  lui  platj; 
parce  qa  elle  écoic  en  ftyle  ancien ,  quoique 
faite  par  un  Moderne.  Il  lui  fie  chanter 
fouvenc  les  coupleis  qu'elle  favoit,  regret- 
tant qu'elle  n'en  eût  paTappris  plus  long. 
La  petite  perfonne,  qui  favoit  déjà  tout» 
feignit  d'ignorer  le  refte,  avouant  que  c'é* 
toit  à  moi  qu'elle  avoir  entendu  chanter  ia 
Romance,  afin d  engager  le  bourru  à  me 
faire  venir  pour  la  lui  apprendre.  La  rufe 
lui  réuffit^  il  me  fit  ordonner  de  venir  eiir 
feigner  cette  chanfon  à  fa  fille  y  il  n'avoic 
point  d  ordres  â  me  donner  ;  mais  je  ny 
regardai  pas  de  fi  pi  es.  J'j  volai ,  je  chan- 
tai, je  m'accompagnai  fur  le  clavecin;  car  » 
avec  des  difpofitions,  j'avois  encore  acquis 
ce  calent  à  Strasbourg ,  auprès  de  Made- 
moifelle  d*Orneville.  Julie  me  pria  de  lut 
donner  des  leçons  de  cet  inftrumenrè  Le 
père  y  confentic ,  cela  lui  épargnoit  les 
frais  d'un  maître.  L'enfant  proficoir  fous 
ma  direâion  \  le  hibou  ne  me  donna  ja- 
mais rien ,  me  croyant  trop  payé ,  fans 
douce  )  pat  l'honneur  de  paroître  dans  fou 
appartement  :  je  l'étois  plus  qu'il  ne  pen* 
foie.  Jeparcageois  régulièrement,  avec  qia 
petite  maîcceflTe,  fon  déjeûner  8c  fon  goû« 
ter,  &j'obtenois  mille  petites  faveurs,  dont 
le  détail  pourroit  fembler  puérile ,  a  moins 
^u  on  ne  fût  aufli  fenfible  que  moi. 


François.  zi^ 

Jevoyois  dans  cette  maifon,  avec  un 
plâifir  fingulier,  un  tableau  qui  repréfen« 
toit  une  Dame  dont  h  figure  écoit  gra-i^ 
cieafe  &  refpeâable.  On  m'alTufoic  <]ue 
cetoit  le  portrait  de  la  fœur  du  Baron  de 
Noirvilie,  qui  étoicitiorte  à  la  fleur  de  £ot% 
âge,  fans  laifler  d'enfants;  elle  navoic  en 
que  deux  jumeaux,  ôc  tous  deux  paflbient 
pour  être  morts  prefqu'au  berceau.  J'avoîi 
autant  de  peine  à  croire  que  ce  hideux 
homme  fut  le  frère  de  cette  aimable  Da- 
me ,  que  le  oere  de  ma  belle  Julie. 

Ceft  ainU  que  j^  paCai  trois  ans  dans 
les  plaiârs  de  i  amour  naiflfant ,  dans  1  âge 
de  rillùfion;  lifânt  des  romans,  fervant 
la  meffe ,  enfeignant  le  Latin ,  donnant 
des  leçons  de  clavecin  8c  de  tant  d'autres 
chofes  à  mon  a4orable  écoliere. 

J  entroisdans  Tadolefcence;  Se  mes  de<« 
iîrs,  long-temps  confus,  fe  développoienc 
de  jour  en  jour.  La  petite  Julie,  quoique 
plus  jeune,  que  moi  àç  deux  ou  trois  ans  , 
paroiiroic  les  partager.  Nous  nous  faisions 
toutes  les  carefTes  qui  peuvent  être  inno« 
centes,  &  je  commençois  â  defirer  au^delil* 
Ma  maftreâe  ne  me  lailToit  appercevoic 
aucune  inégalité  entre  nos  conditions; 
elle  ne  paroiflfoit  pa^  même  en  foupçon« 
fier  aucune  ;  mais  je  la  fentois  bien^  moi; 
Moa  Curé  vouloïc  ^ue  je  m'çtigagèailè 


]i4         L*AtkBKTURIlR 

plus  hauc,  le  mépris  le  pias  marqué,  fe 
peignirent  fur  Top  vtfage;  il  me  fallut 
une  heure  de.  prières»  de  pleurs,  de  gé* 
nuflexions,  pour  obtenir  quelle  me  dé- 
clarât le  crime  qu'elle  avoir  à  me  repro- 
cher :  dès  que  /e  le  fus,  f avouai  tout,  avec 
«ne  ingénuité  qui  me  valut  ma  grâce. 
Que  le  moment  de  notri^  réconciliation 
fut  doux  !  Jamais ,  Je  crois,  elle  ne  m'avoic 
tant  aimé.  £lle  s'efForçoit  par  un  redou- 
blement de  careiTes,  de  me  faire  oublier 
les  querelles  prefque  injuftes  qu'elle  nVa- 
voit  faites.  Nous  étions  abfoibés  dans  un 
torrent  de  délices.  J'étois  aux  pieds  de 
Julie,  &  je  baifois  une  de  fes  mains  avec 
jtranfport.  Tout-à'coup  jefens  fondre  fur 
moi  un  orage  de  coups;  |e  me  repourne* 
c*étoit  le  Baron  de  Noirville  qui  me  traî- 
toir  ainfi.  Jamais  monftre  ne  me  parui:  fi 
hideux ,  &  ne  le  fiic ,  je  'crois  tant  que 
cet  homme  déjà  û  kid ,  plein  de  venin  6c 
d'un  feu  fombre,  Tétoit  dans  ce  moment. 
La  malheureufe  Catau  étoit  atlée  fe  jet- 
ter  à  fes  pieds  »  f  implorant  comme  Seî- 
gjieut  du  village ,  afin  qu'il  me  forçat  de 
Pépoufer,  &  de  renoncer  à  fa  fille.  Qu'on 
jjUge  de  la  fureur  du  fier  Se  cruel  Baron» 
Il  vola  dans  l'appartement  de  Julie;  heu- 
reufement  il  étoit  fans  armes;  je  n'étois 
Accablé  ^ue  de  fes  poings  &  de  ké  pieds. 

Il 


François:  tf 

îlftappoit,  il  appelloû:  fe  procurai  i  ù/ 
fille,  en  le  retenant,  le  temps  de  5'enfaic 
àms  fon  apparteoiênt ,  &  de  s'y  enfermer.» 
Alors  je  m'efquivai  ;  je  me  fauvai  chez  le 
Curé;  j  y  tfouvai  le  même  vacarme.  Ca- 
taa  avoit  fonné  le  tocfin  ^  elle  avoir  ré- 
vélé fa  prétendue  féduâion  ;  le  Pafteur 
écoit  furieux^  je  tombai  de  Charybde  en 
Scylla. 

Le  Baron  vint  lui-même  chez  le  Curé 
faire   des   plaintes   violences    fur    mon 
compte :k C'cft  un  malheureux,  difoitil, 
»  qu'il  faut  chaflerdu  pays.  »  Le  Pafteur  en 
convint,  &  me  donna  mon  congé.  C'eff: 
la  feule  fois  que  je  Tai  vu  de  l'avis  du 
Seigneur.  Catau  le  repeni;oit  de  l'orage 
qa  elle  avoit  excité  :  elle  vouloir  me  faire 
perdre  ma  maitrefle;  mais  non  me  perdre 
elle-mêrne.  On  ne  (bngeoir  point  à  me 
h  faire  époufec.  Je  me  trouvai  replongé 
dans  mon  néant,  chaflfé  dans  l'univers ^ 
il  7  ayant  pas  un  afyle.  Je  pardonnai  dans 
mon  cœur  au  Curé}  je  maudis  le  Baron  ^ 
je  rebutai  les  excufes  de  Catau.  Avant  de 
partir  je  voulois  prendre  congé  de  ma 
maûreflè,  &  cueillir  un  innocent  baifer^ 
pour  dernier  gage  d'un  amour  réciproque, 
il  me  fut  aifé  de  pénétrer  au  Château ,  où 
tout  le  monde  m'aimoit.  J  y  vis  ma  Julie  ; 
la  crainte  d'être  découverts  fit  que  nous 

Xomc  L  B 


I 

x6  t*AviKTuarEit 

nous  enfermâmes  »  noas  pleurâmes  en« 
Semble  »  nous  nous  fîmes  nos  adieux  : 
quels  adieux  !  quels  ferments  !  ».  •  J'eus 
la  force  de  la  quitter  ^  6c  je  partis  eu 
llence» 


fm  du  j>rcmUr  Uvrti 


F   H  A   N   Ç   O   I  's.  If 

L'AVENTURIER 

FRANÇOIS, 


LIVRE     SECOND. 

v-i  H  A  s  s  É  du  Paradis  Terfaftre ,  pour 
avoir  goûté  du  fruit  de  l'aibre  qu'on 
appelle  la  fcience  du  bien  &  du  mal ,  je 
partis  avec  deux  cheniifes  dans  mes  po- 
ches y  Se  douze  francs  dans  mon  gouf- 
fec,  que  le  Curé  ccnipatiffant  m'avoic 
donnés^  quoiqu'irricé.  J'avois  la  larme 
à  l'œil;  car,  comment  quitter  autrement 
cet  honnête  homme  &  le  féjour  de  ma 
MaîtnslTe?  Tout  le  canton  étoit  ademblc 
â  la  porte:  mon  air  larmoyant  me  fît 
i>afouer. 

Je  me  vis  railler  d'une  façon  très-fan^ 
glante  par  les  beaux  efprits  du  village. 
L'un  diibit:  c<  Voyez  M.  TÂbbé  qui  fe 
jt  fait  chaffer  de  chez  un  bon  Curé ,  pour 
»  avoir  cajolé  fa  fervant^.  »— «  Et  il 
»  neft  pas  content  de  cela  difoit  Tautte^ 
I»  il  lui  faut  encore  la  fille  du  Seigneur 
I»  pour  ramufer.  »»  — ci  £t  parle  »  mon 


iS  L*AV1NTURIER 

»  ami ,  difoic  un  rroifieme ,  peut-être  eft-il 
»  bien  de  condition  à  cela.  Qui  eft-ce  qui 
9>  peut  le  nier  puifqu  on  ne  connoit  ni 
m  fon  père  ni  fa  mece  ?  Place  à  Mon£eur  » 
9>  c*eft  un  enfant  du  grand  chemin,  ref- 
9>  peâezrle  fur  fes  terres.  »  Dans  la  cic- 
conftance  où  j*ccois,  qu'on  juge  fi  ces  pro- 
pos dévoient  augmenter  ma  belle,  hu- 
meur. J'avançois  toujours  en  frémiffaiit, 
&  en  croifant  mes  bras  pour  retenir  mes 
coups.  J'étois  déjà  hors  du  village ,  quand 
l'apperçus  parmi  les  clabaudeurs,  un  mal^ 
heureux  dénonciateur,  qui^  par  fes  rapports 
xnalfaifants ,  avoir  contribué  à  ma  dif* 
grâce.  Je  fonds  fur  lui  comme  un  éclair , 
f e  Je  terraffe ,  je  le  foule  aux  pieds.  Tout 
le  village  tombe  fur  moi  :  je  donne  cent 
copps ,  j'en  reçois  mille  (  le  Roi  d'Ithaque 
fe  bât  dans  l'OdiflTée  contre  un  mendiant, 
qu'on  me  pardonne  un  combat  moins  hu« 
tniliant):  on  me  traîne  par  les  cheveux,  on 
me  déchire  mes  habits  \  cent  chiens  aboient 
contre  nous  ;  plufieurs  mâtins  fe  mêlent 
aux  combattants;  force  féaux  d'eau  plea«- 
vent  fur  nous. Tout-àcoup  nousentendons 
claquer  de  grands  fouets  qui  nous  tombent 
fur  les  épaules:  c'étoit  une  libéralité  des 
gens  du  Seigneur ,  q^i  paflbient  en  cou* 
tant  la  pofte.  Ils  féparent  les  athlètes ,  qui 
«'échappent:  j'en  retiens  un  par  les  cher 


V  K   A  1t9  i;  O  î   si  1^ 

veux  'y  le  malheureux  me  demande  patdoA 
â  genoux.  Alors  un  carofle  pafle  :  ma  Maî- 
trefleécoic  dedans  avec  fon  père,  elle  me 
lance  un  regard  qui  annonce  ion  admira- 
tion de  mon  air  vainqueur ,  fa  compaffioti 
de  mon  iriftc  étar ,  &  fon  regret  de  me 
perdre.  Le  Baron  me  crie  :  •«  Gueux,  je  te 
w  ferai  pendre  « ,  &  s'envoie.  Je  m'élance 
après  le  carofle  qui  fuie  la  route  de  Paris. 
ce  Que  va  faire  de  fa  fille  ce  malheureux  ? 
»>  difbis*je  en  moi-même.  ^  Je  cours  tant 
que  je  puis ,  enfin  je  tombe  de  laflituâe. 
Me  voilà  feul  au  milieu  d'un  grand  che* 
min  ,  il  eft  tard,  le  foleil  eft  couché ,  je 
fuis  tout  trempé  de  fueur,  d'eau  froide 
&  même  de  fang j  les  yeux  pochés,  les 
membres  moulus  »  le  corps  harafle:  mes 
habits  font  en  lambeaux,  &,  pour  com^* 
ble  de  malheur ,  je  n'ai  pas  un  foi  dan$ 
ma  poche  ^  j'ai  perdu  mes  douze  livres  dans 
le  mouvement  de  la  bataille. 

Je  commençons  à  me  refroidir  Se  i 
grelotter.  A  la  faveur  du  clair  de  lune ,  je 
vois  venir  un  homme  maigre,  qui  avoit 
un  violon  pendu  â  fa  boutonnière,  &  une 
femme  digne  de  lui ,  qui  portoit  des 
papiers  devant  elle  dans  une  poche. 
L'homme  avoit  la  voix  cafl(ée ,  la  femme 
l'avoit  enrouée*  Ils  paroiflbient  me  crain- 
dre &  m  evicçr  y  je  m'acofte  d'eux  6c  les 

B  3 


30  L*  A  V  INT  UR  I  ER 

rafTure.  Nous  cheminons  enfemble.  Nocif 
entrevoyons,  quelque  temps  après,  une 
figure  de  grand  grenadier  qui  vient  nous 
regarder  fièrement  fous  le  née.  Mes  com- 
pagnons tremblent,  je  fais  bonne  conte- 
nance. Le  Soldat  s'écarte  Se  marche  i, 
quelque  diftance  de  nous,  u  Chantez  un 
9»  peu ,  me  dit  la  femme ,  afin  qa  il  ne 
»  croie  pas  que  nous  avons  peur  de  lai. 
»  Mon  mari  ne  le  peut ,  car  il  a  la  voix 
»  éteinte ,  &  moi  je  n'ofe.  9>  Je  n'avois 
guère  envie  de  chanter  ;  mais  j'étois'  fans 
argent;  le  befoin  rend  fouple ;  je  renforce 
ma  voix ,  5c  je  chante  auffi  fort  qu  auroic 
pu.  faire  le  grenadier  lui-même  :  le  mari 
m'embraflTe  avec  tranfport.  «  Vraimenc , 
M  mon  cher  ami ,  dit-il,  vous  avez  une 
n  belle  voix:  favez-vous  jouer  du  vio- 
»  Ion  ?  35  Je  lui  réponds. que  j'en  foue  uit 
peu;  il  me  détache  fon  inftrument  décré-^ 
pir ,  &  je  racle.  La  femme  me  faute  aa 
.cou  et  Vraiment,  me  dit-elle,  vous  jouez 
»  aufli  bien  que  mon  mari;  vous  chantez 
»  de  même  ;  continuez.  »  Je  chante  de  |e 
racle,  ce  Mais ,  répond  l'homme ,  j*ai  une 
n  vafte  Encyclopédie  dechanfons,  ôc  fe 
>»  ne  me  rappelle  pas  d'avoir  jamais  ea- 
»  tendu  celle  que  vous  chantez:  elle  eft 
i>  pourtant  admirable.  Savez* vous  qui  Ta 
I»  faite  ?  »^~c«  Ceft  moi ,  lui  dis* je.  •» 


F*  R   A   K   f   O   I    Se  31 

Alors,  tous  deux  raVis  en  exrafe^  m'em«- 
braflènc  de  concert»  Se  m*empeftent  de  leut 
haleine  infeâée  d'eau->de-vie.  c<  Vousècei 
»  un  Phénix,  s'écrierent-ils.  Qam  !  chan» 
•'  ter  les  chanfons ,  les  jouer  &  les  con>* 
»  pofer  !  Oh  !  vous  ctes  notre  homme!  ^ 
Nous  pourfuivons  notre  chemin ,  moi  aa 
milieu  d'eux,  chantant  »  Jouant  du  violon^ 
me  traînant  comme  je  peux. 

Nous  arrivâmes  ainfi  à  une  auberge.  «  U 
a»  faut  que  vous  foupiez  avec  nous ,  me  die 
»  l'affeâueux  couple.  »— a  Je  ne  le  pnis.^ 
»  leur  répondis'je,  car  je  n'ai  pas  le  fol.  o 
«  —  Nous  en  avons  pour  vous ,  repri- 
#1  tent-ils.  »  Je  nerae  fis  pastifier  lorcille. 
Nous  foupons:  ils  m'accablent  de  caref- 
fes ,  Se  me  regardent  avec  étonnemenr. 
ce  Mats  qui  êtes  vous?  me  dirent-ils  enfin. 
3>  Comment  un  jeune  homme  qui  a  un 
»  fi  grand  talent  fe  trouve- t-il  réduit  à 
»  une  fi  trifte  fituation?  >»  Je  leur  raconte 
une  partie  de  mon  hifloire.  «c  Sauveur! 
9»  s'écrioit  la  femme  compatifiante,  avec 
-»  fa  voix  ejgrouée.  a»  —  ce  Ventrebleu  ! 
»  où  étois-je  ?  difoit  l'homme  courageux 
»9  avec  fa  voix  caflée.  «» 

Enfin  9  je  crus  devoir  leur  montrer  au(C 
de  la  curiofité  fur  leur  compte:  «  Et  qui 
M  êres-vous  à  votre  tour  ?  leur  dis-|e.  » 
Le  mari  repond ,  d'un  air  enthoufiafte  ôc 

B  4 


^X        l' A  ▼   1  K  T  V  R  I  E  X 

comme  croyant  m'apprendre  qaelqiie 
cbofe  d*extcaordinaire.  ce  Je  fuis  le  fa* 
»  meux  Sans-Chair.  »»  Je  vis  ,  à  fes  joues 
creufes^  qu'il  méricoic  bien  fon  nom,  mais 
je  n*avois  jamais  entendu  .parler  du  fa-* . 
jneux  Sans-Chair.  Je  leur  demandai  ce 
qu'ils  faifoîenr.  «  Nous  fommes  Mar- 
31  chands ,  pour  vous  fervir  ^  me  répon« 
m  dirent' ils.  s»— ce  Et  de  quelle  marchau- 
»  dife?  repris- je.» — «  Dechanfons^  me 
»  répliquerent-ils.  »  Je  leur  demandai 
encore  s'ils  les  débîtoient  eux-mêmes.  Ils 
me  répondirent  qu'oui,  &  je  jugeai  de 
leur  débit,  en  considérant  leur  mine  dé- 
charnée 69  leur  voix  délabrée,  ce  Nous  ga- 
99  gnons  quelque  choie ,  reprit  la  femme, 
n  ScCi  mon  mari  pouvoir  me  féconder,  je 
»i  voudrois,  avant  quinze  jours,  chanter 
a  en  carodè  dans  les  rues  de  Paris.  Nous 
3>  avons  une  provifion  de  chanfons  excel» 
»  lentes,  que  nous  a  faites  mon  coufîn 
M  Grêlée,  qui  a  été ,  s'il  vous  plaît,  pen- 
ap  dant  deux  ans ,  maître  Domeftique  chez 
»  un  Prêtre  eccléfiaftique ,  qui  favoit  le 
»  latin  comme  fon  bréviaire  :  mais  mon 
)>  mari  a  perdu  la  voix ,  pour  avoir  chanté 
99  pendant  deux  ans  fur  le  port  de  Mar« 
.9>  feille,  où  tous  les  Galériens,  s'il  vous? 
.9»  plaît ,  achetûient  de  nos  chanfons  à  deux 
»  liards  la  feuille,  qu'ils  payoient  comme 


F  R    A   M  Ç    O   I   $.  i) 

^  dés  Princes.  Cela  fait  que  nous  aurions 
»)  befoin  d*un  compagnon  qui  pût  nous 
»  aider ,  &  qui  feroit  rraité  ni  plus  ni 
ai  moins  bien  que  nous,  &  qui  mangeroic 
m  à  notre  cable,  toutes  les  fois  que  nous 
»  mangerions  à  table;  Se  je  crois.  Dieu 
>•  me  pardonne,  que  nous  ne  pouvons 
•»  pas  faire  un  choix  meilleur  que  votre 
»  per£)nne  j  car  vous  me  paroiffez  un  gar- 
»>  çon  bien  élevé ,  qui  a  étudié  dans 
ji  un  Collège  9  &  qui  eii  bien  favant  & 
•>  bien  digne  d'exercer  notre  profeflion  ^ 
»  &  de  s'y  faire  honneur.  « — «Allons, 
»  mon  ami ,  me  dit  Thomme ,  vous  êres^ 
»  des  nôtres,  &  d  amis  à  amis  il  n'y  a  que 
9  la  main.  Quoi!  vous  paroiilez  rêver? 
»  Eft-ce  que  notre  propofition  ne  vous. 
9»  plaît  pas?  Et  que  diable  voulez-vous 
»  faire  daiès  Paris  avec  les  morceaux  de 
9»  votre  habit  noir.  Se  vos  douze  francs  que 
»  vous  avez  perdus  ?  Quand  vous  auriez 
»  autant  de  fcience  dans  votre  tête»  qu  il 
99  y  en  a  dans  toutes  nos  chaufons ,  (i  vous 
»  avez  l'air  miférable,  vous  ne  tronve- 
99  rez  pas  un  écu  de  votre  carcaflTeron 
19  vous  prendra  pour  un  coquin ,  &  vous 
99  ferez  obligé  de  le  devenir.  >9 
,  Ces  réflexions  trop  vraies  me  déci- 
dèrent malgré  ma  répugnance  pour  cet 
itiu  M  Allons  ^  c'eft  fait  »  reprit  M.  Sans* 

B  5 


34  I-'A  VENTURIER 

»  Chair  y  nous  en  boirons  ane  bouteille 
M  de  plus;  ma  femme  vous  raccommo*» 
»  dera  elle-même  votre  habit:  morbleu! 
9»  &  du  fil  &  du  vin!  yy  Je  me  laifTai  fub^ 
|uguer.  La  femme  rapetaflfà  y  le  mieux 
qu'elle  put ,  mon  habit  noir ,  avec  du  fil 
blanc.  Le  lendemain  matin,  elle  me  noua 
elle-même  mes  cheveux  courts  avec  une 
de  fes  jarretières ,  laiflànt  pour  cela  traî- 
ner un  de  fes  bas.  Je  retrouflfai  mon  cha«-» 
peau  d*Abbé  avec  des  épingles  ;  je  le  mis 
lur  1  oreille,  ôc  me  voilà  dans  Paris,  chan- 
tant des  chanfons  pour  gagner  ma  vie* 
(  Quel  rôle  pour  un  amant  de  Julie!  ) 
J'en  compolai  bientôt,  moi-même,  une 
qui  eut  beaucoup  de  fuccès ,  Se  nous 
valut  aflez  d'argent.  Nous  revenions  le 
foir  à  la  maifon  ,  le  gofier  fort  fec  ;  mais 
nous  avions  de  quoi  Tarrofèr^Je  ne  tar- 
dai pas  à  m'acheter  un  habit  à  la  friperie. 
Je  rougilfois beaucoup  de  mon  état;  je  le- 
quittai  bientôt.  Un  jour ,  tandis  que  j'étois 
en  fonftion,  j'apperçus,  de  loin,  le  père  de 
Julie.  Je  ne  pus  foutenir  ce  rôle  devant 
lui;  je  plantai  là  mes  camarades  au  milieii' 
d'un  couplet,  &  je  m'enfuis  à  toutes* 
'  »ambes. 

Transfuge  des  Troubadours,  je  me  ré- 
fugiai dans  une  auberge.  J'avois  quel- 
que argent ,  Se  ce  fut  la  première  fois  de 


î 


François.  15 

ma  vie  que  j'eus  de  quoi  payer  dans  unà 
auberge.  J  y  trouvai  des  Ahbésfurlepave^ 
qui  cherchoienc  boudque,  c'eft-à-dire 
uî ,  étant  dévoués  au  fervice  des  Maîtres 
le  penfion ,  actendoienc  qu*il  y  eue  pour 
eux  quelque  place  vacante.  Jef  Gs  comme 
eux  j  j'allai j)orter  tin  écu  au  Clerc  de  ces 
refpeâables  Maîtres,  &  au  bout  de  quel- 
ques jours,  j'obtiens  une  place  de  garçoA 
précepteur,  â  vingt  écus  de  gages  par  an, 
chez  M.  Pefant ,  Maître  de  Penfion.  Ce- 
toit,  depuis  quelques  années,  un  éche- 
lon de  monté  pour  moi,  puifque  j*avoi$ 
été  ci-devant  domeftique  à  Strasbourg , 
dans  une  maifon  de  cette  efpece.  Ce  mé-^- 
tier  mennuyoit,  parce  que  j'étois  tour- 
menté par  l'amour  j  &:  que  la  grammaire  » 
dont  je  donnois  des  leçons,  n'étoit  pa^ 
une  diftraâion  fufEfante  pour  m'empê*^ 
cher  de  penfer  à  ma  chère  Julie.  Je  peftoi$ 
beaucoup  fur-tout  de  n'avoir  pas  le  telnps 
de  la  chercher.  Cependant  je  faifois  mon 
devoir  j  jeptaifois  au  Maître,  qui  me  re- 
gardoit  comme  un  grand  fujet,  à  la  Mai- 
treife ,  qui  me  trouvait  aflez  bien  fait,  à  là 
fervante  même  à  qui  je  femblois  dont 
&  appétiffann  C'eft  toujours  quetqqe 
chofe. 

Je  ne  tardai  pas  à  (aire  une  conquête. 
La  mère  d'un  aes  enfants  de  la  pènfîon 

B  6 


femme  de  i^^^g»  ^(lez  jeune  8c  aflèz  jolie  i 
.vint  voir  fon  bis.  Le  Maître  lui  vanta  mes 
foins  pour  cette  élevé.  Elle  me  regarda  avec 
une  diftraâion  afFeâée ,  &  une  attention 
réelle.  Quelques  jours  après ,  elle  envoya 
chercher  fon  fils  pour  dîner ,  &  fit  dire 
qu'elle  trouvoit  bon  qu'il  fût  amené  par 
moi.  Je  mis  un  habit  tout  neuf,  un  petic 
manteau,  un  rabat,  le  tout  fort  propre; 
&  me  voilà  un  Abbé  d'alTez  bonne  mine. 
AI adame  me  reçut  avec  un  léger  fourire 
Se  une  révérence  imperceptible;  elle  fem-» 
bloit  ne  pas  m'honorer  d'une  grande  ar« 
tention ,  mais  elle  me  faifoir  mille  quèf^ 
tions  qui  en  marquoient  beaucoup.  Elle 
fie  parut  pas  plus  mécontente  de  ma  con- 
verlation  que  de  ma  figure  j  &  elle  com- 
itnençoit  à  me  parler  d'un  air  aflèz  parti* 
culier,  quand  on  vint  annoncer  qu'on 
avoir  fervi.  Elle  prit  librement  mon  bras; 
&  voilà  Grégoire  à  la  table  de  gens  de 
diftinâion.  Mais  quoi!  je  fuis  aimé  d^une 
iille  dont  la  condition  vaut  bien  celle 
du  maître  de  cetre  maifon ,  ôc  peut-être 
snème  ta  Dame  du  logis  me  veut*elle  auflS 
plus  de  bien  qu'elle  n'en  laifle  voir! 

Cétoit  un  dîner  de  famille;  nous  étions 
xinq^  à  table  :  à  la  première  place  fiégeoit  le 
snari  brutal,  dégoûtant,  qui  juftifioit,  en 
«quelque  forte^  Tair  peu  fidèle  de  fa  femmes 


F  H  A  N  Ç   O   I   I.  3f 

II  m'avoit  laide  faire,  en  entrant,  trois  ou 
quatre  profondes  falutations ,  fans  être 
tenté  de  me  rendre  le  moindre  coup  de 
tète.  Il  avoit ,  auprès  de  lui  »  fon  digne  fils 
êc  fa  petite  fille,  qu'on  avoit  fait  venir  du 
couvent  pour  dîner  avec  fon  frète.  La 
converfation  fe  noua ,  le  caquet  des  en^ 
fants  prit  l'eflor.  La  petite  Demoifelle 
parla  mtrépidement  de  fon  couvent ,  3c 
ibr-rout  de  fa  coufine ,  qu'elle  difoit  être 
plongée  toujours  dans  le  plus  grai^  cha- 
grin: «c  Elle  foupire,  àifoît-elle,  comme 
a>  une  amoureufij  (  }e  Soupirai  auffi.  Se 
»  la  Dame  le  remarqua  )  ;  elle  refufe  toute 
n  compagnie  ^  c'eft  ce  qui  Ta  empêchée 
3»  de  venir  dîner  avec  nous.  » 

On  parla  beaucçup  fur  le  compte  de 
cette  confine,  qu'enfin  l'on  nomma  Ju-- 
lie,  nom  qui  m'intérelfa.  Je  hafardai  quel-* 
ques  queftions.  La  Dame,  qui  me  parloic 
beaucoup,  entra  avec  moi  dans  les  dé- 
tails fuivants.  «  C'eft,  me  dit-elle,  une 
?»  très- jolie  fille ,  que  fa  nailTance ,  fa  for- 
s»  tune  &■  fon  mérite  mettent  dans  le  ca$ 
a»  de  prétendre  aux  plus  hauts  partis  ^  mais 
9»  admirez  la  foiblefiè  de  t^efprit  humain. 
n  Nous  VOUS  révélons ,  fous  le  fceau  du 
»  fecret,  cette  turpitude  de  notre  famille» 
n  Elle  s'eft  amourachée,  dans  fon  villa- 
^  ge,  d'un  malheureux,  d'un  gredin  rar 


{ 


'5*         L*   A  V   H   H  t  0   R  r  E  R 

»  mafTé  far  le  grand  chemin ,  qae  nous 
9»  cherchons  pour  le  faire  enfermer  :  nou^ 
m  avons  obtenu  pour  cela  ^  une  lettre  de 
n  cachet.  Figurez- vous  que  fon  père  a  fur- 
9> .  pris  ce  malheureux  â  fes  genoux  »  6c 
n  qu'elle  l'y  fouffroit.  »>  Pendant  ce  récit  » 
je  rougiflbis ,  je  pâlifTois.  Le  mari ,  qui 
n*avoit  pas  daigné  jufques-Ià  jetter  les  yeux 
fur  moi,  remarqua  mon  trouble.  «cSeriez- 
9  vous  par  hafard ,  me  dit-il ,  ce  gredin 
m  que  nous  voulonj  faire  enfermer  ?  Vous 
i>  re({èmblez  aflez  au  portrait  qu'on  tn'en 
»  a  fait.  >•  Je  ne  pus  m'empêcher  de  rou- 
gir &  de  pâlir  doublement.  «  Va,  dit-il 
a»  à  fon  domeftique,  cours  appeller  le  Ba^ 
»  ron  de  Noirville.  »  A  ce  nom  je  n'y  puis 
plus  tenir  j  je  me  levé  pour  m'efquiver. 
«  Gueux  !  s'écrie  le  mari  brutal,  en  me  jec- 
»  tant  fon  ailiette  au  dos ,  at tête  !  arrête  !  i» 
On  veut  me  fauter  au  collet;  je  terraflTe  deux 
domeftiques ,  je  renverfe  le  buffet  Se  les 
cryftaux  j  j*ai  le  bonheur  de  fortir  viâo- 
rieux,  &  je  cours  a  toutes  jambes.  Heureu* 
fement,  nous  étions  dans  les  jours  les  plus 
courts;  la  nuit  déjà  épaiffe  htvorîfa  moti 
cvaiion.  Je  peftois  en  fecret  contre  mon 
étoile,  qui  me  faifoit  perdre  une  heu« 
reufe  occafion  de  revoir  ma  Julie  ;  car  on 
parloir  déjà  de  retirer  l'enfant  de  la  pen- 
lîon ,  &  de  m'engager  pour  fon  précep^ 


François.  ^9 

tear.  J*anrois  été  chez  les  parents  de  ma 
mai  trèfle  i  je  l'y  autoîs  vue  venir  dîner; 
j  7  aarois  dîné  avec  elle.  Qui  fait?  j'auroîs 
pu  l'aller  voir  peut-être  dans  fon  couvenr. 
Héks!  je  navois  pu  apprendre  »  même  dé 
la  bavarde  petite  fille ,  où  étoit  ce  cou- 
vent! 

Il  n'y  avoit  plus  moyen  de  fouger  à  ref^ 
ter  chez  M.  Pefant;  mais  je  voulois  avcMr 
mes  hardes,  ne  polTédant  que  cela  au 
monde*  Je  vole  â  la  penfion;  je  demande 
mon  compte.  Le  Maître  ^  de  fon  air  lourd  , 
me  prie  de  lui  dire  ce  qui  a  pu  me  cho- 
quer chez  lui  ;  &  madame  Pefant ,  &  Su- 
fon  ,  Se  tout  le  monde  fe  joint  à  lui. 
•I  Bientôt  vous  faurez  tout,  leur  dis-je; 
n  mais  il  faut  que  je  parte.  »  £n  moins 
d'un  demi-quart-d'heure  mon  paquet  fut 
fait ,  Se  mon  compte  fini.  Grâces  aux  à-» 
comptes  qu'on  m'avoit  avancés,  je  n'avois 
plus  rien  â  recevoir.  Je  fouhaitai  le  bon- 
loir  à  M.  Pefant,  donnai  un  baifer  à  fa, 
femme,  â  fa  fervante  Se  i  quelques  marw 
mots:  je  pris  mon  paquet  fous  mon  bras,; 
il  n'étoit  pas  bien  lourd  j  Se  me  voi|à^ 
parti. 

Jctrours  tant  que  je  peux.  J'arrive  bien* 
r&t  près  de  la  Grève  ^  il  y  avoit  une  grande 
foule,  parce  qu'^n  menoit  un  malheureux 

ilsL  roue.  Je  me  ttouveçngagé,  ^nalgté 


5^0        t*A   VBKTVRIIK 

moi,  dans  la  mukicade.  On  m  7  vole  mdK 
paquet  ;  je  ne  puis  découvrir  le  voleur  :  je 
Qonne  des  coups  de  poing  âmes  voifins» 
que  je  foupçonne  de  Tècre  :  on  me  les  rend. 
Je  ne  veux  pas  être  arrêté  dans  la  circonf- 
tance  où  je  luis.  Me  voilà  fans  un  fou,  fans 
une  chemife  ;  & ,  pour  comble  de  maU 
beur,  javois  enveloppé  .mon  habit  neuf 
dans  \fi  paquet. 

AinH  jperdu  dans  le  milieu  de  Paris  »  ea 
danger  d  y  être  arrêté,  je  defirois  prefque 
ce  malheur  pour  avoir  au  moins  ma  fub* 
£ftance.  Je  foupirois  encore  d'amour  plus 
que  de  douleur  j  car  ce  fentiment  furna- 
geçit,  chez  moi,  fur  tous  les  autres.  Jar- 
4>encois  toute  la  ville ,  où  je  n  avois  pas  un 
nid  pour  me  repofer  ;  la  fatigue  augmen- 
toit ,  chez  moi ,  le  befoin  de  réparer  mes 
forces;  au  milieu  des  richeffes  de  la  Capi- 
tale, cruellement  râ/zra/zy?,  je  ne  pouvois 
jouir  que  de  lair:  on  ne  vit  pas  de  cela» 
Privé  des  moyens  de  vivre,  il  me  vint  en 

{>enfée  de  mourir  ;  mais  je  n'ai  jamais  goûté 
a  philefophie  du  Suicide.' Il  y  avoit  un 
moyen  àflez  Hmple  de  trouver  la  morr^ 
c'étoit  de  voler  j  par  là  je  fatisfaifois  au 
befoin  de  manger  qui  me  preflbit,  6c 
f  obtenois  la  mort ,  dont  on  n  eft  pas  fort 
avare  à  l'égard  des  petits  voleurs  j  mais  il 
ne  me  vint  pas  même  dans  l'idée  de  la 
chercher  de  cette  manière. 


François.  49 

Je  paflai  deux  jours  dans  cette  rigoii- 
xeufe  abftinence  >  Se  j'avoue  que  le  troi* 
£eme  je  me  traînois  afTez  nonchalam-* 
ment.  J'étoîs  dans  ce  piteux  état,  quand 
je  rencontrai  une  bagarre  qui  m'arrêta 
fans  m'tmpatienter ,  car  je  n'étois  pas 
prelTé  de  courir.  Je  m'aflis  fur  une  borne , 
devant  un  carofTe  que  le  mcme  obftacle 
retenoit.  Il  y  avoir,  dedans ,  une  jeuoe  De« 
moifelle  aflez  jolie,  &  une  Dame  aiTez 
fraîche  qui  paroifToit  fa  mère.  Je  ne  leis 
confidérois  point  j  j  avois  bien  autre  chofe 
en  tète.  Cependant  mes  yeux  diftraits  é- 
roient  fixés  fur  elles,  parce  qu'elles  fe 
trouvoient-là.  Elles  furent  long- tetnps 
elles-mêmes  fans  laiflèr  tomber  leur  vue 
fur  moi.  Tout-à-coup  la  mère  m'apperçut  ; 
elle  parut  frappée.  «  Ah  !  le  voiU^  dit-elle 
»  avec  tranfport  !  »  Sa  fille  trellaille  com- 
me elle ,  &  s'écrie  :  ^  Ceft  lui-même.  >• 
Elles  s'efforcent  toutes  d'eux  d'ouvrir  la 
portière  pour  s'élancer  fur  moi.  Dans  ce 
moment  la  bagarre  ceffe ,  le  caroflfe  le$ 
emporte.  Elle  s'écrient:  nrr^r^!  elles  me 
tendent  Its  bras^  &  moi  je  refte  immobile. 
Le  cocher  arrête  ^  on  leur  ouvre,  elles  s'é« 
lancenc  fur  moi.  Elles  me  ferrent  dan^ 
leurs  bras,  me  mouillent  de  leurs  larmes  ; 
&  les  exclaications  de  tendreflfe ,  9c  les  re- 
proches Se  les  queftions  de  leurs  voix  Cufr 


( 


41      l'A  yiKTURXBH     .^ 

foquées  fe  confondent  enfeinble.  J'^ois 
muet  entre  leurs  bras,  &  je  fentois  à  peine 
ma  faim ,  tant  j'étois  furpris.  Enfin ,  je 
compris  à  travers  le  dcfordre  de  leurs 
«xpreflîons,  que  la  mcre  me  prenoit  pour 
fon  fils,  &  la  fille  pour  fon  frère;  qu'elles 
étoient  charmées  de  me  voir ,  &  furprifès 
de  me  trouver  dans  cet  état;  quelles  me 
reprochoient  de  les.  avoir  quittées;  & 
qu'elles  étoîent'glacées  de  ma  froideur, 
dont  elles  s'apperçurent  enfin.  Je  ne  ré« 
pondois  rien  :  je  me  laiflfai  conduire  dans 
leur  voiture,  où  les  queftions,  les  carefTes 
&  les  reproches  continuèrent. 

Nous  arrivâmes  bientôt  à.  un  hôtel  fu- 
perbe^  où  nous  entrâmes  à  grand  bruit; 
tous  les  domeftiques,  en  m'appercevant , 
s'écrièrent  :  j4h  le  voilà  !  Je  les  entendais 
fe  dire  :  ce  Comme  il  eft  fait  !  d'où  vient- 
9>  il  !  »  Nous  defcendîmes  de  voiture  à  la 
vue  de  toute  la  thaifon ,  qui  s'étoit  préci- 
pitée à  la  poniere.  J'apperçus ,  fur  un  bal- 
con ,  un  homme  en  robe  dk  chambre ,  que 
je  pris  pour  le  maître ,  &  qui  l'étoit  en  ef- 
fet. Il  parut  frappé  d'étonnement  à  mon 
zCpeStiEclevoilàj  &levoilàj  lui  crièrent  la 
mère  Ôc  la  fille.  Il  refta  immobile,  ôc  fa 
pipe  lui  tomba  de  la  bouche.  Je  fus ,  pour 
ainfi  dire ,  porté  au  haut  de  Tefcalier ,  où 
cet  homme  grave  s'avança  au-devant  de 


F   R    A   K   Ç   O    I    «•  45 

nous.  Les  deux  femmes  me  préfenterent 
à  lui  avec  des  tranfporcs  de  joie.  Pour  lui, 
je  voyoïs  combattre ,  fur  fon  vifage,  milte 
paflions  différentes.  Il  paroTflbit  vouloir 
œoncrçr  du  courroux ,  &  lutter  contre  les 
afïàucs  qu'une  grande  tendrede  lui  faifoir 
éprouver.  Enfin,  il  me  dit  avec  TacjCTit  le 
plus  renforcé  qu'il  pat  mettre  dans  fa  voix: 
f«  Vous  voilà  donc,  Monfîeur?  ce  font  là 
M  de  vos  tours!  Voyez,  le  malheureux, 
19  dans  quel  équipage  il  fe  préfente.  Eft  ce 
99  .là  le  fruit  des  leçons  que  je  t'ai  données? 
yy  Qu'as-tu  fait  depuis  que  tu  as  quitté  la 
»  maifon  paternelle  ?  Tu  auras  déshonoré 
»  ta  famille  !  »  Les  deux  Dames  faifoient 
tous  leurs  efforts  pour  l'adoucir  en  ma  fa^ 
veut,  l'affurant  que  j'étois  très-repentant, 
que  je  leur  avois  témoigné  le  regret  le  plus 
uncere  de  mes  fautes ,  6c  la  plus  ferme  ré- 
folution  de  les  réparer  dorénavant,  «c  Jette* 
»  toi  aux  genoux  de  ton  père,  me  difoit 
9t  la  Dame,  demande  lui  pardon  >• }  &  les 
reproches  coBtùiuoient  d'une  part ,  8c  mon 
apologie  de  Tautre.  Je  ne  trouvois  pas  le 
moment  de  placer  une  parole. 

Enfin  Ton  s'apperçut  que  je  vouloîs  par- 
ler :  ma  prétendue  mère  fit  tous  fes  efforts 
pour  engager  fon  mari  àm'écouter.  «  Laif- 
»  fcz-le  donc  parler ,  s'écrioit-elle  j  écou- 
m  tez  fes  excûfes.  h  J'obtins  avec  peme  du 


'44         X^'A   VBMTURXElt 

filence.  te  Moafieur ,  dis-jt  au  pcre»  je  voit 
»•  â  la  maniert  donc  je  fuis  reçu  par  vous,' 
»  ces  Dames  ôc  tome  votre  famille»  qu'une 
•i  reOemblance  extraordinaire  doit  vous 
9>  abnfer.  Je  puis  vous  procefter  que  je  ne 
H  mérite  ni  vos  reprocnes  ni  les  marques 
M  de  tendreffe  de  ces  Dames;  car,  mal- 
»  heureufement  pour  moi,~je  ne  fms  poinc 
M  votre  fils.  M  —  ce  Ah!  s  écrie  le  mari 
M  dans  la  plus  violente  colère,  ah!  fcélérar, 
»  tu  ofes  renier  ton  père  !  Tu  mourras  de 
»  ma  main.  »  Â  ces  mots  il  faute  fur  deux 

fûftolets.  Vingt  perfonnes  fe  jettent  fur 
ui  pour  les  lui  arracher  ;  vingt  autres  fur 
moi  pour  m'éloigner  de  fa  vue.  Dans  ce 
moment  critique  entre  une  Demoifelle 
belle  comme  le  jour.  Je  me  dérobe  comme 
un  éclair  des  mains  qui  me  retiennent; 
je  me  précipite  à  fes  genoux;  c*étoit  ma 
Julie.  Elle  recula,  &  parut  pétrifiée  de 
furprife.  Pour  moi ,  je  la  ferrois  dans  mes 
bras,  je  baifois  fes  mains  ,  fon  vifage, 
laiffant  mon  prétendu  père  faire  tout  ce 
qu'il  vouloit  de  fes  piuolets.  Cependant 
l'entendois  le  fougueux  vieillard  crier 
dune  voix  éteinte  de  fureur:  t  Quoi!  le 
t»  fcélérat  méprife  à  ce  point  ma  colère  ! 
19  Et  l'on  m'empêche  de  lui  brûler  mille 
m  fois  la  cervelle  !  »» 
On  m'arracha  des  pieds  de  19a  Julie, 


F   R   A   If  Ç   O    I   5.  49 

Se  l*on  me  porta  dans  un  appartement 
fort  propre  y  qui  étoic  celui  au  fils  de  U 
maifon  »  pour  lequel  on  me  prenoit.  Ty 
fus  d  at>ord  laifle  feul  Se  enfermé.  Je  ne 
tardai  pas  à  remarquer  un  grand  porcraic 

2ui  me  redembloic  en  effet  parfaitement; 
ce  n  eft  qu'il  étoit  un  peu  plus  jeune  que 
moi,  parce  quil  étoit  fait  fans  doute  de- 
puis  quelques  années.  Je  n*eus  pas  de 
peine  à  en  deviner  l'original  3  Se  je  ne  pas 
m'empèclier  de  trouver  excufable  Terreur 
^e  ceux  qui  croyoient  le  voir  dans  moi. 
Je  ne  comprenois  rien  â  une  reflemblance 
û  extraordinaire.  Javois  bien  entendu 
parler  de  quelque  chofe  de  femblable 
entre  des  jumeaux  ;  mais  je  ne  me  con«' 
^oiflbis  pas  de  firere  jumeau. 

Au  bout  d'un  inftant  »  remis  un  peu  du 
trouble  que  m'avoient  occaHonné  coup  fur 
coup  tant  de  fcenes  bizarres ,  je  commen-- 
çois  à  fentir  renaître  les  aiguillons  de  U 
faim  :  je  ^Fois  entrer  dans  ma  chambre  les 
deux  femmes  >  qui  veulent  a  toutes  forces 
être  ma  mère  Se  ma  fœur ,  toutes  deux  les 
.  yeux  en  pleurs.  Je  fuis  aflfailli  des  plus 
tendres  plaintes  &  des  plus  vives  carefTes 
de  leur  part,  ce  N'eft-il  pas  bien  cruel  pour 
«»  moi  difoic  la  mère,  qu'un  fils  que  j'ai  . 
»  élevé  avec  tant  d'idolâtrie,  pouffe  Tin** 
•  gtadcade  j$ifqu*â  mer  impudenunen^ 


4S         L*AVHNTUllItll 

»  aux  yeux  de  toute  la  terre  que  je  fui^l 
»>  (a  mère,  &  sexpofe,  p.  iouenir 
m,  cette  indignité,  a  fe  faire  «aiicr  !.i  tète 
»  par  fon  père  ?  »>  La  Demtîifel»e  tlil»  it  c-nt 
fubltance  à  peu  près  la  même  chofe-  Que 
pouvois-je  faire  dans  cette  circonttance? 
L'amour  de  la  vérité  m'otdonnoit  de  per- 
fifter  à  nier  ;  maïs  c*étoit  donner  un  coup 
ie  poignard  à  ma  mère  ^  car  il  £iut  en  fia 
lappellcrde  ce  nom,  puifqu'elle  le  veut 
abiolument.  D^ailleurs»  fon  erreur  étoit 
plaufible,  &  le  befoin  le  plus  prtflfant  me 
commandoit  impérieufement.  Qu'on  fe 
reprëfente  un  malheureux  qui  n'a  pas 
mangé  depuis  trois  jours ,  (  car  il  fauc 
avouer  crûment  cette  douloureufe  vérité  ) 
&  qui  fe  voit  tout-i-coup  tranfporté  dans 
les  bras  d'une  grande  Dame  &  d'une  très* 
jolie  Demoifeiie ,  qui  fe  trouve  fils  d'une 
maifon  illuftre  ôc  riche  j  un  homme  qui 
n'eft  rien ,  qu'on  menace  de  l'aflbmmer 
s'il  ne  confent  à  être  quelque  chofe....» 
Qu'on  fe  peigne  enfin  ma  fituation,  & 
qu'on  fe  demande  ce  qu'on  auroît  fait  i 
ma  place.  Pour  moi ,  je«ne  fis  rien ,  je  ne  dis 
rien  ;  j'avois  à  peine  la  force  4e  parler;  je 
ceffai  de  nier,  te  Àh!  Madame»  dis-je enfin 
»  d'une  voix  prefqu'éceinte,  fi  vous  aves 
•»  pour  moi  tant  de  cendreflèy.dè  grâce 
m  taites-moi  donner  i  mang^er  ^  car  j*en  ai 


François.  47, 

m  un  grand  befoin.  »  La  Dame  jugea  i 
mon  air  mourant ,  qae  mon  befom  écoit 
riel.  ((  O  Dieu  !  s  ecria«*c-elle  »  mon  fils. 
•»  foufFrir  la  faim ,  comme  le  dernier  de» 
0  miférables!  Qu'on  apporte  à  manger.  1». 
Et  (es  larmes  recommencèrent  avec  plus 
d'abondance.  Elle  me  regardoit  avec  une 
tendreflè  mêlée  de  la  plus  grande  amer^ 
qime.  «  Ccuel  enfant  !  reprit-elle  »  que  ta 
m  me  punis  bien  de  mon  idolâtrie  1  *> 

On  apporta  fur  le  champ  de  quoi  me 
foulager.  Les  deux  Dames  me  fervirenr 
avec  un  empreiïement  extraordinaire,  qui 
fut  au  moins  égalé  par  celui  ^vec  lequel  je 
mangeai,  ce  Âh!  Madame»  que  je  vous  ai. 
M  d'obligation  ,  difoiâ-je,  en  faifant  hon«- 
9>  neur  aux  mets  qu'on  m'avoit  fervis  »  !^  ' 
—  «  Madame,  reprit  ma  mère!   ah,: 
M  cruel  !  Ah  »  mon  fils  !  ne  faurois^tei: 
19  me  nommer  ta  mère  ?  »  En  difant  ce-?: 
la  j  elle  me  préfentoit  un  verre  de  vin ,  8c  jet 
ne  pus  refufer  le  nom  de  mère  à  celle  quL 
ine  nourrifToit,  dans  un  moment  où  c'éteic» 
me  fauver  la  vie.  Ce  nom  fut  reçu  avec* 
des  redoublements  inexprimables  de  ten«<i 
drefle.  Après  avoir  donné  le  nom  de  mere^ 
à  la  Dame,  je  ne  pus  refufer  poliment,  X* 
la  Demoifelle,  celui  de  fœur.  Je  fus  em«i 
brafle  de  nouveau }  je  rendis  les  embraC-M 
Céments  »  &  me  voilà  de  la  famille* 


i 


'49      l'A  TENTu&iBit 

Pour  ne  pas  être  expofé  cependant  a« 
reproche  dimpofture  »  en  cas  que  par  la 
fiiite  je  fuflfe  reconnu  pour  ce  que  j'écois  : 
«  Madame,  dis- je  i  ma  mercj  vous  voyez 
s>  l'afcendant  des  circonftances  qui  me 
a»  forcent  â  vous  nommer  ma  mère:  vous 
n  voyez  que  tout  m'y  contraint,  que  vous- 
9»  même  m'accablez  de  la  violence  la  plus 
^  irréiiftible.  Si  jamais  les  circonftances 
»  changent,  &  vous  font  révoquer  le 
n  nom  dont  vous  m'honoret  aujourd'hui^ 
s»  avouez  du  moins  alors  qu'il  n'y  a  rien 
9>  à  me  reprocher ,  &  que  la  tendrefTe ,  qui 
Il  vous  abufe,  ne  fe  change  pas  en  haine  Se 
0  en  mépris.  >»  —  c<  Que  (îgnifie  ce  ian- 
»  gage?  me  dit  ma  mère.  Voulez*vous 
9$  me  déchirer  le  cœur  »?—-€<  Vous  com- 
91  prendrez  peut-être  un  jour,  pour  mon 
9»  malheur ,  le  fens  de  ceccc  énigme  «  lui 
m  répondis- je;  je  vous  prie  de  ne  me  pas 
SI  preflfer  U-delTus  pour  le  moment ,  il  pa  « 
f»  roît  que  votre  repos  en  dépend.  Qu'il 
al  vous  luffife,  ma  mère  y  que  je  vous  prie 
91  de  m'aimer  comme  un  fils.  ^ — cr  En 
a»  peux-tu  douter?  me  dit-elle.  Ecarte  » 
I»  je  te  prie,  tout  ce  qui  pourroit  m'être 
M  tunefte  dans  tes  expreflfions.  Je  vais  ta- 
••  cher  d'adoucir  ton  père  en  ta  faveur.  Il  fe 
»■  calmera,  je  Tefpere,  quand  il  apprendra 

»  que' 


François.  49 

n  que  tu  me  reconnois,  &  quand  il  Verra 
s>  que  tu  le  reconnoîtras  lui-même  ». 

Dans  le  moment  mon  prétendu  père 
vient  a  nous*  i«  Âh  ^  mon  ami  !  lui  crie  ma 
i>  nouvelle  mère,  notre  fils  nous  recon- 
»  noît!  »*— •«  Il  nous  fait  bien  de  la  grâce, 
M  répond  le  mari.  Le  malheureux  !  Tenez, 
»  lifez  ce  qu'on  m'écrit  fur  fon  compte.  >» 
—  «iO  ciel!  dit  la  mère,  en  lifant,  en 
•>  pâlidànt  ;  quoi  !  mon  fils  a  été  fufilié  ! 
»  Comment  expliquer  ceciîi»  —  «Voyez 
n  dans  quel  équipage  il  eft,  reprit  le  père 
»  d'un  air  dédaigneux ,  &  vous  compren* 
»  drez  aifément  ce  myftere.  N'i-t-il  pas 
»  l'air  d'un  miférable  échappé  des  plus 
I»  mauvais  pas?  C'eft  un  témoin  oculai* 
»  re  qui  me  mande  qu'il  a  déferté,  8c' 
m  qu'ayant  été  arrêté ,  il  fembloit  nature! 
»  qu'il  fubît  le  fupplice.  Il  aura  eu  le  bon- 
»>  heur  de  s'évader  &  de  fe  réfugier  pré- 
»  cipitamment  à  Paris;  mais,  dans  Tétâc 
M  OH  il  eft ,  il  fe  rend  juftice.  Il  ne  veut  pas 
»  nous  reconnoitre,  parce  qu'il  fent  qu'il 
i  »  n'eft  pas  digne  que  nous  le  reconnoif- 
M  (ions.  Malheureux  !  tu  faifois  un  bel 
»  honneur  i  ta  famille  de  t'engager  pour 
•  foldat,  tandis  que  nous  pouvions  te 
9  faire  Colonel,  &  de  t'expoler  à  te  faire 
>  caffer  la  tête  quand  tu  pouvois  jouir  du 
H  fon  le  plus  noble  Ôc  le  plus  heureux } 

Tome  u  C 


50  L*AviHT¥RrBR 

«  quand. •..  La  voilà,  continaa-t«il  en 
»  voyant  encrer  Julie  ;  oai  »  Julie  elle* 
»  même  dans  tout  l'éclat  de  fa  beauté. 
u  Tu  favois  qu  on  te  la  deftinoit  ;  as-m  pu 
»>  préférer  les  malheureufes  qui  fuivent  les 
>t  armées 9  à  une  beauté  dont  tu  nés  pas 
»  digne»  ? 

A  ces  mots,  i  la  vue  de  Julie,  jetois 
refté  muet  8c  immobile,  ce  Quoi  !  je  pour- 
»>  rois  erre  à  Julie!  me  difois- je.  »  £t  cette 
perfpeâive  me  plongeoit  dans  l'eztafe  8c 
le  plaifîr.  Tout-â-coup  on  entendit  une 
voiture  entrer  dans  la  cour«  On  vint  dire 
à  mon  nouveau  père  qu'on  le  demandoit; 
on  attendoit  une  grand*mere,  8c  croyant 

3ue  c'étoit  elle  qui  arrivoit,  tout  le  mon- 
e  avoit  couru  au-devant  d'elle.  Je  ref- 
tai  feul  avec  mon  amante,  &  toujours 
dans  mon  enchantement  :  —  <«  £ft*ce  vous, 
1»  lui  dis-je }  eft-ce  ma  Julie  que  je  vois  i»? 
£lle  me  regardoit  avec  de  grands  yeux 
pre(que  ftupides,  à  force  d*âtre  indécis 
encre  toutes  les  paffions  qui  vouloient  s'y 
peindre.  <«  Mais  eft  ce  vous  auiC  ».me  dit-elle 
9>  enSn,  mon  cher  Merveil?  Que  vois-je! 
»>  qu'encends*je ? >»  =  «Oui,  c'eft  moi, 
n  lui  répondis* je  d'une  voix  fuf&quée, 
•y  en  baifanc  avec  tranfporc  une  de  fes 
9>  mains  »•  Des  pleurs  baignèrent  auflî* 
toc  fes  yeux  Se  les  miens^  elle  me  ièrra 


F   1^  A   N   Ç    O   I    s.  51 

involontairemenc  la  main ,  &  noa$  nous 
regardâmes  cous  deux  au  travers  de  nos 
larmes.  Nous  n'avions  jamais  éprouvé  cane 
de  plaifirs;  nous  ne  devrions  plus  rien^  no- 
tre cceur,  trop  plein  de  fon  bonheur»  ne 
pouvoir  le  contenir.  Julie  tomba  fur  un 
canapé  ;  je  m'y  affis  auprès  d  elle, 

«  Expliquez-moi  donc  tout  ceci ,  me 
M  dic-elle  j  vous  vous  connoiflez.  donc 
»  enfip  'j  vous  avez  trouvé  vos  parents; 
!•  c'eft  mon  cher  Merveil  quon  me  def* 
M  tine  *K  Ses  regards  pétilloient  de  plaifîr, 
quand  elle  prononça  ces.  dernières  paro- 
les, ce  Ah!  ma  chère  Julie»  répondis-je, 
I»  je  ne  fais  où  je  fuis;  j'ignore  qui  je  fuis. 
s»  Si  vous  faviez. . .  Figurez-vous  qu'il  y 
n  a  trois  jours  que  je  n'ai  mangé.  • . .  —  « 
«  Trois  jours  que  vous  n'avez  mangé  ^ 
»  interrompit-elle  en  fe  levant  avec  pré« 
»  cipation,  en  volant  à  la  table,  en 
»  m'apportant  mon  affiette  &  monpaint 
»  mangez  donc  9>-— «  Je  n'ai  plus  biim  ^ 
»»  lui  dis-je  en.baifant  fa  main. ^—--<^ 
I*  Mangez  donc,  mon  cher  ami,  reprit^ 
•>  elle  avec  intérêt,  je  vous  en  conjure >»• 
Invité  par  ma  Julie ,  je  repris  mon  appétit: 
je  k  latisfis  avec  délices.  Elle  me  verfa 
elle-mcme  â  boire.  Hébé  me  fervoit  le 
tieâar  6c  Tambroifie  ;  j'étois  dans  r01ytn« 
pe«  Combien  d'années  de  mifere  lonc 

C  ^ 


51      l'Aventuriejl 
effacées  par  an  moment  fi  doux! 

Sans  interrompre  rindifpenfable  fonc- 
tion qne  je  rempiiflfois,  je  continuai  mon 
récit  9  &  je  dis  â  Julie:  «Je  me  traînois 
9>  aujourd'hui  péniblement  fur  le  pavé» 
t>  plongé  dans  la  douleur,  &  confumé  par 
i>  un  befoiii  que  je  n'ofois  dévoiler  i 
n  perfonne.  Tout-â^coup  j'ai  rencontré 
»»  cette  Dame  qui  m'a  pris  pour  fon  fils; 
M  toute  la  famille  en  a  fait  autant.  Vous 
9»  avez  va  le  refte  j  vous  hît$  arrivée  quand 
>i  le  père  vouloir  me  brûler  la  cervelle, 
t»  parce  que  j'avois  le  fcrupule  de  ne  me 
9t  pas  prêter  à  fon  erreur.  Il  eft  fur  qu'elle 
»>  eft  plaufible  y  voyez  ce  portrait.  Il  faut 
9>  que  j'aie  une  reflêmblance  prodigieufe 
n  avec  leur  âls,  puifque  la  méprife  eft 
»  générale.  »  •—  «<  Vous  ne  l'êtes  donc 
»  pas?  me  dit-elle  triftement,  »«-rc<  Vous 
19  ne  le  connoiflez  donc  pas?  lui  répondis- 
m  |e.  On  vient  de  mander  à  fes  parents 
V  qu'il  a  eu  la  tête  caflfée  à  l'armée  comme 
99  déferteur;  &  mon  équipage  leur  a  per^ 
M  fuadé  que  j'étois  ce  déferteur ,  &  que 
•>  j'avois  eu  le  bonheur  de  m'évader.  Mais 
m  que  faut- il  faire?  >»«f-*  ce  Et  mais,  dit* 
»  elle  d'un  ton  craintif,  û  ce  fils  eft  mort , 
!•  il  ne  pourroit  pas  venir  vous  démentir , 
•>  en  cas  que  vous  vous  prêtafliez  à  leur 
•?  méprife.  »  <«-<-  ce  £t  c'eft  ma  Julie  i  inter? 


François;  jf 

»  rompîs-je,  qui  me  confeille  de.  trom» 
»  per!  »  -—  ce  Hélas!  ma  fincérité  en 
w  foufire,  répondit-elîej  maïs  avez-vous 
»  quelqu'aûcre  moyen  de  vivre?...  >3  Elle 
sarrêca  coat-à-coup  &  reprit  avec  em- 
barras :  ce  Vous  ne  penfez  pas,  je  le  vois^ 
»  au  plaifir  d'être  unis  enfemble  ».  — r 
«  Cette  confidératioa  l'emporte, repris-je- 
»  avec  feu  j  leur  erreur  peut  me  faire  poC- 
»  féder  ma  Julie,  prêtoris-nous-y,  bénif* 
*  fons-la,  foyons  le  fils  de  ce  Marquis  de^ 
»  Bonac,  (c'étoit  le  nom  du  père)  pour 
»  être  répoux  de  Tadorable  Julie  ». 

Nous  cautions  ainfi  avec  la  plus  douce 
intimité.  Tout-à-coup  je  vois  mes  nou- 
veaux parents  nous  amener  un  grand  fpec- 
tte  décharné.  C'étoic  le  père  de  Julie.  A 
cette  vue  je  reftai  pétrifié.  Julie  n'alla  fe 
jetter  i,  fon  cou  qu  en  tremblant.  Il  la  re- 
poaiTa,  en  me  fixant  de  l'œil  le  plus  noir. 
«  Comment ,  coquin ,  me  dit-il ,  tu  n'as 
^  pas  la  tcte  cailee  ?  Malheureux  défer- 
»  leur  5»  !  —  ce  Que  dîtes  -  vous  ?  reprît 
»  ma  mère.  Ç'eft  mon  fils.  Etesvous  fâ- 
^  ché  qu'il  ait  pu  échapper  à  la  mort»'  ? 
'^tt  Votre  fils,  repartit  Noirville!  Quoi 
»  donc,  comment  l'avez- vous  reconnu  ?  »» 
«  Oui ,  dit  le  Marquis ,  c*eft  notre  fils  que 
»  nous  avons  retrouvé. »»  -—  «c  En  ce  cas, 
»  reprit  Noirville,  je  vous  demande  par- 

c  , 


^4         t'AvENTURIlH 

9  don.  Vous  favez  que  je  n'avois  pas 
»  rhonneur  de  connoîcre  M.  votre  fils. 
»  Je  fuis  ravi  que  ce  foie  un  Cavalier  de 
9i  fi  bonne  mine,  &  donc  la  phyfionomie 
9)  annonce,àcenequilepoflrédera,unforc 
at  fi  heureux.  >'  Tout  le  monde  alors  jetta 
les  yeux  fur  Julie ,  qui  devine  rouge  com- 
ttie  du  feu ,  &  je  trouvai  qu'il  n'y  avoie 
rien  de  plus  naturel  que  de  me  prêter  à 
l'erreur  de  ces  honnêtes  gens.  Après  quel- 
ques autres  compliments  vagues ,  Noir- 
ville  demanda  à  me  parler  en  particulier  ; 
tout  le  monde  fe  retira,  &  nous  lailTa  en-^ 
femble,  lui,  fa  fille  &  moi. 

Quand  nous  fûmes  feuls ,  il  m'embrafla 
avec  l'affedlation  du  monde  la  plus  fourbe. 
«c  Mon  ami ,  dit- il ,  vous  avez  donc  re- 
«connu  vos  parents?  Recevez-en  mon 
1»  compliment.  Perfonne  ne  prend  plus 
»»  de  part  que  moi  a  votre  fortune,  fi  ce 
)'  n'eft  la  fripponne  qui  nous  écoute  m. 
Julie  rougît  encore,  8c  je  ne  pus  m'em- 
pècher  de  lui  ferrer  la  matin  devant  fon 
père.  «Je  crois, continua-t-il,  que  vous 
>'  me  pardonnerez  aifément  tout  le  palTé. 
«  L'erreur ,  vous  le  favez ,  étoit  excufable, 
»  d'ailleurs  j'ai  de  quoi  la  réparer  ». 
Julie  rougit  encore.  «  Je  vous  avoue  ^ 
n  reprit-il,  que  c'eft  moi  qui  vous  ai  fait 
»  arrêter  à  Tarmée  con^me  déferteur. 


Frakçoîs;  jj 

jt  parce  que  fe  ne  croyoîs  pas  que  c'étoîc 
»  mon  gendre  que  je  mectois  dans  ce  dan- 
»  ger.  Mais  enfin  vous  avez  eu  le  bon- 
I»  heur  d'échapper-,  Dieu  foie  loué!  Ra^ 
i»  concez-moi  donc  tout  cela  :  comment 
»  avez-vous  retrouvé  vos  parents  »  ?  — • 
ce  Que  dites-vous,  mes  parents!  lui  ré- 
li  pondis^je.  Ils  ne  font  point  mes  parents; 
V  Abufés  par  une  reflemblance  frappante  , 
I»  ils  me  prennent  pour  leur  fils,  mais  je 
I»  ne  le  ftiis  point.  C'eft  leur  fils  a  qui  vous 
m  avez  fait  caflTet  la  tête  ;  c'eft  votre  gendr« 
j»  que  vous  avez  fait  fufiller.  »» 

Uhomme  refta  quelque  temps  à  m'ob- 
ferver  de  fon  œil  perçant  &  noir  j  enfuira 
il  me  fauta  au  cou  &  m'embraflà.  «  Quel 
a>  cruel  garçon  vous  êtes,  dît-il,  de  né 
»  pas  vouloir  m'ouvrir  votre  cœurl  Car 
»  enfin  vous  êtes  le  fils  de  cette  maifon  ; 
»  &  fi  vous  Tavez  ignoré  jufqu  ici ,  vou« 
I»  devez  â  préfent  vous  en  tenir  pour  fur  ; 
»  aufli  je  découvrois  bien  en  vous  un  cer- 
•>  tain  air  qui  me  frappoitj  j^arois  des 
»  preflèntiment s  confus  lur  votre  compte  ; 
>'  mais  votre  déguifement  a  trompé'  ma 
»  tendrelfe  z  je  n'ai  pu  vous  traiter  comme 
»  vous  le  méritiez  ;  je  n'ai  pu  vous  recevoir 
N  dans  mon  fein,  vous  admettre  à  ma 
s»  table  y  vous  favez  où  nous  réduit  la 

C  4 


5<î        1*  A    V    E   N   T   TT    R    I    E   ïl 

99  tyrannie  du  rang.  Mais  à  préfent  que 
s»  je  vous  connois .  • .  •  »  ^^  tiEt  Mon- 
a»  (leur  ,  vous  ne  me  connoifTez  point  5 
»  lui  dis*je  en  l'interrompant;  je  vous 
3>  déclare,  quoi  qu'il  m'en  puifle  arriver, 
»  que  je  ne  fuis  point  le  (ils  de  ces  bon- 
^  nêtes  gens*,  je  fuis  ce  malheureux  que 
»  vous  avez  écrafé  foiis  votre  voiture,  & 
"  que  vous  avez  toujours  voulu  fouler  anx 
d>  pieds  >»• 

Le  fcélcrat  me  regardoit  d'un  œil  plus 

Î)erçantque  jamais.  Il  (ixa  fes  regards  fur 
e  portrait  du  (ils  de  la  maifon;  &  l'ayanc 
comparé  avec  mon  vifage  :  «  La  reflTem- 
99  blance  eft  parfaite ,  dit*il  entre  (es 
»  dents  ».  Puis  il  m'embrafla  de  nouveau 
&  me  dit:  ce  Allons,  mon  cher  ami,  il 
;»  faut  prendre  votre  parti,  &  féconder  la 
>»  fortune  qui  vous  appelle.  Si  vous  n'êtes  . 
»  pas  le  (ils  de  la  maifon,  vous  devez 
»•  l'être.  J'ai  certaines  raifons  de  le  croire, 
^  que  je  ne  puis  vous  dire  ,  foyez  sûr  du 
99  moins,  que  vous  êtes  né  dans  un  état 
99  qui  vaut  celui  que  vous  trouvez  ici.  Ne 
M  vous  refufez  pas  aux  larmes  d'une  fa- 
»  mille  qui  vous  tend  les  bras  :  donnez 
»  un  (ils  à  une  mère ,  un  frère  à  une  fœur, 

a>  un  époux  â  celle  qui  vous  aime Oui , 

99  mon  fils,  il  eft  inutile  de  chercher  à  (e 
»>  diflimuler,  vous  pouvez  la  pofféder  ;  je 
M  ne  me  refufe  plus  à  l'accompUifemenc 


F  n  A  N  ç  o  I  s:  J7 

•  dû  vos  defits  muCueh  ;  ne  craignez  au^ 
»  can  inconvénient  ;  il  efl:  impoffible  que 
H  ceux  qui  vous  adoptent  reconnoiflfenc 
n  jamais  l'erreur;  leur  fils  ne  vit  plus;  &, 
»  félon  ce  portrait  y  on  ne  peut  voir  une 
^  reflèmblance  plus  parfaite  que  celle  de 
»  cet  infortuné  avec  vous  ». 

Qui  auroit  cru  que  ce  fourbe  eût  û 
bien  faifi  le  langage  d'une  aoie  fenfible  ? 
Mais  fes  traits  durs.  Se  fa  phyfîonomie 
finiftre ,  contraftoient  avec  le  moelleux 
de  fon  difcours.  Aufli  j'en  détournai  es 
yeux  pour  les  fixer  fur  Julie.  Que  je  la  trou- 
vai  belle!  Un  de  fes  regards  me  perça  juC« 
qu  a  l'ame.  Je  me  jettai Tut  une  de  fes  mains, 
où  je  portai  mes  lèvres  brûlantes ,  devant 
fon  père.  Il  nous  ferra  tous  deux  enfembte 
entre  fes  bras  y  Se  nous  conduifit  dans  cet 
état  vers  mes  nouveaux  parents.  <«  Je  vous 
amené ,  dit-il ,  un  fils  Se  une  fille.  »  Ma 
mère  nous  fauta  au  cou  â  tous  les  deux , 
&  nous  inonda  de  fes  larmes.  Nous  fumes 
accablés  d'un  déluge  de  carelfes  :  mon 
père  même ,  (  appellons^le  auffi  de  ce  nom  ) 
oublia  fa  colère.  Il  devint  fou  de  joie  y  il 
nous  embraila,  ma  maîtreflè  &  moi.  Se 
joignit  nos  deux  mains  enfemble.  Je  ferrai 
celle  de  Julie  contre  mon  cœur  \  je  fentis 
qu'à  fon  tour  elle  ferroit  la  mienne  avec 
une  cendrelfe  fi  modefte  Se  fi  touchante  » 

C  5 


58     ^  l'AviNTURIBU 

qtie  je  fus  fur  le  point  de  m'étanouir  do 
plaifir.  Je  ne  décris  point  ce  que  j*épcoa* 
vai  dans  ce  moment,  cela  ne  s'exprime 
point. 

Après  les  tranfports  de  la  famille  5  nous 
nous  afsîmes  tous  Tun  auprès  de  l'autre»  jSc 
nous  reliâmes  dans  une  extafe  muette  » 
nous  regardant  les  uns  les  autres.  Jamais 
la  vérité  produifit-elle  un  meilleur  eflfet 
que  cette  tromperie  ?  Je  n'ai  cependant 
pas  encore  réum  à  me  la  pardonner  tout« 
a-fait. 

Quel  paflage  rapide  de  la  plus  grande 
mifere  â  l'opulence  la  plus  brillante  !  Je 
fus  quelques  jours  enivré  de  mon  fort}, 
mais  je  m'y  fis  bien  vite.  Qu'étoit  la  jouif^^ 
fance  de  toutes  mes  richeffès  auprès  de 
l'amour  de  Julie?  Sans  ce  bonheur  j'aurois 
langui  dans  la  fatiété  au  fein  de  1  abon* 
dance.  Je  fuis  pourtant  forcé  d'avouer  que 
quelques  filles  de  l'Opéra  parlèrent  à  mes 
fens  ;  &  que  je  ne  pus  me  refufer  â  un  petit 
nombre  de  parties  où  je  gourai  quelques 
foibles  lueurs  de  plai/ir.  Les  fpeâacles  » 
entr'autres  >  me  firent  pafler  de  beaux  mo- 
ments. 

Un  jour,  brûlant  le  pavé  dans  mon  équi- 
page très-lefte ,  mis  comme  un  homme 
qui  alloit  à  un  rendez- vous ,  fortant  plein 
4e  joie  d'auprès  de  ma  Julie.  »  à  laquelle 


F  n  AN  ç  a  I  s.  5^ 

ialloîs  rifquer  de  faire  une  infidélité  paC» 
lagère ,  Je  réfiéchilToîs  avec  enivrement 
iiir mon  Donheur^  quand,  au  décour  d*une 
rue,  j'entendis  racler  un  violon,  &  hurler 
une  voix  rauque  ;  je  reconnus  M.  Sans- 
Chair  &  fa  digne  époufe  qui  faifoient  leur 
humble  métier.  Je  les  faluai  avec  la  plt.$ 
grande  politeflTe.  Us  refterent  tous  deux  im- 
mobiles en  me  reconnoidant  ;  mon  carr 
roflè  les  éclabôudà.  Sans-chair ,  qui  avoir 
la  bouche  béante ,  leut  remplie  de  boue» 
Quelques  jours  après ,  je  rencontrai  mou 
bon  Curé,  qui  ne  fut  pas  moins  ébahi 
qu  eipt.  J'aurois  fait  arrêter  fi  je  n  avois  été 
avec  mon  père ,  qui  n'auroit  rien  compris 
à  notre  reconnoifiance. 

J'étois  tous  les  jours  dans  une  fituatîoti 
épineufe.  Nouvel  embarras  à  chaque  nour 
velle  connoifiance  de  mes  parents  qui  ye« 
noient  nous  voir.  Tout  le  monde  me  recon^ 
noifibir ,  mais  je  nereconnoidbis  perfonnef 
U  falloitque  j'eflfuyafTe  les  compliments  de 
tous  les  amis  de  la  maifon*  L'on  me  rap- 
pelloic  mille  particularités  que  je  devois  -. 
lavoir  ,  &  que  j'ignoiois  p.rf4itemenr. 
Quand  j'étois  déconcerté,  ma  mère  difoit 
que  c'étoit  une  fuite  d'opiniâtreté  ,  &  que 
j'avois  la  vanité  de  difputer  le  terrein*  Je 
m'appliquois  à  tous  les  exercices  qui  peuvent 
former  Tefprit  &  le  corps  y  je  n'y  parus 

C  6 


ée  l'A  vsNTuiiiER 

point  neuf  j  &  je  me  formai  en  tiès-pen  ie 

temps. 

En  avouant  mes  écarts»  il  faut  auflî  dire 
un  mot  du  bien  que  je  faifois.  Je  profitai 
'de  ma  fortune  pour  fecourir  beaucoup  de 
pauvres  &  honnêtes  gens.  Je  regardois  » 
comme  une  trouvaille,  la  découverte  de 
<]uelque  famille  indigente  que  je  pufTe 
obliger. 

Une  fort  honnête  Demoîfelle,  fille 
'd'une  mère  pauvre,  mais  trop  digne  de 
l'être  >  m'infpira  quelques  defîrs  padàgers. 
La  mère  s'en  apperçut,  &  dit»  «  voilà  de 
9>  quoi  faire  une  dot  à  ma  fille»  po«r  la- 
^>  quelle  j'ai  un  mari  tout  trouvé.  »  Je  ne 
jettois  certainement  fur  cette  jeune  enfant 
qu'un  coup-d'œil  chafte  &  refpeâueuz^ 
lodieufe  temme,  je  ne  fais  comment» 
provoqua»  enhardit  mes  efpérances»  & 
me  vendit  .la  viâime.  On  me  la  livra} 
elle  pleura  &  trembla  dans  mes  bras»  & 
paroifïbit  difpofée  à.  céder»  mais  en  gé- 
mifTant.  Ce  marché  me  fembloit  odieux  ^ 
&  fétôis  prefqu'auffi  embarraffé  qu'elle. 
Je  la  priois  de  m'ouvrir  fon  ame  j  elle  le 
fit  avec  candeur.  Je  refpeâois  fa  vertu  ;  je 
lui  donnai  la  fomme  que  j'avois  promife  ; 
&  cette  publique  beauté  fortit  de  mes 
mains  dans  toute  fa  pureté. 

Le  foir  je  me  promenois  dans  un  en- 


François.  Ht 

(droit  écarté  ;  je  rencontre  un  jeane  hom- 
me d  une  apparence  foire  décente ,  qui  me 
prie  très-poliment  de  metffe  l'épée  à  la 
main.  Je  lui  demande  pourquoi.  «  Vous 
»  avez ,  dit-il  *  déshonoré  une  fille  hon- 
»  nête  jnfquà  préfent,  que  j  allois  épou- 
»  fer  ,  &  que  je  ne  puis  plus  regarder  ». 
h  lai  répondis  que  j'avois  reconnu  fa 
vertu,  &  que  je  lavois refpeûée.  ce  Cela 
»  eft  fi  faux,  me  dit- il,  qu'elle  m'a  con- 
1  feflfé  avoir  reçu  de  vous  le  prix  de  fon 
»  déshonneur  ».  i—  «  C  eft  une  dot  que 
»  je  lui  ai  donnée ,  repris-je ,  en  admirant 
»  &  refpedlant  fa  vertu  ».  —  «  Elle  me 
M  Ta  dit  de  même  ,  repliqua-^t-it  ^  mais  a 
»  d'autres  n.  Bref  il  n'y  eut  pas  moyen  de 
détromper  ce  jeune  homme ,  Se  il  fallut 
nous  battre. 

Je  lui  fis  voler  fon  épée  hors  de  la  main. 
«  Mon  ami,  lui  dis-je  quand  je  l'eus  dé- 
»  farmé  ,  pour  que  vous  ajoutiez  foi  à  h 
»  générofité  dont  j'ai  ufé  envers  votre 
y>  amante,  je  veux  vous  en  faire  une  nou-* 
»  velle.  Voilà  cinq  cents  louis  que  j'ai 
»  gagnés  hier  au  jeu,  par  le  plus  grand 
N  haîard  du  monde ,  prenez-les ,  joignez- 
»  les  à  ce  que  j'ai  déjà  donné  à  votre  aima- 
»  ble  maitrefle^  époufez-la  :  par  ce  moyen 
»  j'unirai  deux  âmes  honnêtes,  &  j'expie- 
»  rai  deux  fautes  que  fai  commifes  s 


ix  l'Avbntvrieh 

»  celle  d'avoir  joué  û  gros  jeu  »  que  je  mç 
•»  reproche ,  quoique  heureux  ;  &  celle 
99  d  avoir  rifqué  de  troubler  Tunion  de 
?»  deuip  cœurs  comme  les  vôtres.  )' 

Le  jeune  homme  confondu  de  ma  gêné- 
roficé,  n'eutjplus  aucun  douce  fur  la  vertu 
de  fa  maîtrefle.  Je  ne  réufllis  qu'avec  la  plus 

Î|rande  peine  à  lui  faire  accepter  mon  pré- 
ent.  Enfin ,  je  mariai  ces  heureux  amants  ^ 
&  j'eus  plus  de  plaifir  à  leurs  noces ,  que 
fi  j'avois  auparavant  deshonoré  la  viâime. 
Je  n'ai  plus  joué  depuis. 

Je  pallai  ainfi  trois  mois,  qui  furent 
une  jouiflànce  prefque  continuelle.  Le 
Baron  de  Noirville  preflbir  tant  qu'il  pou* 
volt  mon  mariage.  Toute  la  famille  étoic 
d'avis  qu'il  falloit  le  terminer  fur  le 
champ  ;  mais  mon  père  écoit  Ci  enthou-* 
fiafmé  de  cette  alliance ,  il  vouloit  nous 
donner  de  fi  belles  fêtes ,  il  vouloit  faire 
des  arrangements  fi  avantageux  en  notre 
faveur,  qu'au  bout  de  trois  mois  nous 
n'avions  pas  encore  déterminé  le  jour.  On 
le  fixa  enfin  :  tout  fut  préparé  pour  la  cé- 
rémonie ,  avec  une  magnificence  prefque 
royale.  Je  touchai  du  oout  du  doigt  au 
terme  de  mes  vœux.  Je  fus  fiancé  avec  ma 
Julie,  &  je  fcellai  d'un  baifer  la  bouche 
du  cher  objet  dont  je  me  flattois  d'acqué- 
xir  la  poflèflion. 


François.  6^ 

Noos  devions  célébrer  notre  mariage  i 
quelques  lieues  de  Paris»  dans  un  magni* 
fique  château;  nous  nous  mîmes  en  roatç 
pour  nous  y  rendre  »  avec  la  plus  grandf 
gaieté.  Nous  traverfions  la  forêt  dé  Sénar  ; 
je  faifois  avec  ma  chère  Julie,  auprès  de 
laquelle  fétois  dans  la  voiture,  les  pro? 
jets  les  plus  beaux  pour  l'avenir  :  tout-àr 
coup  une  douzaine  dliommes  mafquésj^ 
armés  de  toutes  pièces ,  vient  nous  ^(Taillir; 
Il  n'y  eut. pas  moven  de  réfifter  :  on  nous 
mit  le  piftolet  fur  la  gorge  >  &  l'on  nous  fir 
rous  defcendre  en  filence.  Nos  femmes 
trembloient  de  peur,  &  je  ne  réponds  pas 
des  hommes.  Je  voyois  avec  inquiétude 
que  celui  qui  paroi0pit  le  chef  des  bri« 
gands,  étoit  mis  comme  un  crocheteur; 
j'en  concluois  qu'il  n'étoit  pas  queftion 
d'un  enlèvement  de  roman;  mais  quo 
nous  avions  afeire  à  des  voleurs ,  qui  pro« 
bablemenr  vouloient  nous  aflàffinér ,  pouc 
nous  voler  à  leur  aife.  Il  y  a  plus  :  j'avoii 
obfervé  depuis  quelques  jours  une  figure 
de  décroteur,  couvert  d'une  fouguenille 
Parfaitement  femblable  à  celle  de  ce  mal-r 
heureux  :  cette  figure  m'examinoit  &  me 
fiHvoit  comme  mon  ombre,  quand  j'alloia 
i  pied.  Je  n'avois  pu  voir  le  vifage  de  ctt 
homme ,  parce  qu'il  étoit  caché  par  k$ 
cheveux  mal  peignés»  ôc  par  le  tom  qu  il 


^4        L*AvZNTURlfiR 

paroiflbîc  prendre  de  me  le  dérober; 
xnais  il  avoir  exaâetnenr  la  même  raille 
&  la  même  démarche  que  le  chef  de  cc$ 
bandits  y  qai  avoir  aufli  le  vifage  couverr 
de  fon  mafque.  Ce  fat  lui-même  qui  fe 
chargea  de  moi  -y  Se ,  fécondé  d'un  de  fes 
camarades»  me  conduisit ,  le  piftoler  fur 
la  gorge  ;  de  forre  que  j  avois  rour  lieu  de 
craindre  de  leur  parc  le  plus  mauvais  rrai<> 
temenr. 

Dès  que  nous  fûmes  un  peu  enfoncés 
dans  la  forer ,  on  nous  fie  arrêter  ;  on 
rangea  rout  le  monde  en  cercle  5  avec 
chacun  fon  homme  qui  lui  appuyoit  fon 

Inftolet  fur  la  cempe.  On  me  plaça  dans 
e  milieu ,  comme  Je  héros  de  la  fête  » 
quatre  hommes  fe  mirent  à  me  dépouil- 
ler, ce  Malheureux  !  m'écriai^je»  quoique 
•>  défarmé,  je  ne  me  laiflferai  poinc  dé« 
j»  pouiller  fans  réfiftance.  »  En  difant 
ces  mots  »  rimpétuofité  de  mon  caraâere 
me  fie  faire  un  mouvemenr  rràs-vif,  pour 
tne  débarraflfer  d'eux.  Il  y  eut  fur  le  champ 
un  coup  de  piftolet  tiré,  qui  heureufe^ 
ment  ne  m'atteignit  que  le  bout  de  roreil* 
le  :  auflitôr  »  toute  ma  compagnie  pouf- 
fa des  cris  perçants,  ils  me  conjurèrent 
tous  9  les  larmes  aux  yeux ,  de  ne  point 
réfifter ,  tant  qu'on  ne  me  feroie  aucun 
mal  y  me  jurant  que  s'ils  voyoienc  qu'on 


François.  tf  j 

en  voulût  à  ma  yie^  ils  fe  feroienc  couâ 
égorger,  plutôt  que  de  me  laiflèr  périr.  Il 
fallut  céd^r  i  leurs  inftances;  je  me  vis , 
avec  la  plus  grande  inquiétude,  dépouiller 
jafqu^â  la  chemife,  fans  que  les  brigands 
prononça(renc  un  feu!  mot.  Enfuite  leur 
chef  quitta  fes  triftes  habita  &  fe  couvrit 
des  miens.  Ses  gens ,  par  fon  ordre ,  me  re* 
vêtirent  moi-même  de  fes  honteufes  gue- 
nilles. Alors  il  ota  de  defTus  fa  tête,  & 
plaça  fur  la  mienne,  une  faullè  chevekire 
mal  peignée,  qui  couvroit  fes  véritables 
cheveux  bien  arrangés.  Il  leva  enfin  fon 
mafque,  &  toute  la  compagnie  vit ,  avec 
ftupéfaâion ,  une  figure  parfaitement  lem* 
blable  à  celle  que  j'avois  fous  les  mêmes 
habits.  Tout  le  monde  refta  immobile  ^ 
moi  comme  les  autres.  Les  gens  armés 
s  enfuirent  à  toute  bride,  à  la  réferve  de 
leur  chef.  Chacun  s'entreregardoit  avec 
de  grands  yeux  étonnés.  La  mère,  fur- 
tout ,  promenoir  fes  regards  entre  moi  & 
cette  fatale  figure;  cherchant  qui  des  deux 
étoit  fon  fils.  On  lui  avoit  dit  d'abord  qu'il 
avoit  été  fufiUé  à  Tarmée,  enfuite  elle 
avoir  cru  le  trouver  en  moi  :  enfin  elle 
en  voyoit  un  nouveau.  Quelle  confufion 
dobjers!  .  • 

Alors  cet  homme  étrange  m*appliqua 
deur  ou  rrois  coups  de  fon  épée  fut  le$ 


i 


Sf  l'AvBNTURIBR 

épaules  I  en  me  difant  :  «  Monfîeur  Tim^î 
^  pofteur,  apprenez  une  autre  fois  à  ne 
»  pas  abufer  d'un  caprice  de  la  nature  & 
»  d'une  prétendue  vraifemblance ,  pour 
m  tromper  une  famille  honorable  dont 
»  vous  n&tes  pas  digne  de  vous  voir  le 
»  domeftique.9' 

Sa  mère  voulut  fe  Jetter  à  fon  cou.  Il 
impofa  de  nouveau  filence  avec  fon  épée 
nue^  conduiiit  la  compagnie  vers  les  voi« 
tures,  y  fit  monter  tout  le  monde,  excepté 
'moi.  Tous  fe  laiflferent  conduire  fans  pro« 
noncer  un  mot.  Julie  feule  me  tendoit  les 
bras,  en  pouffant  des  cris  lamentables. 
O  ma  Julie,  comme  tu  m'aimois  dans 
cet  état! 

On  me  laiffa  au  milieu  du  grand  che^ 
min  9  &  Ton  fouetta.  Les  voimres  volè- 
rent &  retournèrent  vers  Paris.  Je  reftai 
immobile  de  farprife  &  d'accablement. 
Quelles  noces  !  Enfin  la  rage  me  ùiCit  : 
on  m'enlevoit  ma  Julie,  mon  état,  mon 
bien,  tout  ce  que  j'avois  au  inonde,  ce  Non 
•>  je  ne  le  fouf&irai  pas,  me  dis-je  en  fré' 
•i  miflTant  »  ^  ôc  je  me  mis  â  courir  après 
les  voitures  que  j'avois  déjà  perdues  de 
vue. 

J'arrivai  à  Paris ,  épuifé  de  fatigue ,  Sai- 
gné de  fueur.  Rentré  dans  le  néant,  je  me 
repofai  fur  une  borne  ou  je  me  re&oidis 


F  K   A   N  Ç  O   I   s.  €j 

bientôt.  Ce  froid  m'infpira  des  réflexions 
plus  flegmatiques. I»  Que  ferai-je?  Où  irai- 
«  je?  comment  recouvrerai-je  ma  Julie  ? 
»  comment  vivrai-je>»  ?  En  me  faifant  ces 
qaeftions ,  je  me  remis  à  marcher  >  &  fans 
m'en  appercevoir ,  par  une  pente  natu- 
relle, mes  pieds  me  conduifirenc  à  Thôtel 
de  ma  mère,  qui  ne  Tétoit  plus. 

Mon  Laquais  étoit  fur  la  porte  avec 
plufîeuris  autres.  Il  fond  fur  moi  le  pre« 
mier,  &  porte  Fcgarement  jufqu  a  me  h:aj<- 
per  :  fes  camarades  Timitenr.  et  Ah  !  coquin» 
»  me  crioient-ils,  on  t'apprendra  à  venil: 
»  efpionner ,  comme  tu  fais ,  depuis  quinze 
»  jours  1».  O  fatal  habit  1  J'étois  couvert 
de  la  fouguenille  de  mon  ennemi.  Il  y  avoir 
quinze  jours,  comme  je  !  ai  dit ,  qu'il  m'ef*, 
pionnoit  dans  cet  équipage.  Je  l'avois  fait 
reconnoitre  à  mon  domefl:ique,  qui  m'a« 
voit  promis  de  le  rofler  d'importance.  J'é- 
tois pris  pour  lui;  je  me  trouvois,  comme 
Aftéon,  viâime  de  tna  métamorphofe. 

Déconcerté  par  cet  orage  imprévu,  jè 
n'eus  pas  d*abord  la  préfence  d'efprit  de 
lever  la  faufTe  chevelure  qui  me  déguifoît 
principalement.  Enfin  j'ôtai  cette  funefte 
dépouille  ;  mon  afpeâ  frappa  mes  bour« 
teaux.  Mon  laquais  me  reconnut  le  pre- 
mier; alors  ils  me  regardèrent  tous  avec  ^ 
de  grands  yeux  ébaudis.  Il  avoienc  vu 


'6i  l'  A  V  B  H  T  U  K  I  X  11 

encrer  ma  figure  avec  le  refte  de  la  cont^ 
pagnie  :  ils  me  voyoienc  au  milieu  d'eux  » 
accablé  d  ourrages  6c  même  de  coups  par 
leurs  mains. 

Cependanc  Tennemi  qui  me  reflem- 
bloic ,  du  haut  d'un  balcon ,  crioic  :  a  Fore , 
»  fore  !  Qu'on  me  fafle  mourir  ce  coquin 
9>  fous  le  bacon  ».  Le  bruic  accira  Julie  â  la 
fenècre;  elle  poufTa  un  cri  lamentable  qui 
me  perça  jufqu'au  cœur.  Son  père  furvinc 
&  s'écria  :  «  Qu'on  arrêce  ce  malheureux! 
n  je  veux  le  faire  pendre*  Ah!  fcélérac, 
>'  eu  cherches  à  débaucher  d'honnêces 
9>  filles!  eu  c'infinues  dans  les  familles, 
»  pour  dépouiller  les  hériciers  légicimes  ! 
9>  Tu  fera  pendu  fans  miféricorde  ».  II 
defcendic  à  grands  pas  pour  me  faifîr  lui- 
même.  Il  falluc  prendre  le  parci  de  la  fui- 
te^ mais,  auparavanc,  je  lui  allongeai  dans 
le  vencre  un  furieux  coup  de  têce,  qui 
l'écendit  renverfé  fur  le  pavé.  Le  dcfefpoir 
difiipanc  ma  lafilcude,  me  donna  la  force 
d'échapper  aux  mains  qui  vouloienc  me 
faifir,  &  de  courir  à  toutes  jambes. 

A  peine  fus- je  hors  de  la  vue  de  ceux 
qui  me  pourfui voient,  que  je  fencis  re- 
naîcre  ma  foiblefle.  Contraint  d'y  céder, 
je  m'aflîs  fur  un  trotoir  qui  conduic  du 
Pont-Notre-Dame  à  la  Grève.  Il  hifoit 
déjà  fort  obfcur  :  la  foule  des  paÛancs 


F  H   A   N    Ç   O   I   s.  <f  J 

diminnoit  continuelletnent ,  *&  la  nuit 
amena  bientôt  la  folitude.  Je  n  avois  pas 
an  fol  pour  me  procurer  le  fouper  ni  le 
coucher.  N'ayant  pas  de  quoi  manger^  il 
fellut  me  contenter  de  dormir.  Se  qui 
plus  eft,  fur  la  dure  &  à  la  belle  étoile. 
Je  me  tapis  le  mieux  que  je  pus  contre  Je 
parapet,  pour  éviter  les  pieds  des  paf- 
ûats,  &,  fatigué  comme  j'étois,  je  m'enr 
dormis  bientôt  d'un  profond  fommeil. 

J'étôis,  je  crois,  fort  à  mon  aife,  car 
i«  ne  fentois  rien.  Tout-à-coup  je  fuis 
foalée  rudemenr  aux  pieds;  un  maudit 
fardeau  tombe  fur  moi  &  m'éveille;  fu- 
rieux d'être  arraché  au  doux  repos  que 
faifoit  trêve  i  mes  douleurs  ,  je  frappe 
1  grands  coups  de  poing  fur  le  fardeau, 
qui  me  les  rendj  car  cétoit  un  homme. 
Nous  BOUS  efcrimons  à  tâtons  affez  long- 
temps; exercice  violent  dont  je  n'avois 
pas  befoin  dans  ce  moment.  Enfin  queU 
qu'on  pafle  avec  une  lanterne  ;  c  étoit  le 
Gaet  a  pied ,  qui  vouloir  nous  conduire 
tous  deux  au  corps-de-garde.  Jô  difois  i 
*<  Arrêtez  ce  coquin»  :  mon  adverfaire 
ctioit  :  Cl  Arrêtez  ce  gueux*  »  On  nous 
ptéfente  la  lanterne  au  vifage  pour  nous 
t^onnoître.  Je  vois  mon  ennemi,  il 
Bi^examiiie^  ôc  foudain  nous  nous  |et« 
^  dans  le$  bras  l'un  de  rautre.  9  Ah  ! 


jù  l' Aventurier 

^  mon  cher  Saine* Jean!  luidifois-^e,  & 

»  c'eft  coi  qui  ce  joinc  â  mes  ennemis 

•»  pour  me  craiccr  de  la  force  !  »  (  S.  Jean 

écoïc  le  valec-de-chambre  qui  m'avuic  fer- 

vi  pendanc  les  jours  rapides  de  ma  for-* 

tune  }•  ce  Ah ,  mon  cher  Maîrre  !  me  ré- 

M  pondic-il ,  car  vocre  vifage  annonce 

M  que   vous  l'êces ,   ëclairez-moi  donc  : 

M  Eces-vous  le  fils  de  M.  de  fionac ,  ou 

M  TAmanc  de  Mlle  Julie?  » — c<  Je  fuis 

»  TAmanc  de  Julie,  lui  dis- je  avec  cranf* 

n  porc.  t> — «  Ceft  donc  l'aucce  repric  il, 

f>  qui  a  raifon.  Il  parle  percinemmenc  de 

M  la  maifon»  il  en  connoîc  coûtes  les  con* 

f>  noiflances  \  on  voie  qu'il  y  a  été  élevé» 

s»  que  c'eft  véricablemenc  Théritier  de  la 

M  Emilie  ;  mais  »  bon  Dieu  !  qu  il  s'eft  fait 

>9  connoîcre  d'uae  manière  cruelle  pour 

9»  vous!  Il  y  avoir  plufieurs  jours  qu'il 

M  vous  guerroie  fous  ces  maudites  gue- 

^  9»  nilles,  Moniieur  &  Madame  ne  paroif* 

M  foienc  pas  difpofés  à  vous  en  vouloir  : 

H  ils  avouoienc  bonnemenc  que  vous  yoos 

99  étiez  défendu  de  paiTer  pour  leur  fils  , 

u  Se  qu'ils  vous  y  avoienc  forcé  \  mais,  le 

t»  vrai  fils,  &  furcouc  ce  malhei^eux  Ba- 

i>  ron  de  Noir  ville  ^  ont  plaidé  contre  vou$  » 

99  ils  onc  entraîné  tour  le  inonde  :   oix 

»  crouvé  que  vous  êtes  un  gredin  qui  mé* 

il»  ricet  une  puntcioa  exemplaire»  pour 


François.  jw 

M  avoir  abufé  des  bontés  d'one  famille 
>•  diftinguée.  Le  Baron  veut  vons  faire 
»  pendre  ;  jugez  combien  Mademoifelle 
p  Julie  doit  foulFrir  :  on  dit  tout  cela  de« 
•>  vant  elle.  Elle  m'a  tiré  à  part  9  &  m'a  te^ 
f>  mis  pour  vous  un  billet.  9>— -c<  Don« 
»  ne,  lui  dis-je  avec  précipitation.  »>--• 
«<  Et  de  plus,  continua-t-il,  elle  m'a  re- 
»  mis  fa  bourfe.  »— «  Donne  donc,  lui 
I»  dis*|e  encore  plus  vite.  f9— a  Pardoni^ 
n  nez-moi,  reprit-il,  fi  dans  l'ombre ^^ 
»  une  malheureufe  méprife  m'a  fait  vous 
»  manquer  de  refpeâ:  »•.  En  difant  cela^ 
il  cherchoit  dans  ks  poches}  la  bour£» 
croît  perdue. 

Saint  Jean  l'avoit  laifle  tomber  en  fb 
débattant  contre  moi  :  un  homme  que 
nous  vîmes  courir  à  toutes  jambes  lavoic . 
£ins  doute  ramaflfée,  &  fuyoit  pour  ne 
pas  nous  la  rendre.  Noiu  courûmes  après 
lui  :  le  malheureux  fe  fàuva  fur  des  ba- 
teaux; nous  l'y  pourfuivîmes  :  il  fauta  lé* 
gèrement  de  l'un  à  l'autre  :  je  voulus  et| 
Ëiice  autant  9^  je  tombai  dans  la  rivière» 
Saint'Jean  quitta  la  pourfuite  duiroleur 
pour  me  fecourir;  8c  nous  entendîmes 
le  drôle  s'enfuir  en  éclatant  de  rire.  Je 
m'attachai  au  mortel  fecosrable  qui  vou- 
loir m'arracher  de  l'eau,  &  je  l'y  fis  tom« 
ber  lui-même,  ce  LaiCez  moi  la  liberté  de 


7}  L^AVEKTVRIER 

»>  nager  »  me  crîoit-il.  *»  Je  n'en  vouloîs 
rien  faire;  il  fut  encore  obligé  »  pour  me 
faire  lâcher  prife,  de  porrer,  fur  moi,  fa 
main  téméraire,  ce  qui  lui  attira  desrepré- 
(ailles  de  ma  part.  Nous  fentîmes  bientôt 
la  terre  fous  nos  pieds;  nous  avançâmes 
vers  la  rive  en  nous  battant.  Nous  enfon* 
çâmes  dans  la  vafe  ;  il  s'en  débarraffa , 
&,  malgré  fqn  tendre  attachement,  il  rtiy 
laitTa  plongée  jufqn'au  cou. 
.    Je  m'étois  levé  brillant,  héritier  d'une 
riche  maifon,  pi  et  à  poiféder  une  fille 
adorable  que  j'idolâtrois;  me  voiU  le  foir 
moulu  de  coups,  exténué  de  faim,  plon- 
gé dans  la  fange,  fans  une  ame  qui  s'in- 
téreflè  à  moi,  n  ce  n'eft  ma  M aîtceâe,  qui 
n'ira  pas  me  chercher  là.  Je  me  traînai , 
-comme  fe  pus,  fur  le  bord,  où  je  re(b^ 
immobile  de  fatigue,  de  douleur  &  ^'ina* 
nition. 

Je  ne  fais  ft  je  éormis  ou  £  je  reftai 
évanoui  :  je  ne  fentis  rien  toute  la  miir. 
Le  lendemain,  les  rayons  du  foleil  &  le 
bruit  de  Paris  m'éveillèrent.  J'étois  couc 
engourdi;  je  me  levai  comme  je  pas« 
En  fouillant  machinalement  ^ns  mon 
gouflfet,  j'y  tr(yivai  quelque  argent  qu'jr 
avoit  oublié  mon  ennemi,  dont  mon  trifte 
habillement  écoic  la  dépouille^  j'en  re- 
merciai 


François.  yj 

merciai  le  Ciel,  &  je  me  reftaurai  dans  la 
plus  prochaine  auberge. 

Saint- Jean,  qui  n'étoit  plus  fâché,  vînt 
à  moi  quand  j'en  forcois.  ce  Pour  Dieu  ! 
»  fauvez-vous^  me  dit-il  j  on  a  obtenu 
3>  une  Lettre  de  cachet  pour  vous  faire 
»  jecter  dans  un  cul  de  batfe  foflfe.  Les 
»  Huiflîers  font  à  vos  trouflTes,  ôc  votre 
»  pauvre  Mademoifelle  Julie  eft  renfer- 
w  mée,  par  fon  père,  au  pain  &  à  leau 
»  dans  une  chambre  fouterraine,  jufqu'à 
•»  ce  que  vous  foyez  arrêté,  ou  qu  il  foie 
»  sûr  que  vous  ayez  quitté  la  France.  Par 
»  pitié  pour  vous-même  &  pour  elle, 
»  fuyez  >»•  A  cette  nouvelle ,  je  me  fentis 
le  cœur  fi  ferré,  que  j'eus  la  plus  grande 
peine  à  lui  répondre  :  »  Je  fuis;  que  Julie 
»  foit  en  liberté.  Aflurez  le  monftre  que  je 
5>  quitte  la  France  m.  Je  fortis  en  effet  par 
la  Porte  Saint-Bernard,  m'embarraffanc 
fort  peu  quon  m'arrêtât  ou  non,  &  ne 
defirant,  dans  Famé,  que  la  délivrance 
&  le  bonheur  de  ma  chère  Julie. 


Fin  du  Livre  fécond 


Tome  I. 


74  l'Aventurier 

^AVENTURIER 

FRANÇOIS, 


LIVRE  TROISIÈME. 

v/blige  de  quitter  le  royaume i  je  pris 
la  route  d'Icalie,  fuyant  à  grands  pas  tour 
ce  que  j*aimois  j  errant  nuit  &  jour  fur  le 
grand  chemin,  fans  crainte  d'attirer  les 
Voleurs.  L'argent  que  j  avois  trouvé  dans 
mon  goulTet  me  conduiiit  toujours'  cou* 
rant  jufqu  A  Parme,  où  je  rencontrai  beau- 
coup de  François.  Je  m'y  arrêtai,  réfolu 
d'y  faire  ma  fortunfe,  en  commençant  p'âr 
y  mendier j  car  j'en  étois  àpeu-près  réduit 
là.  Je  fis  cependant  un  rôle  plus  noble; 
je  fus  charge  de  quelques  éducations  ;  en 
peu  de  temps  je  me  vis  habillé,  6c  qui 
plus  eft,  galonné  ;  &  n'ayant  plus  Tefprit 
inquiet  pour  trouver  ma  fubfîftance,  je 
ne  penfois  plus  qu'à  ma  Julie. 

Un  jour  me  trouvant  à  la  Cour,  qui 
étoit  à  Colorno,  je  fus  invité  d'aller  à 
Cafalmaggiore,  à  peu  de  diftance  de  là, 
fur  les  terres  de  l'Impératrice-Reine^poui: 


François.  7J 

y  voir  un  Opéra-Bouffon,  Ayant  paflTé  le 
Pô ,  nous  trouvâmes ,  à  notre  arrivée ,  beau- 
coup de  monde  fur  le  rivage,  &  des  Mili* 
laires  qui  nous  obfervoient.  Un  Officier 
parut  furpris  en  me  voyant,  &  s'écria: 
Ccjl  lia.  Plufieurs  autres  me  confidcrerenc 
&  dirent  la  même  chofe.  L'on  vint  m'arrè- 
ter  de  la  part  de  la  Souveraine. 

Je  ne  favois  ce  que  tout  cela  vouloir 
dire^  mais  je  devinai  bientôt,  â  travers  la 
baragouin  moitié  François  ôc  moitié  Al- 
lemand de  ces  Meffieurs,  qu'ils  m'arrê- 
toient  comme  dcferteur.  Je  conjecSturai 
tout  de  fuite  que  le  malheureux  dont  je 
portois  la  figure,  fi  cuifamment  pour  moi, 
avoir  pu  être  engagé  dans  ces  troupes  & 
déferrer.  c«  A1i!  maudite  figure,  m'écriai- 
»  je,  que  tu  me  faispayer  cher  l'avantage 
j»  fi  court  que  j'ai  eu  de  te  reflembler  >j  Î 
On  tnc  mit  au  cachot,  &  bientôt  je  fubis 
un  interrogatoire. 

J'y  fus  confirmé  dans  ma  conjeâ:ure. 
Pour  ma  juftification,  je  racontai  l'hifloire 
de  la  reilèmblance  frappante  qui  avoit 
caufé  tant  d'incidents,  ci  Meffieurs,  ajou- 
}i  tai-je,  le  malheureux  à  qui  je  rerfem- 
»  ble  eft  votre  déferteur;  allez  le  cher- 
•  cher  à  Paris;  je  vous  donnerai  fon 
»  adrefle  »>.  On  prit  mon  hiftoire  pour 
une  fable,  &  elle  en  avoit  tout  l'air. 

D  1 


7tf  l' Aventurier 

Cependant  TafFaire  écoit  férieufe^  8c 
m'empêcha,  pendant  quelques  heures, 
4e  penfer  â  ma  Julie,  pour  chercher  les 
moyens  de  fauver  ma  vie. 

Plongé  dans  mes  réflexions,  je  n'avoîs 
pas  remarqué  un  jeune  foldat  d'une  figure 
agréable,  q^i    écoic  prifonnier  dans   le 
même  cachot  que  moi.  Je  me  jettai  fur  un 
malheureux  chalicj  il  vint  s'y  aiTeoic  à 
mes  côtés.  J'encrevoyois,  dans  fes  yeux ,  un 
certain  air  de  tendrelTe  Se  de  compaflîon 
qui  m'intéreflbit.  Sa  voix  étoit  touchante , 
&  fa  phyfionomie  portoit  une  impreffion 
4e  douceur  virginale,  qui  auroic  fait  hon- 
neur à  une  jeune  fille.  Il  me  plaignit  fur 
mou  emprifonnement,  &  me  raconta  la 
caufe  du  fien.  II  étoit  véritablement  dé-* 
ièrreur ,  &  fe  trouvoit  dans  le  cas  d'atten- 
dre la  mort;  mais  il*  n'en  prenoit  nul 
fouçi,  <«  J*ai  de  sûrs  moyens ,  difoit-il , 
5>  d'échapper  à  Texécurion  qu'on  me  prc- 
w  pare  >5,  Je  n'entendois  rien  â  fes  moyens, 

La  nuit  vint;  nous  foupâmes  gaiement 
tète -à- tête;  j'avois  quelqu'argent ,  qui 
nous  fit  faire  aflTe?  bonne  chère.  La  gaieté 
de  mon  camarade  m'en  infpiroit  malgré 
moi.  Enfin  nous  nous  couchâmes  enfem- 
ble  ;  il  voulut  au  moins  que  nous  laiflTaf- 
lions  brûler  notre  lampe.  La  Rofe,  (c'étoit 
Iç  nom  du  compagnon)  me  fçrroit  queU 


F  K   A   N  Ç  O   I   s.'  77 

qaefois  la  main  8c  foupiroic.  Je  ne  Cotti* 
prenais  rien  à  Tes  manières,  qui  paroif- 
foicnt  plus  réfervées,  plus  .timides,  ÔC 
cependant  plus  padionnées  qaelles  ne  doi-- 
vent  Tctre  entre  des  hommes.  Enfin,  je 
crus  entrevoir,  à  la  lueur  de  notre  lampe, 
que  fon  fein  paroiffoic  élevé  comme  celui 
d'une  femme.  La  délicatefTe  de  Tes  traits  » 
&  fon  tendre  embarras,  m'avoienc  déjà 
fait  Ibopçonner  quelque  chofe. 

Cetoit  en  effet  uiie  fille,  une  très-jolie 
fille.  Ici  certains  Leébeurs  cavaliers  s'ima-» 
gîneront  que  je  profitai  de  l'ôccafion; 
d'autres,  plus  fcrupuleux,  attendront  de 
moi,  dans  cette  circonftance,  un  certain 
héroïfme  de  fageflej  pour  moi,  qui  ne 
crois  pas  devoir  me  vanter  ni  d'une  bonne 
fortune  ni  d'une  bonne  aûion,  j'aban- 
donne cet  article  aux  conjeâures  de  mes 
Leâeurs  y  &  je  me  retranche  dans  un  fi- 
lence  modefte. 

On  vint  m'arracher  des  bras  de  ma' 
Vénus,  pour  me  conduire  au  confeil  de 
guerre.  J'y  fus  unanimement  reconnu 
pour  Vilfon,  &  comme  tel,  condamné  i 
être  fuiîllé.  J'en  appellai  à  la  Souveraine, 
Se  je  ne  fais  pourquoi  cette  Sentence  ne 
me  fit  pas  l'impreflîon  qu'elle  devoii:  me 
faire.  Je  ne  pouvois  me  figurer  que  je  de- 
vois  mourir.  On  me  reconduifit  dans  le 

D   5 


78  i'Atenturier 

cachot.  J'étois  fi  peu  troublé,  que  je  paflai 
d'agréables  moments  avec  Rofe.  L'Aumô- 
nier du  régiment  vint  pour  me  confeflèr  j 
j'étois  dans  un  lit  fans  rideau ,  mais  auprès 
d'une  jolie  fille  :  je  le  reçus  gaiement,  & 
je  lui  proteftai  fi  fortement  que  je  n  écoii 
pas  celui  pour  qui  Ton  me  prenoit,  qu*il 
me  promit  de  s'employer  en  ma  faveur  : 
en  effet,  j  obtins  par  Tes  inftances  que 
l'exécution  fût  fufpendue. 

Je  reftai  quelque  temps  dans  ce  cachot 
avec*ma  compagne  de  captivité;  elle  me 
confia  les  raifons  qui  lui  avoienc  faic 
prendre  le  parti  des  armes.  On  conçoit 
aifément  qu'elle  s'étoit  lailTé  débaucher 
par  un  malheureux,  qui,  l'ayant  enlevée 
de  chez  fes  parents,  Tavoit  bientôt  aban- 
donnée pour  s'engager.  Ne  fâchant  com-*- 
ment  faire  pour  vivre,  elle  avoir  cm- 
brade  le  même  parti  que  lui,  en  fe  dégui- 
faut.  Il  avoit  été  funUé  tout  récemment 
pour  crime  de  défertion;  &  comme  elle 
avoit  déferré  avec  lui,  elle  avoir  fufpeii- 
du  fa  propre  exécution,  en  promettant 
de  révéler, .fous  peu  de  jours,  un  fccrer  qui 
dévoie  l'arracher  infailliblement  a  la  more 
C'écoit  celui  de  fon  fexe;  elle  différoît 
cet  aveu,  parce  qu'elle  avoit  écrit  à  fes 
parents,  pour  implorer  leur  commiféra- 
lioii,  en  leur  peignaat-Ja.iuuation  où  elle 


François.  7^ 

itoit'j  elle  efpéroit  qu'ils  ieroient  leurs 
effotis  pour  qu'on  leur  rendît  leur  fille  « 
quand  elle  fe  feroic  fait  connoirre.  Se 
quelle  en  feroit  quitte  pour  être  mife 
dans  un  couvent,  où  elle  fe  promettoic 
de  pleurer  &  d'expier  fes  fautes.  Le  fond 
de  fon  anie  étoic  lionnêce  ;  elle  méritoic 
de  ranachemenc  Se  un  meilleur  fort»  De 
jour  en  jour  la  retraite  diflipoit  le  haie 
qui  avoir  voilé  fes  charmes.  Se  lui  ren« 
doit  fa  blancheur.  Elle  devint  une  brune 
très-piquante.  Je  trouvai  Je  moyen  dV 
voir  quelques  ajuftemens  de  femme, 
dont  elle  vouloir  bien  faire  ufage,  la  nuit, 
jxjur  me  plaire.  Je  m'atrachois  vraiment 
i  elle ,  &  la  }oie  qu'elle  m'infpiroit  fai« 
foit  pafler  dans  mon  ame  le  baume  de  la 
faute. 

Tandis  que  fe  m'amufois  dans  une  cîr- 
conftance  fi  bizarre,  mes  amis  de  Parme 
étoienf  dans  des  alarmes  mortelles  en  ma 
faveur;  &  pour  me  fauver,  ils  fuivoient 
un  plan  tout  contraire  au  mien.  Je  cher* 
chois  à  prouver  que  je  n  étois  pas  George 
Vilfon,  dit  Belle -fleur;  c'étoit  fous  ce 
nom  fatal  qu'on  pourfuivoit  ma  mort  ; 
eux,  ail  contraire,  crurent  qu'il  éroit  plus 
coun  de  convenir  que  j'étois  G.  Vilfon , 
dit  Belle-fleur,  Se  de  chercher  à  obtenir 
ma  grâce  fou$  ce  nom. 

D  4 


So  L*A  VENTiritlEIL 

Mon  procès  concinuoic,  &  je  nioîs 
toujours.  Quelqu'un  fe  fouvinc  que  le  fa- 
cal  Belle-âeur  avoir  été  quelque  temps 
aimé  d'une  des  premières  Dames  de  la 
ville.  On  me  produiHr  devant  elle  :  aa 
premier  coup-d'œil  elle  me  prit  pour  (on 
amant.  Se  demanda  la  permi(fion  de  paf^ 
fer  quelques  moments  feule  avec  moi  j  ce 
qui  hii  fut  accordé. 

Dès  que  nous  fûmes  tète  à  tète,  elle 
me  dit  en  m'embraflànt  :  <«  Malheureus, 
^>  quelle  réfolution  as-tu  prife?  as-tu  pa 
M  commettre  une  imprudence  qui  va  ce 
)>  coûter  la  vie  ?  mais  je  ne  t'en  aimes  pas 
»>  moins  ^  je  ferai  ce  que  je  pourrai  pour 
33  te  fauver.  t>  A  ces  mors,  les  yeux  char- 
gés diB  volupté,  elle  fembloit  attendre  de 
moi  des  marques  de  tendrefle  auxquelles 
}e  n*étois  point  difpofé  dans  une  confron- 
tation. Elle  étoit  fort  jolie  ;  mais  les  airs 
que  je  lui  voyois  prendre  n'étoient  point 
du  tout  d'accord  avec  la  circonftance ,  & 
nepouvoient  rien  m'infpirer.  «  Ah!  dit-elle 
3>  enfin,  piquée  de  ma  froideur  j  non,  tu 
3>  n'es  pas  Belle-fleur  j  il  m'eût  témoigné 
»>  plus  d'amour»».  Et  comme  elle  voyoii 
que  je  reftois  immobile.  «  Sois  qui  tu  vou- 
"  dras,  ajouta-telle,  peu  m'importe. »  Là 
deflus  elle  ouvrit  elle-même  la  porte  aux 
foldacs,  Se  leur  dit  :  «  Je  ne  connois  pas 


François.  Si 

w  cet  homme  ;  faites-en  ce  qu'il  vous 
w  plaira  >•.  A  ces  mots  elle  fortit  fiirieufe. 
On  fit  le  rapport  au  Confeil  de  guerre.  Se 
fur  le  témoignage  de  cette  femme,  je  fus 
unanimement  reconnu  pour  n'être  pas 
G.  Vilfon,  dit  Belle-fleur. 

Dans  ce  moment  arriva,  de  Vienne,  la 
grâce  de  G.  Vilfon.  Mes  amis,  qui  la- 
voient  obtenue,  &  qui  croient  venus  en 
pofte  me  l'apporter,  m'embraflerent  avec 
rranfport.  Après  les  avoir  reçus  comme  des 
amis  à  qui  je  de  vois  la  vie,  je  leur  pré- 
fentai  ma  charmante  Rofe ,  qui  voulut 
bien  prendre ,  à  leurs  yeux ,  les  habits 
de  fon  fexe,  fous  lefquels  elle  étoit  ado- 
rable. Me  regardant  comme  libre,  &  au 
moment  de  fortir  de  prifon,  je  ne  voulus 
pas  quitter  cette  aimable  fille,  fans  faire 
avec  elle  un  repas  de  réjouiflance.  Je 
fis  apporter  un  excellent  fouper,  pendant 
lequel  nous  fûmes  d'une  gaieté  raviflante. 
Il  fallut  enfin  fortir.  Ma  liberté  dévoie 
être  infaillible.  Comme  Vilfon,  j'avois 
ma  grâce  y  reconnu  pour  ne  Têtre  pas,  on 
devoir  me  demander  mille  pardons  & 
m'ouvrir  la  porte.  On  Touvrit  à  mes  amis 
pour  s'en  aller  j  mais  pour  moi,  ce  fut 
autre  chofe  j  on  me  retint.  Je  n'étois  pas 
Vilfon  ,  c'étoit  la  grâce  de  ce  perfonnage 
qui  écoic  venue.  Je  ne  fais  ce  que  ces  bon^ 

D  5 


9i  l'A  V  Ittt  T  U  R  I  E  R 

Allemands  faifoient  de  leur  intelligence; 
ils  ne  poiivoient  comprendre  que,  puifque 
je  n'étois  pas  Vilfon,  ils  navoient  aucun 
droit  de  me  retenir.  Ces  gens,  qui  ma- 
voient  arrêté  fans  ordre  'de  la  Cour ,  cru- 
rent ne  pouvoir  me  renvoyer  fans  ordrt 
de  cette  part.  «  Il  faut  écrire  à  Vienne,  me 
>î  dit-on;  »  &,  en  attendant  la  réponfe, 
je  fus  obligé  de  refter  avec  ma  Rofe,  qui 
peut-être  n'en  fut  pas  fâchée. 

Cependant  je  fus  attaqué  d'une  grolTe 
fièvre  qui  me  mit  bientôt  à  deux  doigts  du 
tombeau.  Rofe  me  rendit  tous  les  foins 
que  je  pouvois  attendre  de  Tamante  la 
plus  padîoniice.  A  toute  heure  je  tombois 
dans  des  défaillances  morcelles;  javois 
tant  foufFert  depuis  quelques  années , 
que  la  nature  étoit  fans  doute  lafle  de  me 
fou  tenir.  Je  me  fentois  dans  un  épuife- 
ment  mortel.  Enfin,  un  beau  foir  que  ma 
Rofc  me  faifoit  prendre  un  bouillon,  je 
vis  tout-à-coup  tourner  &:  fe  troubler 
tous  les  objets;  ma  vue  s'éteignit,  mon 
cœur  défaillit;  je  tombai  dans  l'anéantif- 
fement. 

Où  étoit  alors^mon  ame  ?  Je  Tignore. 
On  appelle  cela  une  léthargie;  queft-ce 
donc  que  la  mort  ?  Je  ne  fais  combien  de 
temps  je  reftai  dans  cet  état.  Enfin  je 
m'cveillai;  je  roulai  mes  yeux.  Se  î'apper- 


F   R    A    K    Ç     O    I    s.  S5 

çus 5  d'abord,  une  lampe  fufpendtie  à  une 
voûte.  Je  reconnus  que  j'étois  dans  une 
Eglifej  je  fentis  que  mes  mains  ctoienc 
liées  d'un  ruban,  &  ferroient  un  petit  crui- 
cifix.  Les  deux  gros  doigts  de  mes  pieds 
letoienr  pareillement.  Je  me  vis  couvert 
d'une  fouguenille  de  toile  bleue,  &  ceinte 
d*un  grand  cordon  blanc.  On  m'avoit  mis 
fur  le  front ,  une  couronne  de  fleurs  artifi- 
cielles. Enfin,  j'étois  dans  un  cercueil,  le 
vifage  découvert,  félon  la  mode  d'Italie. 
Je  parfois  la  nuit  dans  une  Eglife,  pour 
être  enterré  dès  que  le  jour  paroîtroit.  Ce 
réveil  n'étoit  point  du  tout  plaifantj  mais 
il  venoit  fort  à  propos. 

Je  n'avois  que  les  yeux  de  libre;  je 
les  roulois  avec  peine.  Mon  fang  étoit 
figé  :  aucun  de  mes  membres  ne  pouvoir 
remuer.  Cependant  j'entendis  un  bruit 
dont  retentit  la  voûte.  Je  vis  venir  deux 
Moines ,  les  yeux  étincelants  :  ils  avoient 
chacun  un  poignard  nu  à  la  main.  Je 
voulus  d'abord  leur  demander  du  fecours  : 
ma  voix  étoit  encore  éteinte,  &  ma  lan- 
gue immobile. 

J'ignore  pourquoi  ces  deux  Religieux 
venoient  fi  tard  dans  TEglife.  L'un  d'eux 
parut  chercher  de  tous  côtés  dans  le  Tem- 
ple, s'il  ne  s'y  trouvoit  perfonne-,  il  ap- 
perçut,  dans  un  confcfEonal,  une  jeune 

D  6 


84  L*AVENTVRIIR 

fille  qu  il  éveilla  en  furfaut*  Elle  fe  jetca 
à  fes  genoux,  lui  demandant  pardon  de 
fe  croaver  â  cette  heure  indue  dans  ce 
lieu  faine.  Il  paroit  que  c'étoit  une  fille 
de  maavaife  vie,. qui ,  faute  d'afyle,  s'étoîc 
réfugiée  dans  cette  Eglife,  où  elle  s'étoic 
endormie.  Le  Pater  ne  la  traita  poinc 
avec  rigueur;  &  candis  qu'il  s'entretenoit 
amicalement  avec  elle>  l'autre  vint  à  moi 
avec  fon  poignard.  J'ignore  quel  étoit  fon 
motifs  il  vouloit  avoir  mon  cœur.  Se  je 
crus  entrevoir,  par  fes  propos,  qu'il  fe 
flattoic  d'en  compofer  un  filtre,  je  ne  fais 
pour  quel  but. 

Ce  redoutable  fpedtre  levé  mon  fcapu- 
laire,  me  découvre  la  poitrine ,  tâte  avec  le 
pointe  de  fon  coûteaa ,  fur  ma  chaire  nue, 
l'endroit  par  où  il  va  m'ouvrir  le  corps.  La 
force  du  danger  rompt  tous  les  obftacles. 
Je  m'écrie  ;  Arrête  ^  Dieu  te  voit,  &  je  me 
levé  d'un  faut.  Si  vous  aviez  vu  mon  diffé- 
queur,  pâle,  la  bouche  ouvette,  immo- 
bile Se  glacé  comme  une  ftatue  j  l'autre 
Moine  &  fa  compagne  furpris  &  pétrifiés 
au  milieu  de  leur  converfation...  ce  feroic. 
un  tableau  à  peindre.  Je  touche  par  le  bras 
le  faifeur  de  filtres;  il  poulTe  an  cri  terri- 
ble ,  comme  fi  on  l'eût  tenaillé ,  &  s'enfuie , 
en  paflant  fur  le  corps  des  deux  interlocu- 
teurs >  qui  étoienc  tombés  à  larenverfe. 


François;  85 

Je  m  approchç  d'eux;  ils  fe  kvent  en  hur- 
lant :  les  trois  perfonnages  fe  culbutent' 
run  fur  l'autre ,  dans  la  tombe  qui  ctoit 
ouverte  pour  moi ,  fe  relèvent  comme  ils 
peuvent,  &  fe  fauvent,  la  tête  cafTée.  Le 
Sacriftain,  éveillé  par  leur  cris,  fe  levé. 
On  fonne  le  tocfin;  on  crie  au  feuj  tout 
le  couvent  eft  fur  pied.  Nos  deux  coquins 
noâiurnes  difent  qu'ils  ont  vu  une  ame  ; 
que  le  mort  a  parlé  dans  l'Eglile.  11  s'agit 
de  vérifier  ce  prodige  j  mais  perfonhe  n  ofe 
y  entrer.  On  va  chercher  la  garde  :  tout  le 
Chapitre  fe  revêt  de  fes  habits  facerdo- 
taux.  Les  Moines ,  foutenus  des  foldats  , 
«ntrent  en  proceflîon  &  en  bataillon.  On 
m*apperçoit;  tout  le  monde  tremble  & 
veut  s'enfuir.  On  avance  vers  moi;  les 
Prêtres  me  jettent  de  l'eau-bénite,  les  fol- 
dats me  couchent  en  joue.  Enfin  le  Prieur, 
dune  voix  tremblante,  m  abjure  en  latin, 
au  nom  du  Dieu  vivant,  de  déclarer  Ci  je 
viens  du  Ciel ,  de  TEnfer  ou  du  Purga- 


'  9 

toire. 


Je  leur  réponds fur^e-champ  :  «<  Hé!  ne 
^  favez-vous  pas  d'où  je  viens  ?  N'eft-c« 
»  pas  vous  qui  m'avez  apporté  ici?  J'étois 
»  tombé  fans  doute  en  léthargie  \  vous 
»  m'avez  cru  mort.  Je  vis  grâce  à  Dieu, 
»•  ouvrez  moi  les  portes  &  je^décampe  »• 
Les  foldats  alors  ront  de  grands  éclats  de 


8^  l'Aventuhier 

rire  »  &  difent  aux  Moines  :  «  Nous  voas 
M  jurons  que  vous  êces  des  fots  »  •  Lts  bon« 
nes  gens  en  avoient  coût  l'air. 

I/Officier,  qui  avoic  apperçu  la  fille, 
s*écria  :  «  Comment  ces  deux  Frères  fe 
••  trouvoient-ils  la  nuit  dans  VEglife  avec 
»  cette  malheufeufe?  Pères,  donnez-les 
»  moi ,  que  je  les  fafle  feffer  pour  divertir 
»  notre  régiment». 

Les  Moines  livrent  la  fille  aux  grena- 
diers, qui  s'amufenc  à  la  fouetter  devant 
eux  à  coups  de  courroies. -Pour  leurs  Con- 
frères, ils  veulent  en  faire  juftice  eux- 
mêmes,  s'imaginant  qu'ils  avoient  coin-- 
mis  la  faute  que  les  apparences  fembloienc 
indiquer.  Ils  les  condamnent  à  être  fuf« 
tiges  régulièrement  deux  fois  par  jour  , 
enfermés  fous  terre  au  pain  Se  à  Teau.  La 
grâce  opéra  par  cette  voie  rigoureufe  y 
nos  deux  pauvres  reclus  furent  réduits  » 
pour  fortir  de  prifon,  à  devenir  des  faints. 
En  effet,  j'ai  fu,  depuis, qu'au  bout  d'un 
an  on  les  avoit  trouvés  fi  bien  convertis  , 
(  fans  douce  leur  conduite  n'étoit  pas  ci- 
devant  très-réguliere  )  qu'on  les  avoit  tirés 
de  prifon ,  &  qu'on  les  avoit  mis  à  la  tête 
d'une  Confrérie  de  Flagellants,  où  ils 
s'amufoient  à  rendre  à  leurs  dévots ,  les 
coups  de  fouet  qu'ils  avoient  reçus.  Pour 
la  fille,  elle  fat  fi  maltraitée,  qu'on  la 


Trançois.  87 

conduifit  à  THotel-Dieu  :  elle  fe  piqua 
aiiffi  d'être  fainte ,  &  pafla  de  rhopical 
dans  un  couvent,  où  on  la  reçut  fœur  con- 
verfe,  Elle  fut  depuis  en  telle  odeur  de  fain- 
teté,  qu  on  en  parloit  dans  tout  le  quar- 
tier à  plus  de  vingt  pas  à  la  ronde. 

Revenonsà  moi.  Les  grenadiers  m'ayant 
laiflTé  pour   gage  aux   bonnes  gens,  les 
Moines  m'ouvrirent  la  porte  de  l'Eglife , 
Se  me  renvoyèrent  inondé  d'eau  bénite. 
Il  n'étoit  pas  jour  encore;  je  ne  fa  vois  où 
aller,  ne  connoiflTant  dans  ce  lieu  que  la 
prifon.  Je  fentois  bien  qu'il  n'y  avoit  au- 
cun  danger   pour   moi   d'y    retourner  ; 
d'ailleurs  ma  Rofe  m'y  attiroit  :  je  m'y 
rendis.  La  Sentinelle  que  je  trouvai  à  la 
porte  ctoit  un  Suifle  ;  cet  homme  n'étoit 
jamais  furpris  de  rienj  mon  habit  mor- 
tuaire ne  rétonna  pas.  ce  Qui  cres-vous  ? 
î>  me  dit-il  a».  Je  lui  répondis  que  j'étois  un 
prifonnier,  qu'on  avoir  pris  pour  un  dé- 
fertcur;  qu'en  attendant  les  réponfcs  de 
Vienne  j'étois  tombé   en  léthargie  >  Se 
qu'on  m'avoit  porté  à  l'Eglife,  me  croyant 
mort  ;  que  revenu  à  moi ,  je  me  rendois 
de  moi-même  en  prifon,  pour  attendre 
les  ordres  de  la  Souveraine.  «Quoi!  me 
«  dit  le  Suifle ,  vous  êtes  ce  mort  qaon 
»  a  enterré  hier  !  Je  n'ai  pas  ordre  de  rc- 
»  cévoir  ici  des  morts». 


88  L*  Aventurier 

Je  parlai  à  TOfficier  de  garde,  qui  me 
dit  :  «  Monfîeur ,  vous  êtes  mort  pour 
9f  nous.  Tant  mieux  pour  vous^  fi  vous 
"  êtes  refrufcité;  vous  n'avez  plus  rien  â 
»>  faire  avec  le  régiment». 

Il  ne  me  fut  pas  poflible,  a  force  de 
prières,  d'entrer  en  prifon.  Je  ne  favois  ou 
chercher  un  afyle  :  le  jour  commençoit  d 
poindre.  Je  rodois  dans  les  rues ,  fans  fa- 
Voir  où  j'allois.  Ceux  qui  me  rencontroienc 
dans  cet  accoutrement,  s'enfuyoient  avec 
une  peur  horrible  ;  mais  les  enfants , 
d'abord  épouvantés,  peu- à- peu  s'enhar- 
dirent fi  bien  à  mes  trouffes,  qu^ils  fe  mi- 
rent par  pafTe-temps  à  me  jetter  de  la  boue  y 
je  fuyois  au  milieu  des  huées,  avec  ma.* 
couronne,  mon  habit  de  pénitent,  mes 
mains  liées  Se  mon  crucifix. 

Cependant  Rofe  s'étoit  laifTé  faire  fon 
procès,  comdamner  ôc  prefque  exécuter. 
Elle  n'avoir  déclaré  fon  fexe  qu  à  la  der- 
nière extrémité  :  cet  aveu  lui  avoir  valu  fa 
grâce  &  fa  liberté;  &  comme  elle avoitcon- 
feffé  qu'elle  étoit  fille  d'un  gentilhomme  du 
lieu,  les  Officiers,  qui  venoient  d'ordon- 
ner fa  mort,  par  une  révolution  naturelle, 
avoîent  formé  tout-à  coup  autour  d'elle 
un  cercle  d'adorateurs ,  qui  s'étoic  charge 
de  la  reconduire  chez  fon  père.  Je  la  ren- 
contrai avec  fou  cortège ,  uudis  que  j'étois 


François.  89 

avec  le  mien,  c*eft-à-dire  avec  les 
poliflfons ,  qu  attiroit  fur  mes  pas  mon  habit 
mortuaire.  Cette  folle  charmante  me  voit 
fans  furprife ,  &  me  tend  les  bras  en  écla- 
tant de  rire,  ce  Ab!  mon  cher  ami ,  tu  n'es 
J3  donc  pas  enterré,  me  dit-elle?»  — ■ 
«  Ah  !  ma  Rofe,  lui  répondis- je,  tu  n as 
»  donc  pas  la  tête  caflée  ?  »> 

Je  lembraffe  avec  rranfport;  on  me 
délie  les  mains,  ©n  arrête  les  enfants  qui 
me  pourfuivent;  les  Officiers  me  placent 
au  milieu  d'eux  ;  on  me  fait  raconter  mon 
hiftoire ,  qu'on  écoute  avec  le  plus  grand 
intérêt  j  à  chaque  inftant  Rofe  n\em- 
braffe,  en  difant:  «Meffieurs,  excufez 
»  cette  liberté,  mon  habit  me  la  per-^ 
iî  mer  encore:  Merveil,  viens  avec  moi 
3»  chez  mon  pcre ,  il  aura  foin  de  toi;  tu 
»  nous  aideras  à  l'appaifer.  Je  fetis  que  je 
»  vais  avoir  une  furieufe  fcene  à  efluyer. 
»  Il  faut ,  Meffieurs,  que  vous  foyez  mes 
>»  Avocats.»  Tous  jurent  qu'ils  feront  fes 
Chevaliers.  , 

Nous  allons  tous  enfemble  à  la  maifon 
du  père:  il  étoit  encore  grand  matin j  on 
le  fait  lever.  Nous  montons  tous  à  fa 
chambre  pour  le  furprendre;  il  faute  du 
lit  &  nous  reçoit  en  chemife.  Il  voit  en- 
trer un  jeune  Soldat ,  le  chapeau  rabattu 
fur  le  vifage ,  le  Moine  fon  Confefleur. 


po      L*  Aventurier 

d'un  coté ,  moi  de  l'autre  avec  mon  habille- 
ment funéraire ,  une  foule  d*Officiers  &  de 
Grenadiers  autour  de  lui.  Rofe  levé  rimi* 
dément  fon  chapeau  &  fe  jette  aux  pieds 
de  fon  père.  Le  vieillard ,  irrité  de  fcs  é- 
carts ,  furieux  de  la  voir  dans  cet  ctar , 
veut  lui  fendre  la  tête  avec  fon  pot  de 
chambre,  qui  écoit  une  vafe  Etrufque,  car 
le  bonhomme  étoit  antiquaire.  On  retient 
fes  coups.  L'Aumônier  lui  adreffe  un  dif* 
cours  pathétique,  &  lui  dit  en  mauvais  Al- 
lemand  qu'il  n'entend  pas  :  ci  Le  Dieu  qui 
»  vous  a  donné  une  fille,  vous  ordon- 
•>  ne  de  ne  la  pas  lailTer  entre  les  mains  de$ 

V  Soldats  ;  il  faut  donc  la  recevoir  che^ 
»  vou^,  &  vous  bien  garder  de  la  maltrai* 
»  ter.  Voilà  un  mort ,  ajouta-t-il  en  me 
»  montrant ,  quia  pafTé  avec  elle  quinze 

V  Jours  dans  fon  cachot,  qui  a  été  témoin 
»  de  fon  repentir  ôc  peut  vous  Tattefter.  » 

Le  père  me  regarde ,  &  ne  fauroit  rien 
comprendre  à  mon  ajuftement.  Sa  fureur 
renaît;  il  éleva  le  pot  malheureux  fur  la 
tète  de  fa  fille.  Je  me  préfente  à  lui  com- 
me un  fpeûre  qui  le  glace.  «  Et  qui  es- tu, 
35  s'écria-t-il ,  figure  de  l'autre  monde?'» 
En  difant  ces  mots  il  laiffe  tomber  fur  lui 
l'eau  de  fon  vafe.  11  s'en  apperçoit,  &  1« 
jette  en  fureur  par  terre  ,  éclabouflTant  les 
jambes  de  plufieurs  Officiers,  qui  en  vrais 


François.  91 

Allemands,  lèvent  leurs  cannes  fur  lui, 
avec  un  langage  énergique  analogue  â 
Padion.  Il  plonge  la  tête  fous  l'orage,  re- 
çoit quelques  coups  &  feint  de  ne  pas  s'en 
appercevoir. 

Avec  cette  remontrance  efficace  on  lui 
fait  entendre  raifon  très-poliment  :  on  lui 
prouve  en  langage  inintelligible  mêlé 
d  ualien ,  d'allemand  Se  de  hongrois^  qu'il 
doit  tout  oublier.  On  lui  raconte  mon 
hiftoire  &  celle  de  fa  fille.  On  lui  jure 
qu'il  doit  la  reprendre  chez  lui,  &  me 
prendre  avec  elle,  parce  que  je  fuis  un 
pauvre  diable  de  déterré  qui  ne  fait  où 
donner  de  la  tète.  On  accompagne  toutes 
ces  exhortations  de  blafphènaes  dans  les 
trois  langues ,  en  gêfticulant  toujours  avec 
la  canne. 

Touc  le  monde  s'en  va,  nous  laifTî^nt 
avec  le  vieillard  nu,  &  mouillé  par  une 
afperfion  peu  gracieufe  :  fa  fille  tombe  à 
genoux  au  milieu  des  débris  de  fon  vafe 
brifé,  &  de  Teau  qui  en  a  coulé  j  &l  moi , 
je  fuis  planté  devant  lui  dans  mon  appa- 
reil mortuaire;  nous  demeurons  tous  trois 
immobiles  dans  ces  attitudes. 

Enfin,  le  père  un  peu  calmé,  dit  à  fa 
fille;  ce  Levez-vous;  allez  quitter  cette 
w  mafcarade;  que  votre  fœur  vous  prête 
»  des  habits;  je  vous  apprendrai  votre 
»  fort,  quand  vous  paroîtrez  fous  l'habil- 


9Z  L*  A  y«KT  U  RIER 

*>  lement  de  votre  fexe*  »  Rofe  fe  levé  tout- 
te  honteufe ,  me  lance  un  regard  à  la  dé« 
robée,  &  va  changer  d'équipage.  »  Ec 
»  vous,  me  dit-il  enfin,  Monfieur,  que 
»  voulez-vous  de  moi  ?  n  Hélas  !  Mon-^ 
M  fleur ,  lui  répondis- je,  on  vous  a  racon- 
»»  té  comment  une  funefte  reflemblance 
»•  m'a  fait  prendre  pour  un  déferceur ,  com- 
«  ment  l'erreur  a  été  reconnue,  commeîit 
>»  on  m'a  porté  à  l'Eglife,  me  croyant  morr , 
••  comment  je  fuis  revenu  à  moi.  Je  n'ai 
»>  pas  d'autre  parti  à  prendre  que  de  re- 
9»  tourner  dans  ma  patrie  ;  mais ,  après  la 
M  crife  &  la  maladie  mortelle  que  je  viens 
»  d'efTuyer,  j'aurois  befoin,  pour  me  ré- 
H  tablir^  de  quelques  jours  de  repos.  Vous 
^  ne  me  devez  rien}  mais  je  me  trouve  au 
»•  dépourvu.  Si  vous  daignez  me  garder 
»  jufqu'à  ce  que  j'aie  reçu  des  réponfes 
■»  &  des  fecours  de  Parme ,  j'accepterai 
>»  vos  avances  avec  reconnoilTance ,  &  j'y 
»  fatisferaî. 

«  Monfieur ,  me  répondit-il ,  je  ne  fais 
«  ce  que  c'eft  que  de  manquer  à  un  ga- 
99  lant  homme ,  qui  fe  trouve  dans  votre 
w  fituation.  Tranquillifez- vous  chez  moi 
>>  tant  que  vous  en  aurez  befoin  ;  ce  fera 
n  un  plaifîr  pour  moi  de  vous  obliger.  » 
Sur  le  champ  il  ©rdonna  qu'on  débarraf- 
^t  la  chambre  de  Ninette,  fa  féconde  fille» 


François.  9, 

&qaoa  m>  conduisît;  ce  qui  fut  bien- 
tôt exécute.  On  me  fit  picndre  des  cor- 
diaux  &  ion  m'adminiftra,  avec  la  plus 
grande  humanité,  tous  les  fecours  dont 
jeus  beloin. 

Après  le  dîner,  le  père  vint  dans  ma 
chambre:  «  Monfieur,  me  dit-il.  vous 
»  me  paroifTez  un  honnête  homme  ;  je 
"  crois  pouvoir  me  confier  à  vous.  Vous 
»  avez  vu,  dit-on,  ma  fille  dans  fa  pri- 
"  Ion;  que  penfez-vous  au  moins  de  fon 
"  caraâère?  .,  Je  l'affurai  de  tout  mon 
cœur  que  je  trouvois  à  fa  fille  un  fonds 
Mcelient;  que  ee  feroit  dommage  d'en- 
«rmer  dans  un  cloître  une  fille  char- 
«nante,  capable  de  faire  le  bonheur  d'un 
hoiume  &  d'une  famille.  «  Eh  bien,  re- 
"  ptit-il ,  Monfîeur ,  il  feut  tout  vous 
"  we.  Il  y  a  ici  un  négociant  riche,  hon- 
»  nete  homme,  d'un  efprit  borné,  amou- 
»  reux  d'elle  à  toute  outrance.  Il  eft  las 
»  de  gagner  de  l'argent,  &  fonge  à  obte- 
»  mr  quelques  décorations.  Il  veut  com- 
"  •nencer  par  mon  alliance,  parce  qu'il 
"  regarde  comme  un  grand  luftrc  pour 

*  "^  d'^poufcr  la  fille  d'un  gentilhomme. 

*  "me  dit  dans  fon  ftyle  naïf:;e  n'ai 
»  pas  befoin  (T argent,  il  ne  me  faut  qu'un 
"  c!?  '^'^""^'"''  J'ignore  combien  ma 

*  Wle  ett  en  état  de  lui  en  apporter  en 


54  L*  Aventurier 

^>  mariage;  il  brûle  de  1  epoufer,  maigre 
»  fes  écarts.  Je  ne  puis  mieux  me  débar- 
»>  rafTer  d'elle;  mais  il  faut  qu'elle  aille 
u  fe  laver  un  peu  dans  un  couvent,  pour 
99  hilTet  tomber  d'eux-mêmes  les  caquets 
99  qui  vont  pleuvoir  y  pendant  quelque 
99  temps,  fur  fon  compte 9>« 

J'approuvai  en  gros  Se  en  détail  tout 
ce  qu'il  projettoit  ;  il  ne  tarda  pas  à  le 
mettre  en  exécution.  Dès  l'après-midi  Ma- 
demoifelle  Rofe  reçut  l'intimation  de  fe 
rendre  au  couvent.  Elle  me  regarda  d'un 
air  fuppliant  :  mes  yeux ,  dont  elle  en- 
lendoit  le  langage,  lui  donnèrent  de  l'ef- 
pérance.  Elle  monta  en  voiture  pour  fe 
rendre  au  lieu  de  fa  clôture.  Son  pré* 
tendant  fe  trouva  fur  fon  paflTage ,  &  la 
falua  jufqu'à  terre  avec  tanr  d'empreffe- 
menr,  que  le  pied  lui  glifla,  &  qu'il  tom- 
ba le  nez  dans  la  boue;  ce  qui  fit  faire 
un  grand  éclat  de  rire  à  fa  Rofe  très-af* 
fligée- 

La  belle^  auroit  voulu  m'embrafler 
avant  de'  partir;  j'avois  le  même  defir, 
car  je  l'aimois  de  tout  mon  cœur  (  fans 
préjudice  de  mon  amour  pour  Julie  )  ; 
mais  cela  ne  fur  pas  poflible:  fa  jeune 
foeur  Ninette,  qui  paroilToit  pour  le  moins 
auffi  efpiegle, qu'elle,  obfcrvoit  nos  re- 
gards. Je  vi$  dans  ceux  de  cette  petite 


François.  jj 

folle  qu-elle  nous  devinpit ,  &  qu*ellc  me 
prometroit  de  me  dédommager  de  ce  qae 
je  perdois  avec  Rofe.  Celle-ci  lut  pa- 
reillement dans  les  yeux  de  fa  cadette, 
&  lui  lança  un  regard  de  jaloufie  &  d'in- 
dignation ,  qui  m'annonçoit  une  amer- 
tume de  plus  qu'elle  emporcoit  dans  fon 
couvent*  La  pauvre  fille  partit  en  foupi- 
rant:  elle  me  regardoit  avec  inquiétude, 
pour  voir  comment  je  prenois  les  avances 
de  fa  fœur  ;  mes  yeux  lui  répondirent 
avec  toute  la  tendrefle  qu'il  faîloit  pour 
la  tranquillifer. 

Ninette  parut  enchantée  de  fon  départ; 
elle  fut,  au  fouper,  d'une  gaieté  charman- 
te. Elle  avoit  des  yeux  de  feu  qui  me  dé- 
concertoient,  malgré  la  naïveté  enfantine 
quils  n'avoient  pas  encore  perdue j  car 
enfin,  cette  jeune  perfonne  égarée  par  les 
premières  impreffions  qui  frappoient  fon 
cœur ,  n'étant  point  encore  inftruite  â 
;  combattre  ou  à  déguifer  fes  penchants, 
sy  livroit  fans  fcrupule  ,  fans  y  fonger 
!  même ,  &  ne  manquoit  à  la  réferve.Sc  à  la 
pudeur  virginale, que  par  une  efpece  d'in- 
nocence ou  du  moins  d'ingénuité.  Elle 
j  mmftalla  dans  ma  chambre,  me  dit  que 
I  cétoit  la  fienne,  me  montra  fon  lit,  & 
!  même  la  place  où  elle  pofoit  ordinaire^ 
I  ment  fi  tète.  £11?  me  fouhaita  un  pai&bU 


9^  L*  Aventurier 

fommeil  ;  me  demanda  fi  je  faifoîs  quel- 
quefois des  rêves  :  <«  Ninette ,  me  dic- 
j>  elle,  n'entrera  pour  rien  dans  les  vô- 
i>  très  ».  Â  ces  mots  elle  fortit ,  en  étouf- 
fant un  léger  foupir,  &  en  me  lançant  un 
regard  qui ,  avec  une  forte  de  candeur 
digne  de  fon  âge,  étinceloit  du  feu  du 
defir ,  &  me  mit  hors  de  moi-même.  J  eus 
befoin  d*un  effort  fingulier  pour  cacher 
mes  tranfporcs  fecrets,  &  retenir  mes  ca- 
reflfes  trop  vives,  qu'elle  auroit  peut-être 
fouffertes  de  la  meilleure  foi  du  monde. 
Je  me  couchai  en  penfant  à  elle.  «  Qu'elle 
a  fille  ardente!  me  difois-je.  Et  fes  pa- 
9»  rents  ont  la  {implicite  de  ne  pas  s'ap- 
n  percevoir  de  cela ,  &  la  regardent  com- 
»>  me  une  enfant!  >»  J'avoîs  tous  les  fens 
en  défordre  ;  &,  s'il  faut  avouer  auffi  mes 
enfantillages,  je  ne  pus  m'empêcher  de 
baifer  loreiller  fur  lequel  fon  charmant 
vifage  avoir  coutume  de  repofer.  Ah!  je 
n^étoît  plus  mort. 

Je  m'endormis  enfin ,  rempli  de  cette 
enfant  précoce.  Des  fbnges  enflammés 
me  la  peignirent  fous  un  afpeâ  enchan- 
teur:  je  m'éveillai  très-matin  j  nous  étions 
dans  les  plus  longs  jours.  Je  penfois  à  Ni- 
nette. Alors  (  comment  peindre  ma  fur- 
prife  ?  )  je  vois  entrer  dans'  ma  chambre 
une  jeunç  fille  en  chemife^  puifquil  faur 

le 


François.  97 

le  dire ,  qui  vient  droit  à  mon  lît  :  c'é- 
toir  elle-même.  Qu'on  fufpende  fon  ju- 
gement ,  je  vais  tout-à-l'heure  la  jufti- 
iier.  Sçs  yeuK  écoient  axes ,  &  fon  aâion 
me  paroiflôit  fi  peu  naturelle  y  que  » 
félon  mes  conjeâares  ,  il  falloit  qu'elle 
fiic  dans  le  délire ,  ou  dans  le  fbmmeiL 
Elle  fe  glifla  rapidement  dans  le  lit  011 
j'étois ,  &  me  preflfa  même  entre  fes  bras. 
Qu'on  juge  de  ma  fituation.  Vingt- qua- 
tre heures  auparavant  j'écois  dans  un  cer« 
cueil. 

Je  ne  favois  qae  penièr ,  ni  quel  parti 
prendre.  Devois- je,  fcrupuleux  8c  timide 
novice ,  me  précipiter  hors  d'un  lit  ou  une 
jolie  fille  venoit  me  trouver  ?  Pôuvois-j» 
ne  pas  refpeder  une  enfant  peut-ecre  enV 
tiortnie,  qui  appartenoit  â  des  gens  donc 
je  recevois  des  bienfaits  ?  Je  me  trouvois 
^ans  un  état  pénible  au  milieu  des  ac- 
(faits  de  la  volupté.  La  porte  écoit  ou- 
verte ;  le  père  entre  ,  me  voit  dans  les 
l>ras  de  fa  fille ,  &  refte  muet  de  furprife 
&dWignation.  «  Ah!  Monfieur,  croyez 
»  que  je  luis  innocent,  lui  dis-je  enm'élan* 
"  çant  hors  du  lit  »  JL  Au  mouvement  que 
J6  fais ,  la  Demoifelle  paroît  comme  s'é^ 
veiller  en  furfaut ,  âc  je  dois  croire  qu  elle 
scireilloit  en  effet ,  6c  qu'elle  étoit  ve- 
^ue  chez  moi  en  dormant*  Sa  mère  enr 

Tome  L  E 


pi,  l'A  VENTUltlER 

tra ,  &  retînt  le  bras  du  père  qui  vouloit 
m'extcrminer.  «  Qu avez- vous  donc?  lui 
>t  cria  - 1  -  elle  toute  hors  d  elle-oiême  »  • 
-r-  «  Ne  voyez-vous  pas ,  lui  dit-il ,  votre 
91  fille  dans  le  lit  de  ce  perfide  étrangers  ? 
La  mère  la  con(idere  toute  ébahie. 

Cependant  la  jeune  fille  bailloit  jéteti-' 
doit  les  bras ,  Se  fe  frottoir  les  yeux. 
«  Où  fuis-je  ?  difoit-elle  ».  —  Alors  la 
mère  s*écrie  :  «  Ah  !  mon  mari ,  qu'alliez- 
»>.  vous  faire?  Vous  ne  favez  pas  que  votre 
33  fille  eft  foninambule.  C'eft  ici  fa  cham- 
s>  bre  ;  elle  y  fera  venue  en  rêvant  >».  — 
9>  Je  vous  jure,  dis- je  alors,  que  je  l'ai  vue 
9i  encrer  avec  la  plus  vive  furprile ,  &  que 
n  j'étois  dans  le  plus  grand  embarras  sa. 

Ninette,  s'étant  reconnue,  faute  du  lie 
toute  honteufe  ;  &  je  ne  fais  s'il  n'y  avoît 
pas  un  peu  de  jeu ,  ou  du  moins  d'exagé-^» 
ration  dans  fa  honte  :  puis  elle  fe  fauve 
comme  un  trait,  fon  père  la  laiffe  palfer, 
S^  refte  avec  moi.  Il  me  fait  mille  excufes 
de  m'avoir  trouvé  au  lit  avec  fa  fille  ,  Se 
me  quitte  parfaitement  convaincu  de 
mon  innocence ,  fur-tout  en  réfléchiflant 
que  j'écois  fi  fraîchement  forti  du  cer- 
cueil. 

A  dîner  il  fallut  que  le  père  &  la  mère 
allailènt  chercher  ,  ptefque  par  force, 
Mftdemoifelle  Ninette  ^  qui  étoit  reftée 


François.  yj 

dans  fa  chambre  ,  &  qui  n'ofoît  plus^ 
difoit-elle,  paroi tre  devant  moi.  Je  la  vis 
encrer  les  yeux  baifTés,  de  l'air  d'une  pe* 
cire  Sainte  Nicouche,  qui  avoir  une  malice 
diabolique.  Elle  n'ofa  me  regarder  pen- 
dant tout  le  repas  j  &  ce  jeu  ,  très-bien 
joué  ^  dura  quelques  jours.  Elle  fit  même 
la  malade  avec  une  adre^Te  toute  pareil 
caliere ,  dont  ks  parents  alarmés  furent 
dupes.  Elle  paroiflbit  dévorée  d*un  pro- 
fond chagrin.  Sa  mère  lui  demandoic  en 
vain  ce  qu'elle  avoir  j  point  de  réponfe. 

Enfin  un  beau  matin,  le  Confeiïèur 
de  cette  fine  pénitente  vint  avouer  à  la 
mère  que  fa  fille  étoit  inconfolable  de 
l'accident  qui  lui  étoit  arrivé,  pendant  fon 
fommeil ,  avec  l'étranger  j  &  qu'elle  vou» 
loit  abfolumcnt  fe  laiuer  mourir  de  faim, 
ou  de  l'excès  de  fa  confufion.  <c  Je  lui  ai 
«  dit ,  ajouta  l'honnête  Religieux ,  qu'il 
»  faut  qu  elle  renonce  à  ce  projet  crimi- 
»  nel  j  qu'il  y  a  un  moyen  tout  fimple  de 
»  la  mettre  à  fon  aife,  en  la  mariant  avec 
»  l'étranger  :  elle  a  rot^i  à  cette  propofi- 
)j  tion  ',  mais  je  me  fais  fort  de  la  gagner; 
»  faites  ce  que  vous  pourrez  de  votre 
»  côté  pour  que  le  jeune  homme  con- 
»  fente  à  guérir  votre  fille,»  — h  Vrai- 
»  ment ,  il  feroit  bien  malade ,  répondit 
»  la  mère  y  un  AM^^apsf^n  tombe  des 


j  I 


103  L*  Aventurier 

to  nues ,  un  réchappe  du  cercueil»  qui  n'a 
9$  pour  tout  bien  qu'un  appétit  dévorant  !.. 
9>  Ne  faudroit-il  pas  encore  qu'on  le  priât 
»>  à  genoux ,  pour  lui  faire  accepter  la 
9t  fille  d'un  Gentilhomme,  avec  dix  mille 
99  livres  de  dot  ?  Voilà  un  beau  confeil 
97  que  vous  donnez  â  cette  folle  :  j  aimerois 
>i  mieux  la.  voir  porter  eu  terre ,  que  de  la 
»  livrer  â  iin  homme  de  rien.  » 

Le  père,  qui  arriva  fur  ces  entrefaites, 
confirma  tout  ce  qu'avoir  dit  fa  femme. 
Le  Moine  fe  rerira  tout  confus  ,  &  fut 
raconter  à  fa  pénitente  le  mauvais  fuccès 
de  (on  ambaffade.  Alors  la  petite  perfonne 
tomba ,  ou  feignit  de  tomber  évanouie.  Le 
Confeffeur ,  tout  éploré ,  vint  dire  à  la 
mère:  w  Venez  voir  l'état  où  eft  votre 
9?  fille.  »  On  y  court  j  on  la  trouve  dans 
des  convulfions  terribles.  On  lui  jette  de 
l'eau  bénite  ;  on  étend  fur  elle  une  che- 
mife  fale ,  qui  avoir  appartenu ,  dit- on,  a 
un  vieux  Prêtre  mort  en  odeur  de  faintetc. 
On  la  laîfle  fe  donner  des  coups  de  poing, 
&■  tout  le  monde  eft  à  genoux  autour 
d'elle  ,  à  réciter  le  chapelet  pour  fa  déli- 
vrance. On  fait  uîî  vœu  pour  elle  a  Sainte 
Pétronille.   Bref ,    on   compte  ne   rien 
omettre. 

J'entre  dans  fa  chambre,  &,  pour  la 
fçcourir  plus  naturellement,-  je  la  prends 


François;  ïoï 

dans  mes  bras  ^  je  l'appelle  avec  tenàttSeé 
A  ma  voix  elle  femble  s'éveiller  d'un 
profond  fommeil.  Elle  me  regarde  ,  8C 
cache  avec  confufion  Ton  vifage  dans  (on 
feiu  ;  puis  elle  refte  long-cemps  immobile 
&  comme  abrutie.  Enfin  elle  paroîc  re- 
prendre peu -à- peu  l'ufage  de  fes  fens  & 
de  fa  raifon.  Elle  parle  d'une  voix  calme  , 
&  demande  pardon  avec  une  douceur  Se 
une  grâce  inexprimables  ^  des  peines  qu'elle 
a  données  â  tout  le  monde ,  Se  fur-couc 
i  mou 

Sa  mère  l'embrafle^  la  ferre  contre  Ton 
cœur ,  &  i  arrofe  de  fes  larmes  ;  fon  père 
refte  la  bouche  ouverte  :  on  confulte  le 
Moine  &  le  Médecin  »  l'un  dit  qu'il  faut 
Im  faire  dire  des  me  (Tes  ^  l'autre ,  qu'il  fauc 
lui  appliquer  Tes  véficatdires  >  remède  uni- 
verfel  en  Italie. 

Cependant  Ninetre  paroît  tout- à -fait 
bien.  Peu-à-peu  elle  revient  de  la  trop 
grande  honte  qu'elle  témoienoit  en  ma 
préfence  \  Se  fe  raccoutume  h  bien  à  moi^ 
qu'elle  devient  de  la  familiarité  la  plus 
grande  8c  la  plus  careiTanie.  On  le  fouflfre 
d'abord ,  pour  ne  pas  la  troubler  dans  fon 
rétabliifement  ;  mais  au  bout  de  quelques 
jours ,  comme  on  craint  les  conféquences 
des  manières  trop  afTeâueufes  qu'elle 
prend  avec  moi  ^  on  les  lui  interdit.  On 


loj.  l'Aventurier 

lui  fait  même  prefTentir  que ,  ma  fancé  fe 
trouvant  bientôt  rétablie ,  je  dois  fonger 
à  mon  départ.  Voilà  fur-lé- champ  la  De*- 
moifelle  qui  retombe  dans  Tes  convulfions 
.&  dans  fes  accès  de  folie.  La  mère  fe  re- 
commande â  tous  les  Saints ,  le  père  fe 
donne  à  tous  les  Diables.  Ils  la  fecou- 
roient  l'un  &  l'autre  fans  favoir  ce  qu'ils 
faifoient  y  Se  je  fentois  qu'il  falloit  que  je 
fongealTe  au  parti  de  la  retraite  ,  pour 
ceflèr  de  troubler  une  famille  à  qui  }'avois 
des  obligations.  Le  mal  fembloit  empirer 
de  jour  en  jour  j' les  intervalles  de  raifon 
devenoient  plus  courts  &  plus  rares  ^  êc 
Ninette  fut  enfin  déclarée  folle  par  deux 
Médecins  de  Cafalmaggiore ,  qui  avoienc 
fait  leurs  études. 

L'honnête  Confefleur  eut  enfin  pitié 
des  parents  qui  fe  défefpéroient.  «  Mes 
99  amis ,  leur  dit*il ,  que  la  grâce  du  Sei- 
»  gneur  foit  avec  vous.  Vous  n'avez  pas 
79  voulu  m'écouter  j  Dieu  foit  loué.  Je 
»»  vous  confeillois  de  donner  votre  fille 
9»  au  jeune  homme  qu'elle  aime.  Vous 
»  voyez  l'état  où  elle  eft  réduite  ;  j'ai  con- 
s>  fuite  S.  François  d'Affife,  notre  bien - 
M  heureux  fondateur»  Il  m'a  infpiré  le  feul 
9»  remède  qu'il  y  ait  à  fon  mal.  Sa  tête  eft 
w  tournée  ,  fa  cervelle  eft  renverfée.  Il 
»  Êiut  une  grande  furprife  ,  une  fecouife 


.  F   k    A    N   Ç    O    I    s.  10} 

I     i>  violence  ôc  imprévue  qui  la  retourne  » 

I     ••  lui  caufe  une  heureufe  révolution ,  Se 

))  la  rérablKTe  dans  fon  écac  naturel.  Vous^ 

I     a>  favez  quelle  eft  h  première  fource  da 

I      99  défordre  de  fon  efprit.  Elle  a  été  ^  en 

»  dormant ,  trouver  le  jeune  homme  dans 

1»  fon  lit  ;  que  le  jeune  homme  à  fon  tour 

»  aille  la  trouver  dans  le  fien ,  quand  elle 

j»  dormira.  Tout  eft  faintpour  les  faints  : 

j     >>  d'ailleurs  >  vous  le  connoiiTez  honnête 

'     y»  homme.  Tranchons  le  mot.  Qu'il  l'é- 

»  veille  en  furfaut ,  en  lui  caufant  le  tref- 

33  faille^ment  le  plus  vif  &  le  plus  imprévu* 

»  Si  vous  confentiez  au  mariage  5  je  vous 

I      n  dirois,  cédez ia  virginité,  pour  qu'elle 

I     "  ^^g^gn^  ^^  raifon.  Songez  à  Ruth>  â 

»»  Judith  &  â  d'autres  modèles  auflî  ref- 

9>  peâables.  »  Alors  il  leur  eftropia  vingt 

paâages  de  la  bible,  qu'ils  s'étoient  tou-« 

}Ours  bien  gardés  de  lire  ,  parce  que  cette 

leâureed  défendue  dans  leur  pays.  «Après 

»  cette  épreuve ,  continuait -il,  fi  vous 

»  croyez  devoir  faire  ce  mariage  ...>•  — 

<c  Pour  le  mariage,  tout  beau ,  dit  le  pe- 

9»  re  ;  je  me  réfoudrois  peut-être  plutôt 

»  à  fermer  les  yeux ,  &  à  lui  laiffer  faire 

»  ce  qu'un  père  ne  peut  jamais  foufFrir  ni 

»  même  fuppofer  ;  mais  mon  honneur  ne 

>»  permettra  jamais  qu'il  l'époufe.  ce  La 

mère ,  en  cela ,  trouva  foii  honneur  con« 

I  -E  4 


lo^         l'Avinturibr 
forme  d  celui  de  fon  mari.  Il  fut  donc  dé«  . 
cidé  que ,  fe  fiant  à  ma  TagetTe ,  on  me 
laifleroit ,  on  m'ouvriroit  même  en  quel- 
que façon  les  moyens  d opérer,  félonie 
plan  propofé ,  la  guérifon  de  Ninette. 

En  effet ,  dès  le  foir  après  fouper ,  la 
femme  de  chambre  me  pria  fans  façon  de 
monter  chez  Mademoifelie ,  &  de  la  con- 
foler.  «<  La  petite  folle  ne  fait ,  me  die** 
»>  elle  f  que  vous  demander  ;  elle  n  eft  |a- 
»>  mais  fi  bien  que  quand  elle  vous  voit, 
0>  &  vous  êtes  feul  capable  de  lui  rendre 
»  le  bon  fens  que  vous  lui  avez  fait  per* 
0»  dre.  »  J'y  montai  fans  fonger  à  mal.  A 
peine  fus -je  entré  ,  que  la  gouvernante 
iorcit ,  en  fermant  la  porte  de  manière 
que  la  clef  fe  trouva  en  dedans.  Je  m*en 
apperçus ,  6c  feus  d'abord  un  certain  fcru- 
pule:  d*un  côté,  je  fentois  que  cela  me 
délivroit  de  la  crainte  dette  furpris,  en 
cas  qu'il  m'échappâc  quelque  indifcré* 
tion  'y  mais  comme  je  voulois  réellement 
ctre  aufii  honnête  que  je  le  de  vois,  je  crai^ 
gnois  d'encourir  des  foupçons  dëfavan- 
tageux  ,  Se  de  nuirei  a  la  réputation  de 
la  Oemoifelle  ;  &  je  fus  tenté  de  mettre 
la  clef  en  dehors  :  je  ne  fais  ce  qui  m'en 
empêcha. 

Cependant  je  me  trouvois  dans  une 
fituation  embarraûance»  et  Me  voilà  peutr 


François;  jfoj 

9»  être  )  difois- je ,  dans  le  cas  d'être  aux  pri-> 
n  {es  avec  une  folle.  »  Enfin  je  pris  le  parti 
de  Taborder.  Elle  écoic  au  lie ,  la  tête  ren- 
verfée ,  les  bras  étendus ,  elle  paroitToic 
dans  une  efpece  d'excafe.  Elle  m'adreiïa 
un  regard  tendre ,  &  foupira.  La  petite 
fîrene  étoit  enforcclantc.  Jamais  elle  ne 
m  avoir  paru  Ci  belle  :  elle  me  mit  dans 
nn  défordre  inconcevable.  Je  m*aflis  au* 
près  de  fon  lit^  elle  me  tendit  la  main; 
je  ne  pus  m'empècher  d'y  exprimer  mes 
lèvres  enflammées  :  fes  yeux  m*en  di- 
rent plus  que  mon  tranfport  ne  pouvoir 
lui  en  dire  \  elle  me  ferra  timidement  la 
main  :  ce  Hé  bien ,  mon  cher  Mcrveili  me 
9»  dit -elle  de  cette  voix  touchante  qui 
n  n  étoit  qu'à  elle ,  vous  m'abandonnez 
»  donc  ?  Il  faut  vous  enfermer  pour  que 
j»  vous  reliiez  avec  moi  !»  —  «*  Moi 
»  vous  abandonner ,  ma  chère  Ninette  !  ré- 
f^  pondis-je  avec  paflion.  Je  ne  vous  ai  ja- 
>'  mais  tant  aimée...  •>»  Ellefoqpira;  je  vis 
une  larme  fortir  de  fon  grand  œil  noir, 
&  couler  fur  fa  belle  joue  :  j'y  portai  ma 
bouche  ardente  pour  la  fécher.  Je  ferrai 
ma  chère  Ninette  dans  mes  bras  ;  je  m'ap- 
perçus  que  je  fis  fur  elle  une  impredion 
que  je  ne  puis  décrire.  Elle  en  fit  autant 
fur  moi.  Elle  étoit  jeune  \  mais  je  ne 
Tétois  pas  moins  pour  un  homme. 

E  5 


jotf  l' Aventurier 

Npas  étions  trois ,  elle ,  rAmoor  Se  moi  ; 
Et  l'Amour  fut  d*intellig«nce. 

On  va  croire  peut-être,  d'après  ces  cx- 
pref&ons ,  que  je  fuccombai  â  la  tenta* 
tion,  &  que  je  me  laîflai  entraîner  dans 
le  torrent  du  bonheur.  Les  honnêtes  gens 
blâmeront  mon  peu  de  déltcatelTe  ;  &  n 
j'étois  coupable ,  je  ne  devrois  pas  hafar- 
der  un  pareil  aveu  j  mais  fi  je  me  donnois 
auflî  pour  tout-à-fait  innocent ,  je  rrou- 
verois  des  incrédules. 

Quoi  qu'il  en  foit,  après  les  premiers 
rranfports  ,  nous  en  vînmes  a  des  mo- 
ments plus  calmes  d'intimiré  où  l'ame 
goûte  une  pure  jouiflance.  «  Je  vous  fé- 
5>  licite,  ma  chère  amie,  dis-je  à  Ni- 
«  nette  j  vous  voilà  parfaitement  guérie , 
»  ou  plutôt  vous  n'avez  jamais  été  ma- 
»  lade:  vos  difcours  font  trop  bien  fui- 
a>  vis ,  vos  regards  font  trop  paifibles , 
w  pour  que  votre  efprit  ait  été  aliéné  pat 
»»  les  accès  qui  nous  ont  fait  trembler. 
»  Mais  qu'avez  -  vous  donc  fenti  ?  Quel 
i>  étoit  votre  mal  ?  « — «  Ah,  cruel  !  ré' 
»»  pondit  cette  féduifante  enfanr,  pouvez- 
9>  vous  le  demander  ?  Oui  ^  fans  doute,  j'ai 
M  été  dans  le  délire.  Se  j'y  fuis  encore, 
»  puifque  je  ne  me  connois  pas  ,  puifque 
y>  je  me  fens  hors  de  moi-même ,  puif- 
n  qu'enfin  je  me  vois  précipitée  dans  une 


I 

F  n  A  K  ç  o  I  s.  107 

9»  conduite  dont  je  rougis  j  dont  vous  de* 
n  vez  être  étonné  vous-même.  Àh!  veut 
>'  ne  m'aimez  pas  »  putfque  Tamour  ne 
>»  peut  vous  dévoiler  les  tendfes  myfteres 
>»  qu'il  m'a  infpirés  !  >»  Ce  dernier  mot 
fut  un  craie  de  lumière.  «  Ah  !  dis -je  en 
»  moi-même,  artificieufe  enchanterefle , 
99  Je  ne  puis  t'eftimer  j  mais  il  faut ,  en 
a>  rougiuanc,  que  je  t'aime,  d 

ce  Oui,  concinua  Ninecte  d'un  air  ti- 
99  mide ,  vous  feul  avez  faic  le  crime ,  puif- 
n  que  mon  penchant  pour  vous  m'y  a 
a»  contrainte.  Je  n'ai  vu  d'autres  moyens' 
9f  pour  forcer  mes  parents  à  confencir  à 
»  notre  mariage ,  que  de  leur  laiflTer  voir, 
»  de  leur  exagérer  même  l'égarement  où 
»  cette  paffion  malheureufe  a  plongé  mon 
»  efprit.MonConfe(reur  m'a  trop  fecon- 
»  dée  :  il  a  pour  moi  un  foible  que  je  ne 
»  puis  concevoir  ;  il  m'appelle  fon  en- 
i>  fant  gâté.  Oferai-je  vous  dire  ce  que  je 
»  foupçonne  en  fecret?  C'eft  qu'il  m'aîme 
»  peut-être ,  6c  que ,  n^ayant  aucun  efpoir 
s>  de  rénffir  à  me  plaire ,  il  veut  du  moins 
»  me  procurer  la  fatisfaâion  qui  dépend 
3)  de  lui.  Il  eft  toujours  content ,  le  brave 
»  homme,  pourvu  qu'il  voie  dans  mes 
n  yeux  un  rayon  de  joie.  C'eft  lui  qui  a 
n  engagé  mon .  père  &  ma  mère  à  vous 
»  lailTec  un  ù  libre  accès  auprès  de  moi.  n 

E  6 


Combien  dagicacions  me  cauferent 
tous  ces  aveux  !  J'aimois  Ninecce  ,  par- 
ce qu  elle  étoit  jolie  &  dans  mes  bras  ^ 
2nais  je  déceftois  fa  fourberie ,  fur  •  tout 
dans  un  âge  £  tendre  :  «  Que  fera*t-elle 
»  i  vingt-cinq  ans  ?  me  difoisje.  >»  Ce- 
pendant je  la  plaignois  d'être  égarée  à 
ce  point  par  un  indigne  Religieux,  fur 
qui  je  rejectois  tout  lodieux  de  fa  con- 
duite. 

Je  craignois  auffi  que  les  parents  »  qui 
m'avoient  laifTé  de  gaieté  de  cœur  appro* 
cher  du  Ht  de  leur  fille  ne  prétendiflènc 
me  la  faire  époufer ,  je  ne  voulois  point 
qu  une  petite  fourbe  devint  ma  femme  , 
&  me  privât  de  ma  Julie.  <c  O  Julie |  me 
9>  difois  je  ,  quelle  différence  pour  Ta- 
a»  me  !  Fille  fans  pareille ,  que  tout  ce  qui 
9i  n'efl:  pas  toi  elt  vil  !  »  Ces  réflexions 
me  rendirent  férieux  &  froid ,  même  au- 
près de  Ninecte.  Elle  s'en  apperçut,  &» 
par  des  carelfes  vives  &  preiqu'innocen* 
tes  y  elle  me  rendit  tout  â  elle.  Notre  doux 
entretien  nous  cooduifit  au  grand  jour, 
que  je  maudis  de  tout  mon  cœur.  Le  bruit 
de  tout  le  monde  qui  étoit  levé  nous  ap- 
prit qu'il  falloit  fonger  i  nous  féparer. 
Je  m'y  déterminai ,  pour  n'être  pas  fur- 
pris  avec  Ninette ,  quoique  je  vifle  bien 
qu'on  faVoit  que  jy  étois.  Nous  nous  em^ 


F  n  A  M  ç  o  I  s;  109 

brafsames  tendrement  ^  &  je  retournai 
dans  ma  chambre. 

La  prétendue  malade  parut  mieux  pen-* 
dant  la  journée  ^  fes  abfences  d'efprit  fu- 
rent moins  fortes  Se  moins  fréquentes  ; 
on  s'applaudit ,  en  mots  couverts ,  du  re- 
mède 'j  1  on  me  fèta ,  &  Ton  eut  le  plus 
grand  foin  de  moi ,  pour  que  je  fufle  en 
état  de  perfeâionner  la  cure.  Je  m'apper- 
çus,  le  foir  Se  les  fuivants,  de  la  liberté 
quon  me  laifioit  de  pourfuivre  l'opéra- 
tion; j'en  profitai.  Le  Gonfeflèur^qui  m'a- 
voie  procuré  cette  bonne  fortune ,  étoic 
d'une  jalou(ie  diabolique.  La  guérifon  fem- 
bloic  avancer  de  jour  en  jour  ;  mais  elle 
n'acquéroit  pas  le  fceau  de  la  perfeâion, 
afin  que  le  traitement  ne  finit  pas.  En  atr 
tendant  le  parfait  rétablifiement ,  on  s'i- 
magina entrevoir  des  fîgnes  de  groflèife^ 
&  les  parents  féntirent  qu'il  falloit  cacher 
leur  fille.  D'ailleurs^  depuis  quelque  temps 
ils  commençoient  i  nous  obferver  avec  une 
cenaine  inquiétude  »  &  peut*étre  foupçon-. 
noient-ils  la  bonne  foi  de  la  rufée  Demoi-; 
felle. 

Enfin  il  fut  décidé  qu'on  enfermeroic 
Ninette  pour  quelque  temps.  Elle  eut  beau 
fe  remettre  â  faire  la  folle ,  pour  que  du 
moins  je  fu(Ie  enfermé  avec  elle  y  on  ne 
lai  permit  feulement  pas  de  me  voir  avaac 


ÏIO  L*A  ▼  E  NTUHX  ER 

fon  déparc*  On  renieva  fans  m'en  dire  un 
mot.  Un  foir  que  j  allai  «  comme  de  cou* 
tume  9  a  fon  appartement ,  je  ne  trouvai 
que  la  vénérable  mère  dans  ce  lie  aupara« 
vanc  délicieux,  &  je  m'enfuis  avec  préci- 
pitation dans  le  mien. 
:  Le  lendemain  l'on  m'apprit  que  Ni- 
nette  étoit  enfermée ,  qu'on  alloit  repren- 
dre Rofe  i  la  maifen»  Se  qu'on  la  logeroit 
dans  ma  chambre.  Je  compris  qu'on  ne 
me  gardecoit  pas  pour  rendre  à  l'aînée  le 
même  fervice  qu'à  ta  cadette.  J*étois  bien 
rétabli  ,  depuis  trois  mois  d'une  aflez 
|oyeufe  vie.  Je  fentis  qu'il  falloir  fonger 
à  la  retraite  ;  je  pris  mon  parti  de  bonne 
grâce ,  &  j'en  fis  part  à  la  ramille.  On  ne 
s'épuifa  pas  en  longs  efforts  pour  me  re- 
tenir 'y  mais  on  me  fit  préfent  de  cinquante 
feqnins ,  &  ces  bonnes  gens  me  remer- 
cièrent des  grandes  obligations  qu'ils  pré-- 
tendoieat  m*avoir.  Je  les  quittai  avec.at- 
tendriflement ,  comme  des  bienfaiteurs; 
je  fentis  que  je  ne  devois  pas  chercher 
à  prendre  congé  de  leurs  fines  ^  mais  je 
fis  au  ConfelTeur  mes  adieux  y  te  mes  ten- 
dres remerciements. 

Fin  du  Livre  troijicmc. 


T  R  A  N  ç  o  I  s;  ïl r 

■       *        -  '    —^ 

TAVENTURIER 

FRANÇOIS. 


LIVRE   QUATRIEME. 

J  E  me  retrouvai  abandonné  à  moi-même^ 
fans  être  fore  afSigé.  Dès  que  j  eus  quitté 
Ninette ,  je  me  fentis  plus  que  jamais  plein 
de  Julie.  Elle  m  attira  de  deux  cents  lieues, 
comme  le  Nord  attire  Taiguille  aimantée; 
J'avois  de  largeur  pour  faire  ma  route  ;  je 
voyageai  pour  la  première  ibis  dans  des 
voitures ,  je  logeai  dans  des  auberges  ^  Se  je 
couchai  dans  des  lits.  De  cette  manière 
j'arrivai  bientôt  à  Paris ,  au  bout  de  près 
d'un  an  d'abfence. 

La  lettre  de  cachet  qui  exiftoit  contre 
moi  m'obligea  de  me  déguifer  jufqu*aux 
dents.  Je  rodai  autour  de  la  maifôn  de 
Bonac  ,  &  j'apperçus  bientôt  mon  fidèle 
S.  Jean ,  a  qui  je  me  fis  connoître.  U  m'ap-^ 
prie  que  Julie  étoit  au  Couvent ,  qu'elle 
déteftoit  mon  rival  ^  Se  qu'elle  aimoit  mieux 
prendre  le  voile  que  de  l'époufer.  Je  l'ap- 
perçtts  lui-même ,  ce  déteftable  rival  j  il 


:    I 


Il*  l'A  V  BN  TU  RI  EU 

me  reflèmbloic  plas  que  jamais.  Nous  au- 
rions  pu  jouer  admirablement  les  Mé- 
nechmes.  J'étois  C\  bien  travefti  »  qu  il  ne 
pouvoir  me  reconnoître.  Je  me  mis  àTob* 
lerver  à  mon  tour  ;  je  voulus  m*amufer, 
à  l'aide  de  la  reflèmblance ,  à  lui  jouer  tous 
les  tours  que  je  pourrois ,  &  â  lui  rendre, 
autant  qu'il  feroit  en  moi  ^  tout  le  mal 
qu'il  m'avoit  fait. 

Je  m'apperçus  que  ce  Moniteur  fortoit 
fouvent  en  petit  déshabillé  ;  j'en  fis  faire 
un  tout  pareil.  Sous  mon  déguifement  je 
fuivois  ce  malheureux,  &  je  voyois  où  il 
aIIoit:enfuite,  quand  il  étoit  fortidu  lieu 
de  fes  vifites ,  fy  paroifibis  moi-même  avec 
mon  déshabillé  pareil  au  iien ,  &  Ton  me 
prenoit  |)our  lui.  Je  ne  tardai  pas  à  décou- 
vrir que  le  drôle  avoir  des  allures  fufpeâes 
chez  trois  jolies  filles»  Je  me  préfentai  ef- 
frontément chez  elles  pendant  fon  abfen- 
ce;  je  fus  reçu  comme  lui-même ,  &  je  re- 
cueillis tous  les  agréments  dont  il  jouKToit 
ordinairement.  Je  ne  manquois  pas,  quand 
j'avois  été  bien  traité  par  ces  nymphes,  de 
me  faire  avec  elles,  en  les  quittant,  quel- 
ques bonnes  querelles  qui  valoient  à  mon 
rival  la  plus  orageufe  réception ,  quand  il 
venoit  après  moi ,  ne  fe  doutant  de  rien  : 
il  jouoit  alors  le  rôle  d'Amphytrion  ou  de 
Sofi  battu. 


François.  113 

L'argent  me  manquoit ,  &  cela  n'éton- 
ne pas  j  mais  je  prenois  quelquefois,  pour 
m'en  procurer ,  des  libertés  que  }e  ne  de- 
vois  pas  me  permettre ,  même  par  ven- 
geance. Mon  ennemi  faifoit  ce  que  les  jeu- 
nes gens  qui  fe  rainent  appellent  faire  des 
affaires  avec  des  ufariers.  Quand  je  favois 
qu'il  avoir  le  crédit  de  prendre  des  mar- 
chandifes  ou  de  Targent  dans  quelque  en- 
droit ,  je  m'y  préfentois  &  je  me  faifoi$ 
délivrer  divers  effets,  ou  compter  certai- 
nes fommes.  Avec  ces  reflburces  je  vivois 
aux  dépens  de  mon  ennemi.  «  II  fe  donne 
'»  au  diable ,  me  difoit  S.  Jean.  D'aboril 
»  il  ne  favoit  ce  que  vouloir  dire  un  tas 
»  de  quiproquo  dont  vous  étiez  la  caufe  ; 
»  par  les  méprifes  que  vous  occafionniez, 
»  mais  enfin  il  a  foupçonné  que  vous 
»  devez  être  de  retour  à  Paris ,  &  ,  depuis 
»  quelques  jours ,  il  a  mis  en  campagne 
»  un  efcadron  de  coquins  pour  vous  dé- 
>'  couvrir.  »  Je  redoublai  de  précautions 
pour  me  cacher. 

Malgré  fes  recherches ,  je  lui  jouois  de 
temps  en  temps  des  tours  aflez  méchants. 
Je  favois ,  par  exemple,  qu  il  avoit  eu  je  ne  r 
fais  quelle  altercation  avec  un  Duc  infou« 
tenable.  Cet  épais  Seigneur,  croyant  qu'il 
croit  trop  roturier  de  fe  battre  ,  quand  on 
fc  voyoit  infulté ,  payoîc  des  malheureux 


i  I 


114  Ï-'A  VENTURIER 

armes  de  bacons ,  pour  attendre  de  nuit  i 
&  afTommer  de  coups  ceux  à  qui  il  eu 
vouloir.  D'ailleurs,  auffi  pauvre  d'efptic 
que  de  cœur ,  incapable  de  répondre  aux 
railleries ,  il  en  écoic  fore  piqué.  Je  fis 
contre  lui  une  épigramme  qu'il  méritoit  à 
tous  égards  ,  parce  qu  il  croit  un  fot ,  6c 
qu'il  m'avoit  ofFenfé.  Je  la  lui  remis  moi- 
inê.nie.  Il  la  crue  tout  naturellement  de 
moii  rival ,  &  le  fit  guetter  de  nuit.  Le 
lendemain  l'infortuné ,  qui  ne  s'aiteûdoit 
â  rien ,  &  qui  fortoit  fort  affligé  de  chez 
une  de  fes  maîtredes,  où  je  lui  avois  pro« 
curé  une  querelle  complette,  fot-auailli 
par  Hz  coquins  qui  le  rouèrent  de  coups, 
J  appris  la  corredion  qu'il  avoir  reçue; 
je  la  trouvai  trop  forte  ;  je  le  plaignis  iin- 
cérement,  parce  que  je  ne  fuis  pas  cruel, 
ôc  je  cedài  dès  -  lors  de  lui  fufciier  des 
mortifications. 

Je  fis  plus;  quelques  jours  après  un  tour 
fanglant  qu'il  m'avoit  joué  lui-même  ,  je 
le  rencontrai  une  nuit ,  â  quelques  lieues 
de  Paris,  fe  défondant  avec  peine  con- 
tre trois  fcélérats  qui  vouloient  ralTaflî- 
ner  ;  je  n'héfîtai  pas  à  prendre  fa  défen- 
fe.  Je  perçai  d'outre  en  outre  un  de  ces 
brigands  ;  je  mis  en  fuite  les  deux  autres. 
Mon  rival  éroit  blelTé:  je  le.  portai  moi- 
même  chez  un  chirurgien  y  &  comme  il 


François,  115 

école  fans  argent ,  les  coquins  lui  ayant 
précédemtnenc  volé  au  jeu  tout  fon  avoir, 
je  donnai ,  pour  le  faire  foigner  ,  tout  ce 
que  j  avois  fur  moi  ,  fans  favoir  où  je 
ppurrois  dîner  le  lendemain.  Il  ne  fut  pas 
afTez  touché  de  ce  procédé. 

Le  malheureux  nen  continuoit  pas 
moins  Tes  recherches  pour  me  faire  arrêter. 
Je  cherchois  de  mon  coté  le  Couvent  de 
Julie,  &  je  le  découvris.  Je  m'y  préfen- 
tai  bientôt ,  &  je  fus  très-mal  reçu ,  parce 
qaon  me  prit  pour  lui,  &  que  Julie  ne 
poavoit  le  fouffrir.  Je  ne  pus  obtenir  de 
la  voir  j  mais  je  m'avifai ,  pour  Icngager 
i  recevoir  ma  vifite ,  de  prier  qu  on  lui 
dît  que  je  n  crois  pas  fon  perfecuteur, 
mais  bien  fon  véritable  amant  revena 
d'Italie.  La  touriere  m'examina  fore  at- 
tentivement ,  &  ,  d'un  air  aflez  finiftre , 
elle  me  dit  qu'elle  me  croyoic ,  vu  la  ref- 
femblance  prodigieufe  dont  on  lui  avoir 
parlé;  que  l'heure  du  réfeûoire  étant 
fonnée  ,  elle  ne  pouvoit  me  faire  voir 
Julie  pour  le  moment  ;  mais  que  fi  je  vou- 
lois  revenir  le  lendemain ,  je  la  verrois. 
Elle  me  demanda  fi  je  favois  le  mot  du 
guet:  je  lui  répondis  que  j'ignorois  ce 
qu'elle  vouloir  dire.  «  Vous  n'êtes  donc 
»  pas  l'importun  ?  dit-elle.  «  Sans  doute 
le  dtole  fe  faifoit  connoître  à  cette  femme 


«itf  L*  Aventurier 

par  quelque  mot ,  donc  il  convenoit  avec 

elle.  Cl  Donnez -m'en  un  ,  reprit -elle  y 

9*  afin  que  je  puifle  demain  vous  diftin- 

9  guer  de  votre  rival.  v$  Je  lui  donnai  le 

mot  le  plus  iacré  pour  moi  ^  le  nom  de 

Julie. 

Je  ne  manquai  pas  de  revenir  le  lende- 
main ;  la  couriere  me  demanda  le  mot , 
je  le  lui  dis.  ce  Cela  fuffit,  me  dit- elle  \  re- 
>a  venez  dans  une  demi-heure.  »  Je  fors 
comptant  retourner  au  temps  fixé.  Tout- 
à^coup  une  bande  de  coquins  &  de  recors 
fond  fur  moi  à  Fimprovifte.  J'ai  la  force 
de  fecouer  &  d'écarter  cette  canaille.  Je 
tire  mon  épée  &  me  défends.  S.  Jean  pa- 
roît.  Je  lui  crie  un  mot  dont  nous  étions 
convenus ,  pour  qu'il  me  reconnût.  Il  fe 
jette  à  mon  iècours ,  &  m'aide  à  me  fau' 
ver  dans  une  allée.  Mon  rival  étoit  là  pour 
diriger  les  coups ,  &  jouir  du  fuccès.  Saint 
Jean  le  déceftoit  :  il  lui  arrache  de  defTus 
les  épaules ,  un  manteau  par  lequel  il  de- 
voir être  reconnu  des  aflaillans ,  jette  ce 
manteau  fur  les  miennes  j  ic  poulTe  mon 
perfécuteur  au  milieu  de  fes  fupports,  qui 
étoient  des  garçons  maréchaux.,  &  qui ,  le 
prenant  pour  moi,  travaillent  fur  fon  dos 
comme  fur  une  enclume.  Il  \  avoir  beau 
leur  crier  :  Vous  vous  irompe:^  ^  comme 
j'avois  fait  moi-même  auparavant  ^  ils  me 


François.  117 

voyoienc  couvert  du  manteau ,  &  n  obéif- 
foieac  qu'à  moi.  Le  pauvre  malheureux 
fut  roué  de  coups  &  traîné  je  ne  fais  où , 
par  ces  honnêtes  gens.  Je  reftai  maître  du 
champ  de  bataille  avec  Saint  Jean,  qui 
rioit  de  tout  fon  cœur. 

Je  me  garderai  bien  de  retourner  au 
Ceuvent  pour  y  voir  ma  Julie.  Je  recon- 
noilTois  trop  bien,  par  ce  qui  venoit  de 
m  arriver ,  que  la  perfide  tpuriere  s'enten- 
doit  avec  mes  ennemis.  Je  me  retirai  chez 
moi ,  fort  trifte ,  parce  que  je  n'avois  pu 
voir  Julie ,  &  que  j'étois  fans  argent.  Je  vé- 
cus pendant  quelques  jours  à  crédit  j  mais 
je  fentois  que  cela  ne  pouvoit  durer. 

Un  beau  matin  Saint  Jean  vint  me 
dire  qu'il  a  voit  appris  que  ,  fous  peli  de 
jours ,  il  devoir  y  avoir  une  profedion  dans 
le  Couvent  de  ma  Maîtreffè.  Un  Evêque 
inpartibus  j  auprès  duquel  je  connoillois 
quelqu'un ,  devoir  y  aflSfter,  &  même  en-» 
trer  dans  l'intérieur  du  Couvent  avec  les 
Eccléfialtiques  fes  fuivants.  J*enviai  fur- 
ie-champ le  fprt  de  ces  élus  qui  dévoient 
fe  trouver  (i  prés  de  ma  Julie  \  &  bien- 
tôt il  me  vint  en  tête  que  je  devois  m'in- 
finuec  dans  leur  compagnie. 

Je  demandai  à  Saint  Jean ,  s'il  favoit 
quelle  étoit  la  perfonne  qui  prononçoic 
i^s  vœux,  c«  Je  l'ignore ,  me  répondit-il  j 


ii8  l'Aventçrieh 
»  cependant  on  ma  dit  que  h  famille 
>»  de  Bonac  pourcoîc  s^  trouver.  C'eft  fans 
9>  douce  une  parente  ou  une  amie  de  la 
»  maifon.  >•  —  «  Ce  n  eft  pas  probable- 
9»  ment  Julie?  lui-dis-je. >j — «Non,  sû- 
»  rement  ,  répliqua-t-il  ;  je  n'ai  pas  en- 
»  tendu  dire  quelle  ait  même  pris  le 
»9  voile.  Il  eft  vrai  que ,  depuis  un  an, 
»  j*ignore  parfaitement  fou  fort.  »> 

Il  me  vint  fur  le-champ  une  idée  fin* 
guliere.  J'avois  eu ,  depuis  deux  jours,  en- 
vie de  reprendre  le  petit  collet ,  pour  le 
double  objet  de  me  dcguifer,  &  de  vi- 
vre une  féconde  fois  dans  les  penHons. 
ce  Parbleu  ,  dis-je  à  Saint  Jean ,  tâche  de 
y>  me  procurer  une  foutane ,  &  un  accou- 
»  trement  noir  j  je  voudrois  m'infinuer 
»  dans  le  cortège  de  TEvêque ,  pour  en- 
>9  trer  à  fa  fuite  dan^  le  Couvent  &  voir 
^  99  ma  Julie.  Il  faut  pour  cela  que  je  nie 
M  déguife  en  Eccléfiaftique.  J'ai  lié  con- 
99  noiflance ,  dans  je  ne  fais  quel  endroit, 
»  avec  un  certain  Abbé  Muguet ,  Secré- 
If  taire  &  favori  du  Prélat  :  il  a  le  (crédit 
99  le  plus  abfohi  aupiès  de  Monfeigneur, 
99  Se  doit  être  bientôt  fon  Grand -Vicaire. 
»  Il  m*a  obligation  de  la  viej  j*ai  em- 
99  pêche  qu'un  jeune  Moufquetaire,  qui 
99  i'avoit  trouvé  en  partie  chez  fa  Belle, 
»  ne  le  jettât  par  la  fçnêcre  j  il  voudra 


FaAi^-çois.  rij 

35  bien  fans  doute  me  préfenter,  comme 
»  un  Eccléfiâftique  ,  au  bon  Evêque ,  ôc 
"  l'engager  à  m'admeure  à  fa  fuite  dans 
»  la  cérémonie  de  la  profeflSon,  « 

Saint  Jean  goura  mon  projet  j  il  m*ap- 
porca  dès  le  lendemain  l'habit  complet 
d'Eccléfiaftique ,  &  j'allai  fur -le  champ 
dans  cet  équipage  trouver  mon  Abbé# 
Laimable  Muguet  m'embrafla  ôc  me  fé- 
licita du  parti  que  j'avois  pris  de  me  />r- 
ter  dans  l'Eglife  ^  m'alTurant  fort  indif- 
cretement  que  mes  pkifirs  en  feroiénc 
plus  nombreux  &  plus  sûrs.  Je  lui  laiffai 
croire  que  j'écois  Eccléfiâftique  ,  &  je  le 
priai  de  me  préfenter  â  fon  Evêque ,  lui  dé- 
clarant ingénument  l'envie  que  j'avois  de 
pouvoir  entrer  à  fa  fuite  dans  un  Couvent 
où  l'on  faifoit  profeflîon ,  &  où  je  voulois 
voir  une  perfonne  à  laquelle  je  m'inté- 
relFois.  «  N'eft-ce  que  cela ,  me  dit-il  ^  mon 
55  cher  Abbé?  rien  de  plus  facile ^  allons 
»  voir  Monféigneur.  jj  II  me  mené  à  fon' 
apparrement.  «  Monféigneur ,  lui  dit-il , 
»  voilà  un  jeune  Eccléfiâftique  de  mes 
»  amis  ,  que  j'ai  l'honneur  de  vous  pré- 
»  fenter;  il  eft  fort  joli  garçon,  comme' 
»  vous  voyez  \  il  a  d'ailleurs  Une  très-belle 
»  voix ,  &  fait  compofer  de  jolis  romans  j 
»  (ce  que  je  dis  tout  bas.  )  Il  pourra  chan- 
»  ter ,  prêcher ,  faire  les  honneurs  chez 


à 


110         lAvïnturier 

»  vous ,  &  me  remplacer  quand  fe  ferai 

w  votre  Grand-Vicaire.  »  Le  Prélat ,  qui 

paroifToic  (impie  ôc  honnête ,  me  trouva 

fort  joli  garçon  ,  me  capota  les  joues  »  & 

m  adocia  aux  fondions  de  fon  faint  mi- 

niftere. 

Le  jour  de  la  profeflion  arrivé ,  je  fus 
admis  dans  la  fuite  de  Monfeigneur;  &, 
comme  j  avois  qne  belle  voix  ,  on  me 
chargea  de  l'emploi  de  Chantre.  Le  futur 
Grand -Vicaire  eut  celui  de  Prédicateur. 
Il  m'affura  que  la  novice  qui  alloit  pro- 
noncer fes  vœux  étoit  fort  jolie  ;  qu'il 
avoir  obtenu  la  permiffion  de  la  voir  en 
particulier  ;  que  ,  dans  différentes  confé- 
rences qu'il  s'étoit  procurées  avec  elle , 
il  avoit  cherché  de  bonne  foi  à  la  déroui- 
ller du  parti  du  cloître ,  auquel  il  ne  la 
croyoir  pas  appellée  ;  que  pour  lui  faire 
defirer  de  rentrer  dans  le  monde ,  il  n'au- 
foit  pas  été  fôçhé  d'infpirer  i  la  viâitne 
infortunée  une  forte  de  goût  pour  lui; 
qu'il  eût  même  été  vivement  tenté  de 
cueillir  une  fi  belle  âeur  avanc  le  facri^ 
fice,  Cl  elle  eût  été  à  fa  difpofitiom  Tels 
étaient  les  propos  naïfs  de  l'Abbé.  «  Tou- 
w  tes  mes  rentatives  ont  échoué,  ajouta- 
•>  t-il  j  car  elle  eft  d'une  mélancolie  incon- 
n  cevable  j  &  je  m  y  çonnois  mal ,  ou  la 

»  petite 


François.        m 

»  petite  perfonne  a  quelque  paffion  mal- 
»  heureafe,  qui  lui  fait  donner  à  fon 
»  Dieu  cç  qu  elle  ne  peut  prodiguer  â 
»  fon  amant.  >• 

Enfin  nous  nous  rendîmes  en  pompe 
au  couvent,  &  l'Office  commença.  Pour 
remplir  mon  emploi  de  Chancre ,  on  m'af« 
^la  d  une  chappe.  La  famille  de  Bo- 
nac  &  le  Baron  de  Noirville  étoienc  dans 
i'figlife.  Je  trcmblois  que  ma  fonâîon 
ne  fixât  fur  moi  la  vue  de  quelqu'un  de 
mes  ennemis  j  je  fentois  que  mon  ajufie^ 
nient  ne  me  rendoit  pas  aflez  mécon- 
noifTable.  Pour  comble  de  malheur ,  le 
rideau  de.  la  grille  étoit  fermé ,  &  îoa 
ne  parloir  point  d'entrer  dans  le  couvent, 
l'accendois  avec  impatience  que  le  mau« 
dit  rideau  s'ouvrtt.  Il  fut  enBn  tiré;  mes 
regards  fe  précipitèrent  dans  le  chœur 
des  Nones ,  pour  chercher  ma  Julie  parmi 
les  Pen(ionnaires  ^  je  ne  pus  l'apperce' 
voir.  La  Novice  qui  faifoit  profeifion^ 
écoit  couverte  d'un  voile  :  je  croyois  en- 
trevoir eti  elle  quelque  chofe  de  mon 
Amante;  mais  je  fentois  que  c'éroit  fans 
doute  parce  que  je  voyois  par  tout  cette 
fille  adorée.  Dans  cette  agitation  le  chant 
alloit  comme  il  pouvoit,  &  le  maître  de 
cérémonies  étoit  obligé  de  me  tirer  à  char^ 
qae  inftant  de  mes  diftraâions. 

Tome  I.  F 


li*  l'A  VINTURIER 

L'Abbé  Muguec  monta  en  chaire,  mis 
avec  une  propreté  exquife,  qu'on  pouvoit 
bien  prendre  pour  une  parure  élégante* 
Il  déploya  les  t réfors  d'une   éloquence 
riante   de   fleurie  ;   il    fe   plaignit   avec 
beaucoup  de  grâce  du  dépériflfement  de 
la  Foi   &   de  l'accroiffement  ^des  plai- 
ûïs  'y  il  fit  les  plus  féduifants  portraits  du 
inonde  &  des  agréments  auxquels  renon- 
çoit  la  Novice,  &  il  s'exprima  comme 
un  homme  qui  les  connoifloit  par  expé* 
rience.  Du  gracieux,  il  paiTa  au  fublime; 
il  fit  voir  que  les  plus  fameux  fages  de 
l'antiquité  &  du  fiecle  n'éroient  que  des 
infenfés  en  comparaifon  des  Vierges  qui 
fe  confacroient  au  Seigneur.  II  montra  en 
particulier  comment  la  jeune  perfonne» 
qui  étoit  l'objet  de  fon  difcours,  &  qu'il 
traita   d'héroïne ,  s'attachanc  à  la  vraie 
fcience  du  falut,  contradanc  l'alliance  la 
plus  augufte,  faifant  le  plus  grand  facri* 
lice ,  étoit  plus  fage  que  tous  les  Philofo* 
phes ,  plus  grande  que  tous  les  Héros.  On 
trouva  le  Prédicateur  auffi  édiâant  8c  auffi 
charmant  que  la  Religieufe  dont  il  fai- 
foit  un  fi  joli  portrait  \  &  fon  fertnon  lai 
valut  dans  l'afTemblée  cinq  ou  fix  con« 
quêtes. 

Après  la  prédication ,  l'Office  recora- 
inença.  Je  repris  au  lutrin  mon  rôle  de 


F   R    A    N    Ç   O    X    S.  IIJ 

Chantre,  &  rinftaiic  des  vœux  arriva,  La 
Novice  leva  foti  voile  pour  les  pronon- 
cer. J'entends  fa  voix  qui  me  femble  celle 
de  Julie.  La  viâime  d'abord  m'écoit  ca- 
chée par  une  Religieufe  qui  étoic  devant 
elle  :  rinfortun^e  alloit  prononcer  le  der- 
nier mot ,  le  mor  fatal.  Celle  qui  la  ca- 
choit  change  de  place,  je  vois  Tintéref- 
fante  petfonne ,  &  je  reconnois  ma  Julie. 
ArrêUj  m'écriai  je  en  fautant  à  la  grille 
avec  ma  chappe  ;  &  je  me  donne ,  en  fau- 
tant contre  les  barreaux,  un  coup  terril 
ble  qui  me  fait  tomber  à  la  renverfe. 
On  vient  à  mon  fecours  \ }  etois  en  fang  ; 
car  le  coup  avoir  porté  fur  mon  nez.  Je 
criois  toujours,  arrête^  ma  Julie  y  voici 
ton  Amant. 

La  cérémonie  eft  troublée;  tout  le 
monde  s'écrie  :  cfl-il  fou?  Mes  ennemis 
me  reconnoiflènt.  c<  Il  eft  foii ,  difent-ils  ; 
»  il  faut  J'enlevcr.  »  Je  me  débats  comme 
un  forcené ,  avec  mes  habits  facerdotaax  ^ 
criant  de  toutes  mes  forces ,  arrête ,  ma, 
Julie.  On  me  bouche  la  refpiration,  on 
m*entraîne  hors  de  l'Eglife.  Je  deviens  fu- 
rieux ,  je  ne  puis  contenir  la  rage  que  me 
caufe  le  malheur  detre  eclevé  dans  un 
moment  où  je  pouvois  empêcher  mon 
malhenr  &  celui  de  mon  amante*  On  de- 
mande à  TËyêque  où  il  veut  qu'on  me 

F  1 


124  L*AVBNTURIER 

condirife.  Ne  voyant  dans  moi  qa  un  fré- 
nécique,  il  die  qu'il  ne  me  connoît  pas, 
&  qu'on  peut  faire  de  moi  ce  qu'on  you- 
dra.  On  m'arrache  mes  ornements  facrés; 
on  me  conduit  garrotté  &  fanglant  i  l'Ho- 
tel-Dieu  ;  mon  émotion  eft  &  violente  ^ 
que  je  fuis  faifi  de  la  fièvre  y  on  me  cou- 
che »  &  j'en  avois  befoin. 

Je  raconte  avec  naïveté  ce  qui  ni*eft 
arrivé  ;  les  âmes  froides  verront  dans  ce 
récit  de  l'exagération  ^  mais  je  ne  puis  rien 
diminuer  de  l'exceflive  agitation  que  me 
caufa  la  fcene  que  je  viens  de  décrire.  JV 
vois  peut-être  de  la  difpofition  â  être  ma- 
lade; je  le  devins  férieufement.  A  peine 
fus- je  fur  un  lit,  qu'un  Médecin,  qui  pa- 
roiflbit  raifonnable  &  humain ,  me  parla 
avec  beaucoup  de  douceur,  pour  me  faire 
revenir  i  moi-même,  ce  Ah!  Monfieur, 
9i  lui  dis-je,  je  fuis  le  plus  malheureux 
f>  des  hommes }  mais  donnez-moi  d'un 
9»  mot  la  vie  ou  la  mort;  dites,  ma  JnH^ 
»>  a-t-elle  prononcé  fes  vœux?  « — «  Oui, 
»>  me  cria  l'infernal  Noirville ,  qui  étoit 
»)  venu  jouir  de  mon  malheur  ;  elle  a 
M  prononcé  fes  voeux ,  tu  en  es  la  caufei 
»  &  je  te  ferai  pendre,  (i  tu  n'es  juridi- 
j>  quement  déclaré  fou.  Prie  Dieu  que  ta 
f»  folie  fe  confirme.  »  A  l'afpeâ  de  ce 
monftre ,  il  me  fembla  voir  l'enfer  l'on-; 


François;  iif 

Trir  ;  Tes  paroles  furent  le  dernier  coup. 
Je  tombai  en  foibleflè^  ma  fièvre  redou- 
bla^  j'eus  le  tranfport.  Ce  fut  là  fans  douce 
ce  qui  me  fit  déclarer  décidément  fou. 

Je  fus  aflez  long-temps  malade ,  &  je 
perdis  fouvent  connoiflance.  Enfin ,  un 
jour,  après  un  longévanouiflTement,  j'oa« 
vre  les  yeux.  Ciel  !  au  lieu  d'êcre  dans  mon 
lit,  je  me  trouve  tout  nu,  dans  une  es- 
pèce de  cachot ,  une  chaîne  de  fer  au  pied  ; 
j  etois  à  Bicêcre ,  enfermé  parmi  les  fous# 
II  7  avoir  de  quoi  le  devenir.  Je  venois  de 
perdre  ma  Julie,  tour  ce  que  j'adorois.  Je 
me  voyois  dans  cet  affreux  état  y  il  faifoit 
un  froid  mortel  ;  nu  en  chemife ,  Se  déjà 
malade ,  je  ne  pouvois  long-te»ps  vivre 
dans  cette  fituation,  n'étant  pas  réellement 
i  infenfé. 

Je  ne  fais  fi  j'arois  vraiment  extrava- 
gué  dans  les  tranfporcs  de  la  fièvre;  cela 
pouvoir  être;  mais  enfin  je  fentois  que 
je  n  étois  pas  fou  ;  &  ma  gaieté ,  qui  m'a 
rarement  quitté ,  recommençoit  prefqu'i 
fe  monrrer  ,  quand  je  vis  arriver  l'affreux 
Noirville.  «  Te  voilà,  coquin,  me  dit- 
»  il;  ru  es  bienheureux  d'être  fou  ;  je  voo* 
»  lois  te  faire  pendre;  je  t'aurois  bien 
»  trouvé  aflez  de  bon  fens  pour  cela; 
»  mais  la  Dame  qu'un  miférable  comme 
n  toi  n'a  pas  craint  de  nommer  fa  mère» 

f  5 


:  pl^  facté'.  contre  n.,t  ^^^  .^^x  Ce 

••  Tefq-%rno^-nt;^rï^"-- 

l 'afoeft  de  ce  hideux  y  miUe  "» 

*"    ?     .,r   3e  vomts  contre  »  ç^ 

'*^°"^  me  ram.eU*i  ce  p/*S^„fet  peint 
r  •'  ioroùUitnuable  Cervantes  P^^^^ 

«   au  nez  des  S«"^^;:*J^  «.ceille  v^»' 
"avoir  f^nTde  c  ^^^^^r"**l5 

V-«cUt.l  """-""î"?;!.^.  du  Clef»" 


François;  iij 

fonnage*  Ceft  la  feule  fois  qye  je  lui  ai 
trouvé  la  phyfionomie  plaifante.  Il  fal- 
loic  avoir  coure  ma  gaieté  pour  rire  dans 
ce  déteftable  féjour.  Les  figures  &  les  ex- 
travagances de  mes  camarades  d'efclava- 
ge  m  amuferenc  quelque  temps ,  par  les 
tableaux  burlefques  que  ce  jeu  me  préfen- 
toit.  Je  me  divertis  auffi  de  la  curiofité  des 
badauds  ^ui  venoient  nous  voir.  Puifque 
fétois  réputé  fou,  autant  valoit-il  en  rem- 
plir le  rôle ,  &  jouir  de  la  liberté  qu'il 
donne.  De  temps  en  temps  je  faîfois  rire  , 
i  gorge  déployée ,  des  compagnies  nom- 
breutes  qui  nous  rendoient  vifite.  Malheuc 
à  qui  porcoic  une  figure  niaîfe.  Je  favois 
fi  bien  faire  de  quelques  benêts  le  jouec 
de  la  multitude  9  qu'on  trouvoit  que  j'é* 
tois  un  fou  charmant.  Les  Geôliers  eux« 
mêmes  rioient  de  mes  folies.  Se  me  trai- 
toient  aflez  bien.  Les  Dames  s'arrêtoienc 
des  heures  entières  devant  ma  loge;  je 
leur  racontois  de  (i  drôles  de  chofes, 
je  leur  faifois  ma  cour  (î  plaifamment  ^ 
qu'elles  me  trouvoient  adorable.  Prefque 
touresf  celles  que  j'avois  amufées  reve- 
noient,  &  m  apportoient  de  quoi  me  ré- 
galer fort  joliment. 

Quelque  fois,  après  avoir  dit  les  folies 
les  plus  comiques,  je  me  jettois  tout  de 
fuite  fur  le  chapitre  de  la  raifon,  &  je 

F4 


faifoîs  un  difcours  philofophique  &  pa^ 
thétiqiie  ,  en  homme  vraiment  inftruit 
&  fage.  Tout  le  monde  reftoic  en  exta- 
fe  ;  les  Geôliers  demeuroient  la  bouche 
ouverte,  ce  Quels  inftants  lumineux  il  a, 
*>  difoir-on  I  Quel  dommage  qu'un  hom- 
»  me  fi  charmant  &  fi  fpirituel,  ait  rcfprit 
9>  aliéné!  »  Enfin  je  m'acquis  de  la  répu- 
tation. J'avois  tous  les  jours  devant  ma 
Joge  des  compagnies  choifies ,  que  j'amu- 
Ibis  &  <yxi  me  régaloient.  Ces  vifites 
adouciflToient  mon  fort,  &  je  me  promet- 
tois  bien  de  trouver  enfin  quelqu'un  à  qui 
|e  pufle  m'ouvrir  &  me  faire  connoîcre; 
pour  obtenir  ma  délivrance. 

Sur  ces  entrefaites ,  mon  rival  vînt  me 
.vîfiter.  Quoiqu'il  eût  ma  figure,  &  que 
fon  ajuftement  fût  plus  brillant  que  le 
mien ,  à  fon  afpeâ  je  crus  voir  le  diable; 
:«  Te  voilà  donc,  imbécille,  me  dit-il  !  tu 
»  n'as  donc  pas  afTez  de  bon  fens  pour 
99  qu'on  puiffe  re  faire  pendre  !  mais  voyez 
j>  donc  ce  gredin,  fale ,  puant ,  nu  com- 
»  me  il  eft,  ofer  croire  qu'il  porte  ma 
j»  figure!  Eft-il  vrai,  l'Amour,  dit-il  à 
9»  fon  valet-dc  chambre,  que  je  reflTem- 
99  ble  a  ce  hideux  perfonnage?  Je  crois 
a>  qu'il  y  a  une  certaine  élégance  que  cer- 
99  raines  efpeces  ne  peuvent  atteindre, 
%  quelques  traits  qu  elles  aient   d'ailr 


François;  ji^ 

»  leurs*.,..»  En  parlant  Ci  modeftement» 
cet  humble  adorateur  de  lui-même  fe  pa- 
vanoit,  &  faifoit  des  mines  avec  la  plus  ^ 
tendre  complaifance  pour  fà  perfonne. 
Auflî  coupable  que  Noirville^  il  meritoît 
un  pareil  traitement  ;  il  le  reçut  de  ma 
libéralité,  à-pea-près  avec  les  mêmes 
circonftances.  Une  grande  compagnie  fuc 
témoin  de  fon  malheur ,  6c  ne  fe  cachft 
pas  pour  en  rire  avec  moi. 

Il  vouloit  me  tuer  à,  travers  les  bar- 
reaux :  Ci  ouvrez-moi  fa  loge,  crioit-il^ 
»  afin  que  je  lui  pa(îe  mon  épé.e  au  travers 
»  du  corps.  t>— «c  Ah  !  Monfieur ,  répon- 
»  dit  le  Geôlier,  vous  êtes  trop  raifonna- 
»  ble  pour  cela.  Sa  vie  m'eft  confiée  j  on 
»  me  le  feroit  payer  comme  s'il  avoir  du 
»>  bon  fens.  «s— <c  Rouez-le  du  nioins  de 
w  coups,  reprit  l'Adonis  afpergé;  »  &  U 
ofifrit  ae  l'argent  pour  me  faire  bâtonnet  ^ 
il  réuflit  à  le  faire  accepter ,  mais  il  ne  pur 
obtenir  qu  ofi  me  donnât  une  chiquenau* 
de  ;  on  lui  promit  cependant  que  la  nuit 
fuivante  on  me  châtieroit  d'importance. 
Sur  cette  aiTurance,  il  s'en  alla  d'un  ait 
majeftu^ux,  couvert  de  mes  profuiions.  Il 
m'entendit  rire  après  lui  fans  ménage** 
ment,  il  fe  retourna^  6c  me  lança  un 
regard  d'indignation. 

Dans  cet  étrange  état,  je  ne  perdol^ 

F  5 


130  L*  A  V  EN  T  U  R  lE  R 

point  ma  gaieté.  Perrette,  fervante  du 
Geôlier,  briinetce  de  quinze  ans,  tout- 
à-fait  jolie,  innocente  &  proprette,  mé- 
ritant de  briller  dans  des  cercles,  jectée 
par  le  fort  fur  ce  fumier,  paflbit  tous 
les  jours  devant  moi  avec  fon  feau, 
pour  aller  puifer  de  l'eau.  Elle  s'trrêtoit 
toujours  devant  ma  loge,  &  je  la  faifois 
rire.  Elle  me  prenoit,  comme  tout  le 
monde,  pour  un  fou;  mais  un  fou  plai* 
fant.  Je  voyois  dans  fes  jolis  yeux  qu  el- 
le me  plaignoit.  Elle  me  jettoit  toujours 
quelque  mangeaille,  fans  ofer  approcher 
de  moi. 

Un  jour  elle  fut  plus  hardie.  Elle  m'ap- 
porta un  morceau  de  câteau,  &  me  par- 
lant avec  rhonhête  ramiliarité  dont  on 
ufe  vis-à-vis  des  gens  de  Tefpece  dont 
elle  me  fuppofoit  :  «  tiens,  me  dit-elle, 
93  mon  garçon,  régale-toi,»  Se  elle  me 
le  préfenta  de  fa  main  mignonne.  Je  le 
reçus  avec  tranfport  ;  je  le  baifai  ;  je  le  dé- 
voraj.  Je  crus  devoir  prendra  le  ton  ga- 
lant vis-à-vis  d'une jperfonne  qui,  dans 
Tétat  où  je  languiuois ,  devenoit  pour 
moi  une  Détlk.  «  Ma  chère  Demoifelle 
»  Perrette,  lui  dis-je,  votre  gâteau  eft 
w  délicieux,  mais  votre  gentil  minois  Teft 
at  encore  davantage!  Quelque  faim  que 
w  j'eufle,  j'aimerois  mieux  fucer  vos  bel- 


François.  iji 

>y  les-petites  lèvres ,  que  de  manger  tous  les 
>'  bifcuics  du  monde.  n-^«  Ha ,  ha  !  dit- 
»  elle  en  riant,  tu  me  trouves  donc  bien  >*y 
—  «  Si  bien,  lui  répondis-je,  que  je  fuis 
M  amoureux  de  vous.  » — «  Ah!  reprit- 
»  elle ,  en  riant  encore  plus  fort,  me  voilà 
w  bien  lotie  j  j  ai  un  pauvre  infénfé  pour 
»  amant.  Tu  es  nn  drole  de  corps ,  mon 
»  ami  ;  tu  es  fou  -y  mais  tu  me  fais  rire.  >• 
Je  voyois  que ,  tout  fou  qu*elle  me  croyoir , 
la  petite  perfonne  étoit  flattée  de  l'amour 
que  ma  Bouche  lui  avouoit,  &  que  mes 
yeux  lui  exprimoient  encore  mieux.  Je 
fondai,  fur  cette  fervante ,  toutes  mes  ef- 
pérances  pour  fortir  de  cette  retraite  in- 
fernale. 

Obligé  de  couriifer  Perrette,  je  tâchai 
de  rélever  dans  mon  ame,  de  la  voir  des 
yeux  de  mon  imagination,  &  d'en  faire 
dans  ma  tète  une  Déeflfe,  ou  du  moins  une 
Reine.  Jamais  le  Chevalier  de  la  Man« 
che  ne  vit  la  Princefle  du  Tobofo  fi  rayon- 
nante, que  je  me  repréfentois  ma  Dtilci* 
née;  &  en  général,  je  tâchois  d'embellir 
en  idée  autour  de  moi  toute  la  fcene  des 
objets  qui  m'environnoienr.  «  Ma  chère 
M  Demoifelle  Perrette,  lui  dis-je,  vous 
»  que  j'aime  tant,  &  à  qui  j*ai  tant  do- 
rt bligations ,  accordez-moi  une  faveur; 
•  donnez-moi  votre  gentille  menotte  à 

V  6 


iji  l'Aventurier 
»  baifer.  »  Elle  fe  mie  à  rire.  «  Ta  me 
»>  mordras,  dir-elle.  » — «  Non,  repar- 
H  cisje  :  fur  mon  honneur ,  vous  êtes  â 
•  croquer^  mais  }e  ne  voudrois  pas  man- 
»  ger  la  main  qui  me  foulage.»  £lleme 
préfenca  fa  main  à  travers  les  barreaux, 
avec  une  efpece  de  crainte.  Je  la  baifai 
d'un  air  refpedueux.  La  petite  Perrette 
me  fembla  touchée,  te  En  vérité,  il  me  rend 
M  folle  auffi,  dic-elle  en  retirant  fa  main 
«  avec  une  efpece  de  confufion.  Adieu, 
n  mon  ami ,  nous  vous  reverrons.  i>  Son 
adieu  fut  tendre ,  &  le  mien  partit  du 
cœur. 

Le  lendemain  ma  charmante  m'apporta 
un  plus  grand  morceau  de  gâteau  que  la 
veille,  6c  caufa  plus  long-tems  avec  moi. 
Je  redoublai  d  amour  &  d'éloquence  au* 
près  d'elle,  l'aimable  innocente  rioit  tou- 
jours de  mes  propos.  liMais  fais-tu,  me 
»  dit  elle,  que,  pour  un  fou,  ru  es  bien 
»  drôle,  &  tu  as  une  forte  d'efprit.  Sur 
9i  mon  honneur ,  il  y  a  Grand^Pierre ,  pre- 
a»  mier  Valec-de  notre  Maître,  qui  me 
ai»  fait  la  cour^  je  veux  mourir  fi  tu  n'as 
s»  plus  d'efprit  que  lui  ;  cependant  il  jouit 
m  de  tout  fon  bon  fens.  Sais-tu  encore  une 
9*  chofe  ?  Il  faut ,  Dieu  me  pardonne ,  que 
»  tu  m'aies  aulli  rendue  folle  de  toi.  Grand- 
ie Pierre  m'dimej  il  dit  qu'il  veut  mé- 


F  &  A  M  ç  o  I  s.  ^53 

5>  poufer;  il  gagne  cent  francs  de  gages , 
»  il  cft  ici  le  premier  après  notre  Maître  ; 
>)  il  deviendra  peut-être  Geôlier  par  la 
»  fuite i  croirois-tu  que,  depuis  que  je  te 
I»  connois ,  je  ne  me  foucie  plus  de  lui  ? 
»  |e  le  trouve  bête ,  groffier  j  je  t'aime  en 
9»  quelque  façon  mieux  que  lui.  Mais 
»  voyez  où  j'ai  Tefprit  !  moi  aimer  un  in- 
»  fenfé  !  AhJ  fi  tu  avois  ton  bon  fens  com- 
»  me  moi ,  ajouta- t-elle  avec  un  foupir ,  je 
^y  ferois  peut  être  la  folie  de  t'époufer.  n 
—  «c  Mais  ma  chère  Demoîfelle  Perret- 
M  te,  pouvez-yous  être  fi  aveuglée  contre 
3>  moi,  que  de  me  croire  réellement  fou? 
»  M'avez-vous  entendu  dire  un  mot  qui 
»3  annonce  que  j'aie  perdu  mon  bon  fens? 
»  Un  infenfé  pourroit-il  fentir  votre  mé- 
»  rite  &  vous  aimer  comme  moi?  »— 
»  Vous  autres  fous,  me  dit- elle,  vous 
»  avez  toujours  de  bons  intervalles.  Il  ne 
»  faut  pas  fe  fier  â  ce  que  vous  dites ,  parce- 
»  que  vous  proteftez  tous  que  vous  n'êtes 
»  pas  fous.  »— c<  Ah!  ma^ chère,  vous 
3>  joignez-vous  à  mes  ennemis  ?  repartis  je, 
»  ce  font  eux  qui  me  font  pafler  pour  tel , 
»  afiin  de  fc  détaire  de  moi.  »— «  Ne  nous 
»  y  voiU-t-il  pas,  reprît-elle?  Oui,  telle 
>>  eft  votre  hiftoire  i  tous  ;  ce  font  toujours 
»  des  ennemis  qui  vous  calomnient  & 
»  vous  font  enfermer  d  lort»  Tiens,  moa 


154  L*  A  V  E  NT  T;  R  I  B  R 

i>  cher  ami,  tu  es  un  fou,  ma^  un  foa 
»  charmant.  Se  je  t^aime  bien  comme 
»  tel.  »-— ce  Mais,  m'avez- vous  vu>  lai 
»  dis*)e,  faire  quelque  folie?»— c«  Sans 
»>  doute,  répondit-elle 9  3c  j'en  ai  bien  ri. 
»  Tu  es  reconnu  par  tout  le  monde  poar 
i>  le  plus  joli  fou  qui  ait  paru  depuis  bien 
M  des  années  à  Bicètre;  ôc  Grand-Pierre 
9>  m'a  dit  plufieurs  fois  que,  fi  nous  étions 
>»  mariés  enfemble,  il  ne  defireroit  pas 
^  atitre  chofe  que  de  t'avoir  pour  gagner 
M  fa  vie.  Il  te  mettroit  dans  une  cage  de 
t»  fer,  &  te  promeneroit  dans  toute  la 
9>  France  :  tu  es  C\  drôle ,  que  tu  ferois  rire 
»  tout  le  monde,  &  tu  procurerois  bien 
»  du  gain  à  ton  maître;  &  nous  aurions 
»  de  quoi  vivre  bien  à  notre  aife.  »  Belle 
idée  que  j'avois  donnée  de  mon  bon  fens , 
en  m'efforçanr  de  convaincre  cette  fille 
que  j'en'avois!  Moi  qui  avois  cru  voir 
par-tout  qu'on  me  prenoit  pour  un  hom- 
me d'efprit,  &  même  pour  un  philofophe, 
|e  me  trouvois  là  étrangement  déchu.  Je 
ne  pus  m'empècher  d'en  rire. 

tt  Le  projet  de  M.  Grand-Pierre  me  fait 
«  beaucoup  d'honneur ,  dis-je  à  Perrette; 
»  mais  vous  aurez  peut-être  de  moi  une 
»  idée  un  peu  plus  relevée ,  quand  vous 
••  faurez  quelque  chofe  de  mon  hiftoire.  » 
£c  fur  le  champ  je  lui  racontai  plufieurs 


François.  ij5 

de  mes  aventures,  fur -tout  celles  qui 
pouvoienc  rincéreflfer  en  ma  faveur,  & 
lui  proi4ver  que  j'avois  du  bon  fens.  Elle 
me  regardoic  d*un  air  attendri  Se  inquiet. 
ce  Mais  9  me  difoit-elle,  je  ne  fais  que 
»>  penfer  de  tout  cela.  Si  vous  n  avea  pas 
M  de  bon  fens,  il  faut  que  vous  foyez  un 
»  fînge  bien  habile,  car  vous  le  contrc- 
»  faites  bien.»  En  difant  ces  dernien  mots 
elle  me  ferra  la  main. 

Elle  commençoit  a  s  attendrir.  Se  moi 
à  bien  augurer  de  fon  attendriflement; 
je  me  préparois  à  m  ouvrir  à  elle  fur 
les  moyens  de  me  procurer  mon  cvafion. 
Nous  nous  faisons  des  careiïès  innocentes 
avec  la  tendrefle  la  plus  naïve.  Tout-à- 
coup  le  Geôlier  fond  fur  ma  Déetfe ,  Se  la 
régale  de  deux  ou  trois  coups  de  pied 
dans  le  cul,  Se  d'autant  de  foufflets,  en 
lui  difant  avec  la  gr©flîereté  la  plus  indé- 
cente :  (c  II  te  convient  bien,  falope ,  de 
»  perdre,  ton  temps  avec  un  fou,  quand 
>»  on  t*ehvoie  tirer  de  Teau.  »  Ma  Di- 
vinité confufe  fe  fauva  légèrement;  le 
boarteaii  me  lâcha  au  travers  du  vifage 
un  coup  d'un  troufleau  de  clefs,  qui  heu- 
reufethent  ne  put  m'atteindre.  Après  ce 
bel  exploit ,  il  s'en  alla  en  murmurant  des 
blafphêmes.  Je  maudis  ce  barbare^  &  je 
plaignis  fon  innocente  viékime. 


tjS        t*  Aventurier 

Le  lendemain  je  la  vis  pafler  avec  un 
panier  plein  de  vieille  ferraille.  Elle  pa- 
roifToit  avoir  envie  de  ne  me  point  abor- 
der, par  crainte  de  fon  maître  f  je  l'ap- 
pellai  tout  bas  ^  elle  s'approcha  d'un  air 
craintif,  en  regardant  bien  autour  d'elle, 
«  Ma  chère  Perrette,  lui  dis-je,  vbus 
*>  devez  bien  m'en  vouloir;  je  fuis  caufe 
^  qu'on  vous  a  traitée  avec  barbarie;  cela 
»  m'a  fait  faigner  le  cœur.  i> — «  Que 
•>  veux-tu,  me  dit-elle,  c'eft  un  brutal; 
»»  il  me  manque  comme  cela  de  refpeû 
«  tous  les  jours.  Il  ne  faut  pas  y  faire  at- 
»  tention;  il  en  fait  autant  â  fa  femme, 
w  qui  le  lui  rend  quelquefois.  >• 

ce  Et  que  portez  vous  là  ?  repris-je.  >• 

—  c<  C'eft ,  me  ccpondit-elle ,  de  la  vieille 
»*  ferraille  que  ma  Maîtreflè  m'a  permis 
»  de  vendre  a  mon  profit.  Je  vais  la  por- 
^  ter  chez  le  marchand,  &  j'en  aurai  au 
»  moins  vingt-quatre  fols.  >* — ce  Et  que 
w  ferez-vous  de  cet  argent?  lui  dis-je.»» 

—  «Vraiment,  répliqua-t-elle,  j'en  ai 
»  bien  d'autre  :  j'ai  près  de  fix  livres  d'é* 
>»  pargnes,  je  mettrai  tout  enfçmble,  & 
i>  j'irai  à  la  fripperie  acheter...  »>  A  ce  mot 
la  chère  enfant  rougit  ^  Se  m'avoua  en- 
fin qu'elle  alloit  acheter  un  vieil  habit 
pour  moi.  »  Ma  Maîtreflè,  ajoura  t-elle , 
V  qui  te  trouve  auflî  fort  plaifant^  c'a 
w 


François.  137 

^>  beaucoup  plaint  :  elle  a  dit  qu*il  étoit 
»  cruel  de  i^ifler  tout  nu ,  du  froid  qu'il 
»  fàifoit,  un  fi  drôle  de  corps  ;  fon  mari 
»  a  répondu  que  fi  tu  avois  un  habit,  il 
»>  te  le  laiflTeroit  porter.  J  ai  profité  de 
»  cette  circoiîftance  pour  t'en  procurer 
»  un.  » 

Je  fils  pcnëtré^du  bon  cœur  de  cette 
pauvre  fille,  &  je  la  remerciai  comme  je 
le  devois.  J  appercus  bientôt  une  linîe 
^ns  fa  vieille  ferraille.  c«  O  ma  chère , 
»  lui  dis-je  avec  emprcffement,  donnez- 
»  moi  cette  lime ,  je  vous  en  conjure.  >» 
Elle  la  tira  de  fon  panier,  &  me  la  pré- 
fenta  en  me  regardant  d'un  air  inquiet 
«  Mais  qu'en  veux-tu  donc  faire  ?  me 
»  dit-elle  par  réflexion.  »>  Je  ne  fàvois 
£  je  devois  lui  avouer  que  je  voulob 
'  m'en  fervir  pour  (Couper  ma  chaîne,  afin 
de  m'évader.  Elle  vit  mon  embarras,  &  fe 
douta  de  quelque  chofe.  «  Tu  veux  pcut- 
*  être  te  fauver,  reprit-elle.  >» — «  Hé 
••  bien ,  ma  chère ,  lui  dis-je  ?  feriez-vous  fâ- 
^  chée  de  ma  délivrance?  Je  vous  tirerai 
»  vous-même  d'efclavage.  »>  —  «  Mais 
»  fi  Ton  favoit  que  j'cufle  part  à  ton  éva- 
••  fion ,  dit-elle ,  malheur  à  moi  !  Tu  ne 
^  voudrois  pas  me  Êiire  perdre  ma  for- 
»  tune  :  fais-tu  que  je  gagne  dix  huit  écus 
»  de  gages ,  fans  compter  les  profits  ?  » 


ï}8  l'Aventurier 
— *c<  Ah  !  je  VOUS  procurerai  bien  une  au- 
f>  tre  forrune ,  répliquai-je.»  Alors  la  pe- 
*>  cite  perfonne  me  dit  d'un  ton  craintif: 
»  mais  vous  m'épouferez  donc!  jt— «Ma 
»  chère  Perrette,  lui  rcpondis-je;  laif- 
»*  fez-moi  tout  devoir  à  votre  bon  cœur, 
»  &  vous  récompenfer,  qu^nd  je  le  pour- 
»>  rai ,  autrement  que  par  des  promefTes.  » 
Elle  lâcha  la  lime,  &  s'exquiva,  parce 
qu'elle  entendit  la  voix  de  fon  Maître. 

Je»cachai  l'heureux  outil  dans  ma  pail- 
lafle  jufqu'à  la  nuit.  Dès  qu'elle  fut  ve- 
nue, &  que  je  jugeai  tout  le  monde  cou- 
ché, je  me  mis  à  travailler  à  tâtons.  Je 
vins  â  bout,  i  force  de  limer,  de  couper 
ma  chaîne.  Se  de  faire  â  ma  ferrure  la. 
même  cérémonie.  J'ouvris  ma  porte  &  [^ 
fortis  en  chemife:  mais  mon  travail  avoit 
«xigé  du  temps,  &  le  Jour  commençoit  a 
poindre.  J'ignorois  fi  les  portes  du  châ- 
teau ctoient  fermées  ou  gardées  par  des 
foldars;  je  ne  favois  de  quel  côté  donner 
de  la  tcte  pour  me  fauver.  Je  monte  avec 
ma  lime  chez  le  Geôlier,  dans  le  deffein 
de  l'effrayer,  en  l'éveillant  en  furfaut,  Se 
le  forcer  de  me  donner  les  clefs. 

Tout-à-coup  j'entendis  crier ,  arrête!  at" 
rite  !  un  fou  s\ejl  échappé.  Le  Geôlier  s'éveil' 
le,  je  me  cache  derrière  un  rideau;  il  f^^f^ 
du  lit  en  chemife  ôc  fort  pour  aller  voir 


François.  ijf 

de  quoi  îl  eft  queftion  :  il  rencontre,  au 
bas  de  lefcalier  très-fombre ,  fon  valet 
Grand-Pierre,  qui  venoic  pour  le  cher- 
cher. Ce  valet,  le  voyant  en  chemife,  le 
prend  pour  moi ,  parce  qu'il  étoic  de  ma 
taille.  Il  lui  décharge,  fur  la  tête,  un  grand 
coup  de  mafle  qui  le  jette  a  terre  tout 
étoardij  cinq  autres  valets  accourent,  ôc^ 
ne  pouvant  le  reconnoître  dans  cet  en« 
droit  obfcur ,  ils  s'efcriment  fur  lui  â  coups 
de  nerf  de  bœuf,  accompagnant  leurs 
geftes  d  apoftrophes  qu'ils  croyoient  con- 
venir à  un  déferteur.  Ils  le  traînent  enfin 
ar  les  cheveux,  pour  le  conduire  à  ma 
oge.  Quand  ils  furent  au  grand  jour,  ils 
reconnurent  leur  Maître  erifanglante  pat 
leurs  mains.  II  rouvrit  bientôt  les  yeux: 
les  bourreaux  lui  demandèrent  pardon 
de  la  méprife,  6c  le  foignerent  comme 
ils  purent. 

Cependant  je  cherchois  les  clefs  fous 
le  chevet  de  fon  lit:  fa  femme,  qui  dor-* 
flîoit,  s'éveille  à  moitié,  &  mappercevant , 
elle  me  prend  pour  fon  mari.  «  Hé  bien  ! 
»  que  fait  là  ce  grand  benêt,  dit-^elle ,  au- 
»  tour  du  lit  ?  couche-toi ,  fî  tu  en  as  envie.»» 
-^  (<  Madame,  lui  dis- je,  par  pitié  fauvez- 
»  moi  la  vî#.  » — «  Ah!  c'eft  toi,  mon 
«  garçon,  s'écria-t-elle;  comment  diable 
M  es-tu  venu  ici  ?  Pcrrette  eft  folle  de  toi  j 


i 


140  l.^Àt'^lNTU  H  I  EU 

»  elle  dit  que  tu  n'es  pas  fî  fou.  Enttt 
N  dans  mon  lir.  Pour  la  (ingularité  du 
»  fait,  je  veux  coucher  avec  un  feu  :  y  a- 
»  t  il  du  mal  i  recevoir  un  innocent  dans 
>»  fes  bras?  N*aie  pas  peur  de  mon  mari) 
»  je  te  fauverai  bien  de  fes  griffes.  Tiens, 
»  il  me  vient  une  idée,  pour  qu'il  ne 
»  te  reconnoiflè  pas.  Ho',  dit  elle  à  Per- 
»  rette  qui  dormoit  à  côté  d'elle,  levé* 
9»  toi,  coquine,  &  cède  la  place  à  un 
9»  honnête  homme,  «t 

Perrette  s'éveille  ;  fa  Maîtrefle  lui  ar- 
rache fon  bonnet  de  nuit,  me  l'ajufte  fur 
la  tête  &  me  force  d'entrer  dans  le  lit 
nuptial.  <t  Comme  cela,  dit- elle,  fi  mon 
»>  mari  vient ,  il  te  prendra  pour  Perrette  j 
n  il  fuffit  que  tu  caches  ton  vifage  ;  & 
»  c'eft  mon  affaire  de  ne  pas  le  laiffer 
M  approcher  du  lit.  Pour  toi,  dit-elle  à  la 
»  fille,  cache-toi,  aifin  qu'il  ne  puiffe  s'ap 
»  percevoir  que  j'ai  une  autre  compagnie 
9i  que  la  tienne,  n 

Lafervante  regardoit  fa  Maîtrefle  avec 
de  grands  yeux  ébaudis.  La  Dame,  peu 
modefte,  me  ferre  dans  fes  bras,  &  ren- 
voie Perrette,  qui  fembloit  jaloufe,  en  lui 
jettant  fa  pantoufle  au  nez.  Cette  cruelle 
remme  ne  connoiflbit  pas  du  tout  Pà- 
propos  :  elle  étoit  jolie,  elle  méritoit  des 
hommages;  mais  j'en  aurois  payé  plus 


Franc  é^s.  141 

volontiers  à  Perrette ,  &  je  n  croîs  point 
d'ailleurs  dans  le  loifir  d'en  offrir  à  per- 
fonne.  Le  temps  m'étoit  précieux  pour 
mefquiver,  &  fauroîs  été  beaucoup  plus 
content  de  me  voir  hors  de  Bicêtre,  qu'en 
bonne  fortune  avec  Madame  la  Geôlière. 

Je  frémiflbis  dans  les  bras  d'une  jolie 
femme.  Son  mari  monte  j  elle  faute  du 
lit  comme  un  .éclair  &  court  lui  fermer 
la  porte  au  nez;  il  frappe,  il  jure,  il  blaf- 
phême.  «  H  faut  te  cacher,  me  dit-elle, 
»  fuis-moi.  M  Soudain  elle  ouvre  un  grand 
coffre,  me  fait  étendre  dedans,  &  m'y 
enferme  a  la  clef.  Son  mari  frappoit  tou-; 
jours;  elle  va  effrontément  lui  ouvrir, 
«n  bâton  fur  l'épaule;  ôc  je  vois,  par  la 
trou  de  la  ferrure  de  mon  coffre,  qu'elle 
en  applique  proprement  quelques  coups 
fur  les  épaules  de  fon  mari.  <c  Je  l'appren»- 
»  drai,  dit-elle,  à  me  faire  îin  pareil  va- 
»  carme.  >>  En  difant  cela,  elle  le  jette 
dehors,  &  le  traite  cbmme  ces  fervantes 
dont  parle  Boileau,  qui. 

Largement  fwffletées, 
Avoîem  à  coup  de  pîed  defcendu  les  montées. 

Je  les  entends  s*efcrîmer  tous  deux  des 
pieds  &  des  poings  au  bas  de  l'efcaliet. 

Pour  moi ,  j'étois  bien  loin  d'être  à  mon 
^^fej  il  1'^  falloic  de  beaucoup  qii« 


141^  L  Aventurier. 
feulïe  acquis  ma  liberté  :  j'étois  foriî  de 
ma  loge  pour  me  faire  renfermer  dafns  un 
coffre.  Je  m'y  amufois  à  manger  un  grand 
morceau  de  pain  que  j'avois  trouve  fur 
la  commode,  &  dont  je  m'écoi«  .emparé, 
avant  d'entrer  dans  ma  jiiche. 

Tout-àcoup  je  vois  paroître  Grand- 
Pierre,  qui  furetoit  par-tout  des  yeux. 
Perretie  entre  auflî  d'un  air  inquiet.  «  Par- 
ji  bleu,  dit  le  coquin,  tandis  que  nos 
»  Maîtres  font  la  fottife  de  fe  battre, 
9»  &  que  nous  fommes  feuls  ici,  profi- 
s>  tons  du  moment  j  voilà  un  coffre  qui 
j9  contient,  je  crois,  le  plus  beau  &  le 
»  meilleur  de  leurs  effets  j  il  faut  que  je 
f»  l'enlevé  :  je  vendrai  ce  qui  efl  dedans, 
•9  &  nous  nous  marierons  enfemble  avec 
*>  l'argent.  Il  me  fera  facile  de  faire  re- 
»  tomber  le  foupçon  du  vol  fur  le  fou 
f>  qui  s'eft  efquivé.  « 

Perrette,  qui  étoit  honnête  »  voulut  lui 
faire  quelques  remontrances^  il  lui  appli- 
qua un  foufflet  que  je  lui  aurois  rendu  de 
grand  cœur.  La  pauvre  enfant  pleura. 
d  Va,  lui  dir-il,  examiner  s'il  n'y  a  per- 
9»  fonne  fur  Pefcalier  qui  puiflè  m'apperce* 
91  voir,  n  EIlp  voulut  encpre  dire  un  mot  ; 
il  prit  un  marteau,  &  la  menaça  de  lui  en 
&ndre  la  tête.  Quel  amant!  Elle  alla  voir 
fur  Tefcalier,  &  revint  lui  dire  qu'il  n'y 


François,  145 

avoir  perfonne.  11  la  força  de  l'aider  à 
charger  le  cofFre  fur  fon  dos;  heureufe- 
raenc  qu'il  ne  me  ixiic  pas  la  tèce  en  bas.  Il 
me  porta  dans  un  grenier,  &  m'enterra 
avec  mon  étui  dans  du  foin  ;  puis  il  s'tn 
alla,  pour  donner  fans  doute  un  coup-v 
d'œil  à  ce  qui  fe  paffbit  au- dehors ,  ôc  cher* 
cher  lemomenc  d'ouvrir  le  tréfor  qu'il 
avoir  volé. 

Laiflc  feul ,  fétoufFois  &c  je  peftois  de 
toute  mon  ame  d'être  enfermé  fous  clef. 
Cependant  j'entendois  crier  au  feu!  au  feu  f 
tt  0  Ciel  !  me  difoîs-je  à  moi-  même  >  je  fuis 
»  enfermé  dans  un  cofFre,  enterré  dans 
»  du  foin  ;  auroisje  le  malheur  d'être  ainfi 
»  brûlé  tout  vivant,  fans  pouvoir  faire 
^  le  moindre  mouvement  pour  m'échap- 
»  per?  j>  Il  me  fembla  cependant  que  le 
tumulte  fe  calmait  peu-à-peu.  Peut-être 
les  voix  que  j'avois  entendu  crier  au  feu, 
n'étoient  que  celles  du  Geôlier  &  de  la 
Geôlière  qui  fe  battoienr^ 

Je  commençoîs  à  refpirer  :  tout-à-coup 
Grand-Pierre  vient,  tire  ma  caifle  hors 
du  foin,  &  enfonce  U  ferrure.  A  quoi 
devois-je  m*attendre,  nu  &  fans  défenfe, 
de  la  part'd'on  pareil  coquin?  Je  prends 
^oti  parti.  Dès  qft'il  ouvre,  je  m'élance 
comme  un  éclair  j  je  lui  applique  mes 
deux  poings  fur  les  yeux,  je  l'aveugle, 


144        l'Aventuribk 

je  le  jette  à  la  renverfe  &  m'enfuis.     . 

Je  cours  fans  favoir  où  je  vais.  Au  dé- 
tour d'une  ruelle,  j'apperçois  le  Geôlier 
qui  me  cherche  avec  des  foldats.  Avaat 
qu'il  m'ait  apperçu  lui-même,  je  me 
jette  par  terre  derrière  un  monceau  de 
brouflailles  qui  s'offre  tout  à  propos,  & 
je  m'y  enfonce  le  mieux  qu'il  m'eft  pof- 
fible.  Il  pafle  auprès  fans  m'appercevoir* 
J'entends  de  tous  côtés  courir  du  monde , 
on  cherche  le  fou,  le  voleur  &  le  coffre  : 
c«  oui,  Meflîeurs,  difoit  Iç  Geôlier,  c'eft 
»  le  fou  qui  m'a  volé;  il  a  eu  l'audace 
n  d'aller  trouver  ma  femme  dans  fon  lit, 
93  &  d'attenter  à  mon  honneur.  <«  Que 
»  voulez-vûus  ?  lui  difoit-on ,  c'eft  un 
w  fou.  i>— te  Non ,  Meflîeurs ,  répon- 
>'  dit-il,  ce  n'eft  pas  un  fou;  il  a  plus  d'ef- 
»  prit  que  vous  &  moi.  « 

On  cherche  i  confoler  cet  intéreffant 
perfonnage.  ce  Ne  -penfôns  qu'à  la  joie , 
«  lui  dit  Grand-Pierre  ;  votre  coffre  fe 
•t  retrouvera,  &,  pour  le  fou,  le  diable 
>>  peut  l'emporter,  avec  votre  femme,  qui 
/•  vous  a  fi  bien  traité.  Plus  de  fouci,  & 
»  vive  la  joie.  Nous  avons  U  un  couple 
»  de  bouteilles  d'excellent  vin  que  nous 
•>  allons  boire.  Tenez,  notre  maître,  foye* 
99  de  la  partie.  Afféyons  nous  là  tout  bon^ 
»  nemenc  autour    de  ces  brou/îailles  ; 

fc  mettons 


François;  145 

n  mettons-y  le  feu,  chaùfFons-nous,  &: 
3>  buvons.  »  Le  geôlier  ne  favoit  pas  ré- 
fifter  i  un  verre  de  vin  ;  les  malheureux 
safTeoient  autour  de  moij  Grand-Pierre 
allume  des  allumettes  a  fa  pipe»  6c  meji 
le  feu  aux  brouflailles  qui  me  couvroienr. 
Je  prends  de  nouveau  mon  parti,  je  m'é- 
lance d'un  faut  rapide ,  en  leur  difper- 
fant  au  nez  le  feu  &  la  fumée.  Ils  reftenc* 
ébahis  &  renverfés. 

Je  cours  comme  Achille  aux  pieds  lé- 
gers. Je  me  fauve  dans  une  autre  efpece 
de  fenil  :  je  grimpe,  à  l'aide  des  râteliers, 
jufques  fur  une  poutre  qui  foutenoit  le 
comble  du  grenier  :  je  me  couche  deffiw 
comme  je  peux,  pour  y  refter  caché  juf- 
quà  nouvel  ordre,  &  je  mange  de  boa 
appctit  une  grande  pièce  de  pain  &  de 
beurre  qu  avoir  laiflfé  tomber ,  en  fe  fau- 
V2nr,  un  enfant  du  geôlier.  On  ne  tarda 
pas  à  me  fuivre  dans  ce  refuge  :  il  étoic 
déjà  nait  :  on  me  cherchoit  dans  le  foin^ 
quon  fondoit  a  grands  coups  de  fourche, 
&  |e  craignois  qu'on  y  mit  le  feu  avec 
la  chandelle. 

Je  ne  pouvois  cependant  m*empêchec 
de  rire  malignement  en  moi-même  de 
voir ,  fous  ma  poutre ,  le  geôlier  moa 
ennemi ,  le  bras  en  écharpe ,  le  vifage 
meurtri,  les  yeux  poçhç$^  le  ne^  calfé. 

Tome  L  G 


i 


i\^6         l'Aventvkier 

la  tête  pleine  de  conrufîons»  empaquecce 

dans  des  ferviecces. 

Cependant  le  monftrueux  Grand-Pierre 
amené  la  pauvre  Perrecce.  ce  Veus  ne  fa- 
99  vez  pas  tout,  dit-il  à  fon  maître j  |e 
»>  viens  de  découvrir  que  cette  coquine 
»  eft  la  complice  du  fou;  elle  vous  a 
»  volé  une  lime  qu'elle  lui  a  donnée 
»  pour  couper  fa  chaîne.  Elle  doit  favoir 
»  où  il  eft*  » — «  Ah!  fcélérate,  s'écrie 
j>  le  geôlier  en  fondant  fur  elle  à  coups  de 
9>  pieds,  à  coups  de  poings;  il  faut  que  ru 
«  me  difes  où  eft  le  fcélérat  ?  Malheu- 
IV  reufe,  tu  te  taisl  Mais  je  faurai  bien  te 
w  faire  parler.  Vîte,  approchez  cette  bra- 
3>  (iere,  qu'on  lui  rôciUe  les  pieds.  «>  On 
obéit  au  monftre;  on  ôte  à  l'infortunée 
fes  favates  ;  elle  écoit  fan^  bas*  Elle  pouf<- 
fe  des  cris  horribles;  fon  abominable 
amant  lui  prend  les  pieds  ,  &  fembloic 
tout  de  bon  vouloir  les  lui  apprçcher 
du  feu;  elle  fe  débattoit  dans  les  bras  de 
l'exécuteur.  Se  mon  cœur  faignoit  pour 
elle.  Je  ne  favois  comment  la  défendre. 
Le  bourreau,  en  cherchant  a  entraîner 
la  vidime,  avance  pofitivement  fous  ma 
poutre.  Je  me  laiife  tomber  à  plomb  fur 
lui,  je  le  précipite  à  terre,  &  je  m'élance. 
Le  geôlier  avoir  la  bouche  béante  ;  je  lui 
fufonce,  jufqu'aa  goiier^  ma  lime  que 


François.  147 

j'avoîs  toujours  gardée.  Il  tombe  i  la  ren- 
verfe  ;  fa  chère  époufe  funrient;  elle 
prend  Perrette  fous  la  proteârion ,  &  dit  : 
«  coquins,  (î  Tun  de  vous  ofe  la  toucher, 
»  je  lacheve.»  A  ces  mots  elle  emmené 
la  pauvre  fille  j  &  j'ai  fu  depuis  qu  elle 
lavoit  conduite  &  placée  dès  le  lénde» 
main  à  Paris  chez  une  de  fes  amies.  Je 
l-ai  même  retrouvée  quelque  temps  après ^ 
&  je  l'ai  bien  mariée. 

Pour  revenir  à  moi,  je  me  fauve,  je 
vole  comme  un  trait.  La  geôlière  m'ap- 
pelle en  vain  ;  bientôt  j'échappe  à  Csl  vue. 
Je  trouve  un  chariot  à  moitié  chargé  de 
foin  qui  devoir  fprtir  de  Bicêtre  5  je  m'y 
enfonce ,  &  l'on  ne  penfe  point  â  me 
chercher  là;  j'y  pafle  la  nuit,  &  je  m'y 
endors.  Dès  le  point  du  jour,  un  ruftre 
vient,  avec  fa  fourche,  finir  de  charger  U 
pitenfe  voiture,  fans  s'appercevoir  que 
j'étois  dans  le  foin.  Il  me  montoit  fur  le 
corps ,  il  me  fouloit  aux  pieds ,  il  en- 
fonçoit  fa  fourche,  il  manqua  cent  foi» 
de  m'éventrer  ;  enfin ,  fon  chariot  due- 
ment  chargé ,  il  part  &  m'emmène.  Jugez 
fi  j'étois  à  mon  aife;  nous  arrivons  à  la 
porte;  je  palpite  de  joie  de  me  voir  biea* 
lot  dehors. 

Tout-à-coup  j'entends  courir  une  au* 
tce.  voiture  à  toutes  brides  y  notre  roue 

G  1 


14*  L*AV  BNTURI  E  R 

heurte  contre  je  ne  fais  quoi  y  le  chariot 
fc  brife ,  &  me  voilà  par  terre.  Com- 
ment cela  fe  fait-il?  j'écois  enfoncé  dans 
le  foin,  &  jd  ne  pus  guère  le  voir.  Quoi 
quil  en  foit,  je  me  débarralTe  bientôt 
de  la  marchandife  dans  laquelle  fécois 
perdu.  Je  m'élance ,  &  je  fuis  déjà  dehors* 
On  court  après  moi ,  on  crie  :  arrête j  ar* 
rêu.  Il  éroit  grand  matin.   Il  n*y  avoit 

Eerfonne  encore  dans  les  chemins.  Un 
adaud  cependant  m'accroche  par  le  der- 
rière de  ma  chemife  :  le  morceau  lui  refte 
à  la  main.  Je  continue  de  courir,  le 
poftérieur  tout  nu.  En  peu  de  temps 
l'arrivg  à  la  Seine  ^  »je  faute  dans  leau  y 
ôc  je  coule  jufqu  au  fond.  Heureufement , 
l'étois  affez  bon  plongeur;  je  retiens 
mon  haleine  Se  je  vais  à  la  dérive.  J'en- 
tends qu'on  me  cherche  dans  Tendroit 
où  je  me  fuis  jette ,  &  dont  je  fuis  déjà 
un  peu  loin.  c<  Le  diable  Ta  emporté  ; 
5>  dit-on.  yy  Je  gagne  toujours  en  avant, 
cachée  fous  l'eau  ^  mais,  en  paffant  devant 
la  Grève,  je  fuis  obligé  d en  fortir  un 
peu  la  tête,  pour  refpirer. 

A  peine  mon  front  fe  montre  au  jour, 
que  le  fort  me  joue  un  tour  cruel  & 
nouveau.  On  alloit  pendre  une  fervante 
de  dix-fepc  à  dix-huit  arts,  belle  comme 
lUi  ange,  à  ce  que  j'ai  fu  depuis,  que  (^ 


Franc   ois.'  149 

maitrefle  ne  payoic  point,  &  qui,  pour 
fournir  des  fecours  à  fon  pauvre  père  ré- 
duit à  Textrémité,  s'étoit  vue  contrainte 
de  voler  à  cette  indigne  femme  une  vieii- 
ie  chemife,  eftimée  trente  fols.  Un  jeune 
amant,  qui  fentoit  mieux  que  les  Juges 
le  mérite  de  cette  infortunée ,  s'étant  af- 
focié  avec  vingt  jeunes  gens,  l'avoit  ar* 
rachée  des  piains  du  bourreau  ;  mais  il 
avoir  été  renverfé  par  terre  d'un  coup  de 
croflè.  La  jeune  fille  s'étoit  fauvée  comme 
un  éclair,  &,  fefentantfur  le  point  dette 
rattrapée  ,  elle  s'étoit  précipitée  dans 
leau,  aimant  mieux  apparemment  mou- 
rir  noyée,  que  pendue.  Elle  avoir  bientôt 
difparu.  En  la  cherchant  on  apperçut  ma 
tète  forjtant  de  l'eau,  &  Ton  cria  la  voilât 
Je  replongeai  fur  le  champ ,  &  je  conti- 
nuai de  defcendre  ,  tandis  qu  on  me 
cherchoit  dans  l'endroit  où  l'on  m'avoit 
vu  plonger.  Je  levai  la  tète  encore  fous 
les  ponts ,  afin  de  refpirer.  J'arrivai  bien- 
tôt vis-â-vis  des  Invalides.  Là  je  fortis  de 
l'eau,  dans  un  endroit  ou  il  n*y  avoit  per- 
fonne.  Je  n'en  pouvois  plus  de  fatigue,  & 
j'avois  un  appétit  qui  pouvoit  bien  paûTer 
pour  de  la  faim.  Je  m'enfonçai  dans  un 
tas  de  fable  pour  me  cacher  ;  car ,  où 
pouvois- je  aller  dstns  l'état  où  j'étois?  Il 
falloit  attendre  la  nuit. 


<i5^         l'Avinturieh 

Ma  relTource  ordinaire  contre  la  fati* 
giie  &  la  faim ,  le  fommeil  vint  me  faifir. 
Jamais  il  n'en  fut,  je  crois,  de  plus  pro- 
fond ni  de  plus  doux.  Je  m'étois  eadormi 
Je  matin  ;  je  m'éveillai  bien  avant  dans  la 
nuit,  au  clair  de  la  lune;  elle  étoit  dans 
fon  plein ,  &  répandoit  une  grande  claric 
dan^  le  ciel  fans  nuages. 

Moitié  alToupi,  moitié  éveillé,  j'en- 
tends des  gens  pa^er  dans  une  barque  à 
peu  de  diftance.  L'un  difoic  :  «c  vois-tu 
»  cette  tête  qui  fort  du  fable?  mon  ami, 
^  c'eft  elle ,  approchons.  »  Ils  approchent 
en  effer.  Un  jeune  homme  fort  du  bateau, 
&  s'écrie  en  m*abordani  ;  Ah  !  ma  ckerc 
JingéliquCj  il  me  ferre  dans  fes  bras,& 
i»e  couvre  de  baifers.Cet  aflauc  m'éveille 
tout-à-fàît,  mais  fans  me  donner  la  force 
ÂQ  répondre;  car  j'avois  la  voix  éteinte 
par  la  laffitude  &  le  befoîn.  «  Ah  !  mon 
«*  amî ,  continuoit  le  jeune  homme ,  aide- 
»  moi  à  la  tirer  de  U.  Ma  chère  Angéli- 
»»  que,  ne  crains  rien,  ta  vie  eft  en  sûreté. 
»" Nous  voilà  réunis,  rien  ne  nous  défunî- 
»j  ra;  dès  demain ,  je  t  offre  mes  vœux  & 
«>  ma  main.  »>  En  difant  ces  mors,  il 
m'embraffbit ,  6c  me  tiroir  du  fable  avec  le 
fecours  dé  fon  ami.  Je  me  laiflbis  exaâe- 
ment  faire  j  je  ne  pouvois  ni  m'aider,  nî 
prononcer  un  mot. 


François.  ijt 

Le  pauvre  jeune  homme,  qui  me  pre- 
noic  pour  fa  belle  fauvée  de  la  potence  » 
avoir  des  hommes  à  fes  troufles,  tand» 
qu'il  me  tiroir  du  fable  avec  ion  amù 
Voila  rout-à-coup  des  foldats  qui  fondent 
fur  nous,  &  s'emparenr  de  nous  trois  :  il 
n'y  avoir  pas  moyen  de  réfifter.  L'on  nous 
garrotte  ôc  l'on  nous  traîne  tous  les  trois 
féparémenr.  ce  Ah  l  Mademoifelle ,  me 
»'  difoienr  mes  coquins  jde  conduâieurs*^ 
^  vous  voilà  dans  un  bel  équipage;  mais 
»  on  aïKa  foin  de  vous,  &  l'on  ne  vous 
»  laiâèra  pas  le  temps  de  gagner  un  rhuf- 
*  me.*»  Je  n'avois  pas  la  force  de  répons 
dre>  ni  même  de  marcher.  Ces  Mefliears 
mè  donncâenc  le  bras,  &  jamais  poUtefle 
ne  fut  plus  i  charge. 

Nous  enrrons  dans  Paris  avec  le  jour 
nai0ant;  le  peu  de  monde  qui  étoit  levé 
nous  regarde  &  tic  de  mon  équipage.  On 
doit  fe  rappelier  que  j'avoisfur  la  rêce  le 
bonn^  de  Perrette,  &  qu'une  chemiib 
déchirée  par  derrière  étoit  tout  mon  ha^ 
billement.  Les  enfants  me  fuivenr  $ç 
lancent  des  cœurs  de  choux  contre  ma 
nudité  poftérieure.  Nous  arrivons  au  Châ- 
teler  avec  ce  cortège.  On  m'y  jette  gar*- 
rotié  dans  un  cachot  humide,  en  me  di« 
fant  :  <c  Nous  ne  vous  laiiTerons  pas  le 
»  temps  de  vous  ennuyçr  ici.j»  Je  m'ér 

G  4 


*5*  t'A  TINT  U  R  liit 

tends  fur  quelques  brins  de  paille.  Ou- 
vrant en  vain  la  bouche,  par  le  befoin 
de  manger,  je  ne  hume  que  l'air,  & 
j'ai  le  bonheur  de  m'endormir. 

Au  bout  de  trop  peu  de  temps,  un  geô- 
lier me  vient  éveiller  rudement,  &  me 
traîne  devant  les  Juges.  On  me  place  far 
la  fellette,  où  j'ai  peine  à  me  foutenir.  Je 
xoule  de  grands  yeux  prefqae  morts  :  on 
m'itfterroge  ;  j'entends  à  peine  ce  qu'on 
nie  demande ,  tant  je  fuis  accablé  de  fa- 
tigue &  d'inanition.  Enfin  je  fais  un  ef- 
fort &  dis  :  c.  On  s'eft  trompé,  du  fecours, 
«  je  meursde  befoin  !  »»  Les  Juges  ne  favent 
que  penferi  «comment,  difent  ils,  une 
»  fille  qui  va  mourir  demande  à  manger  !  » 
'Je  reprends  avec  effort  :  «  on  s'eft  trompé! 
»>  qu'on  examine  ôc  l'on  verra  que  je  ne 
»  fuis  pas  la  fille  qu'on  cherche.  »  On  or^ 
donne  au  Greffier ,  par  Senrence  de  la 
Cour,  d'examiner;  &  l'on  voir,  malgré 
mon  humble  état,  les  marques  indubita- 
bles de  mon  fexe.  Les  Juges  s'entrere- 
gardent,  8c  quelques-uns  fourient. 

Alors,  on  me  fomme  juridiquement  de 
déclarer  qui  je  fuis.  On  tire  de  moi  pour 
toute  réçonfe  :  t.  du  fecours ,  de  grâce,  il  j 
»  a,  trois  jours  que  je  n'ai  prefque  rien 
»  tnangé.  »  On  reconnoît  que  je  fuis  en 
efter  très-foible.  Se  qu'il  n'y  a  pas  moyen 


François;  15J 

de  m'arracher  aucun  aveu,  fi  l'on  ne  m'ac- 
corde quelque  reftauranc.  On  me  fait  paf- 
fer  dans  un  cabinet  vbifin  ;  on  m'y  ap- 
porte, avec  quelques  bifcuits,  un  bouil- 
lon dans  lequel  je  verfe  un  peu  de  vin.  , 
Cette  foible  nourriture  étoit  abforbée 
dans  les  cavités  de  mon  eftoniac  vuide; 
cependant  elle  me  rendit  la  parole  & 
quelque  force. 

On  me  reconduit  foudain  devant  mes 
Juges.  J'entre  alors  d'un  pas  ferme,  |e  les 
regarde    d'un  air  afTuré,  &  je  malîeois 
tranquillement.  Ils  reftent  quelque  temps 
a  contempler  ma  coëffure  de  nuit,  mon 
morceau  de  chemife,  &  mon  corps  qui 
avoir  befoin  de  paflTer  au  bain.  Enfin,  qui 
ittS'Vùus?  me  dit-on.  La  queftion  ctoic 
cmbarraffante 5  il  falloit  répondre,  en  ne 
témoignant  pas  trop  d'embarras,  &  en  ne 
donnant  pas  trop  de  lumières  fur  mon 
compte,  vu  la  lettre  de  cachet  qui  exif- 
toic  contre  moi ,  &  toutes  les  autres  diffi- 
cultés de  ma  fituation.  J'avois  entendu 
dire  aux  Archers  qui  me  conduifoient  en 
prifon,  que  le  feu  avoir  pris  dans  une 
auberge,  fur  la  route  d'Orléans,  &  qu'ils 
avoient  vu  des  voleurs  dans  la  forêt.  J'a- 
vois, de  plus,  apperçu  le  Curé ,  mon  an« 
cien  bienfaiteur,  qui  avoit  pafTé  près  de 
moi  fur  le  bord  de  la  Seine ,  tandis  que 

G  y 


iy4  L*AVBNTURIIR 

l'écoîs  enterré  dans  le  fable,  6c  dont  je 
n'avois  pu  me  faire  entendre.  Je  bâtis  lâ- 
deiTus  le  plan  de  ma  réponfe. 

ce  Meilleurs  »  répondis  je.  Je  fais  le  fils 
s»  d*un  très-pauvre  homme,  inconnu  quand 
)•  il  vivoit ,  entièrement  enfeveli  à  fa 
M  mort.  J'ai  qaicté  fa  maifon  dès  ma  plu$ 
f>  tendre  enfance;  un  bon  Curé  m'a  don* 
M  né  afyle  chez  lui;  vous  pourrez  le 
»  trouver ,  je  crois .  (  rue  Saint  £>enÎ9  ) 
»  â  la  fellette  rouge ,  fon  auberge  ordi* 
»  naire,  quand  il  vient  à  Paris.  J'ai  cra- 
>»  vaille,  depuis*,  chezdiverfes  per(bnnes 
a»  de  cecte  ville,  entre  autres,  chez  M. 
99  Pefant,  Maître  de  penfion,  rue  Tranf- 
99  nonain  :  j'ai  été  enfui  te  chercher  kt* 
99  tune  en  Italie ,  fans  fuccès.  Il  y  a  cinq 
99  mois  que  je  fuis  de  retour;  j'ai  logé, 
»  rue  Tire-boudin ,  chez  Madame  Banal , 
9>  qui  doit  êtte  contente  de  moi.  (  C'eft 
.»>  l'endroit  où  je  demeurois  quand  je  fus 
3>  arrêté  pour  fou;  je  l'a  vois  payée  le  ma- 
i?  tin.  )  Ùes  jeunes  gens  m'ont  engagé,  i 
99  Timprovifte ,  i  faire  un  fécond  voya- 
99  ge  ;  nous  avons  été  volés  dans  la  forêt 
»>  d'Orléans  :  pour  fe  jouer  de  moi,  les 
>)  voleurs  m'ont  mis  un  mauvais  ajuf» 
a  temcnt  de  fervante.  J'ai  lâché  de  rega- 
s>  gner  Paris  :  le  feu  a  pris  dans  une  au-* 
»  berge  de  Long- Jumeau  uù  j'étois  cou-» 


FllANÇOISf.  155 

j»  ché  hier  au  foir  ;  je  me  fuis  fauve  eh 
^  chemife,  &  j'ai  déchiré  par  derrière 
»  celle  que  vous  me  voyez,  N'ofent  pa- 
»  roîrre  en  plein  jour  dans  cet  étar,  j'ai 
I»  été  me  coucher,  dans  du  fable,  fur  le 
»  bord  de  la. Seine,  en  attendant  la  nuit,. 
»*  pour  retourner  chez  Madame  Banal. 
•  L*amant  d'une  fille  que  vous  pourfui* 
»  viez  à  deffein  de  la  faire  exécuter ,  cft 
»  venu  me  prendre  pour  fa  belle.  Avant 
»  qu'il  ait  reconnu  fon  erreur,  on  nous 
3»  a  arrêtés ,  &  me  voilâ.  Comme  il  y  avoir 
»  long-temps  que  je  n'a  vois  pas  le  fol,  il 
»  y  avoît  long-temps  que  je  n'avois  man- 
»  gé,  Infbrmess-vous. '> 

On  convint  que  tout  cela  fentoit  bien 
TAventurier^  mais  qu'il  falloir  cepen- 
dant s'informer.  On  fit  venir  M.  le  Curé, 
M.  Pefant  &  Madame  Banal,  que  j'a- 
vois  cités  ;  on  les  confronta  avec  moi.  Le 
bon  Pafteur  m'embrafla  avec  la  plus  vive 
tendrefle,  xne  demandant  pardon  de  m'a« 
voir  chafle  de  fon  presbytère  j  M,  Pefant 
rendit  de  moi  le  témoignage  le  plus  ho- 
norable. Madame  Banal  pleura  de  joie 
en  m'embraffant  ;  on  fit  venir  i'amanc 
de  la  belle  échappée  de  la  potence;  il 
avoua  que  je  n'étois  nullement  fa  maî- 
treffe ,  Se  remercia  les  Juges  de  lui  ap'** 
prendre  qu'elle  n  étoit  pas  retombée  en^ 

G  6 


1^6  L*AVEKTURIER. 

tre  leurs  mains.  (  Il  la  retrouva  depuis; 
l'époufa,  &  fut  heureux  avec  elle.  ) 

Toutes  les  dépolîtions  m'étant  favora- 
bles ,  &  confirmant  ce  que  f avois  dit , 
on  ne  vit  plus  de  difficulté  â  m'élargir  ; 
&  l'on  me  mit  hor^s  de  Cour. 

Je  fortois  à  peine  de  prifon  avec  mon 
cher  Curé,  qui  mavoit  enveloppé  de 
fon  manteau ,  quand  je  vis  le  Guet  i  mes 
trouflTes.  Je  me  fauve  ;  on  court  après  moi, 
je  vole  comme  un  oifeau^  Â  force  de  dé- 
router le  Guet,  je  lui  échappe,  &  je  me 
jette  tout  effoufflé  dans  un  couvent  dont 
je  trouve  la  porte  ouverte.  J*aî  fu  depuis 
qu'on  me  pourfuivoit,  parce  qu'on  avoit 
flippris  qu'un  fou  s'étoit  échappé  de  Bicê' 
ire,  &  qu'on  avoit  jugé,  fur  le  figna- 
lement ,  que  ce  pouvoit  être  moi. 


i^wl  du  Livre  quatrième. 


A 


François;  157 

#^— *  ■  Il  II  II        »  ■ 

L'AVENTURIER 

FRANÇOIS. 


LIVRE    CINQUIÈME. 

JLàE  Portier  du  Couvent  ne  m'ayant  point 
vu  entrer ,  je  me  nichai  dans  un  coin  obfcur. 
Quelques  jeunes  novices  vinrent,  m'appcr- 
çurent  &  m'examinèrent  de  près.  «  MeC- 
t>  fieurs,  leur  dis-je  d'une  voix  fupplian- 
w  te,  fauvez-moi,  je  vous  prie;  on  me 
99  pourfuit;  mais  je  n'ai  aucun  crime  à  me 
5>  reprocher  j  je  vous  raconterai  mon  hif- 
3»  toire,  &  vous  jugerez  de  mon  inno* 
j>  cence.  >• 

Ma  jeuneffe  &  ma  coefFure  me  firent 
encore  prendre  pour  une  fille,  par  ces 
jeunes  Cénobites,  qui  étoient  fatigués 
d'un  long  jeûne  de  cette  précieufe  den- 
rée. «  Hlle  eft,  ma  foi,  jolie,  dit  l'un 
9>  d'eux;  cachons*là  dans  quelque  coin 
»  du  dortoir;  nous  la  nourrirons  avec 
»  ce  que  nous  pourrons  voler  au  réfec- 
»  toire  ;  voilà  de  quoi  faire  notre  carna- 
»  vaU  H  Tous  furent  de  l'avis  de  ce  pieux 


15*  Î.*A  V  B  KT  0  MEH 

Novice  ;  ils  fe  préparoienc  à  me  conduire 
dans  quelque  lieu  fecretj  mais  ils  virenc 
arriver  de  vieux  Solitaires  qui  les  firent 
fauver  tous*  Le  Prieur  en  retint  un  par 
loreille  :  «<  Qu'eft  ceci,  lui  dit-il?  »  Le 
pauvre  jeune  homme  ne  favoic  quoi  ré- 
pondre. 

«c  Ah  !  mon  R.  P. ,  m'ccriai-je ,  daignez 
w  m'accorder  un  afyle  :  ne  jugez  pas  de 
»  moi  par  les  apparences,  je  fuis  de  votre 
•>  fexe,  vous  pourrez  le  voir.  Recueillez- 
*>  moi,  je  vous  prie.  Se  je  vous  explique- 
»  rai  la  raifon  du  trifte  état  o«  je  me 
5>  trouve.  »  Le  vieux  Moine  adoucit  beau- 
coup fon  air  févere,  en  apprenant  que  je 
n'étois  pas  du  fexe  dangereux  profait  dans 
ces  retraites.  11  me  fourit  bénignement.  Se 
me  fit  ôter  ma  coefFe.  ce  Ah!  dit-il,  comme 
a>  cela  vous  ave?  l'air  d*un  homme^je  vous 
»  en  aime  mieux.  Mon  enfant,  conti- 
»  nua-t-il,  il  ne  faut  pas  renvoyer  un  pau- 
j»  vre  incormu  ;  ce  pauvr,e  pourroit  être 
»  J.  C.  même.  ^^  La  cloche  du  rcfeâoirô 
fonna,  &  me  débarraifa  de  lui.  Il  me  con- 
dui/it  à  la  cuifine,  &  ordonna  qu'on  m« 
fervît  à  manger.  Il  fut  obéi. 

On  ne  m'épargna  pas  la  bonne  chère; 
j'y  fis  honneur  de  mon  mieux.  Se  je  m'en 
trouvai  fort  bien.  Après  le  repas  tour  le 
Couvent. viiu  Jfe  r^ffembler  autour  de  naoi  j 


FRANÇOIS.  159 

je  racontai  quelques  anecdotes  de  ma  vie» 
&  fur- tout  rhiftoire  de  mes  trois  derniers 
jour$«  Je  fus  plaint  &  admiré.  Les  uns  me 
traitoient  de  maître  luron,  les  autres  de 
pauvre  diable:  fattachois,  j'intéreflbis,  & 
le  vieux  Prieur  me  fourioit  avec  bonté. 

On  fentit  que  j'avois  befoin  de  repos. 
Tout  le  Chapitre  me  conduifit  dans  une 
petite  chambre,  où  il  y  avoir  un  fort  bon 
lit.  On  m'y  exhorta  naïvement  à  bien  dor- 
mir, me  promettant  de  me  laiflèr  ronfler 
tant  qu'il  plairoit  à  la  nature.  En  un  clin 
d'œil ,  je  fus  couché ,  &  qui  plus  eft ,  endor- 
mi. Mon  fommeil  fut  auflii  profond  que  ma 
léthargie  de  Cafalmaggiore. 

Le  vieux  Prieur  vint  m*é veiller  d'aflTez 
bonne  heure  :  j'étpis  tenté  de  le  trouver 
trop  marinai.  «  Mon  enfant,  me  dit-il, 
^  vous  êtes  au  furlendemain  du  jour  ou 
»  vous  vous  êtes  couché.  Nous  vous  avons 
»  laifle  dormir  hier  toute  la  journée  ; 
»  deux  nuits  &  un  jour ,  cela  eft  bien  hon- 
»  ncce.  »> 

Ce  difcours  me  fit  lever  j  je  me  ientis 
en  bon  état.  Je  fus  fêté,  conduit  au  réfec- 
toire Se  bien  régalé.  Ou  ne  fe  lafloit  .point 
de  me  faire  raconter  mon  hiûoire.  En 
plaignant  mon  fort,  on  envioit  en  fecrec 
mes  bonnes  fortunes ,  qu'on  déploroit 
tout  haut  comité  des  pièges  de  Tenfer.  J« 


ï6o  l'A  V  BNTU  R  lE  R 

précendois  retourner  chez  mon  Curé  ;  mais 
on  ne  voulue  pas  me  laifTer  forcir.  J'en- 
voyai à  fon  auberge,  &  j'appris  qu'il  s'écoic 
fauve  fur  le  champ,  craignanc  fans  doute 
de  fe  trouver  encore  mêlé  dans  les  interro- 
gatoires de  la  Juftice.  II  avoir  laiffé  pour 
moi  une  lettre,  où  je  reconnus  fa  ten- 
drefïè  ordinaire. 

Que  devenir  dans  Paris  fans  argent  Se 
fans  vêtements  ?  Je  me  rrompe.  Les  Moi- 
nes m'avoienc  habillé.  Par  pafle-cemps, 
ils  m'avoient  fait  elTayer  un  de  leurs  frocs, 
&  ils  rrouvoient  que  ce  bizarre  accou- 
trement m'alloit  à  merveille.  Je  voyois 
qu  ils  me  regardoient  tous  d'un  air  de 
prédileâion ,  &  qu'ils  fembloient  prendre 
des  yeux  ma  mefnre,  pour  me  revêtir 
bientôt  du  faint  habit.  Le  Prieur,  après 
avoir  ri  comme  les  autres  de  mes  récits 
gaillards,  me  dit,  en  prenant  un  air  fé- 
rieyx  &  myftique  :  «  Mon  cher  enfant, 
«>  vous  voilà  (auvé  du  naufrage ,  dans  un 
»»  port  célefté,  dans  l'afyle  de  Tinno- 
>»  cence.  Il  faut  écouter  la  voix  de  Dieu, 
»>  étudier  fes  defleins  fur  vous,  &  fonger 
»  à  votre  falut.  Je  vous  confeille,  pour 
»  rétablir  votre  ame  auflî-bien  que  Teft 
»  votre  corps,  de  faite  parmi  nous  une 
»  retraite  de  quelques  jours;  nous  vous 
••  aiderons  de  nos  confeils ,  Se  vous  verrez 


1 


François.  i6i 

»  après  ce  que  le  Seigneur  vous  infpire- 
«  ra.  Allez,  mon  enfant,  examiner  vo- 
»  tre  confcience ,  &  vous  préparer  à  me 
5'  faire ,  au  tribunal  de  la  pénitence ,  un 
»  récit  tout  autre  que  celui  dont  vous 
»  nous  avez  amufés.  y 

J'allai  dans  ma  chambre  réfléchir  à  ma 
Htuation  plus  qu'à  ma  confcience  :  je  vis 
aîfément  que,  n'ayant  pas  un  refuge  fur  la 
terre,  ni  un  denier  pour  acheter  ma  fub- 
fiftaace,  il  falloit  que  je  vécuflTe  faîntement 
aa  milieu  de  ces  Pères,  chez  lefquels  on 
dînoit ,  jufqu^à  ce  que  je  pufle  trouver  les 
moyens  d'aller  vivre  un  peu  plus  joyeufe- 
ment  ailleurs.  J'allai  donc  dès  le  mènie 
jour,  après  avoir  bien  dîné,  confelfer  aux 
pieds  du  Prieur  une  partie  de  mes  aventu- 
res criminelles,  dont  il  gémit  beaucoup. 
A  chaque  inftant  il  me  ferroit  dans  fes  bras 
paternels  pendant  ma  confeflîon  ;  ce  qui 
rendoit  ma  fituation  gênante  &  en* 
nuyeufe. 

Je  fis  ma  retraite  fort  gaiement  ;  je  fus 
bien  fêté,  régalé,  &  continuellement 
accablé  des  embraffements  fraternels  de 
toute  la  maifon  ;  car  on  me  trouvoit  tout 
ce  qu'il  falloit  pour  devenir  un  faint,  une 
des  lumières  de  l'ordre.  On  ne  ceffoit  de 
me  vanter  le  bonheur  de  ceux  que  Dieu 
appelloit   à  l'état   monaftique.  Se  qu'il 


â6i  l'A.v  K  N  T  V.K  I  I  K 

nourrilToic  comme  fcs  enfants  dans  ce 
divin  afyle.  Le  Prieur  alTuroit  qu'il  en- 
tendoîc  toutes  les  nuits  une  voix  inté- 
rieure lui  révéler  que  le  jeune  Néophite, 
qu'ils  avoient  recueilli,  deviendroit  un 
de  leurs  plus  grands  Saints.  Il  m'infînua 
même  qu'en  attendant  l«s  délices  inef- 
fables que  le  Seigneur  préparoit  dans  1  au- 
tre vie  aux  Religieux  fanâifiés  >  ils  goû- 
toient,  dès  celle-ci ,  un  bonheur  tnfépa- 
rable  d'une  bonne  confcience.  Se  jouif- 
foienc  même,  plus  qu'on  ne  penfe,  des 
biens  terreftres  ;  parce  que  l'ufage  eft  fait 
pour  qui  n'abufe  pas. 

Les  jeunes  Novices,  avec  lefquels  j'avois 
formé  une  connoifTance  plus  incime»  me 
dirent  qu'ils  m'eftimoienc  aflez  pour  m'ad- 
mettre  dans  leurs  amufements.  Ils  me 
conduifirenc  dans  un  lieu  fecrec,  hors 
du  Couvent,  d'où  ils . fortoient  avec  la 
clef  dor,  c'eft-à-dire  avec  le  fecours  du 
Portier,  qu'ils  avoient  fu  gagner  j  j'y  vis 
deux  jeunes  filles .auill  carénantes  que  fuf- 
peâes.  (Ici  je  prie  le  ledeur,  de  ne  pas 
croire  que  j'aie  envie  de  lui  perfuader 
qu'il  fe  paue,  parmi  les  Religieux,  de 
Semblables  iniquités  ;  mes  avenmres  font 
uniques ,  c'eft  un  cas  à  part  ;  qu'on  preur 
ne  cela  d'ailleurs,  fî  l'on  veut,  pour  un 
rêve)}  quoi   qu'il  en  foie»  nous  fîmes 


François.  i6j 

avec  les  deux  nymphes  un  fouper  fort 
gai.  Je  me  contentai  du  repas  ;  je  ne  di- 
lai  point  fi  les  autres  furent  auflî  fages 
que  moi.  Nous  retournâmes  au  Couvent, 
où  nous  reprîmes  Tair  myftique  &  fanc- 
tifié  qu'on  nous  prefcrivoîr. 

Je  trouvoîs  cette  vie  aflèz  joyeufe,  & 
je  me  fentois  une  efpece  de  vocation 
pour  TembralTer,  au  moins  pendant  quel- 
que temps.  La  néceflîté  d'ailleurs  m'en 
faifoit  une  loi.  J'étois  obligé  de  fuir  ou 
de  me  cacher,  pour  éviter  les  pourfui- 
les  de  mes  ennemis.  Comment  vivre  ca- 
che? je  n'avois  pas  une  obole.  Il  f4iloît 
donc  me  réfoudre  à  faire  bonne  chère 
avec  des  Moines,  jufquà  nouvel  ordre. 
Il  y  avoir  une  raifon  de  plus,  qui  vaut 
mieux  que  cent  mille  autres.  Ma  Julie 
étoit  Religîeufe  dans  le  Couvent  attenant 
au  nôtre.  Nos  Pères ,  (  car  je  leur  donne 
déjà  ce  nom,  )  croient  deuervass  de  ce 
Couvent.  Je  pouvois  trouver  l'occafion 
d'aller  voir  ma  maîtrefle;  Se  le  Prieur, 
qui  favoît  mon  hiftoire,  me  faifoit  en- 
trevoir, pour  m'engager  i  prendre  fon 
froc,  qu'il  pourroit  m'y  conduire  quel- 
quefois. Il  ne  m'en  fallut  pas  davantage 
pour  conftater  ma  vocation.  On  m'ac- 
corda i  bras  ouverts  le  faint  habit;  & 
après  avoir    été   mendiant,   charlatan. 


1^4        l'Avinturiih 
chanfonnier,  précepteur,  foldat,  ou  paf- 
fant  pour  tel.  Abbé,  fou,  me  voilà  Moi- 
ne ;  il  ne  me  manque  plus  que  d  avoir 
été  comédien. 

Mes  feuls  plaifirs ,  dans  cette  fainte  vie , 
étoient  de  me  diflîper  quelquefois  dans 
nos  parties  fecretes.  Le  Prieur  me  de- 
mandoit  fouvent  quel  étoit  mon  plus 
ardent  defir  ?  Je  lui  répondois  que  c'étoic 
de  voir  ma  Julie  :  il  vouloir  que  je  lui 
dife  que  c  ctoit  de  prononcer  mes  vœux. 
Je  Taflurois  que  je  commettrois  un  grand 
menfonge,  n  je  me  vantois  d'être  fi  pur 
dans  mes  defirs.  Je  lui  faifois  entendre, 
avec  tous  les  ménagements  poflîbles,  que 
Je  me  fouvenois  toujours  qu'il  m'avoit 
promis  de  me  faire  voir  Julie.  «Ah! 
«  mon  enfant,  quofez-vous  propoferî 
3»  me  répondoit-il.  Expofer  à  un  fi  grand  \ 
»  danger  un  cœur  encore  faignant  !  vous 
»î  n'y  penfez  pas  ;  Se  celui  même  de  Ju- 
»  lie,  qui  fait  s'il  eft  en  meilleur  étar, 
»>  &  fi,  en  la  voyant,  vous  ne  lui  feriez 
»'  pas  perdre  la  vocation  que  fes  parents 
»>  lui  défirent  pour  le  cloître  ?w  Je  conçus, 
par  ces  paroles ,  qu'il  n'avoit  pas  ma  con- 
feffion  bien  préfente,  &  qu'il  ne  croyoic 
pas  que  Julie  eût  pris  le  voile,  ou  du 
moins  prononcé  fes  .vœux.  Je  ne  jugeai 
pas  â  propos  de  le  détromper. 


F    n    A    N    Ç    O    I    Se  l6$ 

Cependant,  pour  ne  pas  me  découra- 
ger par  une  vie  trop  ennuyeûfe,  il  me 
menoit  aflez  fouvent  avec  lui  quand  il 
fortuit.  Il  voyoit  tantôt  des  Religieufes; 
tantôt  de  très  beau  monde.  Nous  étions 
fètés  par-tout  j  car  on  avoir  une  haute 
idée  de  lui  ;  mais  jamais  je  ne  voyoîs  ma 
Julie.  Je  perdois  Tefpérance  qu'il  voulût 
me  procurer  la  vue  de  mon  amante,  & 
je  lui  téinoîgnois  déjà  que  je  fbngeois  à 
quitter  l'ordre. 

Un  jour  il  me  fit  entrer  par  une  porte 
de  derrière ,  dans  une  grande  maifon  que 
je  ne  connoiffois  pas.  Nous  traversâmes 
pluGears  pièces,  &  nous  nous  trouvâmes 
enfin  dans  un  petit  cabinet,  qui  étoit  tout 
nouveau  pour  moi.  On  tira  un  rideau, 
&  je  vis  une  grille.  Je  peiifai  tout  de 
faite  à  ma  Julie  j  mais  ce  lieu  ne  reflem- 
bloit  point  au  parloir  du  Couvent  où  je 
i  l'avois  vue.  Il  eft  vrai  que  j'étois  entré 
dans  ce  Couvent  par  la  porte  de  devant. 
Le  Prieur  demanda  la  vieille  Mère  Sainte 
Anne,  avec  la  jeune  Mère  Sainte -Mé- 
lanie.  On  courut  les  avertir,  ce  Vous  allez 
»  voir,  me  dit-ii  en  bâillant,  une  aflcz 
^  jolie  Profefle.  » — «  Ah  1  vaudra-t-elle  ma 
»  Julie?  lui  dis-je  en  foupirant.  »-— «  Mais 
»  à  propos  de  votre  Julie,  reprit-il ,  il  fau- 
»  dra  pourtant  que  vous  me  donniez  des 


à\ 


iS6  lAvbkturieh 

»>.  renfeignements  un  peu  plus  clairs  fur 
9>  fon  compte.  Dans  quel  Couvent  ell- 
»  elle!  quelle  eft-elle?  je  veux  la  voir, 
„  &  juger  fi  elle  mérite  la  folle  pafiion 
w  que  vous  avez  pour  elle.  » 

Tout-à-coup  les  deux  Religieufes  fc 
montrent  dans  le  fond  de  leur  parloir; 
j'examine  la  jeune,  qui  me  paroît  avoit 
la  taille  de  Julie i  elle  approche,  c'étoit 
elle-même.  Un  Ange  radieux  qui  feroit 
venu ,  dans  le  fond  d'un  cachot ,  me  confo- 
1er  de  la  part  de  Dieu,  m'eût  paru  moins 
célefte.  Je  m'écrie  :  ^h  ma  Julie!  Elle  m  ob* 
ferve  à  travers  mon  froc,  elle  me  recon- 
noît,  &  tombe  à  la  renverfe  dans  le  fein 
de  la  vieille  mère,  en  me  tendant  les 
bras.  Je  tombe  aufli  prefqu  en  foiblefle 
fur  le  Prieur,  qui,  par  parenthèfe,  étoit 
dans  une  furprife  réelle;  car  il  ne  fe 
doutoit  pas- que  c'étoit  là  ma  Julie.  «  Je- 
»  fus  mon  Dieu!  que  vois- je  ?  dit  la  mère 
»  fempiternelle.  Au  fecours!  vite  quel- 
>t.  qu  un,  voilà  une  enfant  qui  fe  meurt*  ^ 
A  ces  mots,  on  m'enlève  mon  amante 
prefqu  évanouie  ;  le  Prieur  étonné  me  di- 
loit  :  ic  mais  qu'avez  vous  donc?  vous 
»  êtes  fou  ».  Je  lui  criois,  pour  toute 
réponfe  ,  Julie  3  Julie  !  Il  m'emmeiia 
ptefque  malgré  moi,  défefpéré  d'unp  pâ- 
moifon  mutuelle  ^  qui  m'avqit  fait  man* 


François.  i6j 

quer  Toccafion  de  parler  à  celle  que  j'a- 
dorois. 

«  C'eft  donc  U  votre  Julie  ?  me  dit  le 
»  Moine  en  retournant  chez  nous.  Mais 
»  vraiment,  mon  enfant,  il  faut  avouer 
»  qu'elle  eft  bien  jolie ,  bien  aimable  en 
»  vérité;  je  dirige  fa  confcience,  c'eft  la 
'>  plus  belle  ame  du  monde.  Le  cœur  un 
»  peu  tendre!....  que  ne  me  di fies- vous 
»  que  votre  maîtrefle  étoit  Religieufe? 
»  je  croyois  que  c'étoit  une  penfionnaire, 
»  Oh!  paifqu'elle  a  prononcé  fes  vœux, 
»  il  n'y  a  plus  à  craindre  que  vous  lui 
»  fadiez  manquer  fa  vocation ,  ni  qu'elle 
^  vous  détourne  de  la  vôtre.  >» — «  Ah  ! 
»  mon  père,  lui  dis-je,  je  ne  puis  vivre 
»  fi  je  ne  vois  ma  Julie.  >> — «  Hé  bien  , 
»  mon  enfant,  répondit-il,  on  ne  vous 
»  laiflèra  pas  mourir.  Qui   fait   fi,   la 
»  voyant  confacrée  au  Seigneur,   vous 
»  n  aurez  pas ,  dans  fon  exemple ,  un  uou- 
»  veau  motif  pour  vous  y  confacrer  vous- 
»  même  ;  &  lî  elle  ne  fera  pas  un  faint 
»  inftrument  dont  Dieu  fe  fervira  pour 
»  vous  attirer  a  lui?  Allez,  riion  cher 
«  frère,  tâchez  de  fortifier  votre  cœur, 
"  &  de  vous  préparer  à  affronter  un  en- 
»  nemi  fi  dangereux  ;  &  je  verrai ,  quand 
»•  il  fera  temps  dé  vous  mener  au  com- 
»'  bat.  »  Je  i^e  fais  pas  ce  quil  entendoit 


i 


i6^         l' Aventurier 

par  ce  combat  \  mais  ce  mot  m'iafptra  les 

idées  les  plus  délicieufes. 

Peu  de  jours  après  il  me  mena  voir 
Julie.  Que  je  la  rrouvai  belle  dans  fon 
fainr  habillement  !  Elle  manqua  de  s'éva- 
nouir encore  une  fois ,  en  m'appercevant. 
Elle  fuc  obligée  de  fe  foutenir  aux  bar- 
reaux de  la  grille  ;  &  je  baifai  ardemment 
fes  doigts  qu'elle  n'eut  pas  la  force  de 
retirer;  (il  faut  noter  que  le  Prieur,  oc- 
cupé à  converfer  avec  une  autre  Reli-* 
gieufe,  ne  faifoit  pas  d'attention  â  nous.) 
Nous  ne  pouvions,  mon  amante  &  moi, 
parler  ni  l'un  ni  l'autre  ;  nous  ne  faidons 
que  nous  entre  -  regarder  en  foupiranr, 
€c  Ali  !  ma  Julie ,  lui  dis-je  d'une  voix 
»  fuffoquée,  où  nous  voyons  nous?  en 
99  quel  état?  i>— «  Ah!  mon  cher  Mer- 
»>  veil,  me  répondit-elle,  il  efl:  donc  vrai 
w  que  vous  exiftez !  C'eft  vous  que  j'ai  vu, 
»  il  y  a  (ix  mois ,  quand  je  prqnonçois , 
i>  malgré  moi ,  le  vœu  fatal,  irrévocable! 
j>  Je  m'évanouis  alors ,  &  je  pris  cette  vi- 
M  fion  pour  l'effet  d'un  fonge  j  mais  je 
3>  vous  vois  enfin!  » — c<  Je  vous  vois 
35  auflî ,  lui  dis- je ,  &  ce  plaifir  eft  ineffa- 
»>  ble;  mais  vous  vous  êtes  dérobée  à  moi 
»>  pour  jamais.  Cruelle  !  »  —  ce  Mon 
»  ami ,  reprit-elle ,  ne  m'accablez  point 
t>  de  ce  reproche  amer  qui  déchire  mon 

»»  coeur. 


François;  1^9 

»  cœur!  On  m'âvoic  perfuadé  que  vous 
jt  n'étiez  plus.  Que  je  vous  ai  pleuré  de- 
»  puis  deux  ans  ?  Ec  vous,  fiun;aiu  roi'jc*urs 
5>  cher,  qui  vous  a  fait  prendre  ctz  ha- 
»  bit?  «—ce  Ec  quel  hab.'t  voulez-vous 
»  que  je  porte,  lui  répondis-je,  quand  je 
«  vous  en  vois  un  pareil?  Celui-ci  me 
»  feroit  odieux j  mais  il  me  plaît,  parce- 
»  quHl  m'alTocie  à  vous  &  qu'il  me  rend 
»  votre  confrère.  Votre  confrère  !  Quel 
»  nom  froid,  après  les  noms  plus  tendres 
»  que  je  comptois  vous  donner  &  recevoir 
n  de  vous  !  rt 

««  Hélas!  mon  ami,  reprît- elle ,  ceff: 
»  pour  moi ,  je  le  vois  ,  que  vous  avtz 
»  pris  cec  habit ,  pour  vous  joindre ,  autanc 
»  qu'il  étoit  p jflibîe ,  à  mon  fort.  Ceft 
»  pour  vous  que  je  l'ai  pris  auflî,  puifque 
»  ce  u'eft  qu'a  caufe  de  la  pcrfualî.?tf  où 
»  j  etois  que  vous  n'exiiliezplus.  Combien 
»  nous  nous  aimons  tous  deux  !  Mais 
»  quel  amour  inforaiâié  !  »  On  fent  biea 
que  je  ne  rapporterai  pas  tout  le  détail  de 
nos  proteftations  amoureufes.  Notre  en- 
tretien fut  tendre  j  nous  pleurâmes  com- 
me deux  enfants;  &  ce  fut  là  le  plus  grand 
plailîr  que  j'euflTe goûté,  depuis  que  javois 
été  fcparée  de  ma  Julie. 

Jugez  combien  nous  avions  de  chofes 
a  nous  dire,  apiès  une  féparation  de  tanc 
Tome  L  H 


I70  l'A  V  ENT  U  R  I  E  R 

de  mois.  Nous  ferions  encore  a  parler 
d  amour  »  &  à  pleurer  enfemble,  fi  le 
Prieur  &  la  vieille  Mère,  que  notre  en- 
tretien n^intéretToic  pas  autant  que  nous, 
n'euffent  jugé  â  propos  d'y  mettre  fin» 
Mêmes  palpitations  en  nous  quirtant 
qu'en  nous  abordant.  Il  fallut  nous  ar- 
racher l'un  &  l'autre  du  parloir,  &  je 
fus  obligé,  en  me  retirant ,  de  m'appuyer 
fur  le  bras  du  Prieur,  qui  lui-même  avoir 
befoin  d'appui,  &  qui  manqua  vingt 
fois  de  tomber  avec  moi.  Je  ne  fis  que 
foupirer  en  retournant  au  Couvenr;  il  ne 
fit  que  toufler,  parce  qu'il  avoir  rrouvé 
ma  figure  mélancolique  fi  rifible ,  qiul 
n'avoir  pu  s'empêcher  d'en  rire  j  ce  qui 
l'avoir  jette  dans  une  toux  convuifive. 

Le  foir,  mes  confrères  m'entraînerenr, 
prefque  malgré  moi ,  dans  une  de  ces  par- 
ties fecrettes  qu'ils  faifoient  avec  deux 
filles.  Quelle  différence  de  ces  malhcu- 
reufes  avec  la  modefte  Se  chafte  Julie! 
Que  cette  fale  volupté  me  révoira,  aw  for- 
tir  d'un  entretien  célefte  avec  mon  Aman- 
te! Comme  tous  ces  êtres  bruts  igno- 
roient  ce  que  c'eft  que  l'Amour  ! 

Dès  le  lendemain ,  je  priai  le  Moine 
de  me  remener  voir  ma  Julie,  ce  Vous 
i>  ècès  bien  preffé,  me  dit -il  d'un  ton 
»>  fort  fecj  je  ne  le  fuis  pas  tant  de  for- 


François,  17.1 

>»  tir  'y  câc  j'ai  fouSert  toute  la  nuit  de  la 
»  goutte.  Je  voudrois  vous  voir  plus  d'ar- 
>»  deur  pour  vous  engager  par  des  vœux 
»  aux  pieds  du  Créateur,  que  pour  aller 
»  adorer  fa  créature  ;  fi  vous  aviez  ce  zèle 
»  dévorant  de  la  maifon  de  Dieu  ,  auquçl 
»  on  reconnoîc  les  élus,  vous  defireriez  le 
M  terme  de  votre  fanâ:ificacion.  Jefuis  bien 
»  aife  de  vous  déclarer  que  vous  ne  verrez 
»  plus  votre  divinité  qu'après  avoir:  pro- 
«  nonce  vos  vœux.  » 

Cette  impertinence  révoltante  me  fit 
fauter  fix  pas  en  arrière.  «  Moi  prononcer 
»  des  vœux  !  nvécriai-je,  avec  indignation. 
»  Je  fors»  je  fors.  >3 — <« Sans  moi>  reprit 
K  le  patelin,  vous  ne  verrez  jamais  vo- 
3>  tre  Julie  ;  Tordre  eft  ilonné  pour  ce- 
»  la.  Si  vous  Taimiez ,  vous  chercheriez 
»  à  fttivre  fon  exemple,  à  conformer  vo* 
yj  tre  fort  au  fien.  Puifquil-vous  eft  îm- 
M  poffiblc  de  U  poflTéder  jamais,  que  fô- 
w  rez-yous  dans  le*  monde?  Un  Âmanc^ 
»  quand  il  a  le  malheur  de  perdre  fou 
»  Amante ,  meurt  fouvent  pour  la  fui- 
3>  vre;  &  vous  ne  pouvez  pas  embraflfec 
»  Tétat  du  cloître ,  pour  imiter  votre  bien- 
n  aimée  qui  s'eft  engagée  dans  ce  genre 
»^  de  vie  1  »  Où  ce  vieux  Moine  avoit-il 
appris  les  fecrets  de  Tamoar?  Je  fentois, 
çn  dépit  de  moi,  qu'il  avoit  raifonj  mai* 

H  2. 


171  L*  Aventurier 

prononcer  des  vœux  ! 

On  vint  cependant  à  bout  de  m'en 
arracher.    L'indigne    Prieur    m'annonça 
que,. pour  me  confoler  de  la  mélanco- 
lie  dans   laquelle  il  me  voyoit  plongé , 
il  vouloir  nous  accorder  quelques  jours 
de  divertiflèmenr.  En  effet,  après  le  dî- 
ner, on  nous  permit  de  nous  amufer  â 
différents  jeux.  Il  y  avoir ,  au  bout  du 
jardin,  une  efpece  de  petit   vuide-bou- 
teillè.  Nous  nous  y  raffemblânies  j  quel- 
ques Novices  fe  mirent  â  jouer  du  vio- 
lon ,  &  nous  dansâmes  de  très  bon  cœur. 
Les   rafraîchiflemens    de    toute    efpece 
nous  Étirent  prodigués j  nous  étions  dune 
gaieté  charmante.  On  nous  fervit,  dans 
le  même  endroit,  un  fouper  délicieux; 
nous  étions  tous  jeunes:  les  vieux  Pères 
faifoient  leur  partie  d'un  autre  côté.  On 
rit ,  on  chanta  beaucoup  ;  ks  meilleurs 
vins  ne  nous  furent  point  épargnés.  Le 
Champagne  nous  fit  -pétiller  tous  d'une 
aimable  folie.  (  C'eft  ici  qu'il  faut  que  je 
répète  &  que  je  redouble  mes  protefta- 
tions  de  refped  pour  les  Ordres  Reli- 
gieux. }  On  but  à  la  fanté  de  la  Maîtreflc 
qu'avoit  chacun  de  nous,  avant  d'entrer 
dans  le  Couvent  ;  on  but  fur-tout  à  celle  de 
ma  Julie  :  le  nom  de  Julie  recentiifoit  i 
grand  bruit, 


F    R   A   N    ç'o    I    s;  I7f 

<«  Hc!  mon  ami,  égaie-toi  donc ,  me  die 
»»  de  Tair  en  apparence  le  plus  ouvert,  un 
»  maître  fourbe  qui  étoit  auprès  de  moi} 
»  tu  crois  avoir  perdu  ta  Julie,  tu  Tas  ga- 
«  gnée.  Quand  tu  fera  ptofès ,  elle  eft  i 
»  toi.  Je  ne  veux  pas  dire  précifcment' 
»  que  tu  feras  pofTefreur  de  fa  perfonne; 
»  tu  me  parois  avoir  trop  de  délicateffe 
»>  pour  concevoir  de  pareils  defirs  5  mais 
«  au  moins  fon  cœur,  fon  ame,  te  feront 
p  acquis.  Et    pourquoi  font    faites    les 
»  vierges  du  Seigneur,  fi  ce  n'eft  pour 
5»  contribuer  au  bonheur  de  fcs  Minif- 
»  rres?  Si  tu  fais  profeflîon  ,  Julie  de- 
»•  vîçnt  ta  compagne,  ta  moitié  pour  ainfî 
i>  dire*  Si  tu  nous  quittes,  tu  ne  la  verras 
»  jamais:  elleiera  la  proie  d'un  autre^  de 
w  moi  tout  le  premier ,  fî  elle  me  plaîu 
>»  Prononce  tes  voeux,  &  dès  le  foir  même 
»  je  te  ferai  fouper  peut-être  avec  elle.  Je 
»  ferai  de  la  partie  avec  mon  amie;  car 
«  j'en  ai  une  auflî  qui  eft  d'une  beauté  an- 
»  gélique;  &  vive  Julie!  Allons,  mes  amis, 
M  buvons  tous  à  fa  fanré.  »  Aucun  ne  refu- 
fe;  nous  buvons  tous  enfemble;  la  tète 
commence  à  nous  tourner.  La  Folie  fem- 
ble  agiter  fon  grelot  au  milieu  des  Céno* 
bites  ;  &    Bacchus   répand  fa   bruyante 
ivrefle  fous  les  voûtes  d'un  Monaftere. 
«  Courage,  mes  amis,  reprit  le  four- 

H  5 


174       I-*À    VENTU«.I1R 

'>  be  \  le  voilà ,  ce  papier  que  le  Prieur  doit 
99  VOUS  propofer  de  figiier^  pour  fceller 
»  vorre  engagement  j  je  le  lui  ai  volé 
»  pour  le  déchirer;  mais,  à  votre  place, 
>>  je  metKrois  intrépidement  mon  nom  au 
»  bas  j  vous  fignêriez  votre  bonheur.  Mor- 
>*  bleu!  fi  vous  avez  parmi  vous  des  gens 
»  de  cœut,  vous  furprendrez  bien  le  Prieur, 
«  quand  vous  lui  rendrez  le  papier  fouf- 
w  crit  de  tous  vos  noms.  >j  —  ce  Tope , 
»j  j'en  fuis ,  dit  avec  enthoufiafme,  un  des 
»  plus  ivres  \  je  veux  fiener  mon  bonheur. 
93  Allons ,  mes  camarades ,  qui  m'aime  me 
»  fuive  »». 

Un  fécond  figne ,  en  difant  :  «  Celui 
»  qui  refufera  d'en  faire  autant,  n'eft  pas 
»  digne  d'avoir  une  Profefle  pour  fou 
a>  amie.  »  Six  autres  rimiient  j  le  papier 
vient  à  moi.  Je  parois  héfiter.  «  A  moi, 
»  Meflîeurs ,  s'écrie  un  des  plus  écervelés, 
u  Grégoire  nous  trahit,  je  retiens  Julie.  « 
On  éclate  de  rire,  on  boit  un  coup.  Audi 
ivre  que  les  autres ,  je  figne  en  frémif- 
fant  j  on  boit  à  ma  fanré ,  à  celle  de  mon 
Amante. 

Le  Prieur  arrive,  en  apparence  attiré 
par  le  bruit.  «  Qu  y  a-t-il  donc  ,  mes  en- 
ce  fants  ?  die  il.  » ....  On  fe  levé,  on  lui 
faute  au  cou.  ««  Tenez,  voyez,  mon  Père, 
ï>  lui  dit-on ,  en  lui  préfentant  le  papier  j 


François.  175 

1»  nous  avons  cous  (igtié.  Condûifez-nous 
M  à  l'Eglife  ;  nous  voulons  y  iceller  fans 
»  délai  nos  pieux  engagemeucs.  »> — «  Mes 
w  chers  frères,  nous  dic-il,  je  vais  vous 
3>  y  conduire  en  effet,  mais  c'eft  pour  que 
M  vous  y  confultiez  le  Ciel  fur  rétat  que 
»  vous  voulez  embraffer.  Le  lieu  &  le 
»  moment  où  vous  avez  figné,  ne  font 
3>  point  convenables  pouc  une  aétion  (î 
M  refpeftable.  Venez,  mes  enfants j  mais 
»  prenez,  je  vous  prie,  le  maintien  &  le 
»  recueillement  néceffaires.  »  Chacun 
prend  fur  le  champ  Tair  le  plus  grave  & 
le  plus  fanâifié.  On  va  fe  profterner  au 
pied  des  autels:  après  une  courte  prière 9* 
on  jute  au  faint  homme  qu'on  le  fent 
parfaitement  eu  état  de  prononcer  des 
vœux.  Il  cède  aux  inftances  qu'on  lui  faic 
pour  qu'il  y  confente  ;  &  la  cérémonie  eft 
célébrée  avec  une  décence  capable  d'en 
impofer  â  ceux  qui  n'auroient  rien  fu  de 
notre  partie  précédente.  Après  un  a6te  fî 
faint,  nous  allâmes  tous  au  lit;  &  je 
m'endormis  du  plus  profond  fommeil» 

Je  m'éveillai  le  lendemain  après  dix 
heures  de  fommeilj  &  je  ne  me  rappel- 
lai  l'hiftoire  de  la  veille  que  comme  un 
fonge.  Tandis  que  je  repaflbis  dans  ma 
tèce  ce  fonge  funefte,  Se  que  je  commen- 
çois  à  craindre  que  ce  ne  fût  une  réalicé  , 

H  4 


17^  !•'  A  V  E  M  T  U  R  I^E  R 

lodieux  Prieur  entra  dans  ma  cellule  avec 
ion  air  btnin,  que  je  rrouvois  infernal. 
«  Hc-  bien  ,  mon  enfant,  me  dit-il ,  avez- 
»  voi^  dormi  du  fommeil  du  jufte?  Après 
»>  le  facfifice  cjue  vous  avez  fait  au  Sei- 
»  gneur,  &  rengagement  que  vous  avez 
»  conrraaéavec  lui,  fans  doute  les  anges 
*>  ont  protégé  votre  fommeil ,  &'  vous  ont 
»  égaré  dans  des  fonges  céieftes..*» 

«  Qae  voulez  vous  dire?  lui  répondis- 
^  je  d*un  air  furieux.  Eft-ce  un  fonge  ou 
w  une  vérité?  Auriez -vous  été  affez 
»  fourbe  &  affez  noir  pour  me  faire  pro- 
â»  noncer  des  vœux  ?  »—. «  Calmez- vous, 
3>  mon  cher  ami ,  reprit  le  damnable  hy- 
99  pocnte.  Quel  efprit  de  ténèbres  vous 
w  infpire  de  (iniftres  penfées  ?  Il  eft  vrai 
«  qu'au  fein  du  plaifir,  la  grâce  vous  à 
»  touché  comme  les  autres,  &  que  vous 
«  avez  prononcé  avec  eux  les  vœux  qui 
V  font  le  fceau  de  votre  bonheur  écer- 
w  nel.  M — ce  Quoi  malheureux!  lufdis-je 
»  en  le  faififTant  au  collet,  je  fuis  un 
«  Moine  !  Je  fuis,  pour  le  refte  de  mes 
^  jours,  un  vil  perfonnage  comme  vous! 
»  Cela  eft  indigne,  cela  crie  vengeance; 
>'  je  ne  fais  qui  me  tient  que  je  ne  vous 
»•   cafTe  la  tète.  » 

Je  criois  comme  un  forcené  ;  le  Moine 
trembloit  de  tous  £qs  membres.  «  O  ma  Ju- 


François,  177 

»  lie!  dis-je  alors  en  levant  les  yeux  au 
»  ciel  dans  une  efpece  d'excafe,  reçois  ce 
»  facrifice  j  mon  fort  eft  conforme  au  tien. 
w  Nous  portons  la  même  chaîne  :  nous 
>î  fommes  deux  viflimes  des  fcélérats. 
»  Hélas  !  j'efpéroîs  te  délivrer  un  Jour 
5>  de  ton  efclavage,  t'enlever  dans  mesî 
»  bras ,  être  heureux  avec  toi  ;  &  j'ai  eu 
^  la  fottife  de  fne  lailfer  entraîner  dan$ 
»•  le  piège  ou  tu  gémis,  s»  Puis  revenant  au 
Moine:  <«  Malheureux,  lui  dis-je,  je  ver- 
»  rai  ma  Julie.  » — k«  Hélas!  me  répon- 
»  dit -il  en  tremblant,  quand  il  vousî 
«  plaira.  >• — «  Tout-à-lMieure,  lui  dis- 
as  je,  ojenez-y  moi....  mais  non  ;  je  veux; 
J3  y  aller  feul;  je  n*ai  pas  befoin  de  vo- 
»  tre  odieufe  préfence.  «  Il  n*ofa  me  ré- 
pondre; je  lâchai  prife,  il  s^efquiva. 

Je  m'habillai  de  mon  froc  déceflé,  & 
je  me  difpofai  à  fortir.  Je  trouvai  à  ht 
porte  l'humble  Prieur,  qui  me  dit  qu'il 
étoit  prêt  à  m'accompagne r.  Je  lui  lançai 
un  regard  foudroyant,  &  je  me  précipitai 
dans  la  rue.  Il  me  fuivit  comme  il  put,  ert 
traînant  fa  jambe.  Chemin  faifanc^  indi- 
gné de  ma  fottife ,  je  frappois  du  pied  h 
pavé.  Enfin   les    propos  du   coquin   qui 
nous  avoit  leurrés  pendant  le  repas ,  aie  re- 
vinrent dans  Tefprit:  t%  oh!  me"^difois-je  eit- 
»  moi-même  >  fi  ce  que  ce  pendard  affure 

H  5 


J78  L*  Aventurier 
«  écoit  vrai,  je  pofléderois  en  quelque 
j>  façon  ma  Julie.  Quoi!  ces  coupables 
>^  Moines  ofent-ils  entretenir,  avec  les 
a  Nones,  un  commerce  clandeftin?  Mais 
*  non;  Julie  eft  trop  chafte  pour  fe  pre- 
a»  ter  â  un  pareil  fcandale.  s» 

Au  milieu  de  ces  réflexions,  f arrive 
au  Couvent  féminin.  Je,  demande  d'une 
voix  impérieufe  qu'on  me  faffè  venir  Julie. 
La  rourriere  me  répond  d'un  ton  brufque, 
&  d*un  air  indifférent:  «  Julie  eft  au  lit; 
>»  elle  m'a  chargée  de  vous  dire  qu'elle  ne 
33  veut  plus  janîais  vous  voir,  &  quelle 
î3  vous  défend  de  mettre  le  pied  ici.  » 
Je  reftai  immobile  &  fufFoqué  par  la  rage. 

«  A  propos ,  reprit  la  béguine ,  -elle 
3ï  m'a  priée  de  vous  remettre  une  lettre; 
»>  je  ne  fais  ce  que  j'en  ai  fait,  bon,  la 
3>  voilà  ;  tenez,  dit-elle,  en  me  la  jettant 
w  înfolemment.  «  Je  ramaflai  la  lettre  en 
frémifTant  ;  je  la  baifai  avec  refpedt,  & 
je  la  lus  avidement;  c'ctoit  la  première 
que  je  rece.vois  de  ma  Julie.  La  voici  : 

Lettre  de  Julie  a  Merveil. 

c<  O  t  oi  que  j'aime  comme  j'aurois  dû 
30  aimer  Têtre  fuprème  ,  toi ,  l'ame  de 
»  mon  ame,  toi  que  mes  efpérances  & 
»  mes  fonges  m'ont  promis  tant  de  fois 


François.  179 

»>  pour  mou  époux,  qui  es  à  prclent  à 
»  mon  Dieu,  comme  moi-même,  per- 
»  mets  que  je  te  dife  un  éternel  adieu,  33 

«  Oui,  c'eft  Dieu  même  qui  voulut  que 
»  je  t'aimafle;  il  nous  avoît  faits  l'un 
»  pour  l'autre;  il  no\js  avoir  réunis,  mal- 
»  gré  la  diftance  <^u'un  indigne  préjuge 
3>  mettoit  entre  nos  rangs.  Il  t'avoit  ame- 
3>  né  dans  mes  bras ,  à  travers  un  labyrin- 
»  the  d'aventures  extraordinaires.  Il  t'a 
»  arraché  de  mon  cœur  par  d'autres  aven-. 
»  tares  plus  extraordinaires  encore,  6c 
»  fur-tout  plus  cruelles,  j» 

«  Hélas  !  ce  Dieu ,  qui  alluma  notre 
M  amour  dans  nos  cœurs,  accorde  ce  fen- 
»  timent  à  tant  d'autres  amants  pour  faire  . 
»  leur  bonheur!  Il  nous  a  donné  le  nôtre 
w  pour  déchirer  nos  âmes,  pour  être  Tinf- 
»  trument  de  pénitence  qui  doit  nous 
»  rendre  dignes  de  lui,  fi  nous  fuppor- 
»  tons  cette  peine.  Soumettons-nous  à 
»  fes  décrets  adorables,  jj 

»  O  mon  ami  !  qu'on  ma  perfécutée 
»  depuis  que  je  vis  loin  de  tes  regards  ! 
î>  Je  foufFrois  pour  toi;  c'étoit  un  adou- 
>'  cifTement  â  mes  maux  j  mais  je  me 
»  repréfentois  les  tiens,  qui  dévoient  être 
^  affreux.  Je  les  fentois  dans  le  '/ond  de 
»  mon  ame,  Se  c'étoit-U  mon  vrai  fup- 
»  plice.  « 

H    6 


i8o         L*  Aventurier 

»  Innocente  &  timide ,  on  m'a  faît  gd- 
91  mir  dans  des  cachots.  Hélas  !  du  moins, 
M  tu  voyois  la  lumière  y  tu  refpirois  ua 
99  air  pur.  J  ctois  dans  de  profonds  fou- 
»  terrains  ;  peut-être  as-tu  paflc  quelque- 
»  fois  au-deffus  de  ma  tctc,  ignorant  que 
»  ton  amante  étoit  enfevclie  vjivante  fous 
»  tes  pieds. 

>i  On  a  cherché  à  m'efFrayer  par  les 
»>  plus  lugubres  fpeâacles;  on  n'a  pas 
»  craint  de  m  outrager  indignement;  ou 
»  m'a  foulée  aux  pieds  ;  j'ai  été  meurtrie 
>»  de  coups.  On  a  enfanglanté  mon  corps 
»  que  tu  as  ferré  dans  tes  bras  aux  jours 
jj  de  notre  enfance,  que  tu  as  çouveci 
>»  de  tes  chattes  baifers  ^  inoadé  de  tes 
3>  larmes. 

»  Enfin  Ton  ma  porté  les  derniers 
M  coups;  on  m'a  juré,  (  je  ne  puis  le  ré* 
»•  péter  fans  horreur >.)  on  m'a  juré  que  tu 
»  n'ctois  plus.  Que  dis- je ,  on  a  prêté  â 
j>  cette  impofture  les  couleurs  les  plus 
a»  noires;  on  m'a  dit  que,  lié  comme  un 
39  criminel,  traîné  au  fupplice,  tu  avois 
«  été  fufillé.  J'ai  vu,  comme  s'il  avoit 
y>  été  préfenr,.  mon  cher  amant,  la  tête 
a>  fracafTée,  ruiffelante  de  faiig,  étendu 
»  fur  k  terre,  ignominieufement  jette 
»  fur  la  pouflîere. 

»  Âli  !  mon  bien*aimé  j  toi  qui  feul 


François.  iSi 

^  aimes  comme  moi^  ton  cœur  te  dira 
n  ce  que  j'ai  fouffert  à  cette  idée.  Ifoléç 
M  fur  la  terre ,  je  n'ai  pu  reAer  dans  mx 
»  monde  où  tu  n'écois  pas.  J'ai  voulu, 
»  pour  conformer  le  plus  que  je  pouvois 
»  mon  fort  au  tien ,  vivre  dans  un  tom- 
9»  beau;  ne  pouvant  plus  obtenir  moA 
»  amant  3  je  me  fuis  donnée  à  mon  Dieu. 
»  Hélas!  je  n'étois  qu'à  toi;  tu  étois 
»  le  feul  Dieu  que  j'avois  préfent  dans 
»  mes  prières.  Au  fein  de  l'ombre  des 
3>  nuits  profternée  aux  pieds  des  autels , 
»  je  ne  voyois  que  ton  image.  Je  n'ai  vu 
u  qu'elle,  quand  j'étois  étendue  fous  le 
»  drap  mortuaire  ;  &  quand  j'ai  prononcé 
»  le  ferment  irrévocable,  c'étoit  à  toi 
»  que  je  radrtflTois;  mais,  grand  Dieu! 
»  dans  ce  fatal  moment,  qu'ai-je  en- 
»  tendu?  ta  voix  lamentable  me.crioit, 
»  arrête  1  mon  cher  amant  me  tendoit  les 
»  bras....  J'ai  cru  que  ton  ombre  défolée 
'  »  revenoit  du  féjour  des  morts  me  repro- 
»  cher  mon  infidélité ,  &  réclamer  fes 
M  droits;  je  fuis  tombée  dans  un  profond 
»  évanouiflement,  &  je  n'ai  rouveri  mes 
»  yeux  long- temps  après^,  que  pour  me 
»  défefpérer  de  t'avoir  perdu;  mais,  en 
»  me  rappellant  ce  que  j'avgis  vu ,  je  ne 
a»  pouvois  me  perfuader  que  ce  fm  une 
«  illufion.  Oui ,,  me  difois-je ,  |'ai  vu  tnoni 


tii  L*  Aventurier 
»  amant;  il  yitj  je  ne  fuis  plus  condam- 
**  née  à  uneprifou  perpétuelle;  mon  hé- 
»  ros,  mon  Ange  tutélaire  viendra  me 
»  délivrer,  il  diffipera,  comme  la  pouf- 
»y  fiere,  tous  les  tyrans  qui  me  retien- 
i>  nent  dans  la  captivité.  Tombez ,  portes 
>»  de  fer,  laiflez-moi  voler  dans  fei? 
>i  bras  ,  &  fuir  avec  liii  aux  exrrcmiccs  du 
»>   monde. 

lï  Je  me  berçoîs  de  ces  douces  chime- 
«  res.  Cependant  la  religion ,  dont  je  pra- 
9i  tiquois  les  faints  devoirs,  fe  gravoic 
99  pas  à  pas  dans  mon  cœur  trop  vrai  pour 
«  pouvoir  rien  feindre.  Elle  me  repro- 
»  choit  fouvent  le  feu  criminel  dont  je 
y  brûlois,  fous  les  yeux  de  mon  Dieu;  & 
«  (  pardonne  moi  ce  crime  ) ,  je  m'efFor- 
»  çois  de  te  bannir  de  mon  fouvenir. 

«  C  eft  dans  ces  circonftances  que  je 
«  t'ai  vu  venir  avec  ton  Prieur  ;  ru  fais 
w  Teffet  qu'a  produit  fur  moi  ta  préfence. 
9y  Tourmentée  par  mes  fcrupules,  je  n'ai 
M  ofé,  quand  j'ai  pu  t'entretenir,  te  con- 
«  fier  l'efpérance  dont  je  m'ctois  bercée, 
»  que  tu  ferois  mon  libérateur.  Enfin  j'ai 
j>  appris  que  tu  as  prononcé  tes  vœux; 
»  &  j'ai  cru  recevoir  le  coup  mortel. 

?>  Je  fuis  reliée  deux  heures  dans  l'a- 
5>  néantîflement  de  toutes  mes  facultés. 
»  il  me  fembloit  qu'ayant  perdu  toutes 


François.,  i  8^ 

M  les  efpérances  que  j'avois  nourries  fi 
»  long- temps  avec  complaifance ,  ayaac 
»  perdu  mon  amant ,  j'étois  feule  dans 
>'  l'ombre  d'un  tombeau  j  &  que  la  natutc 
n  mouroit  autour  de   moi. 

M  O  mon  bien  aimé,  je  t'ai  donc  perdu 
«  pour  jamais  !  Nous  ne  ferons  plus  Tun 
»  à  l'autre;  nous  fommes  rous  deux  à  un 
3>  Dieu  jaloux  qui  ne  veut  point  de  par- 
*>  tage.  C'eft  à  moi  que  tu  t'es  immolée, 
»  comme  je  me  fuis  immolée  à  toi  ;  ne 
»  pouvant  plus  pofféder  ton  amante ,  t\i 
»>  as  voulu  limiter.  Je  t'ai  fuivi,  quand 
»  je  t'ai  cru  hors  du  monde;  tu  m'as  fui  vie 
»  quand  tu  m'as  vue  dans  le  cloître.  Nous 
»j  fommes  tous  deux  au  tombeau;  mais 
»  nos  tombeaux  font  féparés.  Ah!  mon 
»  ami ,  n'y  coiifervons  point  un  amour 
»  qui  feroit  notre  perce  éternelle;  & ,  puif- 
»  qu'il  faut  gémir  éloignés  Tun  de  l'au- 
»>  tre,  que  nos  peines  du  moins  nous  con- 
»  duifent  au  falut,  &  non  pas  à  kper* 
«  dition.  Sacrifions  cette  vie  ;  afpirons  à 
»  nous  voir ,  à  nous  réunir  dans  le  fein 
»  de  Dieu,  dans  l'éternité.  Cherchons  à 
»  nous  oublier  Tun  Tautre  dans  ce  monde. 
*>  Comment  le  pourrons-nous  û  nous 
»»  nous  voyons  ?  Ah  !  je  fe  ftn$ ,  il  faut  que 
"  nous  prenions  le  parti  de  ne  nous  pas 
^  voir  ,  même  à  notre  dernier  moment. 


184  ï-'A  VENTUR12». 
»  je  ne  pourrai,  même  au  lie  de  la  mort; 
»3  ferrer  ta  main  de  ma  main  défaillante , 
9>  ni  exhaler  dans  ces  bras  cette  ame  qui 
«  fut  toute  à  toi.  Adieu  donc,  ô  mon 
n  bien-aimé!  adieu  pour  jamais.  Je  vais 
99  au  pied  des  autels  me  fortifier  dans  cette 
»  fainte  téfolution.  Il  faudra,  je  le  fens, 
w  que  j'y  recoure  fans  ceffe,  pour  me  fou- 
j>  tenir  dans  cet  effort  pénible.  Vas-y  de 
>9  ton  côté ,  mon  ami ,  pour  y  puifer  la 
»>  même  force*,  &  toutes  les  fois  que  ta 
93  feras  profterné  fur  les  faints  degrés ,  ta 
»  pourras  dire:  il  y  a  pareillement  au 
«  pied  de  l'autel  une  viftime  infortunée 
»  qui  m'aima ,  &  qui  prie  le  Seigneur  de 
w  lui  donner  la  force  de  ne  plus  penfer 
»>  â  moi..,,  ce  Mais  que  fais*je  ?  en  m'enrre- 
»  tenant  ainfî  avec  toi ,  loin  de  t'effacer 
«  de  mon  cœur ,  je  ne  fais  que  t'y  main- 
53  tenir,  t'y  adorer.  Allons  aux  pieds  de 
»  rÈternel.  Homme  trop  cher,  point  de 
99  réponfe.  Adieu  pour  jamais ,  adieu.  » 

Je  lus  cette  lettre,  &  je  reftai  immo- 
bile pendant  plus  d'une  heure,  laiifanc 
couler  en  filence  mes  larmes  dont  je 
m'abreuvois.  Enfin  le  vieux  Prieur  m*a- 
borda.  Je  lui  tendis  les  bras,  fans  pro- 
noncer un  mot  j  il  m'aida  à  me  lever  de 
deffus  un  banc,  où  j'étois  tombé  j  il  me 
conduifit  à  notre  Couvent,  J'allai  ^  fans 


I 

François.  1S5 

rien  dire,  me  jetter  fur  mon  grabat  j  6c 
j'y  paffai  la  nuit  entière  à  pleurer,  en 
penfant  à  ma  Julie. 

Dès  le  point  du  pur  je  relus  fa  letrre, 
ce  Point  de  réponfe,  me  dis  je  à  moi-mê«- 
»  me;  non ,  crueUe,  tu  ne  peux  me  re- 
»  fufer  cette  farisfadion.  Tu  as  pris  congé 
«  de  moi;  tu  veux  m'envier  le  même 
5>  plaifir!  m  Mais  qu'avois-je  à  lui  man- 
der? Dans  le  fond,  elle  me  détailloit  les 
cruelles  perfécutions  qu'elle  avoit  fouP- 
fertes;  elle  peignoit  les  cachots  quelle 
avoit  habités,  les  outrages  qu'elle  avoit 
effliyës.  Elle  fuppofoit  que  j'avois  enduré 
de  pareilles  épreuves;  &  moi,  que  m'a- 
voit-on  fait  foufîrirî  C'étoit  pour  avoir 
de  quoi  vivre  que  j'étois  refté  dans  un 
Couvent;  &,  pour  m'engager  à  pro-; 
noncer  mes  vœlix ,  on  m'avoit  fait  boire. 
Loin  de  penfer  à  me  facrifierâ  mon  Dieu, 
on  m'avoit  fait  entendre  (  tranchons  le 
mot  )  qu'on  me  feroit  fouper  avec  ma 
MaîtreflTe.  C'ccoient-Ià  des  chofes  bien 
charnelles  en  comparaifon  de  ce  qu'elle 
me  mandoit  d'honnête  &  de  touchant* 
A  lui  écrire  les  chofes  comme  elles  étoienc 
de  mon  côté,  ma  lettre  devenoit  la  paro- 
die de  la  fienne.  J'ofai  cependant  lui  ré- 
pondre. Voici  ma  lettre  ;  le  dépit  d'avoir 
prononcé  des  veeux  m  y  hifoic  parler  da 


iSo         L  Aventurier 
cloître  d'une  manière  peu  mefurée,  & 
que  la  paflSon  doit  rendre  excufable. 

^  RÉPONSE   DE   MeRVEIL  A  JULIE. 

«  Qu  ai-je  lu ,  que  m'as-tu  écrit ,  ô  ma 
»  Julie  ?  Quoi!  pour  la  première  fois  que 
M  tu  m'accordes  cette  faveur  célefte,  nie 
w  donner  un  pareil  coup  de  poignard  !  Je 
»  vois  une  lettre  de  ta  main ,  je  louvre 
*)  en  tremblant ,  je  baife  mille  fois  ces  ca- 
>j  rafteres  adores,  je  lis...  ô  Dieu!  mon 
«  arrêt  de  mort.  Ah  !  ma  Julie ,  las  tu 
»  donc  pu  tracer,  cet  ordre  cruel?  Quoi, 
^  ne  te  jamais  voir  !  jamais  de  U  vie  :  non , 
n  les  PuilTances  du  ciel  ne  m'y  contrain- 
9>  droieni  pas.  Tu  m'as  aimé ,  tu  Ta  voues; 
i>  tes  beaux  yeux  mont  pleuré  quand  tu 
*>  m'as  cru  mort  ;  c'eft  à  moi  que  tu  t'es 
»  facrifice...  O  ciel  !  tu  t'es  immolée  a 
w  moi,  quand  tu  me  croyois  au  tombeau: 
»  je  vis,  &  tu  m'abandonnes  ! 

»  Tu  efpérois  en  moi  ;  tu  croyois  que 
»  ton  Amant  auroit  la  force  &  le  courage 
w  de  t'enlever  à  tes  cruels  tyrans;  tu  met- 
*>  tois  en  lui  tes  efpérance ,  comme  en  un 
»>  Dieu  tutélaire.  Que  cette  idée  étoit  ca- 
w  pable  de  m'enorgueillir!  Et  à  prcfent  tu 
»>  as  perdu  toute  efpérance  ,  &  toute  con- 
w  fiance  en  moi  :  tu  ne  daignes  plus  me 


François.  187 

»  voir  le  refte  de  ta  vie  !  L*inclign€  habic 
j»  que  je  porte  m'a  donc  bien  avili  a  tes 
»  yeux  !  Crois-tu  que  je  ne  puifle  avoir 
»  une  ame  fous  ce  froc  î  Ah  !  tu  l'éprou- 
»  veras  !  Cruelle,  tu  veux  que  je  refte  éloi- 
«  gné  de  toi,  pleurant  fur  Jes  marches 
»  d'un  autel ,  couvert  de  mon  capace , 
»  privé  de  la  vue  de  ce  que  j*adore.  Je  te 
»  ferai  voir  que  madeftince  n'eft  pas  telle; 
»  que  je  dois  être  ton  vengeur ,  &  non 
«  pas  un  humble  Moine.  J'irai  le  fer  de 
^  la  flamme  à  la  main  ;  je  forcerai  le  par- 
»  loir  &  les  grilles;  je  t'enlèverai  dans 
»  mes  bras  5  &  malheur  à  qui  ofera  sop- 
»  pofer  à  moi! 

.  »  Tu  frémis  de  mes  propos.  Aflîégée 
»  continuellement  par  des  Nones  imbé- 
»  cilles ,  tu  as  ouvert  ton  ame  à  leurs  pe- 
»>  tits  fcrupules.  Nous  nous  femmes  don- 
»  nés  à  Dieu,  me  dis-tu.  Qu*appelles-iu 
»  fe  donner  à  Dieu  ?  avons-nous  jamais 
»  été  hors  de  fa  puifTance  ?  Pouvons -nous 
»'  être  plus  à  lui  par  nos  vœux  forcés ,  que 
»  nous  n'y  fommes  par  la  nature?  Nous 
»  fûmes  à  lui  du  moment  qu  il  nous  créa; 
"  nous  devons  remplir  la  deftination  qu'il 
'î  nous  a  impofée.  Il  nous  a  faits,  non 
^  pour  vieillir,  membres  inutiles,  dans  la 
•'  poudre  d'un  cloître,  nous  berçant  de 
"  la  chimère  de  nous  être  donnés  à  lui; 


i88  l'A  venturiek 
»  mais  pour  nous  aimer,  pour  faire  le 
»  bonheur  l'un  de  l'autre.  Voilà  noire 
»  forc^  tu  ne  peux  rien  pour  Dieu,  tu 
t»  peux  tout  pour  moi.  Oui,  ma  Julie, 
»  tu  feras  à  moi  ^  mais  je  fens  que  mon 
»•  langage  révolte  ton  ame  imbue  des  pré- 
»  jugés  du  cloître.  Hc  bien  !  prenons  en 
»>  un  plus  conforme  â  tes  idées.  O  ma  bien 
»  aimée;  tu  veux  que  je  renonce  à  toi, 
n  afin ,  dis-tu ,  que  nous  nous  réuniffions 
M  dans  l'autre  vie.  O  Julie;  cet  effort, 
M  quelque  nom  qu'on  lui  donne,  n'eft 
»  pomt  en  mon  pouvoir.  Jamais  perfonne 
»>  ne  pourra  me  communiquer  cette  for- 
Si  ce  Se  ce  defir  ;  toi  feule ,  maîtrefle  de 
»  moq  ame ,  tu  peux  la  tourner  à  ton  gré; 
n  Se  tu  m'abandonnes  !  tu  ne  veux  pas 
»  me  voir.  Je  ne  fuis  qu'i  toi ,  donne- 
fï  moi  à  notre  Dieu,  infpire-moi  la  reli- 
se gion  dont  tu  es  pénétrée  ;  fais-moi  vou- 
M  loir  ce  que  tu  veux.  A  ta  voix  je  ferai  tour 
»>  ce  que  tu  defireras;  je  prendrai  tes  fen- 
»  timents ,  je  deviendrai  un  autre  toi-mê- 
!•  me.  Si  tu  me  prives  de  ta  vue ,  je  tombe 
»»  dans  le  défefpoîr,  &  tu  ouvres  entre 
M  nous  deux  un  abîme  éternel.  O  ma  Ju- 
9y  lie!  fouffre  que  je  te  voie,  que  je  pieu- 
j?  re ,  que  je  prie  avec  toi ,  puifque  lu  le 
»  veux;  ne  fois  pas  inexorable;  rends- 
»  moi  chrétien  comme  toi  dans  cette  vie  j 


François.  189 

^  conduis- moi  au  bonheur  dans  l'aucre 
»  &c.  » 

Julie  ne  put  réfifter  à  l'idée  de  m'arra- 
cher  à  la  perdition,  &  de  me  donner  à  fon 
Dieu.  Cette  manie  de  convertir  les  hom- 
mes eft  un  piège  dangereux  qui  a  fait  fuc- 
comberbien  des  Saintes.  Elle  me  vit,  & 
elle  fut  plus  tendre  que  jamais.  J'éprou- 
vai combien  la  dévotion  ajoute  de  viva- 
cité &  de  finefle  à  l'amour.  Le  nôtre  étoit 
sûrement  des  plus  innocents;  nos  plai- 
firs  étoient  tout  fpirituels  j  a  peine  avois- 
je  le  privilège  quelquefois  de  baifer  les 
doigts  de  mon^mante  à  travers  la  grille. 
Je  ne  la  voyoïs  pas  le  quart  de  ce  qu6 
j'aurois  defîré;  mais  nous  étions  conve- 
nus de  certaines  façons  de  nous  entrere- 
nir  de  loiu  ;  Se  nous  jouiflîons  d'une  cor- 
refpondance  prçfque  toute  mentale.  J'é- 
tois  chargé,  par  exemple,  de  fonner  les 
cloches  ;  elle  avoit  le  même  emploi  dans 
fon  Couvent.  Quand  je  remplifTois  ma 
charge ,  &  elle  la  Henné  ,  je  difois;  ce  ma 
5î  Julie  fait  la  même  chpfç  qiae  moi ,  w  Se 
nous  fonnionsà  l'envi  l'un  de  l'autre.  Nous 
regardions  tous  deux  la  lune  siu%  mêmes 
heures ,  Se  je  faifois  ainfi  à  ma  fenêtre, 
avec  une   inélancolie  voluptueufe ,  des 
méditations  dans  lefquelles  je  favois  que 
ma  MaîtrelTe  étoit  plongée  de  fon  coté. 


t 


I90        l' Aventurier 
Pour  l'imiter  en  tout,  je  pciois  quelque- 
fois, au  pied  des  autels,  ce  Dieu  facré  que 
fe   favois  être  imploré   dans  le  même 
temps  en  ma  faveur,  par  ma  divine  Ju- 

Nous  avions  des  moyens  plus  favora- 
bles encore  pour  nous  entendre  mutuel- 
lement. Nous  demeurions  fort  loin  l'un 
de  l'autre  •■,  mais  de  ma  fenêtre,  je  pouvois 
appercevoir  la  fienne^  &  nous  étions  con- 
venus d'un  langage  particulier,  qui  confil- 
toit  dans  l'arrangement,  le  nombre  &  la 
couleur  de  certaines  fleurs  ,  que  nous 
placions ,  chacun  de  notre  côté ,  fur  nos  fe- 
nêtres ,  Se  que  nous  pouvions  changer  tant 
ou  il  nous  plaifoit.  Par  ce  moyen,  nous 
nous  faifions  entendre  prefqu'auffi  bien 
qu'avec  la  parole.  Nous  avions ,  tous  les 
deux,  pareillement  une  lunette  d'appro- 
che, pour  voir  &  diftinguer  dans  le  loin- 
tain le  jeu  de  toutes  ces  fleurs.  Tel  etoit  Je 
langage  du  jour.  Celui  de  la  nuit  étoit  coin- 
poféde  fufées  &  autres  pièces  d  artihce 
due  je  procurois  à  Julie,  &  que  nous  hi- 
fions  jouer,  chacun  de  notre  coté,  les  di- 
Verfifiant,  comme  les  fleuts,  parle  nom- 
bre, la  couleur  &  la  forme,  &  mdiquaot, 
pat  ces  variat.ons,  ce  que  nous  voulions 
nous  faire  entendre  réciproquement. 

Ces  entretiens,  tant  diurnes  que  nocr 


François.  191 

turnes,  étoieiit  des  plaifirs  cent  fois  au- 
cJeffiis  de  ceux  que  j'avois  gourés  dans  les 
bras  de  plufieurs  autres  Beautés  j  mais  il 
faut  avouer  que  cela  ne  fuffifoit  pas  pour 
contenter  quelqu'un  qui,  n'étant  pas  une 
pure  effence,  tenant  à  la  terre  par  le  li- 
mon de  fon  corps  ,  ne  pouvoir  fe  con- 
tenter de  cette  JouifTance  mentale.   Je 
goûtois  déjà ,  depuis  fix  mois  ,  ces  plaifirs 
innocents;   mais  leur  trop  grande  fpiri- 
lualité  les  faifoic  évaporer  j  &  Tunifôrmité 
de  la  vie  que  je  menois  commençoit  à  me 
pefer.  D  ailleurs.  Ce  malheureux  Prieur, 
d'abord  fi  paffiônné  pour  moi ,  me  prenoic 
peu-à-peu  en  averfion,  parce  qu'il  me 
craignoit,  &  qu'il  ne  m'en  impofoit  pas, 
11  commença  par  ne  vouloir  plus  me  me- 
ner voir  ma  Julie;  &  il  finit  par  me  faire 
défendre  en  forme  de  mettre  le  pied  dans 
fon  Couvent.  Ce  fut  une  vieille  Reli- 
gieufe ,  aigre  &  jaunâtre,  qui  me  fignifia 
cette  défenfe ,  le  plus  crûment  qu'il  lui 
f\^  poffîble. 

Je  donnai,  de  bon  cœur  ,4  tous  les  Dia^ 
blés  la  vieille  &  tout  le  Couvent ,  excepté 
ma  Julie,  Je  retournai  vers  mon  indigne 
manoir,  avec  une  humeur  telle  qu'on  peut 
(e  la  figurer.  Heureufement  ppur  lui,  le 
maudit  Prieur  ne  fe  trouva  pas  fur  mon 
paflage.  «c  Quoi  !  me  difois-je  â  moi-mê^ 


ipi        l'A  vekturier 
w  me,  avec  indignation ,  être  couvert  d'un 
*»  froc ,  pourrir  dans  Técat  monacal  *,  &  » 
»  pour  comble  d'outrage,  me  voir  déten- 
99  dre  la  vue  de  mou  Amante!  » 

Pour  me  diftraire,  je  confentis  le  foir 
à  me  trouver  à  une  partie  fecrette,  ou 
nos  jeunes  gens  avoient  introduit,  je  ne 
fais  comment,  une  fille  déguifée  juf- 
qu'aux  dents.  Je  mangeai ,  je  bus  »  je 
danfai  de  rage.  L'indécente  femelle, 
égayée  par  les  fumées  du  Champagne, 
voulut  voir  quelle  figure  elle  auroit  en 
Moine,  &  moi  en  fille.  Nous  troquâmes 
d'habits ,  &  l'on  me  trouva  paflable  fous 
celui  du  fexej  car,  avec  toutes  mes  aven- 
tures ,  je  n'avois  encore  que  dix -huit  ans, 
&  point  de  barbe* 

Dans  le  moment  que  nous  étions  au 
fort  de  notre  joie  groffiere,  &  que  je 
commençois  moi-même  à  oublier  un  peu 
le  guignon  qui  me  tranfportoit,  le  Prieur 
entre,  tout  le  monde  fe  fauve j  on  ren- 
verfe  les  lumières;  on  lui  fait  tomber  cle 
la  main  fa  lanterne  fourde;  mais  le  traî^ 
tre,  à  la  lueur  du  feu  de  la  cheminée, 
m'apperçoit  &  me  reconnoit.  Je  crus  voir 
que  le  coquin  n'étoit  venu  troubler  cette 
partie,  que  pour  me  furprendre.  «  Ah,  mal- 
99  heureux,  me  dit-il,  je  vous  reconnois! 
>9  Après  ks  vœux  que  vous  ave?  pronon- 

n  ces 


/   »,    J  ï^  -*  «  *  o  I  s.  I9J 

»  ces  a  la  face  du  CitI,  vous  ofez  fouillée 
•»  votre  corps  pà'r  un  tel  habit  »  iinfanis 
»  qu'on  le  faififli...  Deux  Jardiniers  gi- 
I  gantefques  paroifTent  tout-à-coup  Ôc  veu- 
!  lent  fondre  fur  moi.  J en  terrafle  un,  je 
jette  le  Prieur  i  la  renverfe,  d'un  coup 
de  poing.  Je  vole  au  jardin;  aidé  par  i'vht^ 
curjté,  réchappe  à  la  vue,  i  la  griffe  de 
«es  perfécuteurs,  je  grimpe  au  haut  d'un 
I  mari  l'efpalier  me  fert  d'échelle  :  anive 
la  fommet,  je  vois  heureufement  pafTec 
dans  la  rue  une  charrette  de  foin  très- 
haute,  fe  me  jette  delTus;  deU  je  me  coule 
alternent  jufqu'en  bas,  fans  que  le  Char- 
retier s'en  apperçoive  :  me  voild  libre  & 
dans  la  rue,  mais  couvert  d'un  habit  de 
Bile,  &  fans  argent,  au  milieu  de  la  nuit 

Un  vieux  débauché  paifa  bienrôt ,  pr*é- 
çedcxFtin  valet  qui  portoit  un  flambeau. 
«  s  arrête  à  meconfidérer.  «Oh!  dit-il 
»  qu'elle  charmante  rencontre?  elle  eft  | 
»  cr^uer!  Venez  avec  moi ,  ma  belle 
»  entant.  «—«  Après  tout,  me  dis-je  4 
»  moi  rneme.  qu*eft-ce  que  je  rifque»  je 
»  fins  aflez  fort  pour  me  défendre    s'il 

•  veut  me  faire  quelque  violence.  Pour 
»  peu  que  je  le  trouve  honnèe,  je  lui 

•  avouetat  tout;  &  peut-être  il  me  prête- 
»  «quelque  fecouts,  quand  il  me  con- 

•  nwtw  pour  un  homme.  »  D'»iHeurs.  iè 
iome  L  I      *' 


(ip4        L  Aventurier 
ne  favçU'où  aller  coucher,  ni  m^ngtilt 
lendemain.  Il  me  prcfenta  fon  bras}  je 
Tacceptai  fans  façon,  *  je  me  laiflai  con- 
duire fans  prononcer  un  mot. 

Nous  arrivâmes  bientôc  chez  lui.  Je  vis 
une  maifon  bien  meublée,  qui  annçn- 
çoit  de  lopulence.  En  entrant,  il  deman- 
da fi  fa  femme  étoit  couchée j  on  lui  àt 
que  oui  :  il  me  conduifit  dans  une  petite 
chambre  écartée,  &  s*enferma  avee  moi. 
Le  malheureux ,  fans  préambule  &  fans 
délai,  me  fauta  au  cou ,  &  voulut  m'acca- 
bler  de  fes  odieufes  carreffes.  Je  le  repoaf- 
fai  d'un  air  déterminé.  Il  m  offrit  fa  bour- 
fe ,  fa  montre,  fa  tabatière  j  enfin  il  prit  le 
parti  de  recourir  à  la  violence.  «  Oh  !  par- 
«  bleu!  dit-il,  de  force. ou  de  gré,  tu  ne 
M  m'échapperas  pas  :  »>  il  voulut  décide* 
ment  en  venir  à  des  'extrémités.  Je  ;éfu- 
tois,  en  lui  criant  :  «  Mais  apprenez  donc 
V  avant  tout  qui  je  fuis.  »  Il  me  répondoit  : 
«  FuflTes-tu  le  diable ,  iliaudra  bien  que  tu 
i>  cèdes.» 

Nous  en  venons  à  l'exercice  du  pugilat, 
ceftà  dire,  pour  parler  vulgairement,  aux 
coups  de  poing.  Je  lui  en  applique  un  qui 
retend  par  terre,  au  beau  milieu  du  plan- 
cher. Il  poulfe  des  cris  affreux;  je  m'échap- 
pe de  la  chambre,  ôc  je  cours  CQmme  un 
tou,  ou,  fi  l'on  veut,  comme  une  folle. 


I  F  R  A  N  ç  o  I  s;  195 

Iavec  une  robe  déchirée ,  une  coëfFure  en  dé* 
fordre.  Sa  femme  paroîc  :  c'étoic  une  ma^ 
rrone  dont  la  figure  écoic,  fi  l'on  veut, 
un  peu  vieille,  mais  aimable  &  impo« 
fance.  «Où  courez-vous  ain(i^  mon  en« 
I    »  faut?  me  dit-elle.  Venez  avec  moi;  on 
I    >y  ne  vous  fera  point  de  mal,». A  ces  mots 
'   elle  me  prend  par  une  main;  fa  femme- 
dc-chambre  ,  jeune  &  jolie   fille  ,   par 
I   l'autre.  Je  me  laiflTe  conduire  dans  Tap- 
parcenaent   de  Madame.    Elle  ferme  la 
porte,  me  fait  afleoir  &  me  dit  avec  bon- 
té :  <c  Remettez -vous  ,  mon  enfant,  ne 
»  craignez  rien;  mon  mari  ne  vous  fera 
j   »  point  de  mal.  Mais  dites-moi  la  vérité» 
I  »  qui  êtesrvous  ?  Comment  êtes-vous  ve- 
'  »  nue  ici  à  une  telle  heure  ?  Ou  Montieur 
j   »  vous  a-t-il  trouvée?» 
!       fc  Madame ,  lui  répondis-je ,  vous  me 
«  paroiflTez  honnête  &  digne  de  toute  ma 
»  confiance;  mais  permettez  qu'en  vous 
î>  dévoilant  une  partie  de  mes  infortunes, 
>>  je  vous  cache  mon  nom ,  par  ménage* 
»•  ment  pour  bien  du  monde.  Vous  m*ap- 
••  prouverez  un  jour,  quand  je  pourrai 
»  vous  faire  ma  confeffion  générale  j  qu'il 
»  vous  fuflfife,  pour  le  moment,  de  favoir 
»  que,  malgré  l'heure  indue  où  je  fuis 
M  venue  ici,  je  ne  fuis  pas  ce  que  je  puis 
f>  paroître.  La  réfiftatice  que  j'ai  faite  à 

I  z 


1^6  L*AVENTURIBR 

>»  M.  votre  époux ,  en  eft  la  preuve.  Il 
n  m*a  trouvée  dans  la  rue  du  rempart; 
»  y  y  étois  fans  afyle,  fans  argent;  il  m'a 
9>  offert  de  me  conduire  chez  lui;  j  ai  cru 


»  qu*il  n'y  avoir  rien  i  craindre  de  la  parc 
•>  a  un  homme  de  cet  ajge;  mon  affreux 
H  abandon  m'a  fait  le  (uivre.  Vous  me 
M  demanderez  pourquoi  Je  me  trouvois 
M  dans  la  rue  :  j'y  étois  parce  que  je  venois 
tf  de  fauter  à  l'aide  d'une  charrette  de  foin , 
»  du  haut  des  murs  d'un  Couvent»  où  l'on 
>9  m'a  cruellement  maltraitée  >  au  point 
i>  que  je  craignois  pour  ma  vie.  J'ai  le  mal* 
99  heur  d'abhorrer  le  cloître  ;  je  fuis  une 
99  vidime  échappée  à  Tautel.  » 

La  Dame  comprit  que  j'étois  une  jeune 
.  Dem^ifelle  qu'on  avoit  perfécutée  pour 
lui  faire  prendre  le  voile,  ôc  qui  s'étoit  | 
échappée.  «  Hélas!  dit -elle  en  gémiflànt, 
M  voilà  où  l'on  réduit  les  jeunes  filles  par , 
.  9>  la  perfécution  !  Vous  avez  l'air  honnête , 
»  mais  il  ne  faut  pas  vous  perdre»  ma  chère 
»  DemoifeUe  ;  vous  ne  pouvez  refter  feule  | 
H  Se  livrée  à  vous-même;  il  faut  retourner 
M  chez  vos  parens,  ou  dans  votre  couvent.» 
—-«Plutôt  mourir  mille  fois,  mécriai^ 
99  je ,  que  de  faire  l'un  ou  l'autre  !  Hélas  !  je 
99  fens  bien  (Jtie  la  décence  ne  me  permet 
»i  pas  de  refter  fur  le  pavé;  je  n'ai  pas 
V  d'ailleurs  une  obole  pour  y  fubfifter  ; 


François.  I97 

>^  fi  je  pouvois  être  aidée  de  quelque  ama 
»  charitable  )  je  m'enfermeroîs  volontiers 
»  dans  quelque  autre  Monaftere  j  mais  je 
M  voudrois  que  mes  parents  îgnorafTenc 
w  ma  retraite,  jufqu  à  ce  qu'on  leur  eût 
»  ouvert  les  yeux  fur  la  cruauté  de  leur 
»  conduite ,  Se  qu'on  les  eût  fait  renoncer 
>>  audeffeindeme  tyrannifer«i> 

c<  Ma  chère  enfant,  me  répondit  la 
»  Dame,  votre  projet  eft  raifonnable,  & 
»  je  me  fentirois  difpofée  à,  le  féconder; 
»  je  croirois  faire  une  bonne  oeuvre  en 
»  cela;  mais  il  faudroit  vous  connoître.  >> 
Elle  reprit  après  une  courte  paufe  :  ««  au- 
»  riez-vous  en  vue  quelque  Couvent  par- 
»  ticulier?  »>  je  lui  propofai  celui  de  ***; 
cMtoit  positivement  le  féjour  de  Julie. 
«  Autant  vaut  celui-là  qu'un  autre ,  re« 
»  prit-elle  ;  j*y  connois  quelqu'un  ;  je 
M  ponrrois  vous  y  recommander.  D'aiN 
»  leurs,  la  penfion  n'y  feroit  pas  chère  : 
9>  au  refte,  nous  parlerons  de  cela  demain 
^  plus  d  notre  aife.  Il  eft  tard,  il  faut 
»  nous  repofer.9»  Jeanneton,  dit-elle  à  fa 
»  femme-de<hambre,  Mademoifelle  eft 
»  décente,  &  paroît  bien  née;  n'auriez- 
»  vous  point  de  difficulté  à  lui  prêter  la 
»  moitié  de  votre  lit  pour  cette  nuit  ?  » 
Jeanneton  témoigna  la  meilleure  vo« 
lonté  du  monde  :  ce  Et  vous ,  Mademoi; 


198  l'A  venturier 
î>  felle ,  me  dit  fa  maîtreire ,  n*aurîezvous 
s»  point  de  répugnance  à  coucher  avec 
»»  elle?  »  Jeannecon  étôit  fraîche  &  appé- 
tîflTante  :  je  répondis  que  je  me  tiendrois 
honorée  dune  telle  bonté. 

Nous  allâmes  nous  coucher  ;  en  un  clin- 
d'œil  je  fus  déshabillé;  je  me  gliffai  daiîs 
le  lit  >  j  y  ferrai  contre  mon  cœur  ma  char- 
mante compagne,  je  me  fentois  tout  en 
feu;  mais  je  réfléchis  que  s'il  m'échap- 
poit  la  moindre  étourderie ,  je  ferois  per- 
du. J'eus  donc  la  force  de  me  pofTéder, 
de  coucher  avec  une  jolie  fille,  &  d'être 
fage,  me  contentant  de  lui  donner  quel- 
ques baifers,  qu'elle  me  rendit  jde  bon 
cœur.  Elle  me  Ht  jafer  toute  la  nuit,  & 
m'accabla  d'un  déluge  de  queftio ns,  auxi 
quelles  je  répondis  ce  que  je  voulus. 

Nous  nous  levâmes  d'aflez  bon  matin; 
En  m'habillant,  je  dis  à  ma  compagne 
de  lit ,  pour  excufer  mes  cheveux  courts, 
que  j'avois  porté  le  voile  quelques  mois, 
en  qualité  de  novice.  Comme  j'avois  eu 
ma  robe  déchirée,  en  me  débattant  con- 
tre le  maître  de  la  maifon  ,  Madame  m'en 
fit  donner  une  autre  fort  propre,  avec  le* 
refte  de  Tajuftement.  Je  ne  fus  pas  fâché 
de  cela ,  parce  que  fi  j'avois  paru  au  Cou- 
vent de  Julie  avec  l'habit  fous  lequel 
je  m'étois  fauve,  j'aurois  crains  que  le 


François.  199 

Prieur  n'eût  donné  mon  fignalemenc 
dans  c(5  Couvent. 

Je  me  trouvai  aflèz  bien  mîfe  ;  &  f  en- 
tendis ma  bienfaitrice  dire  à  Jeannecon  ; 
«  c'eft  une  grande  fille  d'aflez  bonne  mine. 
»  Sa  phyfionomie  me  revient  j  elle  a  je  ne 
»»  fais  quoi  de  franc  5c  d ouvert,  qui  plaîc 
»  tout-à-fait.  »  Cette  brave  Dame  redoubla 
de  bonté  pour  moi.  Elle  s'apperçut,  par  ma 
converfation ,  que  je  fa  vois  le  latin ,  &  que 
j'avois  lefprit  beaucoup  plus  cultivé 
qu'une  fille  ne  la  ordinairement.  «  Vous 
»  avez  reçu  une  belle  éducation ,  me 
»  dit -elle;  vous  devez  èy:e  d*une  con- 
»  dition  diftinguée.  « 

ce  Madame,  lui  répondis- je,  je  n'a« 
»>  point  à  rougir  de  ma  naiflance  \  mais  » 
»  puifqu'ii  faut  que  je  cache  quelque 
»  chofe  à  une  Dame  comme  vous ,  c^ 
3>  qui  me  coûte  beaucoup ,  je  dois  a^^ 
»  moins  vous  dire  la  raifon  de  cett® 
«  réferve.  Je  ne  puis  vous  déclarer  mo'* 
»  nom,  parce  que  mon  père  a  contr© 
»  lui  une  Sentence  de  mort,  il  folli- 
«  cite  fa  grâce  j  mais  il  eft  obligé  de  f^ 
î»  cacher;  j'expoferois  peut-être  fa  vie,  (î 
»  je  déclarois  qui  je  fuis;  &  là  fille  Jé- 
»  voilée ,  feroit  concevoir  Tefpérance  ce 
»  découvrir  le  père.» 

La   Dame  convint  que   cette  raifon 

1 4 


10%  L*  Aventurier. 
ne  manqua  pas  de  prendre  mon  trouble 
pour  de  la  modeftie.  Madame  de  Bon- 
neville  m'embraûa;  je  la  quittai  avec  ac- 
tendriiTement ,  je  paflai  le  grand  tour> 
Se  me  voilà  dans  le  Couvent. 

Tout-d-coiip  je  me  vois  entouré  d'un 
elTain  de  Retigieufes  qui  m'honorent 
de  leurs  chaftes  carelTes,  de  là  je  fuis  con- 
duit chez  les  penfîonnaires ,  &  il  me  tom-* 
be  fur  le  corps  une  foixantaine  de  jeunes 
filles,  parmi  lefquelles  plufieurs  étoient 
jolies ,  qui  m'embraflTent  toutes  avec  in- 
nocence 9  &  à  qui  je  le  rends  de  tout  tnon 
cœur. 

Ce  que  j'avois  de  plus  preffc,  c'étoît 
de  voir  ma  Julie,  qui  ne  fe  doutoit  de 
lien.  Je  la  cherchois  de  tous  côtés  ;  enfin  , 
je  Tapperçois  au  fond  du  jardin.  Je  m'é- 
crie: «  ah!  Mefdames,  je  veux  voir  votre 
»  jardin:  « — «c  On  va  vous  y  mener, 
»  difent  toutes  les  penfionnaires  :  — 
>»  non ,  de  grâce ,  Mefdemoifelles ,  je  veux 
»  être  feule.  »  Sur  le<hamp  je  m*élance, 
&  les  plus  légères  ne  peuvent  me  fuivre, 

J'érois  déjà  au  fond  du  jardin  ,  que 
pluficurs  étoient  encore  fur  Tefcalier.  En 
approchant  de  ma  Julie,  le  tremblement 
me  faifit;  elle  fe  promenoir  d'un  air  tou- 
chant &  rêveur.  «  Elle  peiife  à  moi,  me 
»  difois-je  en  palpitant.  Je  pafle  à  coté 


François.  105 

dclle,  je  lui  fais  la  tévérence;  elle  me 
la  rend  fans  me  regarder  ;  je  repaffe  , 
nouvelle  révérence;  elle  me  regarde,  & 
refte  immobile  :  puis,  comme  le  difant  à 
elle-niême,  «  cela  ne  peut  pas  être,  » 
elle  continue  fon  chemin.  Je  repafle,  elle 
me  regarde  de  nouveau;  je  la  fixe  avec 
amour,  elle  pâlît,  elle  tremble.  Je  me  pré- 
cipite fur  elle  ;  je  la  ferre  dans  mes  bras  : 
«  ah!  ma  Julie,  lui  dis-je,  — ah.!  mal* 
"heureux,  dit-elle ,  que  venez-vous  faire 
»  ici?  «—ce  Vous  en  mer,  m'écriai  je, 
»  ou  bien  y  vivre  avec  vous*  w — «  Ah  ! 
»  mon  cher  Merveil ,  reprend-elle  ten- 
»  drement,  tu  m'aimes;  je  le  vois;  maïs 
»  i  quel  danger  nous  expofes  -  tu  tous 
w  deux  !  »  Alors  elle  me  regarde  paflîonné- 
ment,  &  peu-à-peu  défaille  dans  mes 
bras.  Les  penfîonnaires  me  joignent:  je 
m'écrie:  «voilà  une  de  vos  Relîgieufes 
»  qui  fe  trouve  mal.  » — «  Hélas  !  me 
»  dit-on,  depuis  quelque  temps  cela  lui 
îî  arrive  tous  les  jours.  La  pauvre  enfant  ! 
elle  dépérit  i  vue  d'œil.  »  Je  ne  voulus 
as  qu  une  autre  que  moi  la  conduisit 
fon  lit.  Je  portois  ma  Julie  dans  mes 
bras,  elle  avoit  la  tête  appuyée  fur  mon 
épaule,  fon  vifage  tourné, vers  le  mien. 
Je  refpirois  fon  haleine  ;  elle  écoit  dans 
un  état  de  langueur   caufé  par  l'amour 

16 


r 


204  l'Aventurier 
qu'elle  me  portoit.  Que  j'étais  attendri  ! 
Je  la  montai  à  fa  cellule}  |e  la  pofai  fur 
fon  petit  lit  y  6c  |e  m'affis  auprès  d'elle. 
Les  Nones  &  les  penHonnaires^  qui  peut* 
être  avoient  été  icandalifées  de  ma  rapi- 
dité à  la  courfe,  me  trouvèrent  alors  très- 
compâtifTant  ;  une  impreiSon  conigea 
lautre ,  &  tout  alla  le  mieux  du  monde. 

Quoique  gêné  par  la  préfence  de  tant 
de  témoins,  je  ne  laifTai  pas  de  donner 
un  libre  cours  à,  mon  amour.  Je  témoi- 
gnai à,  ma  Julie  Tintérét  le  plus  tendre; 
je  l'exhortai  à  prendre  courage,  de  l'air 
le  plus  touchant.  Enfin,  pour  la  faire  re- 
venir plus  efficacement ,  j'ofai  lui  donner 
quelques  baifers.  J'embraflbis  mon  aman- 
te devant  des  Religieufes,  &  ellesadmi- 
TOient  ma  charité. 

Julie  embarrafTée  de  mes  carefTes,  fe 
remit  très-vite.  Nous  ne  manquâmes  pas 
d'ôccafions,  par  la  fuite,  pour  ^lous  trou- 
ver fouvent  rcte-à-tête.  Elle  ne  vouloit 
pas  d'abord  me  voir^  elle  m'ordonnoit, 
au  nom  de  l'amour  qu'elle  avoir  pour 
moi,  de  quitter  le  Couvent  au  plus  yîte9 
finon,  elle  me  menaçoit  de  me  dénoncer. 
Je  l'en  défiois,  en  lui  difant  qu'elle  n'au- 
rait pas  la  force  de  me  faire  tant  de  mal 
La  religion  luttoit  dans  {on  cœur  contre 
l'amour.  Elle  prioit  beaucoup  ^   &  n'en 


i 


François;  xof 

<Jcoic  que  plus  cendre.  Elle  s'apptivoiGt 
bientôt  à  me  parler  familièrement^  au 
bout  de  quelques  jours,  notre  amour  fe 
montroit  tellement  à  découvert ,  qu  on 
nous  appelloit  déjà  les  deux  inféparables; 
mais  on  prenoit  notre  afïeâion  pour  de 
l'amitié,  &  cela  faifoit  un  très-bon  effet. 
Je  pafTai  de  cette  forte  quelque  temps 
fort  agréablement  j  mais  cela  ne  pouvoic 
durer. 

Mademoifelle  de  Mirville,  une  4c 
nos  penlîonnaires,  grande  fille  bien  faite, 
&  d'une  figure  trés-intéreffante ,  fe  prit 
auffi  de  belle  paffion  pour  moi,  jufquà 
en  devenir  prefque  folle.  Elle  me  failoit 
des  amitiés  avec  un  tel  excès,  qu*elle  ne 
fe  reconnoilfoit  pas  elle-même.  (Sans 
doute  l'influence  de  mon  fexe  opcroit  à 
travers  aies  habits).  Elle  me  difoit  naïve- 
ment que  jamais  femme  ne  lui  avoir  plu^ 
autant  que  moi}  qu'elle  me  trouvoic  un 
certain  air  de  franchife,  &  je  ne  fais  quoi 
de  mâle  qui  la  raviffoiti  qu  elle  ne  çonce- 
Yoit  pas  qu'il  lui  fut  poffible  d'aimer  jamais 
plus  ardemment  un  homme. 

J'avoue  que  fes  innocentes  careflTes 
m  enflammoient.  Mon  cceur  avoir  beau 
être  à  ma  fecretce  amante,  mon  corps  étoit 
fort  ému  quand  il  fe  trouvoit  dans  les 
bras  de  Mademoifelle  d«  Mit  ville.  Elle 


io€  l'Avbnturibr 
avouoit  bonnement  qu'elle, étoît  jaloufe 
<Je  Tamitié  que  j'avois  pour  Julie,  à  qui 
I  accordois  une  préférence  très-marquée. 
Julie ,  de  fon  côté ,  fans  vouloir  témoi- 
gner rien ,  étoit  piquée  quand  elle  me 
voyoit  embraflee  continuellement  par  fa 
rivale.  Elle  s'appercevoic  d'ailleurs  que 
ces  marques  de  tendreflè  ne  me  faifoienc 
pas  de  peine,  &  elle  en  çémiflbit.  Ces 
^  deux  jeunes  perfonnes  étoient  les  deux 
intimes  avant  mon  arrivée  ;  la  jaloufie  ne^ 
tarda  pas  â  naître.  Elles  redoublèrent  d Sa- 
bord d'amitié  Tune  envers  raùtre,  pour 
fe  cacher  mutuellement  leur  averfion 
nai/Tance.  Mais  enfin  le  dépit  fut  le  plus 
fort.  Au  bout  de  peu  de  jours,  leur  froi- 
deur fur  très-fenfible  ;  &  la  rupture  eût 
éclaté  bientôt,  fans  l'extrême  douceur  de 
ma  Julie,  fille  vraiment  unique. 

J'avois  obtenu,  avec  bien  de  la  peine, 
une  chambre  pour  coucher  feule  ;  mais  on 
ne  voulut  pas  m*en  accorder  une  qui 
fermât  à  la  clef.  Les  Religieufes,  obligées 
de  veiller  fur  une  jeune  Demoifelie  com- 
me moi,  voujoient  fe  réferver  la  liberté 
de  venir  me  furprendre  quand  il  leur 
plairoît.  Un-foir,  que  je  venois  de  me 
coucher,  ma  lumière  n'étant  pas  encore 
éteinte,  Mademoifelle  de  Mirville  en- 
tre,  &  veut  abfolument  jiartager  mon  lit  j 


François.  107 

j'eus  beau  lai  repréfenter  que  l'iiabîtade 
de  coucher  feule  m'avoii  donné  de  la  ré- 
pugnance pour  fpufFrir  une  compagne; 
elle  ne  tint  compre  de  mes  remontran- 
ces^ elle  fe  déshabilla,  &  fç  gliila  com- 
me un  traie  dans  mon  lit.  Elle  me  (erre 
aufli-toc  dans  fes  bras,  &  m'accable  de  fe$ 
carelTes  ordinaires.  Qu'on  juge  de  l'état 
où  j'étois,  me  trouvant ,  âgé  de  dix-hutc 
ans,  à  une  pareille  fète.  Il  falloit  pourtant 
me  trahir,  être  infidèle  à  Julie,  ou  me 
réfoudre  à  jouer  là  le  rôle  d'une  fille. 
J'eus  cette  force  ^  mais  quel  embarras 
pour  la  cacher ,  Se  dérober  mon  fexe  ! 

La  lumière  n'étoit  pas  encore  éteinte; 
je  me  trouvois  dans  l'embarras  que  me 
caufoit  trop  de  bonne  fortune.  Julie  entre  ; 
elle  me  voit  au  lit  dans  les  bras  de  fa 
rivale.  Elle  me  lance  un  regard  touchant; 
&  fe  retire ,  la  douleur  dans  l'ame.  Je  faute 
du  lit  pour  l'arrêter,  elle  s'échappe.  J^ 
veux  la  fuivre  dans  le  corridor,  au  rif- 
que  d'être  rencontré  dans  un  état  où  moa 
iexe  pouvoit  fe  trahir.  Mademoifelle  de 
MirviUe  me  retient,  &  me  ramené  aa 
lit. 

Je  lui  fis  alors  fentîr ,  avec  la  plus  gran- 
de force,  rincomrénient  qui  réfultoit  du 
partage  Je  mon  lit,  dont  je  l'aurois  vo- 
lontiers difpenfée;  je  lui  fis  promettre  d€| 


io8         l'Avinturier 

ii*y  plus  revenir;  je  lui  donaaî  un  baifer; 

&  elle  s'endormit.  Pour  moi,  il  ne  tne 

fut  pas  poffible  de  ÏFermer  l'œil  j  j'avois 

l'ame  en  défordre,  &  le  corps  tout  en 

feu. 

Je  me  levai  de  grand  matin.  J'allai 
trouver  ma  Julie  :  elle  étoit  à  genoux,  le 
vifage  appuyé  fur  fon  lit,  le  corps  immo- 
bile ;  j'entrai  refpeâueufement,  comme 
dans  un  temple,  fans  faire  le  moindre 
bruit.  Je  m'apperçus  que  des  larmes  cou- 
loient  de  fes  beaux  yeuxj  je  me  mis. à 
genoux  auprès  d'elle,  ce  O  ma  Julie,  lui 
»  dis- je,  d'un  ton  douloureux,  pouvez- 
»  vous  m'en  vouloir?  ai- je  oflfenfé  ma 
w  Julie?  »»  Elle  me  regarda  d'un  œil  tcn- 
dre  ôc  languifTant,  &  fe  remit  le  vifage 
fur  fon  lit  \  je  lui  parlai  d'un  ton  fi  péné' 
tré,  qu'elle  confentit  enfin  à  me  repon- 
dre. Elle  daigna  me  faire  des  reprocnes, 
mais  fi  tendres,  fi  modeftes,  que  mon 
amour  en  redoubla,  s'il  eft  polfible.  Je 
baifai  fa  belle  main  ;  je  pleurai  avec  elle, 
Se  tous  deux  à  genoux,  nous  nous  ferrâ- 
mes mutuellement  dans  une  douce  érreiifr" 
te.  Nous  reftâme»  dans  cet  état  quelques 
minutes*  Quelle  nuit,  paflëe  avec  la  plas 
belle  femme,  fut  jamais  aufii  voluptueufe 
que  ce  moment  chéri  ! 

Je  témoignai  de  la  froideur  â  Made* 


François.  109 

mojfelle  de  MirviJle,  pour  l'empccher  de 
venir  m'embarrafler  dans  mon  lir.  Loin  de 
lafôcher,  je  la  trouvai  humble  &  tendre  j 
elle  ne  faifpit  que  me  demander  pardon  j 
elle  nofoit  plus  approcher  fes  lèvres  de 
mon  vifage  5  elle  le  contentoit  de  me 
biifer  les  mains,  &  je  ne  pouvoisr  m'cm- 
pêcher  d'être  attendri. 

Dans  Tagitation  que  me  caufoient  tant 
de  fcenes  bizarres,  &  dans  b,  crainte  d'ê- 
tre furpris  au  lit  par  Mademoifelle  de 
Mihille,  je  paflâi  plufieurs  nuits  fans 
fermer  l'oeil.  A  la  fin  la  nature  l'empor- 
ta, &  je  m'endormis  d'un. profond  fom* 
nieil.  Je  me  fentois  égaré  dans  les  fonges 
les  plus  flatteurs  ^  il  me  fembloit  que  j'é« 
tois  dans  les  bras  de  ma  Julie,  accablé  de 
fes  careflfes  ^  j'étois  dans  ceux  de  fa  rivaW 
Cette  fille  ardente  avoit  profité  de  mon 
fommeil  pour  me  furprendre  :  elle  m'em* 
bralToit  avec  fon  innocence  ordinaire  ^  mon 
tempérament  agiffoit  malgré  mon  aflbu*- 
pilTement.  Elle  s'apperçoic  de  mon  fexe, 
s'écrie;  ah  !  malheureux ^  &  faute  hors  de 
mon  lit.  Je  m'éveille  :  je  la  vois  furieufe  ; 
fen  devine  la  raifon.  Je  tombe  à  fes  ge- 
noax;  ce  tjaz  vie  eft  dans  vos  mains,  lui  dis- 
^  je ,  Mademoifelle  ;  vous  favez  fi  j'ai  man- 
M  que  au  refpeâ  que  je  vous  dois.  Vous 
»  uvez  fi,  malgré  vos  charmes  trop  puif- 


110  L*A  V  ENTUR  lE  IL 

i>  fants ,  je  n  ai  pas  eu  la  force  &  la  fa- 
»>  gcfle  de  me  dérober  autant  qu'il  a  ctc 
>f  poffible ,  à  des  bontés  que  Tignorance  de 
*i  mon  fcxe  vous  faifoit  me  prodiguer.  Si 
»  vous  vous  croyez  outragée,  Mademoi- 
»  felle,  vengez  vous.  Percez  ce  cœur  que 
w  vous  avez  aimé  j  ;c  baiferai  votre  belle 
»>  main  en  mourant  par  vos  coups.  » 

w  Cruel ,  me  répondit- elle,  ofer  m ou- 
»  trager  à  ce  point!....  &-ta  précieufc 
M  Julie!,,  une  femme  liée  par  des  vœux 
»  folemnels!  « — «  Ah!  JMademoifelle, 
»•  m'écriai-je ,  refpeftez  Julie,  elle  eft  in- 
>»  nocente.  >» — «  Quelle  innocence,  re- 
w  prit-elle!  Je  ne  m'étonne  plus  de  la  ja- 
»  lou  fie  qu'elle  tcmoignoit  :  c'eft  ton  amour 
9>  pour  elle  qui  me  uifoic  haïr.  >»  Je  me 
défendis  avec  éloquence,  favois  un  parti 
dans  fon  cœur.  «  Ah!  traître,  me  dit- 
99  elle,  tu  connois  trop  bien  ton  afccn- 
»  dant'fur  moi.  « 

Elle  s'étoit  aflSfe  fur  mon  lit,  j'étois  a 
fes  pieds,  je  baifois  Ces  mains  :  Julie  al* 
loit  â  Matines  j  elle  entend  parler  chez 
moi;  elle  entre,  &  me  voit  dans  certe at- 
titude :  elle  lailfe  tomber  fon  bougeoir. 
«  Ah!  Madame  la  précieufe,  lui  die  fa 
w  rivale  en  fureur,  voilà  donc  cette  fainte 
»  qui  déguife  en  fille  fon  Amant  pour  le 
i>  faire  vivre  auprès  d'elle,  &  qui  vieJic 


François.  211 

»  paflTèr  la  nuit  avec  lui!  Ne  foyez  pas 
»  jaloufe,  ma  belle  enfant;  je  ne  vous  ai 
»  fait  aucun  tort  :  je  ne  fais  pas  prendre 
»  les  mêmes  libertés  que  vous,  » 

Le  cœur  me  faignoit;  Julie  tombe  ^ 
comme  moi ,  â  genoux  devant  fa  rivale  j 
elle  lui  baife  les  pieds  en  verfant  an  tor- 
rent de  larmes,  ce  Mademoifelle ,  dit- 
»  elle ,  ayez  pitié  de  moi  ;  votre  ame  eft 
»>  bonne,  vous  avez  connu  la  mienne  » 
»  nous  avons  été  amies.  Vous  favez  fi  je 
»  fuis  capable  de  me  livrer  au  crime,  ni 
»  de  rien  faire  qui  mérite  votre  vengean* 
»  ce.  Le  Ciel  m'entend  j  fi  vous  aimez 
»  Fiafortuné  que  voilà ,  puifie-je  vous 
»  procurer  fon  cœur  &  fa  main ,  vous 
w  voir  heureux  enfemble,  &  expier  par 
i>  mes  larmes  le  refte  de  ma  vie,  au  pied 
»  des  autels,  le  malheur  que  j'ai  eu  de 
»  naître  fenfible.  » 

Elle  n'eii  put  dire  davantage;  elle  ref- 
toit  la  bouche  collée  fur  le  pied  nu  de 
fon  amie,  comme  attendant  fon  arrêt. 
Mademoifetle  de  Mirville  s'attendri(!bit. 
«  Allez,  Madame,  lui  dit-elle,  allez  à 
»  votre  office  prier.  Dieu  &  remplir  les 
»  devoirs  de  votre  état.  Ne  craignez  rien 
»  de  moi  pour  le  moment  :  je  veux  que 
»>  nous  ayons  par  la  fuite  des  explica- 
»>^  rions,  &  je  me  râlerai  fur  lesiumie-. 


111  l'Aventuribu 
M  res  que  je  recaeilierai.  »  Jalic  fe  levot 
J  avois  le  cœar  déchiré  de  fon  humilia- 
tion, de  fes  tourments  9  de  fa  doulear: 
|e  me  levai  comme  elle,  je  la  ferrai 
involontairement  dans  mes  brasj  &> 
d'un  ton  lamentable,  je  m*ccriai,  6  ma 
Julie!  L'infortunée  foupira,  &  fortit  en 
filence. 

Sa  rivale  vit  mon  amour  pour  elle,  & 
redevint  furieufej  elle  me  menaça  de 
tout  révéler  j  il  fallut  l'appaifet  de  nou- 
veau. Je  ne  négligeai  ni  prières,  larmes, 
génuflexions,  ni  careflTesj  rien  ne  la  flé- 
chiflToit;  elle  me  difoir  que  la  chaleur  de 
mt^  inftances  ne  lui  faifoit  fentir  que 
Tardeur  de  ma  paflion  pour  Julie.  Je  ^^ 
vis  plus  qu'un  moyen  de  la  calmer;  c'e* 
toit  de  me  rendre  encore  plus  coupable. 
Dois-je  me  montrer  tout-afait  au  Lec- 
teur fous  un  jour  défavorable,  en  éta- 
lant un  triomphe  honteux,  auquel  on 
oppofa  la  plus  forte  réfiftance?  Je  dois 
rendre  compte  au  moins  de  mes  remords. 
Cétoit  la  première  fois  que  j'étois  vrai- 
ment raggreflfeurj  j'a\  toujours  defiré 
d'être  vertueux  j  &  je  n'ai  jamais  fu  ériger 
en  exploit  glorieux  ce  qui,  dans  le  fond> 
me  paroît  une  faute,  &  fouvent  même  un 
crime. 

Après  quelques  moments  paflfés  au  tùi-. 


François.  21  j 

lieu  d'une  cruelle  ivreflfè,  noiis  nous  en- 
dormîmes dans  les  bras  Tun  de  lautre* 
Comme  on  pouvoir  roujours  ouvrir  ma 
chambre,  Julie^y  revint  &  nous  furpric 
dans  cet  érat  j  Tinforrunée  fe  retira  en  Ci^ 
lence,  le  cœur  plein  d'amertume,  &  s'en 
alla  pleurer  au  fond  de  fa  cellule.  Ma-« 
demoifelle  de  Mirville  me  quitta  plus 
amoureufe  que  jamais  ;  mais  elle  me  dé* 
fendit,  du  ton  le  plus  abfolu,  de  revoie 
jamais  Julie  en  particulier.  Je  ne  favois 
comment  faire  y  je  craignois  la  vengeancef 
de  la  jaloufie  outragée. 

Les  deux  rivales  (e  virent  en  public  à 
la  récréation.  La  cruelle  Mirville  affeâa 
de  réciter  des  traits  de  la  vengeance  des 
Religieufes ,  qui  avoient  enfermé ,  pour  la 
vie,  différentes  Sœurs  dans  ce  qu  on  nom* 
me  cul-de-bafle-foflfè,  pour  les  avoir  fur^ 
prifes  avec  des  hommes.   Chaque  pen- 
iionuaire   raconta  l'hiftoire  de  quelque 
Nonne  malheureufe  qui  avoir  difparu  fur-» 
lechamp,   après  quelque    faute    qu'on 
avoir  à  lui  reprocher.  On  ne  doutoit  pas 
que  cts  vi&imes  ne  fudent  enfermées 
dans  des  fouterrains^  L'ennemie  de  Ju- 
lie détailloit,  avec  les  circonftances  Ici 
plus  affreufes,  Thorreur  de  ce  fuppitce; 
une  hiftoire  die  cette  efpece  lui  avoit  été 
tacontée^  difoic-elle,  par  une  de  ces  in^. 


r  214  L*  Aventurier 

fortunées,  donc,  par  un  heareux  hafard» 
des  maçons  avoienc  ouvert  le  cachot ,  en 
creusant  les  fondements  dun  palais  pour 
k  Prince  de  ***  :  Julie  pâliflbit  j  &  mon 
cœur  faignoic  pour  elle. 

Enfin ,  un  foir ,  elle  vint  me  trouver  toute 
tremblante ;«  ah!  mon  cher  Merveil, 
»  dit-elle,  nous fommes perdus.»  Jecom- 
mençai  à  trembler  moi-même.  «  J'ai  def- 
S)  cendu,  reprir-elle,  dans  une  cave  très' 
»  profonde,  j*y  ai  trouve  une  petite  porte 
M  toute  pourrie,  qui  s*eft  ouverte  fous 
»  mes  coups.  Cette  ouverture  m  a  con- 
»>  duite  à  un  labyrinthe  de  détours,  puis 
y  à  un  petit  efcalier  que  fai  defcendu, 
»  en. me  foutenant  à  peine.  Au  fond  de  ce 
9>  fouterrain,  j'ai  entendu  des  gémifTe' 
}>  mènes  qui  montoient  de  defTous  mes 
>s  pieds.  Au  milieu  de  ce  cachot  fépul- 
w  cral,  j'ai  diftingué  un  trou  rond,  bou- 
9>  ché  par  trois  barreaux  de  fer.  Il  m'a 
»»  femblé  voir,  â  travers  les  barreaux,  une 
99  malheureufe  viftime  qui  ctoit  dans  un 
w  caveau  encore  plus  bas,  femblable  i 
•»  un  puits.  Elle  s'eft  jettée  à  genoux,  en 
i>  pouffant  des  ctis,  en  me  tendant  les 
»•  bras  ;  elle  éeoit  dans  une  telle  profon- 
».  deur^  Ôc  fa  voix  écoit  Ci  foible,  que  je 
V  n'ai  pu  diftinguer  ce  qu'elle  me  difoic  ; 
»  mais  j  ai  cru  reconnoitre  la  voix  Se  mêr 


François.  iij 

»  me  la  figure  de  la  pauvre  Mère  Sainte- 
»  M....  qui  a  jdifparu  depuis  peu.  Je  n'ai 
»  pas  eu  la  force  de  répondre  un  mot,  6c 
^y  je  ïne  fuis  fauvée  ;  ah  !  mon  ami  !  que 
»  deviendrons-nous.  >» 

Julie  n'en  put  dire  davantage  ;  fon  vî- 
fnge  portoic  les  marques  de  la  plus  grande  ^ 
terreur.  Je  jugeai  que  fon  imagination, 
frappée  des  récits  affreux  quelle  avoir 
entendus,  avoir  pu  lui  faire  illufîon^  car 
je  ne  pouvois  me  réfoudre  à  croire  qu'il 
Te  commît,  dans  les  couvents,  de  pareilles 
cruautés.  Je  gémis  beaucoup  avec  elle; 
jofois  lui  dire  que  Tunique  moyen  qui 
«ous  reftoit,  pour  éviter  un  fort  pareil, 
étoit  de  nous  évader.  Cette  idée  la  fie 
d abord  frémir^  mais^peuà-peu  elle  s'y 
apprivoifa, 

La  jaloufîe  de  Mademoifelle  de  Mir« 
ville  me  jectoic  dans  l'inquiétude  Ôc  dans 
des  tranfes  continuelles.  Julie  ne  dor* 
Hicit  ni  jour  ni  nuit  ^  &  je  fentois  que  la 
mine  dévoie  éclater  au  premier  inftanr. 
11  falloir  prévenir  le  coup,  &  m'échap- 
pet  avec  mon  Amante  ^  mais  j'étois  fans 
argent,  9c  rien  n'égaloit  ma  cruelle  per- 
plexité. On  vint  m'annoncer  Madame  de 
Bonneville  ;  je  volai  au  parloir,  a  Que  je 
»  l'embraffe,  ma  chère  amie,  me  dit- 
»  elle,  de  Tair  le  plus  joyeux.»  Jemeprè- 


lltf  L*ÂyBNTUl.IEIl 

te,  le  mieux  que  je  puis,  pour  recevoir 
au  travers  de  la  grille  un  chatte  baifer. 
*t  Tiens,  dic*elle,  voilâ  deux  cent  louis, 
t9  &  le  re(l:e  de  tes  vingt  mille  francs  en 
»  lettres  de  change.  »  Je  prends  d'une  main 
les  deux  cent  louis,  de  l'autre  les  lettres 
de  change,  &  je  refte  ftupéfait.  »  Moi, 
92  vingt-mille  francs,  dis  je  tout  ébahi  !  » 
—  «<  Oui,  mon  enfant,  reprit  ma  bienfait 
9t  trice  'y  j'ai  mis  pour  toi  un  fimple  billec 
»  à  la  Loterie  de  Piété,  le  gros  lot  t'eft 
»  venu  ;  je  t'ai  procuré  une  dot  afllez  hon- 
»  nftte  'y  Se  eu  vois  qu'il  ne  m'en  a  pas  coûté 
M  beaucoup  pour  cela.»— ce  O  mon  ado^ 
>»  rable  mère  !  m'écriai-je  du  profond  de 
»  mon  cœur.  »  Je  n'en  pus  dire  davantage. 
Elle  lut  dans  mes  jreux  ma  reconnoiflan^ 
ce  ;  je  baifai  avec  tranfport  fa  main  pro^ 
teârice.  ce  Je  crois  que  j'ai  fait  une  heu^ 
s»  reufe»  me  dit- elle,  &  que  tu  n'es  pas 
m  ingrate  ;  je  fuis  trop  payée  :  adieu,  mon 
99  enfant,  je  fuis  prenee.  »  Elle  me  quitta 
la  joie  &  l!amour  dans  les  yeux.  Excel^ 
lente  femme!  fon  bon  cœur  m'attendrit 
au  point  que,  plein  de  cette  idée,  je fos 
quelque  temps  fans  réfléchir  que  cet  ar^ 
'gent  du  gros  lot  me  fournilToit  les  moyens 
de  nous  tirer  Julie  8c  moi  d'efclavage.    ; 
Enfin  je  fis  cette  réflexion  ^  &  je  ro'c- 
criai  :  «  O  ma  Julie  !  j'ai  de  quoi  t'enlever 


François.  iif 

n  à  tes  fers,  Se  fuivre  avec  toi  au  bouc  du 
»  monde. ...  «  Puis  tout-à  coup  le  remords 
mefaifit.  «  Mais,  ô  Dieu  !  me  dis- je,  quel 
»»  ufage  fais-je  du  préfent  de  cette  fem- 
»  me  célefte?  J'enlève  une  fille  confa- 
»  crée  au  Seigneur,  &  je  me  propofé 
»  de  vivre  avec  elle  dans  un  commerce 
»  criminel  aux  yeux  de  la  Religion*!  Et 
n  moi-même,  cpi  fuis-je?  où  fuis-je?  Ex- 
»  cellente  femme!  où  a-t-elle  placé  fes 
n  bienfaits?  Mais  il  s'agit  de  la  vie  de 
»  Julie  &  delà  mienne;  &  d'ailleurs,  ne 
»  fommes^nous  pas  les  vidîmes  de  la  vio- 
3>  lence  ?  Nos  crimes  font  pour  le  compte 
»  de  nos  tyrans;  &  nous  tie  pouvons  être 
M  coupables  de  rentrer  dans  nos  droits  6c 
n  dans  notre  liberté.  >^ 

Il  n'y  avoir  pas  â  balancer  ni  â  perdre 
j  de  temps;  j'allai  trouver  tna  Julie;  [e  lui 
racontai  ma  bonne  fortune;  je  lui  dis 
enfuite  d'un  ton  ferme:  «  Ma  cliere  amie; 
n  il  faut  fuir  lés  derniers  coups  de  la  ty- 
M  rannte;  nous  fommes  perdus  û  nous 
3)  reftons  ici  deux  jours  ae  plus;  votre 
»  rivale  veut  tout  dénoncer  ;  elle  Ta  peut- 
»  être  déjà  fait.  On  prépare  déjà  la  t  jmbe 
»  où  vous  devez  être  enfevelie  vivante. 
»  Vos  vœux  extorqués  par  la  violence,* 
»  font  nuls,  aufli-bien  que  les  miens. 
»  Rien  n'eft  facré  que  notre  amour  ;  Dieu 
'     Tome  L  K 


^1$  l'A  V  E  K  T  U  R  lE  n 

•9  laucorife j  il  m'a  envoyé  de  quoi  faiw 
a  calTer  nos  vœux  Se  vivre  avec  ma  Julie*, 
»  fon  ordre  n'eft  pas  équivoque.  Nous  de* 
*>  vons  obéir  au  Ciel,  fauver  notre  liberr 
y»  té,  notre  vie,  &  faire  le  bonheur  Tun 
f»  de  l'autre-  » 

Julie  n'eut  pas  la  force  ni  la  hardielTe 
de  me  répondre  un  feul  mot.  Je  lui  dis 
que  j'allois  tout  préparer,  &  je  forcis  en 
effet;  j'allai  trouver  mon  ancienne  ho- 
tefle,  qui  eut  la  plus  gtande  peine  à 
me  reconnoître  fous  mon  habit  de  fem- 
me. «  Préparez-moi,  lui  dis-je,  pour  de- 
%9  main  deux  chambres  8c  un  bon  fouper. 
i>  Je  viendrai  paflTcr  quelques  jours  ici 
9>  avec  un  jeune  homme  de  mes  amis; 
i>  mais  fur-tout  le  plus  erand  fecret.  Vous 
w  voyez  comme  je  me  aéguife  pour  n  être 
f»  pas  connu.  "  Je  lui  donnai  deux  louis; 
elle  m'embrafTa  &  me  promît  que  tout 
feroit  prêt  fans  faute. 

Je  me  pourvus  de  deux  habits  d*hom- 
me,  Tun  pour  Julie  &  Tautre  pour  mpi. 
J'arrêtai  un  Domeftique  à  qui  j'ordonnai 
de  fe  trouver  le  lendemain  à  fix  heures  du 
foir,  à  quelques  pas  du  Couvent,  avec 
un  fiacre.  Il  me  fembloit  avoir  vu  ce 
drôle -là  je  ne  fais  où;  c'étoit  une  de 
ces  figures  communes  qu'on  voit  pat' 
tout  ;   peut  -  être   reflfembloit  -  il  à  uû 


F    R    A^^   Ç    O    I    s.  X19 

ccrraîn  Frère  que  je  n'avois  vu  qu'une 
fois  iiansî  mon  Coiivctu,  &;donc  je,  n'a* 
vois  qu'^ne  i4.é^  çonfufe^  Au  refte  je  ne 
fis  pas.  grande  9^f|;çpciona  ce^DomefUque; 
un  être  d«  cetfe,efpece,néK)ic  pas  faic  pour 
occuper  Ipiigrceo^ps  an.je,irpnc  plein  de 

Je  rentrai  aÇÇèz  tard }  on  ctoit  au 
réfeAoire  ;  mais..  Julie ^  biçn  :  éloignée 
d'avoir,  de  rapp^étit s  çcoicfdftfe  dans  fa 
cellule,  J'alUi  Vf  trouver;  je, lui  remis 
fon  habit,  &*  je  l#i>dis  d'uç  ton  décidé: 
ce  tenef^vous  ptct^e  pour  dpnjijain  à  fix 
»  heures  du  foir«  »  (II  y  avôiç  le  lende- 
main ce  qu'on  appelle  brèche  au  Gou« 
vent,  parce  qu'une  nouye^e  AbbeflTe  pre- 
noit  pofreflioa.)  Je  (encoi^quil  çious  érojc 
facile  de  nous  évader,  dans  la  foule  qui 
de  voit,  remplir, tQijte  la  màifon  à  cette 
occ^fion«  Julie  trembla,,  pâlit,  pleura;  je 
m'attendris  comme  elle,  6c  je  cueillis, 
pour  la  première  foi$,&r  fa  belle  bouche, 
un  baifer  dé|icieux.      -)  -  , 

Qnqique  tout  â  ma^^ulie,  Je  fus  obligé 
de  padèr. ia  nuit  t^te-à^èce  ayec  fa  ri vf le, 
qui  ne.  rpç,  paru^  j^^^is^^  re\idre  &:  fi  fé- 
âuifame^  Cétoiç  une^Oiprtelle  enchante- 
reffe*,;  mais  JuUçétpic  une  diviniçé. 

Lç  lendemain  ta  £;>ule,abpnda,  ^omme 
je  lavois  prévu.  Julie  trembla  de  tous  fes 

kl 


lié  l'A'v  E  it  f  U  R  I  E  R 

membres  p^endanc  la  journée  entière.  Elle 
venbit  àmoij  me  ferroic  tendrement  la 
main  comhie  à  tm  proteaeur,  &  fewbioit 
le  mettre  huniblement  fous  mes  aufpices. 
EHe  me  baifa  même  la  main:  chère  Julie! 
Etifin  le  montent  approcha  ;  fallai  m'en-- 
fermer  feul  avec  elle  ;  j'eus  bien  vite  jetîé 
bas  mes  fots  babifs  de  fëmme;  je  fus  en  un 
clin  d*œil  revêtu  de  ceux  de  mon  fexe. 
J'aidai  la  tendre  Julie -à  s'habiller  comme 
moi.  Ma  main  trëmbloît',  &  mon  ccear 
palpitoit  dans  ce  doux  miniftere. 

Enfin  le  jour'commençanr  à  tomber, 
Je  donne  un  baifer  à  ma  Julie ,  qui  faifoit 
le  plus  joli  petit  Adonis;  je  lui  préfente 
mon  bras,  je  la  conduis  dans  la  roule,  je 
la  traîne  à  travers  les  flots  de  la  multitude 
qui  ne  fait  pas  la  moindre  attention  à 
lious;  Nous  paflTohs  à  côté  de  Mademoi- 
felle  de  Mirvilte.  La  malheureufe  racon- 
toit  notre  hiftoire  à  une  Religîeufe,  & 
nous  allions  être  découverts  le  foîr  même. 
Elle  nous  lorgna  en  pafTànt  :  nous  trembla' 
mes  tous  deux»  Héureufemerit  il  faifoit  déji 
bien  obfcur,  &  elfe  ne  pbuvoît  me  rccon- 
noître,  ne  m*ajrant  jamais  vu  en  homme, 
&  n'étant  préventre  de'Hert.  Un  flot  de  la 
foule  qui  furvîrit.nous  fépara  d'elle, 
&  détourna  fon  attention ,  qui  fe  fixoir 
machinalement  fur  moi»  Enfin  nous  g»*; 


.     P  rt.  A  «  ç  o^t^i.  lit 

gnîtHés  la  port«9  &  nous  voilà  dans  lu 
fûéé  '  ••-'         *       •  -'î-       '\ 

Jiriie  leva  les-^tti«  air^Giel,  ^&'  Kû 
adreflTa  one  courte  j^nepe.»  1^  la  fis^courir 
comme  iHîé  - hitondelb  V  '  rioifs  tr^vâme» 
bientôt  notre  fiacre,  J  a  vois  prévetiu  rooiï 
valet  jde  rbabic  que  j*aurois ,  &  <ta  fignal 
auqilet'it  me  reconnaît ro^i^r.  Il  rehoic  ta 
portière  ouverte.  J'enlève  ma  Jûlîe,  je  là 
jette  dans  le  czèto^î  je  tn'j  laiice  ajpnb 
elle  ;  8c  fouette,  cdchl^.  j^preâ<i6ffa<lîeré 
mrain  dans  tes  miennes;  je  lûî  doufte  UA 
baifer:  elle  était  route  etfarée;  éUe^ir^ 
poàvoit  prononcer  4in  mot,  &  iehibloic 
prier  intérieurement^  Nous  arrivons  chea; 
notre  hoceflè,  qiiiixNis  réçcât  à  bra^  o(r<- 
verts.  On  nous  ccni^t  danis  lierre  appàr^ 
temenCy'où'tput  écoit  prêt,  bonne' tabl'e 
fc  bon  feu.  Je  ptacss  ttia  Julie  dails  un  . 
fauteuil;  je  farfis,  pour*  PèmbrafTer,  Itt 
moment  où  fe  Domeftique  écoic  allé  eiier- 
cher  te  fouper ,  &  je  lui  dis.  Vc  O  ma  Julie  \ 
»  O  mon  amante,  moli  épdufe  !  Enfin  tu 
»  es  â  moi ,  je  fui^  i  toi  pour  jamais.  »  Elle 
me  regarde,  &  {^eâ-à^peu  revint  â  eUê' 
même.'  ^* 

Nous'  feupîmes  d^a(!e:2  bon  afp^tit; 
Tète-à-têre  avec  ma  Julie  s  ]^  fi«  une  chère 
déficieufe.  Mon  grand  coquin  de  Domef-* 
ti<jue^  nomixiéla/aumJle^  paroifToitnibus 


lit  l'A  V'E  n  t  u  r  I  e'r 
obferMr  très-at^einÎTemeot^  <i  un  ^ir  go* 
guenard»  &  en  même  temps  finiitr^ 
Julie  tne  parojySfok  etfrayéei  chaque- iois 
qu'eJrle  jecQOtf^  Ij^  yeux  fur  luu  Pour  Té* 
gayer.fc  la  réveiller»  je  fis  venir .uue  bou* 
teille  de  vin  de-  Champagne  fiaouSTeux. 
J  y  cToiBivai  un  goût  particulier  ^qvie  \çm 
pouvQÎs  définir.  Julie. iî)*en  voftl^^ir j j?as 
notre.  J'obtiu»,  à  foroeid'inftances.icjfrille 
tn  hût.  Je  m'imaginoîs  (\w  ç)e  vin  pctil- 
laut  devoir  ranimer.  J'apper^us,  au^con* 
craire».  qu*â  chaque  coup»  elle  paroifibjc 
plus 'battue}  Tes  yeux  fe  fermoient  mal* 
gré  elle.  J'atcribuois  cet  accahlem^ni;  â  la 
migue  &  à  rincjuiérude  .  qui  Tavoienc 
empêchée,  auffi-bieiiq.ue  qjoi,  de  ^i- 
xxiir  pendant  plufieurs  mi\i$ijA  (P^/^^A" 
tois  '  nioi-mêçHi  dans  -. un.«  pareil .  |i|bajtïe- 
menx^  <^  je;croyoi^  qae  c'épc^it  pout  U 
mcoïç  raifon.  Cependant  j'étO|iis;.jufte- 
ment  furpris  de  me  femir  endormi  aU" 
près  de  ma  Julie  »,  dans  Jç  premier  mo- 
ment où  je  me.  t^ouvf^^f  lii^re.&  tèceà- 
,  tcte  avec  elle.  M^  )&eu*  ift/ermoient  con- 
tinuellement :  chaque  ff)is^;q|îe  jp  téuflifr 
fois  à  les  rouvrir»  je  voyois  ceux  de  mon 
cpquin  finiftremene  fixé«  (\it,moh  Je  ne 
trouvoisi  rien  de  naturel  dans  mon  aiTou- 
piflemenr.  Enfin  ma  JuUç  s^j^fjoripit  tout 
de  bon»  &  je  ne  tardai  ^»$  iim  (^^^  ^^' 


François.  h) 

tant.  Je  nai  jamais  dormi  C\  profondé- 
ment j  &  Dieu  feul,  peut-être ,  fait  com- 
bien de  temps  dura  ce  malheureux  fon;>* 
meil. 


Fin  du  livre  JixUm€. 


K  4 


124  L*  A  V  E  N  TUR  I  ER 

I  ::^= 

^AVENTURIER 

FRANÇOIS. 


^       LIVRE    SEPTIÈME. 

J  B  m*cveille  enfin  tout  tranfi»  tout  gla- 
cé. Je  me  reproche  de  m'ctre  ainfi  endor- 
mi devant  ma  Julie >  &  de  lavoir  laiflce 
coucher  feule,  me  croyant  toujours  i  ta- 
ble. Je  fuis  furpris  de  ne  point  voir  de  lu- 
mière. Je  me  fens  tout  nu  dans  lobf- 
curicé  ;  mes  mains  font  pefantes  &  dou- 
loureufes.  Je  tare;  je  crois  toucher  de$^ 
fers  qui  m*enehaînenr,'  &  je  retire  ma 
main  avec  horreur,.  J'appelle  Julie;  m* 
voix  retentit  comme  fous  une  voûte.  H 
me  femble  que  je  fuis  affis  fiir  une  pierre, 
les  pieds  dans  Teau  y  j*y  porte  ma  main^ 
je  la  retire  mouillée  :  oà/uis-je?  m'écriai* 
je.  Je  fens  comme  des  bêtes,  des  repti- 
les qui  me  paffent  fur  le  vifage  &  fur 
tout  le  corps.  «  O  mon  Dieu!  me  dis- 
»>  je,  fuis-je  éveillé?  fuis- je  endormi  ? 
»  fuis  je  vivant  ?  fuis-fe  mort?  &  ma  J«- 
M  lie  !  repris-je  d  un  ton  lamentable.  *^ 


F  R    A    W  ^    O'  r  S.  12^ 

La;  voûce  feule  me  répondoit  en  gdmif- 
fant.  . 

Je  me  firotce  les  yeux^  je  me  levé  dé»* 
{eiféfé  'y  je  fens  le  poid»,  j'emends  le  bruit 
de  mes  feiSj  mes  pieds  trempent  dans 
Teau.  CUI  !  Unejlque  tropvr.ai^  me  di^ 
je;  &  je  me  frappe  le  front  d'un  poing 

I  ferieux..  Peu-à-peu  mes  yeux  fe  font  aux 
ténèbres  de  ce  lieu;  j'entrevois  par  dé»- 
grés  quelque  lueur  :  lueur  déiefpérame^,, 
qui  me  confirme  la  certitude  &  rhcrreuc 
de  ma  (ituacion !  je  vois  leau,  le  caveau^ ,s 
\&%  fers,  tout  fe  débrouille  à  mes  ttîftes 
regards.  J'apperçois  que  je  fuis  réellement 
enfermé  tout  nu  dans  un  caveau  fouter* 
raîn,  les  pieds  dans  l'eau  »  les  mains  char-^ 
gées  de  fers.  Je  vois  fauter  autour  de  moi,. 
ic  fur  moi,  des  crapauds,  des  lézards,» 
&  autres  infeétes  venimeux.  La  lumière 
enfin  m'éelaire  aflèz  pour  me  faire  diftin*- 
guer  vis'à^vis  de  moi,  fur  le  mur,  de 
grands  caraéberes;  je  lis  ces  mors  :  Pox;f<. 
LA  VIE.  Inicription  effroyable!  Acetaf- 

I     pe£b ,  je  poude  des  cris ,  je  me  frappe  laiv 
tête,  &  je  maudis  mon  exiftence. 

j         En  réfléchiffant  que  j'étois  fous  un  fou* 
terrain ,  dans  ce  qu'on  appelles  un  cul  de< 

I      baflfe  foiïe,  &  que  j'y  étois  enfeve li  pour* 
la  vie,  félon  Tinfcription;  jeme  rappeUati 

i     tout  ce  quon  m'avoit  dit  de  la  vengeance; 


1X6  L*  A  V  e  H  T  U  R  I  ER 

des  Moines^  je  fentis  que  jetois  tombé 
fous  leurs  mains  puiflànces,  &  j*en  frémis 
d'horreur.  Mats  ccmmetu  ce  malheur  m'é- 
toir^il  arrivée  Je  me  rappeilai  Fatcen- 
tion  noire  avec  laquelle  le  Valet  la  Jaantife 
«n'avoii  obfervéy  je  me  fou  vins  de  lavoir 
vu  à  mon  Couvent^  }ç  foàgeai  à  lalTou- 
piifemenc  involontaire  où  nous  étions 
tombés  Julie  Oc  moi^  & -fa  ne  -  doutai 
pas  que  ce  coquin  ne  (m  le  délateur  qui 
m'avoit  du  livrer  aux  Moines  pendant 
le  fommeil  »  où  ,  fa«s  doute»  il  m'avoit 
plongé  par  quelque  potion  foporiâque» 
A  cette  idée  9 'mes  cheveux  fe  drelTerent 
fur  ma  tête. 

ce  Mais  ma  Julie,mécriai^jeauffi*tar» 
»>  ma  Julie  eft  aufli  trahie;,  elle  eft  entre 
9»  les  mains  de  ces  infâmes  béguines; elle 
y>  eft  enterrée  vivante  coa^me  moi  ;  c'eft 
»  moi  qui  l'ai  plongée  dans  ce  gouîTre.  )> 
A  cette  nouvelle  idée,  le  friflbn  me  faifir» 
&  je  tombai  de  detfùs  mon  fiége  de  pierre» 
La  chère  ame  !  au  comble  du  tourment 
que  je  foufFrois  i  j'avois  paflc  près  d'une 
demi-heure  fans  prefque  fonger  à  elle» 
Que  j'en  eus  de  remords,  quand  elle  re- 
vint k  préfenter  à  mon  imagtnacion! 

Je  reftai  long-temps  comme  abruti  par 
Texcès  de  mes  douleurs;  je  fermois  les 
yeux ,  &  j'appellois  la  mor«.  Un  je  nciài« 


F    R    A    N    Ç    (y   f   s.  .*iT 

quoi  tomba  de  la  voûte  en  m'cclabouf* 
fant,  &  me  tira  de  mon  anéantifTementr 
J'ouvris  les  yeax  \  je  cru^  entrevoir  que 
cecoit  un  pain.  Je  fentis  que  ce  feroic  la 
pitance  qu'on  me  jetceroit  tous  tes  fours 
pat  un  trou  que  j'apperçus  i  la  voûte»  8c 
que  je  n'aurois  pas  a  autre  nourriture..  X^ 
tremblois  qu'il  ne  fallût  me  contenter  pour 
boifTon,  de  Teau  fale  dans  laquelle  trem-» 
poient  mes  pieds  ;  mais  j'apperçus  dans  un 
coin  une  petite  fontaine,  dont  je  tourna» 
le  robinet  »  &  qui  me  foutnit  de  Teaa  pouir 
m'abreuver* 

On  fent  fi  je  devoîs  avoir  appétits 
^  Ahl  laidons  là,  difois-je,  cet  odieux 
»  foutien.  Hâtons  notre  mort ,  au  lieu  de 
»  la  reculer.  »  Â  ces  mots,  je  pouflài  da 
pied  ie  pain  avec  indignation.  «  Mais  » 
*>  repris  je,  dois'^e  me  lai0èr  moorir  de 
»  faim,  fans  tenter  au  moins  de  fortir 
^  de  cette  horrible  demeure  ?  non  ,.il  fauc 
»  vivre  &  nous  venger ,  &  délivrer  Jun- 
»  lie.  »  Sur-le-cbamp  je  ramafTai  mo» 
pain  noir  &  mouillé,  je  le  mangeai  de 
^^e.  Je  but  de  Teau  de  ma  fontaine  ^i 
enfuire  je  péchai  de  la  terre  au  fond  du 
Souterrain,  je  ramoncelai  fous  mes  pieds > 
&  j'en  formai  comme  une  petite  étm- 
^ence,  fur  laquelle  ils  dévoient  repofes 
^  lec»  Toute  cette  occupation  remplit 


2l8  l' A  V  E  N  T  U  R  I>E  R 

journée;  le  peade  lueur  donc  je- joaîfiols 
difparuc  coac-â-faic.  Je  me  trouvai  dans 
les  ténèbres  les  plus  denfes.,  &  je  fends 
qqe  la  nuîr  devoir  régner  fur  la  terre. 

Je.m'arrangeai  le  mieux  que  je  pus  fur 
mon  (îége  de  pierre  »  adofTé  contre  la  mu-^ 
raille»  les  pieds  fur  ma  petite  butte.  Je 
m'endormis»  &  qui  plus  eft,  je  jouis 
d'un  très-bon.  fommeiL  II  y  a  plus  »  je  fis 
les  tèyes  les  plus  gracieux.  Je  tins  en 
fonge,.  dans  mes  bras,  tha  Julie  couron- 
née de  âeurs  ;  •  ma  J^ilie  couchée  avec 
moi  fur  un  lit  de  rofe  ;  ma  Julie  qui  me 
laififa  pénétrer  au  temple  du  bonheur.  Je 
m'éveiilai ,.  le  corps  un  peu  rompu  par  1» 
^  dureté  de  mon  Hége,  mais  d'ailleurs  afTez 
frais.  «Courage!  me dis-je  en  nioi  mèmei 
»  en  me  rappellant  mes  rêves-;  le  Ciel 
9>  ne  m'abanaionne  pas  ;  il  m'envoie  d'heit* 
3>  reux.fonges  pour  me  confoler  &  m'an* 
»  noncer  ma  délivrance.  Oui,  je  fortirai 
»  de  ce  gouffre;,  oui,  ma  Julie,  je  tarra- 
»  cberai  de  ces.  abîmes,  6c  je  poâTéderai 
»  res  appas,  n 

A  ces  mots  je  me  levé  plein  de  cou- 
rage, je  prends  ma  chaîne ,  &  j'en  frappe 
la  muraille,  dont  je  fais  fauter  de  petits 
éclats.  Bientôt  je  réfléchis  qu'il  faudroit 
m  orienter ,  pour  favoir  de  quel  côté  per- 
cer le  mur,  aân  de  trouver  plus  faci- 


F  a  A  N  ç  o  I  s.  219 

îemcnt  â  m'efquiver.  Mais  ne  fâchant  pas 
pofirivemenc  où  j'étois ,  comment  m  o- 
rienter  ?  tout  côté  m'étok  égaL  Je  conti- 
nuai donc  de  frapper  au  même  endroit. 
Des  éclats  qui  romboienc,  jehaufTois  & 
con(blidoî$  ma  petite  buite.  J^  dus  tra- 
vailler au  moins  fix  heures  fans  relâche. 
A  la  fin,  je  m  aflis  un  moment  pour  ref- 
pirer.  Bientôt  après,  mon  pain  tomba» 
comme  k  verile,  fans  douce  à-peu-près 
à  la  même  heure  que  le  jour  précédent. 
Je  fongeai  que  je  devois  obferver  ce 
temps  &  m'abftenif  déformais  de  frap- 
per à  cei;te  heure ,  afin  qu'on  ne  fe  dou- 
tât pas  de  mon^  travail  qu'on  auroir  voulu 
fans  doute  empêcher.  D'ailleurs,  on  ne 
pouvoir  me  voir  par  le  trou  ;  car  la  voûte 
«toit  (on  élevée ,  &  le  deflus  très-ôbfcur> 
aitffi  bien  que  le  deffbus;  moi-même  j'a- 
vots  beau  regarder  tous  les  jours,  pour 
reconnoître  celui  qui  jettoic  le  pain,  j'ap- 
percevois  feulement  une  efpece  d'ombre 
qui  paroiflbic  fur  le  trou ,  &  difparoif- 
iok  fur-le-cbaoap,  quand  le  pam  étoic 
ïombé. 

Je  mangeai  mon  pain  avec  un  appétit 
^évoranc.  Sur*le-champ  je  me  remis  à 
iWvrage,  &  avant  que  robfcurité  fut 
venue  entièrement,  j'avois  déjà  fait  dans 
le  mur  un  creux  fenfible.  Le  lendemain, 


250  L*  A  ▼  E  M  TU  R  I  E  R 

«près  avoir  dormi  comme  un  forçat  très- 
fatigué»  je  recommençai  i  travailler,  &» 
me  iaiflânt  régler  par  la  fatigue ,  je  m'ar- 
rêtai naturellemeat ,  pour  refpirer,  vers 
k  temps  où  le  pain  tomba.  Je  mangeai , 
je  travaillai,  mon  ouvrage  avança.  Je 
dormis  la  nuit,  pour  recommencer  le  lenr 
demain;  8c  toujours  la  même  vie. 

Il  Y  avoir  quinze  jours  que  |e  manœu« 
vrois  de  cette  forte.  Le  trou  étoit  dcji 
profond  ;  mais  le  mur  mena^it  d'être 
d  une  épatflear  horrible.  Je  me  remuois 
avec  tant  de  courage ^  qu*à  peine  je  m'en* 
nuyois.  Cette  aâion  mettoit  tout  mon 
fang  en  mouvement,  &  empêchoic  tout 
croupilTement  d'humeurs,  iource  ordi- 
naire des  noirs  chagrins..  Malgré  ma 
iituation  &  ma  ehétive  nourriture,  je  me 
fentoîs  difpos ,  léger ,  frais  ,  &  pas  hor- 
riblement malheureux.  J*avois  du  moins 
refpérance. 

Un  jour  enfin  [e  crus  entendre  frapper 
de  Tautre  côté  du  mur;  je  m'arrêtai  d'a- 
bord ,  &  je  diftinguai  les  coups  bien  fen- 
fiblement.  «  Dois-je  continuer  de  cecoïc^ 
99  medifois-je?  eftce  un  ami,  ou  un  en- 
»  nemi  qui  frappe  ?  mais ,  excepté  mes 
»  bourreaux  9  qui  peut  être  mon  ennemi. 
f>  Celui  qui  frappe  eft  fans  doute  quelque 
I»  malheureux  enfermé  dan«  un  cacM 


François.,  xîi 

39  voifin ,  qui  travaille  comme  moi  pour 
»  en  fortin  Mais,  s'il  eft  ainû,  pour  fruit 
îj  de  tant  ;de  peiues  ,  je.  ne  ferai  quç 
»  m  ouvrir  l'entrée  de  fa  prifonj  &  il 
»  faudra». l^s  de  tant  de  travaux,  peirceç 
M  un  autre  mur,  pour  raéchapper  avec 
»  lui.  Sans  doute  il  vaudroit  mieux  creu-^ 
»  fer  d'un  autre  côté ,  cela  me  condui- 
»  roit  peut-être  à  quelque  ifTue.^.  Mais  au 
»  moins  je  trouverai  de  la  compagnie  f 
»  j'aiderai  à  fauver  un  pauvre  miférable; 
»  nous  travaillerons  de  concert, &  lou- 
»  yrage  avancera  mieux.  99 

Je  continuai  donc  de  frapper  de  ce. 
côiCj  dirigeant  mes  coups  vers  le  pQint 
où  j'entendois  aind  frapper ,  afin  de  nous 
rencontrer  vis  à-vis  lun  de  Tauire,  & 
Je  nous  abréger  mutaelleraent.  l'ouvrage» 
Je  m*apperçu$  que  mon  correfpondant 
avoit;  la  même  attention,  &  nous  en 
vînmes  4  battre  jufte  Tun  contre  l'autre. 
A  mefure  que  j'avançois ,  j'entendois 
plus  diftindement  le  bruit  que  fai- 
foit  mon  voifin,  &  je  concevois  que  le 
niur  s'aminciflbit  très-fenfiblement  entre 
«ous  deux.  J'entendois.  déjà  fa  voix 
Siû  me  donnoir  un  courage  inexprima- 
lÈ>ie ,  quoiqu'il  parût  gémir  ;.  il  devoi; 
^uflî  m'entendrej  car  je  chantois  tout 
le  joue  comme  k  plus^  infouciant,  Se 


IJl  X' A  V  ÊnTITR  TE  R 

le  plus  heureux  des  hommes. 

Je  reconmis  la  voix  du  travailleur  poirr 
celle  d*une  femme.  Je  m'en  aflurai  bien- 
toc  ;  mais  cette  voix  écoit  douce  &  tou- 
chamé  au  fupriaie  degré.  Il  n^y  avoitque 
celle  de  Julie  qui  pût  avoir  ce  caraûere 
ineflàble.  «  Dieu!  me  difois-je,  feroit- 
99  ce  ma  Julie  }  feroir-ee  elfe  que  je  pour- 
99  rois  voir  &  délivrer?»  A  cette  idée  je 
creûfaillois  de  joie ,  &  cravaillbîs  avec  un 
courage  plus  qu  humain.  De  moment  en 
moment  |e  me  confirmois  dans  mon  ef- 
pérance  :  «  oui,  e'eft-elle,  difois-je  ;»>  & 
déjà  je  pouvois  prefqae  diftingûer  les 
mots  qu  elle  prononçpit.  Enfin  je  m'écriai^: 
â  ma  Julie!  J'entendis  une  voix  douce 
me  répondre  :  ô  cher  Merveill  eji-ce 
vous  ?  A  ces  accents  de  Julie ,  à  ces  ac- 
cents adorés,  mon  cœur  fut  attaqué  d'une 
palpitation  inexprimable.  Je  fus  obligé 
de  m'arrêrer  nn  moment  pour  rcfpirer. 
Bientôt  fe  me  remis  au  travail  avec  une 
rage  amoureufe  au-deflus  de  toute  ex^ 
preflSon.  Déjà  j'èntendors  jufqu'au  moin- 
dre foupir  de  mon  amante;  car,  pouvois- 
je  douter  que  ce  fût  elle?  «  Travai- 
99  le ,  ma  Julie ,  lui  criois-je,  tu  vas  voir 
>>  ton  amant.  »>  Elle  me  faifoit  les  répon- 
fes  les  plus  encourageantes ,  &  continuoic 
de  frapper.  La  nuit  vint ,  &  ne  me  fe 


François.  ij  j 

point  d  abord  fufpendre  mon  travail.  îï 
me  fembloit  en  tâtaiit  avec  mon  doigt, 
qu'il  devoit  y  avoir  déjà  un  petit  trou 
de  fait  dans  le  milieu  du  creux  ;  maïs  la 
nuit  ne  me  permettoit  pas  de  le  voir. 
Nuit  envieufe  &  cruelle  i  Ma  Julie  fe 
coucha ,  en  me  fouhaitant  le  bon  foir  lé 
plus  afFeâueux.  Je  l'entendis  lommeilier 
en  refbirant  fuavement.  *y  Dots ,  cher  objet, 
«  m'ecriai-je ,  demain  je  te  verrai  »  j  & 
dans  cette  efpcrance,  je  m'endormis  ihoi- 
même. 

Je  m'éveillai  ftais  comm^  l'aurore  dil 
plus  beau  jour,  après  avoir  bien  repofé. 
Ma  Julie  travarlloit  déjà.  Soudain  f  apper- 
çus  un  rayon  qui  traverfoit  le  mur  j  ce  qui 
m  annonça  qu'il  étoit  percé,  &  que  le  ca»* 
chot  de  mon  amante  et  oit  plus  éclairé  que 
Je  mien.  «  Je  te  faliîe,  m'écriai- je,  m'a 
»  chère  Julie  !  »  &  j^approchai  mon  doigt 
de  la  foible  ouverture;  elle  en  fit  autant  de 
fcn  côté  ;  mais  le  mur  éeoit  fort  épais ,  ôc 
nous  nous  étions  hâtés  de  creufer  au  centre 
de  la  brecbe.  Tout  ce  que  je  pus  faire,  fut 
detoHicher,  du  bout  de  mon  doigt,  le  bouc 
du  fiert;  toucher  déKcieux ,  qui  ifetentic 
}ufqu*à  mon  cœur ,  &  me  don«a  une  nou- 
velle vie  ! 

Cependant  nous  ne  pouvions  encore 


2J4  l'A  V  EN  TU  R  XE  R 

nous  appercevoir  réciproquement.  Nous 
travaillâmes  avec  tant  de  courage ,  qua- 
vanc  la  fin  du  jour,  j'entrevis  ma  Julie. 
Je  la  priai  d'approcher  fa  bouche  de  l'on* 
verture,  Se  je  refpirai  foxi  haleine.  Nous 
nous  fouhaitâmes  avec  peine  le  bon  foir, 
pour  nous  endormir  coos  deux  dans  les 
longes  les  plus  délicieux.  Je  rêvai  de  mon 
côté,  que  j'ouvroisle  refte  du  mur,  &  que 
je  pénétrois  jufqu'à  ma  Julie,  qui  me  rece- 
voit  dans  fes  bras. 

Nous  nous  mimes  au  travail  le  lende-* 
main  avec  encore  plus  d  ardeur.  Je  jouif- 
fois  d'un  jour  beaucoup  plus  fenfible.  J'en* 
trevoyois  alTez  à  fouhaic  ma  bien-aimécî 
je  converfois  avec  elle.  Avant  que  la  nuit 
vint  je  pus  alonger  mes  lèvres  jufqu'au 
bout  de  fon  doigt,  à  qui  je  donnai  un  doux 
baifer.  Elle  en  voulut  faire  autant  au 
mien.  J'étois  déjà  plus  heureux  dans  ce 
fouterrain ,  appercevant  un  peu  ma  Julie» 
&  la  touchant  du  bouc  du  doigt,  que  je 
ne  l'autois  ébé,  fans  elle,  dans  le  palais  de 
la  volupté.  Nous  nous  racontâmes  réci- 
proquement nos  peines,  &  comment  nous 
étions  venus  dans  cet  horrible  lieu;  Son 
hiftoire  étoit  à-peu-près  la  mienne.  Elle 
s'étoit  éveillée,  comme  moi,  avec  la  plus 
douloureufe  furprife,  dans  l'horreur  a  un 
cachot. 


François*'  235 

Le  lendemain  le  trou  fut  affez  grand , 
pour  que  nous  puifioos  coller  mucuelle* 
ment  notre  bouche  Tune  contre  1  autte* 
J'avançai  mes  lèvres  vers  ma  Julie  >  la  Aip^ 
pliant  en  grâce  d'approcher  auflS  tes  fienne$^ 
Elle  rougiflbit,  tlle  eri  brûlott  d*enviej 
mais  elle  ne  pouvoir  s'y  réfoudre.  <«  Ma 
»  chère  amie»  lui  difois-je»  peux-tii  re<» 
»  fbfer  cette  faveur  â  un  malheureux  qui 
f  eft  privé  de  tout  dans  Tanivers  ?  »  Elle 
s'y  détermina  enfin ,  &  je  preflài  de  ma 
bouclie  la  bouche  délicieufe  de  ma  Julie  > 
baifer  raviflànt  qui  fit  pétiller  mon  fang  & 
palpiter  mon  cœur  !  La  pudeur  de  Julie 
rendît  ce  plaifir  trop  court. 

Au  bout  de  quelques  jours  nous  pûme$ 
nous  ferrer  la  main.  Nous  nou3  vîmes 
réciproquement  tout  le  vifage>  je  coU 
lai  bientôt  ma  joue  contre  celle  démon 
Amante.  Enfin  l'ouverture  de  la  mu- 
raille devint  aflfez  grande  pour  me  livrer 
un  pa(&ge  complet;  je  ipénétrai  dans  l'a* 
fyle  de  ma  Julie):  je  la  ferrai  dans  met 
bras  5  je  fentismoacomt  battre  contre  fon 
cœur.  Nous  reftames  long- temps  dansi 
cette  douce  étreinte»  nous  baignant  mu- 
tuellement de.  nos  lacmes  de  tendrefle» 
unis  enfemble  conune  la  vigne  l'eft  â 
1  ormeau  ^  tellemenc  que  nous  fetnblions 
ne  faire  qa  un  corps  »  coimne  nous  ne  fai* 


X58  L*  Aventurier 
»  reconnu  la  naltiré  de  nos  vœux?  Noas 
n  fonimes  feulsdans  Tanivers;  -nous  ren- 
I»  irons  dans  tes  droits  de  la  natute,  qui 
»  afTociè  les  Amants,'  fans  Prêcce  &  fans 
,  t»  Notaires;  Pipos  voilà  dans  te^cas  de  nos 
t»  premiers  parents^  jettes  feuls  dans  les 
99  déferts  du  monde,  aflbciés  enfembie 
n  par  les  loix  de  la  nature,  fous  les  re- 
»  gards  du  Créateur.  »> 

Julie  réfiftoit ,  foupiroit  &  ne  favoic 
quoi  me  répondre.  Il  fallut  que  feifidè 
ma  cour  pendant  plufîeurs  jours*  Enfin 
-elle  cènfentit  à  me  doimer  la  main;  car 
ce  fut  proprement  un  mariage;  elle  ie 
profternafur  la  terre,  invoquant  rEternel 
avec  les  plus  ferventes  prières.  Je  me  mis 
i  genoux  à  coté  d'elles  je. pris  à  témoin  lé 
.Dieu,  qui  feul  nous  voyoît,  des  ferments 
que  je  fis  à  ma  cendre  épciufe;  '  J'atteftai 
-la  voûte  fépulcrale-qul  iious  couvroit, 
les  murs  funèbres  qui^iiousienferhioient, 
la  lampe  noâume  qui  nous  éckiroit.  Ju- 
lie prononça  les  mêmes  fesments  ^avec  le 
plus  faint  recueillemeniti.'  Enfin,  |e  la  pris 
dans  mes  bras ,  1  amour  conjugale  peignit 
dans  fes  yetnc,  à  traversnlembarnis^ 4'une  1 
pudeur  TÎrgiriale;  je  faifis  l'inftant  !pro-*| 
:pice,  &  je  fas  heureux.  Anges  <le  TÉter- 
?nel,  VQU»  le  ifav.e«^.vbus  qui  détoarnez 
:vos  regards  éca  ixmpabks:  plaifics    dts 


François.  239 

hommes ,  le  bonheur  écoic  avec  nous  dans 
le  fein  de  la  terre. 

^  Après  les  plaiûrs  enivrants ,.  nous  en 
vînmes  à  ces  moments  d'intimité  plu| 
délicieux  encore/  Quelle  nuit,  grand 
Dieu  !  Peut  on  après  cela  fe  plaindre 
d'avoir  été  malheureux  !  ]|nfin  nous  nouf 
endormîmes  dans  les  bras  l'un  de  l'autre^ 
Je  m'éveillai  le  premier,  je  contemplai, 
^  la  lueur  de  la  petite  lan^pe ,,  ma  j  ulie 
repofant  fur  fon  fein.  Qu  elle  croit  belle} 
Que  fon  haleine  étoit  douce!  Mais  quoi- 
S^'elle  dormît ,  je  voyoïs  des  pleurs  s'é- 
chapper de  fes  paupières  fermées.  J'en 
étois  afifligé;  je  les  féchois  avec  mes  le- 
vres;  je  Té  veillai  par  un  baifer,  «  O  ma 
^  bien  aimée!  lui  dis-je,  ton  fommeil 
»  m'attriftej  je  vois  couler  des  pleurs  de 
^  tes  beaux  yeux  ;  manquert-il  quelque 
»  chofe  à  ton  bonheur,  quand  je  crains 
»  de  mourir  de  l'excès  du  mien?  ji 

Julie  foupira ,  Se  me  répondit  en  me 
donnant  un, baifer.  c<  O  mon  ami!  toi 
«  feul  peux  merehdre  heureufe,  le  Ciel 
»  m'en  eft  témoin  j  ru  feras  ma  félicité  j 
"  mais,  hélas!. que  nos  plaifirs  enfante* 
»  ront  de  malheurs  !  que  deviendront 
>3  les  infortunés  â  qui  nous  donnerons  la 
»  vie?  Ofons-nous  lés  tppeller  du  néant, 
^  pour  fouffrir  dans  le  iein  de  la  terre^ 


240  lAvehturiek 
»>  &  moarir  de  mifere  ?  »>  Je  fos  (*^"  ^ 
attendri  de  cette  idée  ;  f embraflai  mon 
époufe ,  je  la  ferrai  fur  mon  cœur.  «  0 
>j  ma  Julie!  lui  dis-je,  il  eft  vrai,  nous 
f»  mettrons  au  monde  des  malheureux; 
n  mais  crois-TU  que  nous  refterons  dans 
n  cet  effroyable  abîme  ?  Nous  avons  des 
»  bras  j  déjà  par  nos  effons  nous  avons 
»  ftt  nous  rejoindre  ;  nous  viendrons  a 
f  bout,  par  nos  travaux  réunis,  de  for- 
«>  tir  de  ce  gomffre,  Ôc  de  revoir  la  lu- 
a»  miere.  »»  Je  la  confolai  plus  par  mes  ca- 
reffès  que  par  mes  raifons;  &  je  fentis 
ou'il  falloir  fe  prefcrire  la  réferve  nécef 
faire  pour  ne  pas  engendrer  «ne  poftérité 
malheureufe. 

Nous  nous  levâmes  de  grand  malin, 
autant  que  nous  pûmes  le  conjedurcr. 
Nous  n'avions  pas  de  temps  à  perdre;  il 
falloir  travailler  pour  notre  délivrance  ; 
mais  de  guel  côté  porter  nos  efforts? 
Nous  tînmes  confeil.  Tandis'  que  je  mé- 
ditois  fur  cet  objet  avec  recueillement, 
•  il  me  fembla  entendre,  fous  nos  pieds,  un 
certain  bruit  fourd.  «  Prête  loreille ,  dis- 
9»  je  à  ma  Julie,  n^entend3  tu  rien?  »>  Ju- 
lie écouta,  &  ie  jetta  toute  tremblante 
dans  mes  bras«  «c  Ah  !  nous  fommes  perdus, 
*»  me  dir-ejlej  il  7  a  du  monde  fous  nos 
f>  pieds  >3— «  Que  crains-ru,  ma  chère, 

lui 


François,  241 

9>  lui  répondis- je  ?  Ce  font  nos  libérateurs» 
»  Oui^  ma  Julte^ce  foac  des  hommes 
M  qui  (ravailient  dans  les  £3Uterrains ,  & 
»i  qui  pourront  nous  délivrer  ^  <  ou  des 
»  maiheureiiic  qui  gémiflènc  dans  un  ca* 
n  chot  plus  profond  que  le  nôtre  j  nous 
3*  les  foiilagerons  y  ils  nous  le  tendront  ; 
w  &  3  réunis  avec  eux ,  nous  en  travaille- 
>i  fons  plus  vite  à  fortir  de  ce  gouffre. 
n  Oui»  c'eft  fous  nos  pieds  qu'il  faut 
n  creufer.  Aui-deflus  de  nos  téces ,  nous 
*»  trouverions  nos  tyrans;  à  nos  côtés, 
n  il  ny  a  que  des  cachots,;  en  creu- 
»  fane  fous  nos  pieds  ,  nous  fortirons  da 
u  pouvoir  de  nos  bourreaux'^  &uious  re- 
»  couvrerofis  notre  liberté.  Courage,  ma 
M  chère  amie  ;  pardonne  fi  je  re  laiiTe  tra- 
»  vailkr  ;  c'eft  pour  que  tu  fortes  plutôt' 
»  de  ce  trifte  :féjour.  i> 

Nous  travaillâmes  enfemble^à  creu(èr 
le  fein  de  la  terré  ;  Adam  m  eut  pas  plus 
de  plaifii:  à  bêcher  avec  Eve  le  Raradis 
terreftre.  Après  nous  ètte  fatigues  toute 
la  journée  nous.ibupames  tète  à  têre  avec 
un  excellent  appétit.  Noiis  couchions  fuc 
le  mèoie  cbaUc>  nous  nous  endormions 
dan$7Je»  l^as  Tun;  de  l'autre  ;  &  »  pour 
comble. de  joie  s.  â  mefure  que  nous  avan-- 
cioQs,  a9us  iBintendions  plus  diftinâe-* 
métit  le  iHruic  qui  fe  faifoît  ibus  nos  pieds  y 

Tome  L  L    . 


l^i  L'ArBNTURlER 

(Ce  qui  augmentaic  nos  efpérances.  Notii 
les  Rois  ne  font  point  plus  heureux  que 
nous  retiens  alors.. 

Après  la  terre,  nous  trouvâmes  bien*» 
côt  la  pierre  vive,  ce  II  y  a  donc  une  car« 
»  rîere  ici ,  m*ccriai-je ,  ce  font  des  ou- 
f  vriers  qui  travaillent  dans  le  fouterrain: 
•>  nous  fommes  fauves,  s'  J'embraflài  ma 
Julie  avec  tranfporc,  &  nous  poufsâmes  nos 
travaux  avec  un  vif  redoublement  de  cou- 
rage. La  pierre  étoic  plus  dure  â  creufer 
que  la  terre  ^  mais  auflî  notre  efpérance, 
en  croiffant,  augmentoit  notre  vigueur. 
Le  bruit  des  travailleurs  devenoit  plus 
fort»  &. nous  reconnoi (lions  fenfiblement» 
au  retentiflement ,  qu'il  devoir  y  avoir  un 
vuide  fous  nous.  Bientôt  nous  conjeâu- 
rames  que  les  gens  du  fouterrain  nous 
avoient  entendus  ;  car  nous  fentîmes 
qu'ils  avoient  l'attention  de  battre  direâe- 
ment  fous -nos  pieds,  &  de  faire  corref- 
pondre  leurs  coups  aux  nôtres  ,  comme 
pour  nous  aider  dans  notre  travail.  Nous  ne 
nous  {x>frédions  pas  d'aiâ.-^Tout-â-coupi 
nous  les  entendîmes  pouilfèr  unf  cri  roâsen* 
&mble.  Nous  y  répondîmes  comme  ifCQS 
pûmes.  J'ignore  ^'ils  nous  entenidirwt  ;  ii$ 
continuèrent  de  battre  &  de  crier  âe  temps 
en  temps  ;  nous  répondions  de  toutes  nos 
fQtQÇSr  Enfin /il  mè  fembla  bietatôt  qti'ik 


François.  14} 

nous  crioient  courage!  Qu'on  juge  com- 
bien cela  nous  en  donnoic  ! 

Nous  frappâmes  avec  tant  d^acharner 
ment  qu  au  bouc  de  peu  de  jours  nous 
fîmes  enfin  un  pecic  trou ,  par  lequel  je 
regardai.  Je  vis  en  effet  que  c'étoienç 
des  ouvriers  qui  travailloienc  dans  une  car- 
rière ,  &  de  la  part  defquels  nous  n'avions 
que  des  fecours  à  attendre.  «  O  ma  Jur 
»  lie!  m'écriai-je,  tiens,  regarde^  ce  font 
»  des  libérateurs.  »  Elle  regarda  ^  &  ^  le 
cœur  attendri  de  joie ,  elle  me  ferra  dans 
fes  bras. 

Nous  agrandîmes  le  trou  ;  les  hommes; 
nousapperçurcnt,  &  poufsèrent  un  cri  d'a- 
légrefle.  Nous  les  faluâmes  de  tout  notre 
Cœur,  &  continuâmes  d'élargir  louver- 
fttre,  affez  pour  y  pafler  le  corps,  lis  nous 
apportèrent  bientôt  une  échelle ,  à  l'aide. 
^e  laquelle  nous  defcendîmes.  Dès  que  je 
fcen  bas  ,  j*embraflai  tous  ces  obligeants 
"mortels.  Julie,  avant  tout ,  fe  jetta  à  ge- 
noux ,  &  rendit  grâce  au  Ciel.  Les  ou- 
vriers nous  entouroient,  il  n'y  avoir  force. 
^^  careflès  que  ces  bonnes  gens  ne  nous. 
^^^m.  Nous  leur  racontâmes  en  peu  de 
inots  notre  hiftoire  j  &  ces  braves  travail- 
leurs en  eurent  pour  une  heure  à  blaf- 
phcoier  contr;e  les  Moines.  Ils  nous  firent 
^ffcoir  à  terre  au  lïiiUeu  d'eux ,  &  nous 

L  z 


144         l'Aventurier 

forcèrent  de  partager  leur  kamble  dîner. 
Enfuite^  je  leur  dis:  ce  mes  amis,  il  faat 
f»  fonger  à  ce  que  nous  allons  -devenir. 
s3  Nous  ne  pofledons  pas  un  fou;  nous 
»»  n'avons  pas  de  quoi  nous  couvrir;  je  ne 
»i  veux  point  expofer  mon  époufe  à  fe 
99  montrer  dans  Paris ,  fous  Téquipage  où 
M  vous  la  voyee.  Je  veux  aller  cencer  le 
39  fore ,  tâcher  de  recueillir  quelque  argent 
>9  6c  des  habits ,  ôc  voir  fi  je  pourrai  dé- 
99  terrer  un  afyje  pour  nous  loger;  mais  il 
n  fiaut,  mes  amis,  que  vous  me  prêtiez, 
»  jufqu'à  mon  retour  ,  au  n^oins  de  quoi 
f>  couvrir  ma  nudité.» 

Ils  offrirent  tous  de  fe  dépouiller  pour 
moi  ;  j'acceptai  la  culotte  de  celui  qui  me 
^arur  le  plus  propre ,  &  la  vefte  d  an  autre 
par-deffus  laquelle  je  mis  une  efpece  de 
redingote  appartenante  à  un  troifieme  : 
un  quatrième  me  prèra  fon  chapeau,  un 
autre  fes  fouliers  &  fes  bas ,  &  me  voilà 
vêtu  comme  un  pauvre  diable  :  mais  tant 
mieux  ;  je  rifque  moins  d'être  reconnu 
fous  ces  criftes  dépouilles.  <«  O  mes  chers 
M  amis  !  leur  dis-je ,  je  vous  confie  ma  Ju- 
99  lie  ,  le  tréfor  de  mon  cœur.J'aimerois 
9»  mieux  cent  mille  fois  perdre  la  vie  9 
99  que  d'être  privé  d'elle.  Saurez-vous  la 
9f  défendre  ,  U  Ion  vient  Tattaquer  ?  »  — 
fi  Qu'appellez-vous  la  défendre^  nae  dit 


François*  145 

»  un  grand  diable  de  vifage  balafré  ?  J'ai 
»  fervi  pendant  huÎD  ans  Sa  Majefté  ea 
»  qualité  de  Grenadier  j  je  me  fais  trouve 
»  dixns  quatre  batailles  j  j*ai  monté  fix  fois 
»  à  Tallaut  i  j  ai  eifvingt-deux  Capitaines 
»  fur  le  Corps  j  enfin ,  je  faurai  la  défendre. 
»  Le  premier  coquin  de  Moine  qui  ap- 
»  proche  d*ici ,  je  lui  fends  la  cervelle  eu 
»  deux.  Songez  que  c'eft  Chenapan  qui 
»  vous  la  dit.  «  Je  pris  confiance  fur  d« 
pareilles  proteftations.  J'embraflai  ma 
chère  Julie ,  &  je  partis. 

Au  fortir  de  cette  Caverne ,  à  Tafpcét 
du  grand  jour  ,  je  fus  rayi  en  extafe  ,  & 
je  goûtai  ua  plaifir  égal  à  celui  que  j'avois 
reifenti ,  en  jouilTanc  la  première  foi^  de 
ma  JuUe.  Je  vis  la  vafte  étendue  de  la 
campagne,  qui  me  parut  admirable.  Je 
refpirai  Pair  pur  de  l'Atmofphere  ;  le  btu- 
n>e  des  fleurs ,  Tame  de  la  nature.  Je  via 
ce  beau  Soleil  tranquille  dans  les  CieuK  » 
qui  fembloit  me  voir  fans  courroux ,  com- 
me n'ayant  point  de  part  à  mon  malheur^ 
&  ne  s  oppofant  point  à  ma  libc^rté.  Dans 
mon  raviflemenc  je  tombai  fur  mes  deux 
genoux ,  &  j'adorai  l'Eternel. 

Après  cet  aéle  de  piété ,  je  me  mis  i 
courir.  Sortant  d'une  retraite  de  trois 
mois,  je  me  fentois  d'un  lefte  i  ravir.  Se 
ïie  touchois  pas  terre.  J'étois  ccpeiidanç 

L  5 


H6  L*A  V  EKTURIER. 

chargé  de  ma  chaîne  que' nos  libérateurs 
jî*a voient  pu  m  oter,  faute  de  lime.  Je  la 
cachoîs  le  mieux  que  je  pouvois ,  &  l*em- 
pêchois  de  faire  du  bruit.  La  nuit  corn- 
mençoit ,  quand  j'entrai  dans  Paris  ;  & 
tant  mieux.  Je  courois  toujours  fans  favoir 
où  aller  ;  enfin  ,  je  paflài  devant  la  mai- 
fon  de  Madame  Banal  ;  elle  ctoit  fur 
fa  porte.  Quoique  j'eufle  été  arrêté  chez 
elle,  je  ne  pouvois  me  perfuader  que  cette 
bonne  femme  m'eût  trahi  j  &  mes  foup- 
çons  étoient  retombés  fur  mon  coquin  de 
dotreftique. 

«  Madame ,  lui  dis- je ,  ne  pourrois-je 
»  p^s  vous  dire  un  mot  ?  »  11  faifoit  obf- 
cur  :  mon  ajuftement  ne  prévcnoit  pas  en 
ma  faveur  :  elle  me  prit  pour  quelque 
poliflbn  :  ««  paflêz  votre  chemin ,  me  dit' 
»  elle  fort  léchement.  n  Je  voulus  avan- 
cer mon  vifage  pour  lui  parler  à  l'oreille; 
elle  crut  que  j*avois  deflfein  de  Tembraflèr, 
elle  m'appliqua  un  foufilet ,  en  difant  : 
t<  Mais  voyez  cet  infolent!  «  Larcpliq^^^ 
lui  tomba  fur  la  joue  comme  un  éclair. 
•c  Au  fecours!  s'écria-t-elle  j  au  feu?  ^^ 
^>  feu  !  »>  &  voilà  du  monde  qui  accourt 
•poiir  la  fecourir.  On  entendit  le  bruit  de 
ma  chaîne  j  on  la  vit  paroître,  on  dit: 
«  c'eft  un  galérien  échappé.  »— a  Mais  M*' 
»>  dame  Banal,  difois-;e,  ne  reconnoiwe^' 


François^  i^f 

*  vous  pas  ma  voix  ?  »  Pendant  ce  temps- 
li  y  Içs  coups  me  pleuvoienc  fur  le  corps» 
&  j'en  rendois  le  plus  que  |e  pouvois  avec 
ma  chaîne  >  qui  aiTomoioic  les  combat- 
rants.         r 

Cependant  Madame  Banal  avoir  re«^ 
connu  ma  voix ,  &  elle  crioit  :  «  arrê- 
»  cez ,  ce  n'eft  pas  celui-là  qu  il  faur  frap^ 
>»  per.....  >•  Elle  parvint  enfin  à  faire  cef- 
fer  les  coups*  »  Vous  vous  trompez ,  dit« 
N  elle;  cet  honiw^l^  ^ft  ui^  ^^  ines  amis  ^ 
i>  c*efl:  un  ajatre  polilfon  qui  m'a  infulcée 
» .  en  .  paflfani:  ,  8c  qioie,  vous  avez  .  laifle 
y>  échapper  w  —  c«»Comment,  un  gale- 
«  rien  e^  votri^  ami  !  lui  dit-on.  >i»— «  Oh  t 
••  c'îeft  un  badinflige,.rcpondit-eIIe;  c'eft 
»  un  tour  qu  on  -a  joué  à  ce  brave  gar-* 
9>  çon«.  Je  voi)s  expUqiierai  tout  cek  der 
3>  main.  »»  J'enrageois  d'avoir  reçu  tant  de 
coups  9  &  de  me  voir  expofé  à  tant  de 
regards;  tandis  que  j'avois  befoin  de  me 
cacher.  E^fijl  ,^  MM*  1^^  garçons  Tail« 
leurs  &  Gordoflniers  ,  qui  m'a  voient  fau- 
té fur  4e  cor{^  y  me  firent  mille  excuf^  ^ 
Madame  Banal  teut  fit  fes  rçn^erciements^ 
me  dit  d'entrer  >  &  leur  foubaîta  le  bon 
fojr.  Quimd  elle  eut  de  la  lumière ,  elle 
me  lorgna  cie  près;  &  me  reconnoiflànc 
enfin ,  ^lle  me  dit  :  <<  eh  bien  !  mon  cher 
^  etffant>eft-ce  vous?  Mon  Dieu,- que ^e. 

L  4 


I48  i*  Aventurier 
>'  fuis  fâché  de  ce  qui  vient  d'arriver  !  Ah  \ 
»  que  vous  avez  la  maiu  lourde  !  voire 
»  foufflec  eft  encore  tout  chaud  y  mais  en- 
»  fin  il  n'y  a  pas  de  mal.'  Ece»-voas  donc 
n  galérien ,  mon  cher  enfanr  ?  »>  Je  lui  ra- 
contai ,  en  peu  de  mots  ,rtion  hiftoire  , 
depuis  qu'on  m'avoit  faifi  chez  elle.  Elle 
joignoit  les  mains  «  &  levoit  les  yeux  au 
Ciel,  en  criant  :  Je/us!  ce  c'eft  votrecokjaiit 
«  de  là  JauniflTe,  me  dit -elle ,  qui  vous 
n  a  trahi.  On  dit  que  ce  malheureux  a  été 
9>  Moine  ;  il  a  introduit  ici  des  brigands 
i>  armés ,  que  je  n  avoîs  jamais  vus  ni  con- 
»  nus,  qui  vous  ont  enlevés  tous  les  deux» 
a»  ^  J  ai  eu  beau  cfier ,  ils  étoieni  déjà  loin 
»  quand  le  Guet  eft  atrivé 3  mais  f  ai  eit 
99  le  bonheur  de  Taavér  Vôtre  argent  & 
»>  tout  ce  qui  vdus  lappartehoit  :  &  vîre,' 
*»  vite,  qae  je  vous  remette  lé  tout^*  Elle 
m'alla  chercher  fur-Ie-champ  une  bourfe 
<}ui  étoit  toute  pleine  d  or  :  je  TembraïTai, 
ne  me  poffédant  pas  daife*  de  trouver  de 
quoi  fecourir  ma  Julie.  «  Oh!  feprit  Ma-» 
9t  dame  Banal ,  que  je  yaU  tàufer  de  joie 
yy  i  la  pauvre  Mademoifelle  de^Mirvillô!- 
»  Si  vous  favi^z  combien  elle eftaffligée 
»  de  votre  malheur  !  depuis  votre  eiîleve- 
H  nfent ,  elle  n'a  pas  laiffé  paffer  un'joar, 
»  fans  venir  demander  de  vos  nouvelles  ; 
f»  elle  a  fait  toutes  les  pèrqiûlitions  les pkif 


F   K    A    TTC  a  t   L  24^ 

j>  erââ:es  pour  vous  retrouver^^^^p— tt  Gar^ 
j>  dez-vous,  m*écriai-je,  de  rai  dire  uiv 
)'  mot«  »  Je  regardois  Madet^oîrelle  de 
Mirvilk  comme  nôtre  plus  cruelle  eniie-- 
mie.    '  •'  -«f'  '■        >:•:':•. 

Je» priai  la  bonne  hôteffë  de  n*e- faire' 
couper  ma  chaîne  j  elle- envoya  chercher 
un  Garçon  Serrurier  ,  qui  fix  d'abord  quel* 
^ûea  ^tfficBtiés;  mais  qui,  fe  laiiTani  tcni-* 
cher  par  la  vue  d'tm  louis  que  je  iui.prér 
fentaî'^  m^'d^birafiTa  de  cet  ignominieux 
fardeau.  ^'J'avèis  encore  à^  hardey  chea: 
cetre  bifave  femAtiej  Je  -me  -mis  un  peii 
plus  décemment ,  &  \e  pris  un  habit  d'hom- 
me pour  vêtir  Pc  déguifer  ma  Juliev 

SurJe-champ  je  dis  à  mon  hôteffe:  «ftnar 
n  ^here  Madame' BanaJ  i'voodiierei  bien» 
»  fentir  qu'il  ne  m'eft  pas  poÇiMe  de  loger 
M  chea  voiô ,  parce  qif  on  tiv'y  ^l&ifi  j  Sc^ 
»  que  fi  Ton  s'appôrcevoit  de  min  ëvafion  , 
«  il  eft  tout  naturel  qu'on  revienne  tnf 
>»  chercher:  Il  finit  donc  me  trouver  quel- 
»  que  àfyle  fecret  >  où  le  Diable  n'aille  pa» 
»  me  tjéterref,  »  —  ««  J'jai'  votre  affaire  , 
»  lie '^dit-elle.»  Nousl  friontâmes  daaw  mt 
fiacre,  ^  elle  me  coiAÀ^ùt  ithzïo'm dm 
chet  elle<lanâ  cine  fti\i%ti\€:âétea^hé»i 
NoiK -entrâmes  par  une^^etïte'allée  bor*^ 
gnel  )  qui  n*ann6nçoit  que  le  plus  vii^in 
taudis^  cette  fNfetÎKe  allée  ncms  cotiàuiC» 

L  j 


1$0  t'AvENTURIïR 

a  une  petite  tnaifonnetce  fore  propre ,  fi* 
tuée  £us  le  derrière  >  &  q»  o»  "^  ^^^ 
conneroir  j^amats  de  dehors,  Les  maures 
de  cette  maifoa  ne  louoient  poinc  ordi- 
nairement leurs  appartements  ;  ils  me  re- 
çurent à'  la  recommandation  de[  H^à^^^^ 
Banal,  leuf  amie  &  kur  ^arjgpte,  Elle 
leur  dit  de  préparer  un  boa  fouper ,.  avec 
un  apparremeiK.pour  naoî  &  piour..i#  ami 
^ue  j'allois  leur  amener.  y  .. 
.  Cet  arrangexneniî  fait ,  je  remontai  feûl 
dans, mon  fiacre,  $c  j'allai  rejoindre ,. ma 
Julie  au  fond  de-laifaçriene.  :EUe/»e'fauta 
au  cou  ;  les  bonuès  gtm  danfoient  autour 
d'elle  j.  ils  a-avoienc  fait  qw  boire,  fouc 
tâcher  de  .f égayas  ; .  j£  leur,  dpnniii  de 
quoi'  boire,  encorp;  &:.î!s.Weitc:^trisr^oa- 
rems.  Alora  je  préfeam  à  m^  J^ii?  ^^^ 
hâbitss  d'homme,  qôejavpis  aj^rcés  p!puc 
elle,  &  je:iaidai  à  lese^doilêcifatoilecta 
fin  bientôt  faite.  Notez  q«ç  je  lui  cou- 
pai auffi  fa  chaîne  ,  ayant  nppo^tédcs^  ou- 
ais pourrccla.     ' 

Nous  allions: ipft cri c  ;  toi|f4:Câtjp  .^9"^ 
voyons  venir.,  feus  lajyoûte,  des  g^ns  pré- 
cédés\d'un.flair|be)ii)»  Julif  pâlit  ^rejet- 
te., dans  rijes.  brii$',,difant  i  «  Ah  il  mo^i 
»•  ^Bieu  îzTïoAs  4!ow^es  ^^&j^;S  •»  J'étois 
moîrmême  intip^idé;  Ghenap^p  npus  pro- 
mettoit  fa  prpte^iQo  ^  fws  jnos  boitimes 


François.  z  5 1 

k  ièrr#ienc  autour  de  nous ,  réfolus  i 
nous  défendre.  Nous  appercevons  bieii- 
loc  que  ce  n  eO;  qu'un  jeune  homme  qui 
vient  à  nous,  éclairé. par  un  domeftique. 
Cela  iiQqj  rafTgfre.  Enfin,  cet  homme» 
au  lieu.de'nou^  arrêter ,  comme  nous  le 
craignions  ,  fe  jette  à  nos  pieds ,  baife 
ceux  de  Julie ,  &'nous  dit  :  «  I^ardonnesç- 
»  moi  tous  depx,  ou  je  ne  me  relevé  pas 
«d'ici.»  Noi^s  reconnûmes' la  voix  de 
Madetpoifelljs  de.Mirville.  Elle  levé  vers 
nous  C^s  beaux  .y:eux  tput  éii  larmes  -y  nous 
lui  ççûdpnp  .1%  cqain.  C'étoit  elle-même* 
Le  macmiton  de  Madame  Banal  avoic 
pouxij  Tav^rçir  de  mon  apparition  j  elle 
5  etoit  déguifée  en  homme  pour  venir  me 
voir  j  oa  Jui  ^voit  dit  où  j'étois  ;  elle 
^voir  couru  fur  mes. pas,  &  elle  venoic 
fiou^  offrir  ù,  boiirfe  ôç  fa  vie.  ^ 

^  I^oùs.r€^n^b,ràr$âQnes  dé  tour  notre  pœur. 
<*  O  'mes  .açijs ,  dit-îsille  »  que  vous  êtes 
»  bons  de  pe  pardonner  !  Je  ne  m'en  rc- 
«  prochetAÎ  que  plus  amèrement, 'toute 
»  m^  vie,  j/4kyoir,, concouru  a  eau (pr  vos 

»  ment  quv' vous  "^iai  trahis  j^  maïs  les' îm- 
«^..prudpu^eç.  oue^J^  CQl^tèJcJ^  jaîoiifie 

I.  me  %ço,^  d|b^e5^  S'^^^^J^u^^M^'^?»^ 
»  de  VQtre-  rï^uje,  ont  pji  donner  des  lu»- 


251  l'A  venturier 

w  ques  propos  équivoques ,  qne  f  ai  c»- 
»>  cenda  tenir  à  àès  Relizieafes  ^  m  ont  fait 
n  foiipçonner  que  Julie  écoic  tecombée 
»  dans  leurs  mains  :  foupçon  cruel ,  qui  a 
»>  été  pour  moi  un  coup  de  poignard  !  J'ai. 
>•  interrogé  une  Converfe,  que  je  croyois 
»  chargée  du  foin  des  prifonnieresj  elle 
»  m'a  lai  (Té  entrevoir  qu'il  y  en  avoit  une 
*'  nouvelle;  mais  elle  n'a  |amais  voulu 
»  m'avouer  que  c'étoit  Julie*  Dans  le 
»  doute,  je  lui  ai  fait  un  préfent,  8c  je  lui 
»  ai  pafTé  Cit  Hvres  par  jour',  ta  conjurant 
»  de  vouloir  bien  donner  à  manger  com- 
»»  me  il  faut  à  la  nouvelle  réclufe  ;  &  elle 
»j  ma  toujours  dit  depuis  qu'elle  le  fai- 
»  foit.  99  Julie  ta  remercia,  &  lui  die: 
«  Vous  n*avie2  que  trop  bifen  deviné  y  mais 
9>  on  vous  a  tenu  parole,  6c  j*ài  profitif  de 
t>  votre  générofité.  »  Alors  Madenioifelle 
de  Mirville  mit  i  no$  pieds  line^bourfe 
d'or  ,  nous  fuppliant ,  4  deux  genoûx,  de 
l'accepter.  Nous  la  remerciâmes ,  en  lui 
difarit  que' nous  n'en  avions  pals  befoin, 
mais  "nous  fui  promîtties  qûô  nous  rie  l'é- 
parguerions  pas.,  dès.  que  noCàP Sentirions 
naître  cie.berofn..    ^  ^     ^'  '    *'      .  ^' 

;  Enfin^jje^onduifisitta^cfrerèWé'â'tK^ 
tre  nouyeaii|?lpgefiieiit/  MadetooifeHe  dé 
Mirviïle^^fe'fit  U  plus  ferànde  violence 
pbiiri^us  4iiî^tWr|te^^  iSoffwi 


François.  25  j 

four  larrêcer à- fouper*  Elle  nous  promit, 
en  partant ,  de  nous  voir  tous  les  jours , 
nous  affurani  îqu'çlle  avoir  quitté  le  dé- 
'  teftable  côuvenr.  Jefoupai  tcte-à-ictc 
avec  mon  Amante  5  nous  n'avions  plus  le 
coquin  de  la  Jaunifle  :  je  comptois  me 
coucher  fans  façon  avec  mon  époufe , 
mais  Juiie'me  dit  quelle  ne  Tctoit  plus; 
que ,  rendue  à  la  fociéic  ^  elle  rentroit  fous 
lerapire des  Ibix.^  &  devoir  attendre  leur 
aveu  pour  s'unir ,  ave^c  moi.  il  fallut  me 
foumetcre  à  ce  chafté  fcrbpiule. 

Il  n  etoic  pas  sûr  pour  nous  de  refter  à 
Paris ,  ni  même  en  France.  Je  me  prcpa» 
rois  donc  pour  aller .  chercher  un  afyle. 
Julie  tombe  malade:  grand  Dieu  !  que 
faire?  Pour  comblede  malheur,  un  chien 
va  la  trouver  dans  fon  lit,  la  mord  au 
bras  &  fe  fauve.  Tout  le,monde  crié  :  «  il 
»'  eft  enragé ,  &  parxonféquent  Julie  doit 
»  Fècre.  n  Au  boiK  de  quelques  jours  »  on 
ne  penfe  plus  au  chien  ;  &  Julie ,  quoi- 
que toujours  malade  y  n'eft  plus  accufée 
du  moins  d'être  attaquée  de  la  rage.  Mais  » 
par  malheur  pour  elle  ,  quelqu'un  qui 
avoir  vu  tuer  un  chien  vint  dire  â  la 
maifon  que  c'étoit  le  nôtre ,  &  qu  il  étoit 
enragé.  Pour  comble  d'infortune ,  Julie , 
dans  fa  maladie ,  eut  le  tranfport  &  des 
convuliions  terribles  j  les  vieilles  femmes 


H4  L*  Aventurier 

ne  manquetenc  pas  de  crier  qolelle  étoit 
enragée  ,  &  qu'il  falloir  réroufier.  Un 
Charlatan  qui  vemnc  roos  les  jours.,  en 
qualité  de  Médecin»  la  vi&er  malgré 
nous  ,  afTura  qu  elle  étoit  attaquée  d'h]r- 
drophobie^  qu'il  n'y  avoir  pas  de  remède» 
&  qu'il  falloir  choiiir  enrre  le  parti  de  lui 
ouvrir  les  quatre  veines  5.  ou  de  Tétoufier 
enrre  deux  matelas. 

Mille  coups  de  poignards ,  qui  m  au- 
f oient  percé  à  la  isis ,  eufTent  été  plus 
doux  que  certe  afFréuie  décifioD.  Non  Je 
ne  le  fouffrirai pas ,  m'écriai- je  en  fureur, 
en  me  jettanr  fur  le  Charlatan ,  en  me- 
naçant de  le  dédûrec  en  morceaux*  Je  me 
profternai  auprès  de  Julie ,  qui  avoir  un 
intervalle  tranquille*. ce  Eft-il  vrai,  lui  dis- 
s»  je ,  ma  cheré  amie  ?  voudrots-tu  me  quit- 
9>  ter  ?  »-«*€(  oui ,  mon  ami ,  me  dit-âle, 
«>  je  fens  qu'il  faut  me  mettre ,  par  ma 
»  mort,  à  couverr  de  l'horrible  danger  d« 
»  re  communiquer  mon  mal*  »  -^  c«  Que 
»  dis^tu ,  ma  chère  Julie ,  repris-je  avec 
»  feu  ?  le  plus  grand  mal  pour  moi ,  c'eft 
»>  celui  de  re  perdre  ;  mais  peux-ru  ajouter. 
M  foi  i  l'abfurdîté  la  plus  révoFrante?»  Je 
lui  dis  tout  ce  que  me  fuggéra  l'amour  le 
plus  violent.  Julie  étoit  perfuadée. qu'il 
falloit  qu'elle  mourût ,  &  elle  demanda 
en  grâce  qu'on  lui  ou^it  les  quatre  veines* 


François.  ^55^ 

Je  devins  furieux;  on  fauta  fur  tno'i ,  on 
me  lia  les  pieds  Se  les  tnâins  j  un  mohftre  » 
en  ma  préfence  ,  apporta  un  grand  bain 
deau  chaude;  noa  Julie  fe  fit  dépouiller 
toute  nue.  Hélas!  quoique  malade,  elle 
étoit  blanche  comme  l'albâtre  ;  &  qu  étoit- 
ce  auprès  d'elle  que  la  Vénus  de  Praxi- 
tèle }  On  la  mit  dans  le  bain ,  on  lui  ou- 
vrit les  veines  ;  je  fentis  les  coups  affreiax^ 
Padons  fur  cette  fcene  ;  le  fang  diftille  de 
mon  cœur  quand  je  me  la  rappelle.  Mac 
tendre  Amante  me  fit  approcher  d'elle  » 
&  me  tint  les  propos  les  plus  touchans ,  en 
me  regardant  tendrement  »  tandis  quèfon 
iàng  couloir...  Mais  encore  une  fois  »  ti* 
rons  le  voile  fur  cette  fcene  :  à  chaque  moc 
que  j'écris  je  fens  un  coup  de-ppignard. 

Nous  étions  dans  cette  fituation ,  la  por« 
te  s'ouvre  ;  Noirville ,  inftruit  je  ne  fais 
comment  de  notre  demeure  ,  paroit  avec 
mon  rival.  Ils  demeurent  immobiles  ;  le 
fang  de  Julie  s'arrête;  je  fais  un  effort  pour 
me  jctter  à  leurs  genou:x.  Je  m'écde  :  O. 
pcre  j  /auyc  ta  Jillc  !  Ils  approchent  tous 
deux ,  commandent  qu'on  la  mette  hors 
du  bain ,  qu'on  arrête  le  fang.  On  leur  crio 
qu'elle  eft  attaquée  de  la  rage  ;  ils  1  enle-* 
vent  eux-mêmes  de  l'eau ,  Se  la  pofent  fur 
fon  lit.  Mon  rival  tire  un  piftoiet  de  fa 
poche  y  ^   menace  le  Charlatan  de  lui 


1^6  l' Aventurier 
bt&Ier  la  cervelle ,  s'il  ne  bande  fur4e- 
champ  les  plaies.  Le  malheureux  obéit  en 
tremblant.  Julie  veut  réfifter;  fon  perc  lui 
ordonne ,  du  ton  le  plus  terrible,  de  fe fou- 
metcre  à  fes  volontés.  Elle  obéit  en  filence. 
J'étoisrefté  garrotté  fur  le  plancher  :  ««que 
»  fais- tu  là ,  malheureux ,  me  die  mon  ri- 
»  val  ?  » — ce  Hclas  !  répondis-je ,  on  m'a 
»  ainfi  garrotté ,  pour  m'empêcher  de 
»  m  oppofer  à  raifaffinat  de  Julie  \  mais, 
»  Meflieurs,  par  pitié,  puifque  vous  lui 
»  fau  vez  la  vie ,  ne  la  rendez  pas  à  fon  dé- 
>»  teftable  Couvent  :  on  lavoit  enterrée 
>•  vive.  >•  — •  «  Les  fcélérates  de  Nones  ! 
»  s'écria  le  jeune  homme  avec  indigna- 
»>  tion.  Nous  dire  qu  elle  eft  morte ,  &  la 
^>  jetterdans  un  cul-de-bafle-fofle!  »— 
•c  Ah  !  fi  vous  voulez ,  lui  dis-}e ,  vous  ven^ 
^  g^^  9  épuifez  fur  moi  tous  vos  coups  ; 
»  me  voilà  garrotté  fous  vos  pieds  ^  mais 
»  épargnez  ma  Julie ,  &  ne  la  rendez 
»  pas  à  fon  tombeau.  »>  — -  €t  Non ,  mon 
«  ami ,  rœondit  mon  rival  ,  c*eft  toi 
»  qui  Tas  fauvée,  8c  qui  m'as  fauve  moi- 
>»  même  dans  une  autre  occafion.  Je  ne 
»  ferai  point  de  mal  à  fon  libérateur  & 
»  au  mien.  Nous  nous  fommes  affez  tour- 
>»  mentes  réciproquement  j  il  eft  temps 
»  que  ceci  finiflfe.  Il  faut  que  nous  lâ- 
9  chions  de  rétablir  Julie  j  je  crois  que  fa 


François.  257 

f)  prétendue  rage  eft  uae  chimère.  Au 
»  moins  nous  ferons  ce  que  nous  pour- 
»  rons  'y  mais  je  veux  que  eu  quittes  pour 
»  jamais  TEurope.  Si  nous  venons  à  bouc 
)>  de  lui  rendte  la  vie  &  la  fancé ,  je  n'é- 
>»  pargnerai  rien  pour  faire  ca({èr  £es 
»  vœux  ;  mais  je  veux  travailler  pour  moi, 
»  Se  répoufer  moi-même.  Si  vous  voulez 
w  tous  deux  conferver  votre,  amour ,  & 
>'  vos  prétentions  Tun  fur  iautre ,  nous 
»»  vous  rendrons  chacun  à  votre  Couvent» 
99  &  nous  vous  abandonnerons  â  votre 
»  deftinée.  Si  ru  renonces  à  elle,  je  te 
M  fais  conduire  à  Breft  ,  ôc  embarquer 
»  pour  les  Ifles.  Je  te  donne  tmè  paco- 
»  tille  honnête  ;  &  va  chercher  fortune. 
»  Décide.  99 

Je  regarde  mon  amante  ;  mon  cœur 
femble  s'arracher  de  mes  entrailles  pour 
voler  vers  elle  y  ôc  je  dis  enfin  ,  en  pouf-* 
fant  un  foupir ,  comme  fi  je  rendois  Tame: 
M  Sauvez  Julie ,  qu'elle  vive,  &  faites  de 
9>  moi  ce  que  vous  voudrez.  >» — «  Qu'on 
f9  le  délie ,  dit  le  jeune  homme.  «  Noir- 
ville  regardoit  tout  en  filence,  de  foti 
regard  noir  &  £niftre ,  Se  d'un  coup  de 
tcie  il  donnoit  à  ce  qu'il  voyoit  fon 
hideux  confentement. 

Alors  mon  rival  fe  tourna  du  côté  de 
Julie»  <«  Ma  chère  »  lui  dit*îl  >  ne  confen- 


258         l'Aventuriir 
»  tez-vons  pas  à  tout?  ne  me  promettez- 
99  vous  pas  de  m'époufer  ?  »  Pour  toute 
réponfe  Julie  s'évanouit;   je  voulus  la 
fecourir  ;  mon  rival  me  repouflTa  avec  fu- 
reur ,  &  me  fit  paffer,  par  torce ,  dans  une 
chambre  voifine  ,    où  Ton  m'enferma  , 
tandis  qu'on  foignote  Julie.  Au  bout  de 
quelque  temps  le  cruel  vint  à  moi,  et  Mon 
»  ami  ,  me  dit^il ,  j*ai  là  fix  Archers  de 
M  la  MaréchauflTée  qui  me  répondront  de 
»i  vous  ;  ainfi  il  efl:  inutile  de  chercher  à 
»  vous  évader.  II  faut  partir  furrle-champ 
»  pour  Breft.  »  —  «  Mais ,  lui  répondis- 
»  je,  accordez-moi  de  grâce  quelques 
»»  jours  y  que  je  fâche  au  moins  ce  que 
w  deviendra  l'infortunée  j  que  je  n*em- 
»  porte  pas  avec  moi  la  plus  cruelle  in- 
»  certitude ,  &  la  crainte  d'avoir  peut- 
»  être  caufé  fa  mort.  Je  viens  de  la  voir 
»>  évanouie:  en  quel  état  fe  trouve-Delle ; 
yy  a-t-on  fu  Ja  rappeller  à  la  vie  ?  •<  ■ — 
c<  Il  faut  partir  fur-le-champ,  me  cria  le 
»  baibare,  du  ton  le  plus  terrible.  »  J'eus 
beau  le^  conjureiv^à  deux  genoux  ,  il  fut 
inexorable.  Il  fallut  partir  dans  cette  hor- 
rible incertitude  fur  le  fort  de  ma  Julie.  , 
Il  me  remit  aux  Archers ,  &  donna  de 
J  argent  à  fon  Valet-de-chambre  ,  qu'il 
chargea  de  m'accômpagner. 

Que  pouYois  je  faire  ?  j'avois  caufé  tau 


François.  t^f 

de  malheurs  à  mon  amante  y  depuis  qise 
nous  nous  aimions  j  &  j*en  aVois  tanc. 
foufiferts  pour  elle...  «  Allons  ,  me  dis-je» 
»  il  eft  jufte  djç  rompre  un  ncrud  contrac- 
»  lé  malgré  le  Ciel ,  &  fur  lequel  il  4 
»  verfé  les  malheurs  à  pleines  mains.  Dé* 
»  livrons  à  jamais  cette  iîlle  adorable  de 
V  Tauteur  de  fes  maux  j  allons  loin  d*elle 
»  traîner  ma  pénible  exiftence ,  &  la  lui 
»  cacher  éternellement.  »  Je  me  jettai  à 
genoux,  ce  Adieu  j  ma  chère  Julie  ,  m'é- 
»  criai  je  d'un  ton  lamentable  ,  &  les  lar- 
»  mes  aux  y  eux  ;  adieu  pour  jattiaîs.i.  pour 
»  jamais!  • ..  Ciel!  t>  Puis  me  tournant  du 
côté  de  mon  rival:  «  ô  vous ,  lui  dis-  je  , 
»  qui  ferez  fans  doute  plus  heureux  que 
M  moi,  chatgez^vous  de  rendre  heureufe 
»  ma  Julie  !  oh  !  le  pourrez  •  vous  faire 
i>  comm^  moi  ?  Dites  lui  combien  je  l'a- 
»  dore  f  combien  mon  cœur  fe  dçchire  en 
»  la  quittant...  »  Mon  rival  m'interrompit 
brufquement  :  ««  oui  ,  morbleu ,  dit-il , 
»  que  j'aille  lui  faire  ta  cour  !  emportez 
»  cet  extravagant.  »>  ,On  eut  U  cruauté  de 
lui  obéir  ^  on  m'arracha  de  ces  lieux  mal- 
gré mes  cris  &  mx  ré(iftance  ^  on  m'em- 
paqueta dans  une  chaife  de  pofte  ,  &  je 
fus  enlevo  loin  de  m^a  Julie.  Nous  alla- 
mes  ventre  â  terre  ,  ôc  bientôt  nous  ar- 
rivâmes-à  Breft.  Un  vaiffeau  d'un  entre- 


1^6  l' Aventurier,  &c. 
preneur  ,  qui  vouloir  abfolunient  faire 
des  découvertes ,  étoic  fur  le  poinrdepar. 
rir  :  on  fit  des  arrangements  avec  le  Ca- 
pitaine :  on  me  donna  une  pacotille  qui 
valoit  bien  dix  mille  francs  ;  on  m'em- 
barqua ,  nous  mîmes  â  la  voiie ,  &  me 
voilà  fur  mer.   * 

fin  dt  la  première  partie. 


0%  trouve  chez  les  mêmes  Libraires , 

Ifaac  &  Râiéccjf  OU  les  Noces  PairiarchaUs  ^ 
Poëtne  en  profe ,  noavelle  édition. 

Elogt  dt  Catinat ,  dédié  à  lui-^même. 
.  Lettre  de  M.  CamllU  TrUh ,  fur  la  JUufyue 
IXfamaùque» 

Les  Amans  François  à  Londres  ,  ou  les  Dt' 
lices  de  l'Angleterre, 

Aux  mânes  dtJ.  Jacques  Kouffeau. 

Le  Nouv£jU'Monde  ^  Poëme  en  %  voL 

Hiftoire  de  la  République  des  Lettres  Ù  Arts 
en  France^  ^779  9  1780,  178 1,    178*. 

Suite  de  l* Aventurier  Fra^nçais  ou  Mémoires 
dt  Grégoirt  Merveil^  Marquis  ^Erètuilé  i  vol. 
/.      .  », 

Du  même  Auteur* 

Nota,  Les  deux  volumes  de  la  Suite  forment 
les  trolfieme  &  quatrième  vol/de  ces  Mémoires» 


K^ 


TAVENTURIER 

FRANÇOIS, 

o  u 

MÉMOIRES 

D  E 

GRÉGOIRE  MERVEIL, 

TROISIÈME  ÉDITION. 

m 

Fer  varioç  cafus,  &  Cd  diicrimina  rerum 
Venîmas* 

ViRG. 


TOME    SECOND. 

^ 

A    LONDRES, 

Etfe trouve  àPA RJS, 

/'Qui  l  l  a  u  l'aîné ,  rue  Chriftînc  ; 
1  La  Veuve  Duchés  NE,  raeSaiac-Jacques;^ 
1  Belim  ,  rue  Saine- Jacques  ; 
Chet  ^  MéRiGOT  le  jeune  »  quai  des  Auguftins; 
I  De  Senne  ,  au  Palais  Royal  ; 
f  Et  les  Libraires  qui  vendent  les  Noa<- 
V.    veaucés. 


M.  DCC.   LXXXIV. 


THE N p.  A  YORK 

PLTLICLIERARY 

58729 

TiLL:r>  F.   "  '-.'T.o.^e. 
Ml'/. 


X 


L'AVENTURIER 

FRANÇOIS. 


SECONDE  PARTIE. 


LIVRE   PREMIER. 


J 


E  me  laiflai  porter  dans  le  vaideau  fans 
dire  un  moc^  hns  faire  le  moindce  mou- 
vement. J'écois  immobile,  j'étois  mort. 
Je  quictois  ma  patrie,  la  terre  qui  m'a- 
voie  nourri,  le  Ciel  qui  m'avoic  vu  naî- 
tre ^  enfin,  je  perdois  ma  Julie  :  pouvoir- 
il  reftçr  de  la  vie  au  fond  de  mon  cœur? 
Abimé  dans  TanéantiiTement,  je  n'avois 
pas  la  force  de  me  défefpérer.  On  me 
plaça  fur  le  tillac,  dans  un  endroit  où  je 
n'incomtnodois  perfonne.  Je  n*eus  que 
la  force  de  me  tourner  du  côté  de  la 
terre,  fur  laquelle  je  ne  ceiïài  de  lixer 

A  1 


4  L*A  V  ENT0RÏEIL 

les  yeux,  inanimé  d'ailleurs.  Toutes  mes 
facultés  étant  fufpendues,  la  mer»  fur 
laquelle  je  me  crouvois  pour  la  première 
fois,  ne  fit  aucun  e6Fet  fur  mol  Je  ne 
bus  ni  ne  mangeai;  je  ne  donnai  aucun 
iigne  de  vie  tant  que  la  terre  fut  viiîble. 
Elle  difparuc  enfin.  Alors  je  crus  de  nou- 
veau perdre  ma  Julie.  Je  pouiTai  un 
foupir  ,*  &  mon  cœur  défaillit.  On  me 
porta  dans  un  endroit  fambre^  fur  un 
châlit.  J'y  reliai  ving-quatre  heures,  le 
viiàge  enfoncé  dans  l'oreiller,  verfant  un 
torrent  de  larmes,  fans  remuer.  Enfin  la 
nature  me  foUicita  de  manger,  &  je  la  { 
fatisfis.  Tous  les  jours  je  palTois  la  jour'  | 
née  entière  au  fond  de  ce  gîte  obfcur, 
dans  la  même  immobilité.  Le  foir,  je 
montois  fur  le  tiliac;  je  foupirois  en  plein 
air-^  je  regardois  la  lune»  ^  |e  méditois  en 
£lence  dans  le  calme  de  la  nuit.  Nous 
avançâmes  de  cette  manière  »  fans  que  je 
m'en  apperçulfe,  jufqu'â  la  mer  Atlanci-'* 
que.  Nous  côtoyâmes  l'Afrique  :  nous  def- 
cendîmes  au  Sénégal,  à  la  Côte  d'or,  â  ia 
trifte  Côte  des  Eklaves.  Nous  débarqua* 
mps  dans  tous  ces  endroits;  je  vis  des 
Sauvages,  des  Nègres,  de  hideufes  créa* 
Ciites,  â  peine  ofhant  la  figure  humaine. , 
Y  avoit-il  là  de  quoi  me  dédommager  de 
ia  perte  de  Julie  i 


F   R    A    M   Ç    O    I    si  J 

De  là  nous  devions  aller  au  Bréfil  j 
mais  un  vent  très-violent  nous  ppuflTa 
vers  le  fud-oueft.  Nous  paflTâmes  mal*- 
gré  nous  la  Ligne,  &^  au  bout  de  quel- 
ques jours,  le  tropique  du  Capricorne; 
8c  nous  Tentions  que,  (i  cela  duroit,  nous 
devions  aller  échouer  vers  les  terres  AuC- 
traies.  Perdus  dans  ces  mers,  nous  y  fû- 
mes bientôt  enchaînés  par  un  calme,  ima* 
ge  de-la  mort,  ôc  nous  nous  vîmes  long- 
temps menacés  de  périr  d'inanition.  Mon 
amour  pour' la  vie  fe  réveilla,  quand  je 
n'eus  plus  de  quoi  manger.  Il  me  fâchoic 
très  fort  de  mourir  autrement  que  d'a- 
mour. Mais  un  zéphyr  qui  commença 
bientôt  à  fouffler,  nous  amena  prompte- 
metit  un  Corfaire,  qui  s'empara  de  nous} 
ce  que  nous  prîmes  pour  une  bonne  for- 
tune. Nous  ne  fîmes  aucune  réfiftance» 
trop  heureux  d'être  pris  pour  avoir  da 
pain.  Ces  coquins  fe  prelTerent  cependant 
moins  de  nous  donner  des  vivres,  que 
ée$  coups*  Nous  étions  étendus  fur  le 
tillac,  chargés  de  fers.  Se  très-légers  da 
côté  de  la  nourriture.  Ils  délibérèrent  froi* 
dément  devant  nous,  s'ils  nous  jette^^ 
roient  dans  la  mer,  ou  s'ils  nous  laiflè-* 
roient  vivre.  H  fut  décidé  qu'on  ne  pcr- 
droit  pas  de  bons  aliments  pour  raflader 
une  canaille  affamée.  On  nous  dépouilla 

As 


t  L*A  VEWTVRIER 

fcrapuleufement  ;  &  je  vis  jerter  dans  la 
mer 9  run  après  l'aucre,  cous  mes  comp- 
gnons,  à  qui  Ton  daignoic  auparavant  lier 
Jes  mains.  Mon  tour  arrive  :  Ton  vient  à 
moi  pour  me  faire  la  même  cérémonie. 
On  m  ote  mes  fers»  à  defTein  de  me  lier 
avec  une  vieille  corde.  Dès  que  feus  les 
mains  libres»  je  donnai  deux  terribles 
coups  de  poing  à  mes  bourreaux,  &  je 
m'élançai  dans  la  mer.  Us  firent  de  grands 
éclats  dç  rire,  &  me  tirèrent  quelques 
coups  de  fufil,  que  j'efquivai  en  plon- 
geaat«  Mes  compagnons»  garrottés,  le  de-* 
battoienc  tant  qu'ils  pouvoient,  &  quel- 
ques-uns Ce  fontenoient  fur  l'eau;  les 
Corfaires  s^amufoient  cruellement  de  nos 
efibrts.  Se  rioient  fur -tout  beaucoup  9 
qnjand  ils  en  voyoienc  quelques  uns  ava* 
les  par  des  Requins.  Tons  difparureiit 
biencât.  Pour  moi,  j'avois  les  bras  libres, 
}e  nageois  en  pleine  eau.  Les  brigands  fe 
divertirent  quelque  temps  de  ma  peine; 
enfin  je  disparus  à  leurs  yeux,  8c  ilsdif- 
parurent  aux  miens. 

Tout  en  nageant,  je  difois  en  moi- 
même  :  «  nie  voilà  perdu  »  au  milieu  d'une 
»  mer  fans  bornes;  rien  dans  reftomâc; 
»  rien  fur  le  corps,  fans  forces  pour  me 
99  fou  tenir,  ayant  perdu  jufquà  l'efré- 
»  rançe ,  fur-tout  ayant  perdu  ma  Juliei 


F  it  A  N  ç  a  I  *.  i 

I»  D*6ù  vient  cependant  que  je  me  débats^ 
I»  contre  la  mort  ?  pourquoi  ne  mê  laif- 
a  fé*je  pas  aller  doucement  dans  fon* 
»  feîn  qni  m'eft  ouvert  ?  »  Ces  raiibnne* 
ments  ne  mempêchoienc  pas  de  nager. 
Pour  comble  de  maux ,  la  mer  étott  gtot* 
h\  je  montois  aVec  les  vagues»  je  de£- 
eendois  avec  elles  \  &  j*ctois  prêt  à  eroi- 
fer  enfin  les  bras,  pour  ne  pas  tant  me  fà-^ 
tiguer  à  fuir  un  trépas  inévitable. 

Tout-à-coup,  du  haut  d'une  vagué,' 
je  crois  appercevoir  quelque  chofe  de 
W^oâtrc  au  bord  de  Thorifon  :  «  Éft-ce 
»  un  nuage?  eft-ce  la  terre  ?  me  dis- je*  y* 
Et  je  retombe  dans  un  fond,  &  je  remonte 
fut  un  flot,  mais  fans  me  retrouver  de 
long-temps  aflfez  haut  pour  voir  de  non* 
veau  1  objet  bleuâtre.  Enfin  je  le  revois» 
fc  j'en  perds  la  vue  fur-le^champ  :  Tef* 
poir  renaît  i  je  retrouve  mes  bras,  &  je 
nage  avec  ardeur  vers  la  terte  que  j  «i  cni 
découvrir  ;  mais  elle  paroiflToic  à  une  pro^ 
digîeufe  diftance.  Comment  y  aborder  ? 
j  étois  déjà  épuifé  ;  je  dèfcendois,  malgré 
ïnoi  vers  le  fond.  Bientôt  je  fens  le 
fol  fous  mes  pieds  j  c'étoit  une  rocHe  1 
fleur  d'eau,  fur  laquelle  je  tbmbois;  j'en 
gagne  le  fommet,  qui  s'élevoit  au  deffiis 
de  1^  merj  je  m'y  repofej  de  là  j'apper- 
çoisdiftinâement  la  terre  à  peu  de  diftan-f 

A4 


^  t' Aventurier 

ce,  &  je  treffaille  de  foie.  Quelnaesco* 
quillages  que  je  faifis  a  la  pointe  de  la  ro- 
che ,  me  reftaurenc  légèrement  Enfin  la 
mer  fe  calme.  Je  reprends  un  peu  de  for- 
ces >  &  je  me  remecs  à  nager:  je  vais  en 
haut ,  je  vais  en  bas  ;  j'avance  y  je  recule  ; 
}e  me  débacs  contre  les  âots,  qui  fe  jouent 
long  temps  de  mon  foible  individu^  enfin 
}t  fuis  jette  fur  la  rive. 

Cette  rive  étoîr  nue:  j'étois  nu;  j'ap- 
perçus,  dans  une  efpece  de  bourbier  plein 
d  eau  falce,  ma  trifte  nudité.  Il  n'y  avoit 
pas  la  moindre  produâion  terreftre  ni 
marine  fur  le  bord  de  la  mer,  ôc  je  ne  dé- 
couvris pas  un  filet  d'eau  douce  pour  me 
défaltérer.  Je  pouvois  me  vanter  d'être 
l'homme  le  .plus  rigoureufement  pauvre 
de  l'univers;  je  ne  jouiffois  exaâemenc 
que  de  l'air  &  de  la  lumière.  La  nuit  vint 
bientôt  m'enlever  ce  dernier  tréfor;  mais 
tandis  qu'elle  approchoit,  il  tomba  une 
pluie  aflez  abondante  ;  je  la  laifTai  tom- 
oer;  je  la  reçus  à  nn  fur  ma  peau;  je 
ne  craignois  pas  la  pluie.  J'eus  foin  de 
faire  un  petit  creux  dans  le  fable,  où 
l'eau  vint  s'amaflfer;  &,  pendant  quil 
plenvoit  y  je  profitai  de  la  foible  lueiu: 
qui    refloit^    pour    tâchei:   de    déterrer 

Quelques  coquillages  fur  le  bord  de  l'eau. 
'en  trouvai  enfin  quelques-uns;  je  les 


Françoise  9 

ouvris  comme  je  pusj  je  les  dévorai* 
Je  revins  enfuke  à  mon  petit  creux,  que 
favois  bien  remarqué  pour  ne  pa^  le  per-f 
dre  'y  il  s*y  trouvoic  un  peu  d'eau  douce  y 
jen  humai  le  plus  qu'il  me  fur  po(fibIe,c 
&  je  me  fentis  l'eftomac  lefté  vaille- 
que-vaïlle.  Il  falloir  chercher  à  me  ni- 
cher pour  palfer  la  nuir^  car  il  faifoit 
froid  ^  8c  j'écois  dans  le  cas  de  ne  rien 

Serdre  des  moindres  impreilîons  de  Tair» 
e  tremblois  comme  le  feuillage  le  plus 
nwbile.  Je  m'éloignai  du  rivage,  fans 
rencontrer  un  feul  arbre.  Enfin,  j'en  vis 
un  â  demi  dépouillé,  par  un  effet  de  l'au- 
tomne qui  régnoit  dans  cette  Ifle.  J'ob- 
fervai,  fur  la  terre,  une  partie  de  fa  che- 
velure tombée  &  difperfée  :  je  ramaiTal 
les  feuilles  en  un  monceau^  &  je  my  en* 
terrai  comme  je  pus,  implorant  le  Cief 
de  tout  mon  cœur,  afin. qu'il  dérournâc 
loin  de  moi  les  pas  desbètes  féroce^,  qui  fe 
promènent  orainairement  la  nuit  dans  les 
déferts.  L'obfcuiité  ne  fut  jamais  plus 
épaiflèj  je  n'appercevois  exaàement  au- 
cun objet  dans  la  nature.  Je  me  couvris  le 
mieux  que  je  pus  de  mes  brouÛailles 
mouillées.  Partie  avec  leur  fecours ,  partie 
avec  celui  de  mon  haleine,  ^e  vins  à  bouc 
de  meréchauffer  un  peu ,  &  je  m'endormis.. 
On  n'exigera  pas  que  je  rende  compte 

A  , 


fO  L*AvEKTUItIEK, 

exaâement  de  ce  qui  fe  pafTa  pendant 
non  fbmineil.  Il  me  fembla  que  j'encen* 
dois  des  hurlements  de  beces  fauves,  & 

Îue  je  fencois,  de  temps  en  temps,  paiTec 
ir  moi  je  ne  fais  quoi  de  pelant,  qui 
pouvoit  être  quelque  tigre  ou  qaelqae 
lion;  au  moins  je  me  repréfentois  ces 
terribles  objets  dans  des  fonges  pénibles» 
^ais  je  ceffai  bientôt  de  rêver ,  &  je  dor- 
mis enfin  comme  on  n'a  jamais  dormi  au 
fermon  du  Capucin  le  plus  bénigne. 

J'ignore  combien  dura  mon  fommeil  y 
je  fais  que  le  froid  m'éveilla»  Je  me  fen- 
rois  tranfi ,  quoique  j'eufle  un  poids  con- 
fîdérable  fur  le  corps.  Il  avoir  neigé,  fans 
'  doute,  la  plus  grande  partie  de  la  naît. 
Se  Ton  voit  fous  quel  tardeau  j'ctois  en- 
terré. Je  m'en  débarraflai  péniblement. 
Je  regardai  tout  autour  de  moi  y  je  ne  vis 
que  de  la  neige  :  c'étoit  au  moins  de  quai 
me  fauver  des  tourments  de  la  foif.  J^ 
m'éloignai  de  la  mer,  &  j^apperçus  bien- 
tôt des  arbres  dans  le  lointain  y  j'y  cou- 
rus î  je  vis  un  bois  fort  touffu  ,  où  j'eus^ 
de  la  peine  à  percer ,  tant  les  branches  & 
les  rejettons  étroitemetK  entrelacés,  foP- 
moient  un  obftacle  impénétrable.  H  f 
avoir  là  heureufement  de  la  féchercflè.  h 
trouvai  par  terre  beaucoup  de  brouflail- 
hs'y  je  ramafiai  deux  morceaux  de  bois 


F  R  A  N  ç  a  I  s.-  ri 

pourrî  :  à  force  de  les  frotter  Tun  contre 
i  autre ,  comme  f avois  oui  dire  que  fai* 
foient  les  Indiens ,  je  vins  â  bout  d'en 
tirer  des  étincelles.  Je  ra(ren:rf>lai  du  bois 
fec,  &  des  feuillages  arides,  que  fallu^» 
mai  aifcment^  mais  j'eus  foin  de  me  pof*^ 
ter  hors  de  la  forêt,  pour  n'y  pas  mei* 
tre  le  feu» 

Je  me  chauffai  tant  que  fe  pus  ;  mail 
quand  on  eft  nu ,  il  eft  bien  diflicite  d'à-* 
voir  exactement  chaud,  pendant  une  fai^ 
fon  froide,  le  fis  cuire  certains  fruits  , 
moitié  fecs,  moitié  pourris,  que  fe  troui^ 
vai  par  terre ,  te  que  je  ne  connoiflbif 
pas,  dans  Tidée  que  le  feu  Jear  oeeroit 
toute  mauvaife  qualité ,  s'ils  en  aToient 
quelqu'une.  Je  fis  même  rôtir  du*  gtai» 
qui  me  parut  à  peu  près  femblable  à  dit 
bled,  ce  qui  le  rendit  crouftîUant  &  mat^- 
geable.  Je  me  procurai  de  cette  manière 
tin  repas  ,  qui ,  affaifonné  par  ma  fuim  > 
me  parut  délicieux.  Une  efpece  de  PaK 
miet ,  dont  j'eus  bien  de  la  peine  -i  ouv 
TrirTécorce,  me  fournit  une  liqueutafle* 
agréable,  que  je  humai  le  mieux  qu'il  me 
fatpoflîble.    ' 

Etant  bien  reftauré  du  côté  de  la  nour*- 
ritttre,  ît  s'agîflbit  de  me  couvrir  j  mai» 
àe  quoi?  J'apperçus  une  efpece  de  faine 
attaché*  i  des  bmifons»  ce  qui  m'aawr 

A  & 


Il  l'Aventurier 

^onça  que  je  pourrois^  pai  la  fuite»  ren- 
contrer  les  bètes  qui  y  laiiToienc  ainfi  leur 
toifbn.  Je  camafTai  tout  ce  que  feu  croa* 
vai  ',  &  n'en  ayant  pas  alTez  pour  m*habil-* 
1er 9  )'y  joignis  des  feuilles^,  je  collai  toiu 
cela  enfeoible  >  avec  de  la  gomme  que  les 
arbres  me  fournidbient  abondamment. 
J  en  compofai  une  efpece  de  feutre»  que 
jt  foulai  le  mieux  qu  il  me  fut  poffible 
avec  de  gros  cailloux.  J'ajuftai,  non  fans 
peine,  autour  de  mon  corps  cette  plaifan^e 
étoffe;  &  bientôt  je  marchai  le  plus  qu'il 
Aie  fut  pofljble»  pour  reconnoître  le  pays, 
m'éloignanc  peu  du  rivage.  Je  ruai  dans 
ma  coutfe,  à  coups,  de  pierre,  un  petit 
animal  afTez  femblable  à  un  lièvre.  Le 
foir ,  ayant  fait  du  feu,  ['attachai  ma  viao^ 
de,  pour  la  cuire,  aux  filaments  d'une  plan^ 
re  qui  me  fervit  de  ficelle^  ôc  qui  me  mie 
dans  le  cas  de  faire  tournée  mon  rôti  de* 
vant  le  feu*  Je  le  mangeai  de  bon  appé- 
tit v  je  bus  du  vin  de  Palmier  &  d^  Teaude 
pluie.  J'arrangeai  enfuite  fur  un  arbre, 
un  lit  de  branchages,  de*  feuillages  & 
d'herbage&,  où  je  dormis  ea  fûreié,  w"^ 
crainte  de  tomber ,  ni  d  être  dévore  p^^ 
ies  bêtes  féroces. 

Le .  lendemain ,  je  pétris  comme  jç  P^* 
deux  vafes  de  terre  très- informes,  <V^^ 
je  fis  cuire.  Je  remplis  L'ua  d'eau  &  1'^^' 


François.  îj 

tre  de  vin  dé  palmier.  Ce  travail  »  avec 
quelques  heures  de  courfe  &  de  chafTe, 
&  les  foins  de  ma  cùifîne,  remplie  ma 
journée. 

Les  jours  fuivants  je  recommençai  la 
même  vie,  avançant  toujours,  couvert  de 
mon  feutre ,  chargé  de  mes  deux  pots  de 
terre.  Je  trouvai-  enfin  un  petit  grès  fore 
dur,  oblong,  aminci  d'un  coté,  &  repré- 
ièntant  grofllerement  la  lame  d'un  cou- 
teau. Cela  me  fit  naître  une  idée  heureu-* 
fe.  Je  réfléchis  qu'étant  obligé  de  cafTer 
Se  de  déchirer  tout,  faute  d'inftrumem 
tranchant ,  je  ne  pouvois  abfolument  me 
paffer  de  ce  meuble..  Je  pris  moii  grès } 
l'aliai  fur  le  bord  d'un  ruiffeau,  où  je 
Taiguifai  le  mieux  que  je  pus  fur  d'autres 
grèsj  je  parvins  à,  lui  donner  un  tran*- 
chant  aOez  aigu.  J'en  fis  ufage  iur  le 
champ,  pour  tailler  avec  effort  un  moc-^ 
ceau  de  bois,  où  je  Tincruftai  &  l'emman*^ 
chai,  &  je  me  fis  ainfi  un  couteau  de 
pierre,  qui  me  fut  d'une  très-grande  utir. 
ucé. 

Je  fis  aiféraent  de  la  ficelle  avec  des. 
herbages  que  je  tordis,  &  j'en  cbmpofai* 
un  filet ,  a^ec  lequel  j'attrapois ,  quand  je 
voulois,  4u  poifibn  que  je  faifois  cuire 
dans  l'eau  falée  &  le  vin  de  palmier,  le 
loti^c  dzns^  me&  vraies  de.  terre*  Je  taillois 


14  l'ÂTEKTURtER 

de  petites  baguettes,  fattachois,  au  boue 
les  arrêtes  les  plus  aiguës  des  poiflbns^ 
êc  j'en  fàifbis  ainfi  des  flèches.  Je  n  eus 

Es  de  peine  à  me  former  un  arc  »  &  fa* 
ttis  aifément  du  gibier  :  de  fone  qu'eu 
pe»  de  jours  fe  parvins  i  me  procurer 
une  nourriture  afler  abondante  en  gras  & 
en  maiere  avec  du  fruit  poàr  deiTert. 
Me  voilà  déjà  avec  un  habit,  un  arc; 
des  flèches,  un  fllet,  des  va&s»  &  un 
couteau» 

Je  pourfutvois  toujoàrs  mon  voyage 
dans  les  rerres;  mais  il  falloir  traîner  avec 
moi  tout  cet  attirail;  ce  qui  n*étoit  pas 
aifé.  De  plus ,  j'étois  oblige  de  m -arrêter 
chaque  Jour  pour  faire  du  feu,  chercher 
mon  manger  y  Tapprêter ,  te  fetisfaire  à 
tous  les  befoins  de  la  vie.  Je  ne  tardai  pas 
à  me  fabriquer  des  haches,  toujours  avec 
des  pierres  aiguifées.  Je  tuai  des  animant 
d'un  aflfez  gros  volume,. que  j'écorchai.  Je 
me  fis  des  habits  de  leurs  peaux,  après  les 
avoir  préparées,  le  mieux  qu'il  me  fur  pot 
fible,  avec  une  efpece  d'huile  que  je  tirai 
d'un  certain  fruit  hùileur^en  le  pilant: 
•de  cette  manière ,  jc^  rendis  ces  peaux 
fouples,  &  moins  promptes  à  fe  féchér; 
Je  me  trouvai  aînfi  beaucoup  ntieux  vêtu 
qu'auparavant.  Notez  que,  pour  coudre 
ces  habits,  je  fis  aifément  du:  ni ,  ié!  quel  > 


FïLANÇOrS»  IJ. 

avec  des  filatnetics  de  plantes;  une  peEÎce 
arrête  de  poifTon,  qae  je  perçai  à  la  tête  > 
me  fervit  d'aîcuîlle. 

Je  jouois  ainfi  le  .petit  Robinfon;  & 
le  Lefteur  va  craindre  peut-être  de  fè 
trouver  enfermé  vingt-huit  ans  avec  mol 
dans  une  Ifle>  â  Finftar  de  ce  fameut 
voyageur  A nglois  :  mais  qu'on  fe  raffurej 
je  ne  reftai  pas  fi  long-temps  dans  ma  re- 
traite, fy  fus  aaîf,  &  je  ne  m*appefanti- 
rai  pas  fur  une  fîtuatîon  qui,  dans  l'ofigî- 
nal,  eft  fort  intérelTante  ,^  mais  dont  la 
copie  ne  peut  fe  fauver  que  par  une  mar* 
che  plus  rapide  &  plus  eicpéditive. 

Il  y  avoit  déjà  long-temps  que  f  apper- 
cevois  des  montagnes  qui  me  paroiffoienr 
fort  hautes;  jy  arrivai  bientôt;  je  grim* 
pai  au  fommet  avec  la  légereié  d  un  che^ 
vreuiL  J*apperçus  une  perfpeélive  im- 
menfe ,  mais  que  la  mer  terminoit  de  tous 
cotés  ^d où  je  conclus,  avec  une  fecrette 
lage^  que  j'étois  dans  une  Ifle;  &  je  me 
dis  alors  :  «  Me  voilà  donc  enfermé  danft 
»  cet  afFretnc  défen  ;  plus  d'efpoir  de  re» 
>»  voir  ma  Julie.  »  A  cette  idée  je  frappai 
la  terre  de  mes  pieds  indignés ,  8c  je  tomii-^ 
bai  fur  Therbe.  Je  reftofs  immobile ,  éten- 
du fur  la  terre,  dans  une  efpece  de  ftu- 
peiu:.  Je  ne  voulois  plus  fonir  de  cette 
place;  j'iavoqubis  la  motc  Enfin»  je  me 


it  t*  A  V  EKTURirR 

laflaî  de  cette  pofture;  je  me  relevai j  fe 
regardai  autour  de  moi.  Ma  prîfon^ceft^ 
à-dire  mon  Ifle ,  pouvoir  avoir  une  cin- 
quantaine de  lieues  de  rour.  «  Âprçs  cour , 
a>  me  disf  je ,  il  me  ïemble  que  je  n'y  fais 
»  pas  trop  à  l  ctrou  j  &  puifque  je  m'y 
w  vois  feul ,  j'y  fuis  Roi  du  moins.  Je 
»>  règne  fur  un  affez  grand  paysj  perfonne 
t>  ne  me  troublera  dans  mon  travail.  Je 
9*  vivrai  >  &  je  travaillerai  j  je  conftruirai 
w  un  vaifleauj,  je  m'embarquerai,  &  j'irai 
»>  revoir  ma  Julie.  »  Dans  ce  doux  efpoir , 
je  faute  avec  tranfport  :  mon  appétit  me 
follicite  'y  je  tue  une  efpece  de  petit  che- 
vreuil que  je  fais  cuire,  &  je  le  mange, 
avec  des  fruits  &  du  grain  rôri.  Un  pa^ 
mier  me  fournit  une  liqueur  fort  agréable. 
Pour  connoître  exadement  tout  mon 
Empire ,  je  prends  le  parti  de  contiauer 
tout  le  tour  de  Tifle,  dont  la  montagne 
occnpoit  à- peu- près  le  centre.  Je  ài^j^ 
cette  tournée  au  bout  d'un  mois,  &  j^ 
reconnus  un  pays  où  il  y  avoit  des  fices 
admirables  i  mais  je  ne  rencontrai  pas  ua 
feul  de  mes  femblables.  Je  trouvai  peix 
d'animaux  féroces ,  &  je  vins  aifément  a 
bout  de  les  détruite.  La  bête  la  plus  dan^ 
gereufe  de  l'ifle,  étoit  le  ferpent  à  fon^ 
nettes;  mais  je  Tentendois  venir  de  lo^^> 
&  je  favois  très-bien  m'en  défaire.  Je  v^* 


François.  17 

enfin  des  troapeaux  d'animaux  bêlants  j 
qui  reiïembloienr  beaucoup  a  nos  mou- 
tons :  je  rafTemblai  les  plus  beanx ,  à  qui 
j'appris  aifément  â  me  fuivre  >  fous  la  gardç 
d'un  chien  muet,  intelligent  &  fidèle^ 
mais  qui  ne  pouvoit  aboyer  ;  ce  qui  lui 
étoit  commun  avec  fes  confrères  d'Améri- 
que »  fournis  par  la  nature  au  filence  U 
plus  rigoureux. 

Le  lait  de  mes  brebis  me  fit  une  nourri- 
lure  précieufe,  &  |e  filai  leur  laine,  pour 
en  former  par  la  fuite  des  efpeces  d'étoffes. 
Je  trouvai  encore  d'aHez  gros  animaux, 
^ui  me  fcrvirent  à  porter  Se  traîner  mon 
bagage.  Je  voyois^  le  pays  sûr,  puifque  j'y 
étois  feiil.  Le  climat  paroilToic  fort  douxj 
je  ne  voulus  donc  pas  perdre  mon  temps  l 
me  bâtir  une  maifon  ;  Se  avec  des  pieux 
Se  des  peaux  coufues  enfemble,  je  me  fis 
une  tente  alfez  commode,  qui  me  mit 
dans  le  cas  d  aller  planter  mon  logement 
par*tout  où  il  me  plairoit.  Mon  lit  étoit 
compofé  de  peaux  aflez  chaudes.  Je  vofCé* 
dois  déjà  des  richeffes  »  &  je  les  faifois 
voiturer  à  mon  gré.  N'ayant  pas  de  quoi 
«nfermer  mes  innocents  troupeaux.  Se 
les  fâchant  accoutumés  au  grand  air ,  je 
les  attachois  à  la  belle  étoile.  Au  bout  de 
quelques  mois  enfin,  j'avois  déjà  fu  me 
procucec  plafieurs  commodités  de  la  vie* 


l8  t'A  VENTUKXER 

Il  ne  me  oianquoit  plus  que  de  la  compi- 
gnie  :  que  dis- je  ?  f  avois  celle  de  mes  bre- 
bis &  de  mon  chien  fidèle  :  eft-oa  plus 
heureux  dans  celle  des  hommes? 

Je  nie  propofois  de  conftruire  un  vaif- 
feau;  mais  ce  chef-d'œuvre  exigeoit  bîeii 
du  temps  ;  & ,  pendant  cette  longue  opé- 
ration, je  voulois  me  procurer  ma  lub- 
fiftance;   D'ailleurs,    combien    d'înftta* 
ments  il  me  falloir  forger  pour  travailler 
2  ce  bâtiment!  combien  de  chofes  pour 
le  lefter!  J'avois  befoin  de  toile  pour  en 
former  les  voiles,  &  pour  m'habiller.  Je 
vins  â  bout  de  compofer  un  métier  de 
tiffèrand  ;  je  filai  d'une  plante  femblable 
au  chanvre ,  &  j'en  fis  une  toile  affezfine, 
que  j'étendis  fur  l'herbe  pour  la  blauchtr. 
J'eus  l'adrefle  de  me  tailler  &  de  me  cou- 
dre des  chemifes  fupportables ,  en  me  dil- 
f>enfant  de  faire  de  la  mouflTeline  pour 
es  garnir;  mais  je  fabriquai  du  drap  >  <P^ 
approchoit  de  celui  des  foldats  pour  h 
fineflè,  &  je  m'en  formai  des  habits  tel^ 
quels.  Je  me  tricotai  des  bas  &  des  bon- 
nets ,  &  je  me  fis  des  fouliers  avec  le  cuir 
des  bêtes  que  je  tuois.  Le  befoin  &  ^* 
réflexion  m'apprcnoient  tous  ces  métiers. 
Je  fus  faire  jufqu'à  un  rour  p(>ur  rourncr, 
tant  mes  inftruments  que  mes  vafes-  J^ 
me  compoiai  une  petite  vaifclle  de  terre> 


François.  19 

qui  avoic  des  formes;  je  trouvai  même 
«ne  compofition  pour  la  verniffer.  Je  brû- 
lots de  pouvoir  écrire  mes  penfées,  &  une 
infinité  de  vers  que  j  adreflbis  â  ma  Julie. 
Le  fiel  d'un  certain  poillbn  me  ferrie 
d'encre,  une  écorce  d*arbre»  très  mince  êc 
très  fouple,  me  tint  lieu  de  papier;  avec 
une  pierre  fort  tranchante,  je  taillai  der 
plumes  de  fort  jolis  oifeaux ,  &  j'écrivis 
aiiifi  tout  au  long  mes  rêveries  amoureu<«* 
ies  ;  ce  qui  ne  m'empècboit  pas  de  graver^ 
fur  les  rochers  &  fur  le  tronc  des  arbres 
le  nom  de  mon  Amante  Se  fon  chiffre  en* 
irelacé  avec  le  mien.  On  fent  qu'un 
homme  qui  produit  tant  de  chofes,  n'a 
pas  manqué  de  fe  procurer  une  lampe  > 
de  Thuile  Se  des  mèches  pour  s'éclairer» 
&  de  fe  faire  des  tables  Se  des  ehaifes.  Ce 
fut  même  en  formant  les  planches  qui 
compofoient  mes  tables ,  que  je  me  pré* 
parai  pour  la  conftruétion  de  mon  vaif<* 
feau.  Il  m'avoit  déjà  fallu  faire  une  fcie, 
un  rabot,  une  befaiguë.  Se  tous  les  autres 
outils  de  menuifier  &de  charpentier;  le 
rout  avec  des  cailloux  aiguifés;  car  je 
n'avois  aucun  métal.  Je  trouvai  enfin  une 
mine  d'or;  &,  quoique  je  n'euffe  jamais 
travaillé  â  l'exploitation  des  mines,  avec 
le  temps  j'en  lus  tirer  de  l'or  aiTez  pur.  v 
J'en  formai  mes  uftenfiles  les  plus  com« 


lO  t*A  VÏNTURIER. 

muns ,  uniquement  par  fufion  ;  c*eft-i- 
dire  en  les  jetcant  au  moule;  car  je  n'arois 
pas  ce  qu'il  falloit  pour  les  forger.  Je  rins 
même  à  bout  de  fabriquer  une  cfpece  de 
fufil  j  on  devine  aifément  que  je  ne  perçai 
ni  ne  foudai  le  canon ,  &  que  je  me  con- 
tentai de  le  jettcr  en  fonte,  II  n'ctoit  pas 
armé  comme  les  nôtres;  je  n'avois  pas 
d'acier,  mais  je  fus  compofer  un  pbof- 
phore,  une  poudre,  comme  on  en  vend 
aux  écoliers  dans  une  petite  bouteille, 
qui  prend  feu  d'elle-même  à  l'air;  par  ce 
moyen  je  mettois  aifément  le  feu  à  ma 
poudre:  oui,  ma  poudre,  j'en  fus  faire 
auflî  ;  je  découvris  une  fouffriere  qui  nie 
fournie  tout  ce  qu  il  falloit  pour  cela. 
Enfia ,  je  parvins  à  compofer  une  pendule 
d*or;  j'employai  beaucoup  de  temps  à  cet 
ouvrage;  car  n'ayant  point  de  limes,  j« 
ne  fuppléois  qu'avec  les  plus  grandes 
peines  à  ce  malheureux  outiL  De  temps 
en  temps  je  deffinois,  &  même  je  peignois, 
avec  des  terres  &  d'autres  objets ,  d'où  je 
lirois  des  couleurs;  je  ne  tardai  pas  â  faire 
le  portrait  de  Julie;  je  modelai  même  fa 
Itatue  en  terre,  8c  j'en  tirai  des  plâtres 
4ont  j'ornai  plufieurs  endroits  de  mon 
Empire ,  auquel  je  donnois  auflî  une  Reine. 
Les  travaux  des  arts  ne  m'empêchoiene 
pas  de  cultiver  Tagciculture.  Je  femai  du 


François.  xi 

grain ,  dont  je  me  fis  de  bon  pain  y  ic  des 
légumes  qui  me  firent  des  mecs  agréables. 
J'exprimai  le  fruit  d'un  certain  arbre;  en 
le  pilant  je  m'en  compofai  une  liqueur 
douce  &  forte ,  qui  contribuoit  â  entrete* 
nir  ma  gaieté.  On  conçoit  qu  avec  tant 
d'occupations  3  le  temps  fuyoit  afièz  rapi^ 
dément  pour  moi;  Sc^  grâce  à  mon  aâiivité, 
à  peine  mennuyois-je,  quoique  feul  dan» 
un  défert ,  &  loin  de  ma  Julie. 

Malgré  tant  d'ouvrages  que  je  vienc 
de  détailler,  j'avois  préparé  tous  les  ma- 
tériaux pour  conftruire  mon  vaiflTeau.  J'a- 
vois abattu  des  arbres,  fcié  des  planches ^ 
Se  fabriqué  en  or  tous  mes  ferments* 
La  moufie  &  le  goudron  ne  me  man« 
quoient  pas.  Je  fis  enfin  le  defiîn  de  ce 
vaifleau  fi  long- temps  médité;  je  voulus 
qu'il  fût  aflèz  grand  pour  foutenir  la  mer  ^ 
afièz  petit  pour  que  je  pufie  le  conduire 
moi  feul. 

Je  me  mis  au  travail  vfrs  la  fin  de  l'été; 
l'y  procédai  avec  une  ardeur  inconcevable; 
mais ,  comme  je  fus  obligé  de  faire  aller 
de  front  plufiieurs  ouvrages  4|ui  m'écpienic 
néceiTaires,  ou  fimplement  utiles  &  agréar* 
blés»  il  femble  que  la  conftruâion  de 
Pïon  vaifieau  n'auroit  pas  dû  avancer  bien 
Vite  ;  je  le  terminai  (rependant  en  moins 
d'an  an.  Cç  fut  principalement  pendant 


XZ  L*ATHNTURIElt 

ce  temps  qoe  je  fis,  pour  varier  mes  oc- 
copacions ,  le  portrait  de  Julie  8c  fa  &z- 
tue,  donc  je  viens  de  parler  ci-defTus.  Je 
m'écois  rappelle  aifémenc  fes  traits  ado- 
rés*, &»  depuis  que  j'eus  fu  les  repréfen- 
rer,  je  mis  toujours  devant  mes  yeux  ces 
portraits  chéris.  La  peinture  étoit  aa 
chevet  de  mon  lit^  la  ftatue  s'éleyoie 
comme  une  idole  devant  mon  chantier; 
je  la  regardois  pendant  mon  travail ,  & 
je  fèntois  l'ardeur  pétiller  jufau  au  bourde 
mes  doigts.  Alors  je  redoublois  de  force 
8c  de  courage;  je  femblois  faire  hotn- 
,Biage  i  cette  ftatue  adorée  de  tout  ce  que 
je  poflfédois,  de  tout  mon  Empire  ou 
j  aurois  voulu  la  couronner.  Enfermé  feul 
fous  une  tente ,  je  contemptois  le  por- 
trait de  ma  Julie,  &  je  me  paffionnois:je 
baifois  mille  fois  Cette  chère  image  y  j^ 
lui  adrèflbis  les  difcours  les  plus  ton* 
chants.  Il  me  fembloit  la  voir  remuer, 
voir  fa  ftatue  fe  changer  en  el!e*-rtiême; 
alors  je  redoublois  mes  baifers  dévorants. 
Je  prenois  une  lyre  que  j*avois  fu  com- 
{H>fer;  je  noontois  fiwr  une  colline  foh" 
taire  qui  fe  miroir  dans  TOcéan ,  8c  fuf 
laquelle  brilloit  aufli  un  plâtre  de  la  A^" 
eue  chérie.  Aux  rayons  paifibl^s  de  Taft^^ 
des  mifts,  à  la  lueur  fcintillante  des  étoi- 
les ,  dans  le  filence  de  la  Nature  i  un  (^^^ 


F   H   A   H  Ç  O    X    s.  IJ 

^vch0Q^{mc  me  fainflfoir»  Je  chancois 
mon  adorable  Julie»  en  m'accompagnanc 
ide  ma  lyre;  je  croyois  voir  corne  la  Na« 
tme  ^'attendrii:  8c  partager  ma  douce  mé* 
laQColi6;;.|e  me  plongepis  dors  dans  un« 
cèverie  d^Ucieaie  ^  je  croyois  apperce-» 
voir  ma  Julie  y  le  moindre  zépbir  me  pa-> 
roiffôit  (ba  baleine;  au  moindre  bruic  je 
tournois  la  tere  pour  la  voir;  je  cendois 
les  bras  pour  TembraCiier.  Moments  ado** 
sables,  qui  ne  renaîcroncJamaispQar  moi^ 
4onc  on  ne  i>etti:  jouir  qu'en  fe  trouvanc 
feoi  au^rnoode! 

Je  finis  aui&  en  miniature  le  portrait  de 
ma  divinité;  je  le  portois  toujours  avec 
piot  dans  mon  fein  ;  je  le  regardois,  je 
le  baifois  amoureuiement  dans  mes  pro- 
menades foUtaires»  O  quelles  fublimes 
idées  m'ififpiroic  le  grand  fpeâacle  de  la 
Nature  !  Comme  je  m*%aroi&  dans  les 
mondes ,  pendant  le  cours  de  la  nuit  étoi^ 
iée  !  comme  je  ientois  mon  ame  élevée» 
épurée  dans  ua  pays  dont  j'écois  le  mai* 
tre  y  QÀ  je  n'étois  obligé  de  connoûre  au* 
cmie  naaniece  de  feindre  ni  de  ramper, 
oà  ntd^  en m'^procbant ,  nWliflôic  ou  ne 
ibuilloic  mom  être  !  Julie  n'étpit  pas  Je 
feul  objet  que  j'adorois  ;  j  ofois  m  élever 
|ai<p'â;ii3on..Diea;  je  n'eus  jamais  de  fî 
gni^des  idées,  de.  l'Etre  Supr&me.  Je  h 


14  L*AvïKTURIIR  ^ 

contemplois  dans  le  gtjinê  fpeâacle  it 
rUnivers.  Je  chancois  la  Nature  j  je  la  peu    i 
gnois,  |e  Iccudidis,  depuis  laftre  jufqui   \ 
rinfeâe ,  depuis  les  terres  &  les  mers  juf- 
qu'au  brin  d'berbe.  La  peinture  »  la  poéfie,    ; 
la  mufique,  Tattronomie ,  toutes  les  fcien^    ^ 
ces ,  tous  les  arts  s'uniflbient  pour  verfer 
des  délices  fur  tous  mes  inftantsj  &  Ta*   ^i 
mour ,  en  rendant  mon  cœur  fenfible  f 
répandoit  à  mes  yeux»  fur  tous  les  objets, 
un  Muage  tendre ,  un  preftige  enchantesc     j 
qui  me  faifoit  déiicieufement  foupirer.  0    1 
jours  de  ma  foiitude  !  qui  pourroit  cr(^re 
que  je  vous  regrette  aujourd'hui  dans  le 
centre  des  plaifirs  &  de  la  fbciété. 

Nos  Lcâreurs  de  Paris ,  qui  favent  tout , 
qui  jugent  i  merveille  de  toutes  les  £tua« 
nons  qu'ils  n'ont  jamais  éprouvées,  qui 
calculent  parfaitement  la  portée  de  la  Na^ 
fure  dans  tous  les  pays  qu'Us  n'ont  pas  vus; 
ces  LeAeurs ,  dis*  je ,  décideront  que  je 
me  vante  de  mille  chofes  que  je  n'ai  pu 
faire,  Se  de  mille  fenfations  que  je  n'ai  pu 
connoître;  mais  s'ils  ne  veulent  pas  me 
croire ,  qu'ils  fe  tranfportent  dans  la  même 
foiitude  &  la  même  utuation  que  moi,  A: 
qu'ils  voient  alors  ce  que  la  nature  &  le 
belbin  leur  feront  exécuter. 

On  fentixa  du  moins  qu'avec  unt  de 
feiTources  dans  la  tète  ôc  dans  les  bras  ^  je 

ne 


ÏRANÇOIS.  25 

ne  pouvois  guère  m'ênnuyer.  Je  jouiCTois 
d'ailleurs  d'une  force  finguliere.  Mes  tra- 
vaux avoieut  perfeftionnc  mon  tempe-  . 
rament;  &  la  famé  floriflante  dont  je 
jouiffois  faifoit  couler  dans  tous  mes 
membres  un  baume  falutaire,  un  efprit 
de  vie  y  qui  répandoit  autour  de  moi  la  fé- 
rénité  fur  toute  la  Nature, 

Enfin ,  mon  petit  vaiflTeau  fe  trouvant 
achevé,  je  le  lançai  facilement  à  l'eau, 
dans  une  petite  baie  entourée  de  bords 
fort  ombragés,  où  il  fe  trou  voit  à  l'abri  des 
vents  &  des  orages.  J'étois  pourvu  de  corda- 
ges &  de  tbiu  ce  qu'il  falloir  pour  l'armer  j 
j*eus  quelque  peine  à  dreflTer  les  mâts  ;  mais 
j'en  vins  à  bout,  à  l'aide  d'une  machine  que 
je  Gompofai  pour  cela.  J'avois  fait  des  voi- 
les 8c  Un  pavillon  brillant.  Mes  provi- 
fions  étoient  nombreufes  &  choifies  ;  il  ne 
me  manquoit  rien.  Je  poffcdois  jufqu'à  une 
bouflble,  oui,  unebouflTole.  J'avois  trouvé 
dans  l'ifle  une  pierre  d'aimant  j  Se  ma  dé- 

Elorable  adreffe  avoir  tué  une  pauvre 
irondelle,  qui  portoit  un  billet  attaclré 
fous  fon  aile  avec  une  aiguille.  Une  Aman- 
te en  voyoit,  fans  doute,  cette  miffive  à 
fon  Amant,  qui  pou  voit  être  dans  les  pays 
d'oatremer,  &  croire  qu'elle  n'exiftoît 
plus.  Le  billet  difoit  en  effet  :  «  O  mon 
"  cher  de  Loiville ,  en  quelque  endroit 
Tome  IL  .    B 


i6  t' Aventurier 

t>  que  eu  refpires.  Ci  jamais  ce  beloifeau 
93  tombe  entre  ces  mains,  fâche  que  ta 
»>  Clarifle  vit  encore  &  qu'elle  vit  pour 
toi.  *»  Je  regrettai  d'avoir  tué  la  tendre 
volatile;  &  je  me  promettûis  bien  de 
chercher  TAmant ,  pour  Tinftruire  de  Texif- 
tencede  fon  Amante»  J'attrapai  même  une 
autre  hirondelle  vivante;  j'attachai  le  billet 
à  fon  aile,  &  je  profitai -de  l'aiguille  pour 
faire  ma  bouiToie. 

Mon  vaideau  étoitafle^ grand;  rien  n'y 
manquoit  pour  l'utilité^  &  même  la  com- 
modité. J'y  embarquai  ce  que  j 'avois  de  plus 
précieux ;&,  avant  tout,  le  portrait  &  la 
ftatue  de  ma  foaveraine«  Mes  effets  étoient 
nomibreux;.  je  fouriois  en  les  contemplant; 
tous  étotent  mon  ouvragerEt  en  ei^t,  ma 
petite  vanité  «e  paroilToit-cUe  pas  excufâ- 
ole  ?  J 'étcds  entré ,  il  y  avoit  en viron  quatre 
ans ,  datns  mon  ifle  5  fans  avoir  preique  rien 
dans  reftomac,'&  rien  exade^iBent  fur  mon 
individu,  ne  pofledant  ;  pour  toute  pro- 
.priété  qu'un  appétit  dévoilant  :  je  mt  vois» 
au  bout  de  ce  court  efpaGe ,  v^tu  d'Un^  che- 
mife,  d'un  habit.de  dr«^p,  avec  des  bas  Se 
des  fouliers.  J'ai  tous  Jes  uilenfii^s  &  coû- 
tes lesprofifionsquime  £Mit  néceilàifes, 
|âfqu'à  une  horloge ,  wie  lefpece  de  ftt/ii> 
une  bouffole,  des  &^rits,  des  mémoires; 
j^ai  le  portrai(de  ma  chère  Amante  :  etifin^ 


François.  17 

J'ai  un  ?aifleau  bien  pourvu  de  tout;  Se 
c  eft  moi  qui  ai  fait  cour  cela  ! 

Il  fallut  enfin  quitter  mon  défert.  Je 
voulois  aller  revoir  mes  femblables,  &  VO'^ 
1er  vers  ma  Julie.  Qui  le  croiroit?  Je  te- 
nais ;à  mon  iile;  je  la  parcourus  de  npu^ 
veau  prefqu^e  toute  entière,  avant  mop 
départ.  Je  grimpai  fur  ks  monragues;  ys 
revins  &  ai 'arrêtai  vingt  fois  fur  les  lieiyt 
où  j'avojs  eu  des  fenfations  fi  douces,  en 
penfant  à  mon  Dieu  Se  â  ma  Julie.  Il  me 
iembloit  que  je  perdois  tous  ces  plaifirs 
en  quittant  cet  afyle.  Je. chantai  de  nou- 
veau ma  Maîtretfe;  je  fis  répéter  mes  vers 
&  fon  nom  à  rous  ks  échos  du  pays.: 
qi;and  j*eas  la  force  enfin  de  venir  fur  1^ 
bard  pour  m  embarquer,  j'y  trouvai  mes 
innocents  agneaux,  qui  paroiffoient  m^ 
.pleurer.  Il  me  fembla  que  je  quittois^aii- 
tant  fl'atnis;  je  les  embr^dai  tous,  les  un^ 
.après  les  autres,  en  pfeiir.ant,  en  lejir 
aateflfant  les  adieux  les  plus  tendres.  J^em-* 
barqual  avec  nioi  ceux  qui  m'érpient  le^ 
plus  çhers,  avec  mon  chien*  Il  fallut  ab.411- 
.^onqer.ce  fé jour. enchanté;  je  me  rçsis  Jt 
gçnpux,  j*adoÇi^i  l^Êtrè  fupfême;  jebaifâ 
la  terre  avec  pnAipn,  &  je  reftai /quel- 
que temps  délicieufement  collé  fur  elle. 
Les  fleurs  me  viennent  encore  aux  yeux, 
quand  je  me  rappelle  les  adieux  attendrif- 
i  B  z 


iS  L*  Aventurier 

fanes  que  je  fis  à  cette  terre  hofpitaliere , 
adieux  que  Técho  répéta  vingt  fois  avec  un 
ton  plaintif  qui  retentit  encore  dans  mon 
coBur.  Oh  !  (i  je  n*avois  dû  aller  rejoindre 
ma  Julie,  je  ferois  peut-être  refté  dans 
cette  folitude!....  Enfin,  je  prends  mon 
parti  j  je  m'élance  fur  mon  vaiffeau,  je 
coupe  le  cable ^  je  manœuvre,  je  fors  de 
la  baie;  me  votlà  en  pleine  mer. 

Où  aller?  je  voyois  le  chemin  ouvert  de 
tous  les  côtés,  Se  c'étoit  là  mon  embarras. 
Je  m'apperçus  que,  de  l'horizon  méridio- 
nal ,  fouffloit  un  vent  agréable,  qui  devoit 
venir  de  la  terre.  Il  me  fembloit  même 
que  j'en  refpirois  Tair  viral.  Je  voyois  ve- 
nir, de  ce  côté,  des  oifeaux  qui  s'éloignent 
peu  du  rivage.  Comme  j'étois  dans  la  lati' 
tude  théridionale,  je  jugeai  que  les  terres, 
que  je  foupçonnois  exifter  dans  le  voifi-^ 
nage,  dévoient  être  les  Terres  Auftrales. 
Je  voguai  de  ce  côté  là.  Le  vent  me  fe- 
condoit;  à  tous  moments  je  regardois  mon 
ifle,  &  toujours  en  foupir^nt.  Elle  s'éloi* 
gnoit;  elle  devenoit  vaporeufe  Se  bleuâ- 
tre :  enfin ,  je  la  perdis  entièrement  de 
vue  j  &  j'en  gémis,  comme  en  voyant  un 
ami  rendre  fon  dernier  foupir. 

fin  du  Livre  fnmier. 


François.  xj 

TAVENTURIER 

F  R  A  N  Ç  O  I  S, 

LIVRE   SECOND. 

J  'avançai  pendant  cinq  fours  vers  là 
niîdi,  avec  un  vent  aflcz  favorable.  A 
niefure  que  favançois^  j'appercevois  cou-* 

^  jours  des  (îgnes  plus  manifeftes  d'une  terre 
voifine  j  au  point  que  je  voyois  de  temps 
en  temps  flotter  fur  Teau  des  herbes  &  des 
branches  fraîches,  qui  ne  pouvoient  venir 
de  bien  loin.  Nouveau  Colomb,  jea 
concluois  que  j'allois  découvrir  inceflTam- 
n^ent  une  terre  nouvelle.  Le  Ciel  étoit  cou* 
vercj  je  me  perfuadois  que,  s'il  eût  été 
ferein,  j'aurois  du  voir  la  terre.  Enfin  je 
crus  appercevoîr  une  terre  defirée  ;  mais  il 
ne  manqua  pas  de  me  furvenir  tout-à-coup 
iine  violente  tempête.  Je  n'en  fus  point  fur- 

f  pris  ;  la  fortune  s*eft  toujours  plue  l  me 
«ifputer  d'une  main  les  préfents  qu'elle 
1?^  oflFroit  de  l'autre.  La  mer  étoît  très-grof- 
*e  i  le  vent  me  poufloit  vers  les  rochers.  Se 
)  etois  en  danger  de  périr.  Je  manœuvrais 

k  avec  une  fatigue  de  forçat.  Je  vis  bi'emôc 


\ 


30  1*  Aventurier 

très-diftinâemenc  le  rivage,  du  haut  d^une 
vague;  mais,  hélas!  falloic-ii  mourir  à  fa 
vue?  «  O  mon  ifle  !  pourquoi  t*ai-je  quittée? 
»  me  difois-je  ».  Enfin  le  vent  me  poufla 
,  très- violemment  vers  la  terre  j  mais  il  ne 
brifa  point  mon  vziffesni  contre  un  rocher  y 
il  ne  m'engloutit  point  dans  les  abîmes  de 
la  mer  ;  il  fe  contenta  de  m'enterrer  dans 
le  fable.  Je  m'y  trouvai  auflî  immuablfr- 
iftent  établi,  que  le  palais  le  plus  maflif.  Il 
fallut  renoncer  à  fe  débarraflfer  de  là.  Je 
jettai  ma  petite  chaloupe  en  merj  fe  la 
chargeai  de  provifions  fufBfantesj  je  di^  J 
adieu ,  jufqn'au  revoir,  à  mon  cher  vaiffeau*  • 
Je  m'avançai  fur  ma  nacelle ,  vers  l'embou-   ' 
chute  d'un  grand  fleuve,  &  j'entrai  daftsle 
canal.  Les  bords  m'en  parurent  charmants}  ^' 
mais  je  n'appercevois  ni  maifons  ni  habi- 
tants. Pourvu  de  vivres,  je  ne  craîgnoîs pas  I 
h  difette }  d'ailleurs ,  voguaiit  fur  nn  fleuve,  | 
je  ne  rifquois  pas  de  m'égarer  5  &  je  pou- 
Vois  toujours  r^defcendre  quand  il  tne  , 
plairoir,  pour  rétpuver  mon  vaidèau.  h 
remontai  l'efpace  de  fix  jours,  trouvant 
toujours  le  canal  large  &  prefque  droit;  i 
mais  point  de  traces  d'habitation. 

Bientôt  je  parvins  à  un  endroit  où  le 
fleuve  fe  féparoît  en  deux  bras;  Tun  def- 
çehdgit  vers  l'Ouefl:,  l'autre  étort  celui 
que  j'avois  parcouru.  Â  quarante  pas 


François*  ji 

haut,  je  voyois  une  catarade  qju'îl  ne 
m'étoic  pas  pd&ble  de  franchir.  Il  falloit 
retourner  par  le  même  chemin  fur  mes 
pa$9  ou  entrer  dans  Taûtre  bras  qui  étoic 
aufli  très-large  Se  Kes  beau.  Je  pris  ce  der- 
nier parti.  Je  n  avois  pas  vogué  deux  heu- 
res de  ce  côté ,  que  le  courant  devint  ttès- 
rapide,  au  point  qu'il  m'entraînoît.  Se 
qii'il  m'étoic  impoffible  de  rebroafler  che- 
min :  cet  incident  mHnquiétoit  beaucoup  ; 
je  cherchois  an  moins  à  gagner  le  bord  ; 
mais  la  rapidité  des  eaux,  qui  augmehtoic 
toujours,  ne  me  le  permettoit  pas*  e«  Après, 
»  tout,  me  difois  je,  le  courant  me  cpn- 
«  duir-a  toujours  it  la  mer.  Se  il  ne  me 
»  fera  pas  difficile,  en  côtoyant  vers  TEft , 
»  de  rejoindre  mon  vailTeau.  >* 

En  faifant  ces  réflexions,  j'appercevoîs, 
dans  le  fond  de  la  perfpeâive,  une  mon- 
tagne bleuâtre,  vers  laquelle  je  defcendois 
comme  un  trait  j  elle  s'approchoît,  s*agran* 
diflbit  :  ce  &  par  où  va  donc  le  fleuve,  me 
»  difoîs-je  ?  cette  mafle  énorme  doit  Tarrè- 
»  ter.  Sans  doute  qu'il  fe  détourne  an  piedi 
«  du  mont,  &  qu'il  le  côtoie,  pour  fe 
>»  rendre  plus  promptement  à  la  mer  vers 
»  le  Nord.  >f  La  montagne  déjà  voifine 
devenoit  immenfe.  J'en  diftinguois  les  am* 
fraSuq/itéSy  Se  je  ne  voyois  rien  qui  m'in- 
diquât que  le  fleuve  fît  un  détour.  Çien* 

B  4 


'Jl  l' A  V  ï  NT  U  R  I  IK 

toc  j*appercevois  dans  la  roche  ^  une  vafte 
ouverture  qui  s'élargit  a  vue  d'œil,  jufte-  • 
ment  vis-  â- vis  de  moi.  Le  courant  m'y  co- 
traînoit  avec  une  violence  irréfiftibie.  Je 
vois  bientôt  que  le  fieuve  s  y  engouflfre ,  & 
je  m'y  engouffre  avec  lui.  Me  voilà  fous 
une  voûce  immenfe,  inégale;  tantôt  hau- 
te,  tantôt  balTe.  Je  fuis  à  tous  moments 
fouffleté  par  des  branchages  qui  ont  leur 
racine  dans  le  rocher.  Quelquefois  le  roc 
defcendant  jufquà  la  furface  de  l'eau, 
m'écrafe.  Se  me  force  de  me  coucher  a 
plat  ventre  dans  ma  nacelle. 
.  Cependant  le  jour  diminuoit  fous  cette 
voûte  fombre,  dont  l'entrée ,  déjà  éloignée, 
jne  me  paroiffbit  plus  que  comme  une 
^petite  lucarne.  Tout-a-coup  une  branche 
pointue  perce  mon  habit,  &  j'y  refte  ac- 
croché. Ma  chaloupe  s'enfuit  fous  mbi; 
je  la  retins  avec  mes  pieds  :  me  voilà  fuf- 
pendu  par  le  dos  fur  l'abime,  retenant  à 
toutes  forces  ma  nacelle  y  bientôt  elle  m'é- 
chappe &  je  veux  la  fuivre;  mais,  avant  que 
je  me  fois  décroché,  elle  eft  déjà  hors 
de  la  portée  de  ma  vue  y  Se  ma  (ituation  eft 
devenue  plus  pénible,  parce  que  je  fuis  à 
préfent  fufpenau  par  les  mains ,  &  qu'il  me 
faut  un  effort  continuel  pour  mé  foutenir. 
Je  refte  long-temps  dans  cet  état ,  le  cou- 
rant trop  rapide  ne  me  permettant  pas  de 
me  livrer  à  fa  violence.  Je  n'en  pouvois 


\ 


François.  jj 

pîus  de  lafliîtudej  j'allois  tomber.  Blentôc 
|e  vois  pafTer,  auprès  de  moi,  une  branche 

^  d*arbre  aflez  confidérable ,  qui  m'accroche 
encore,  je  me  laiflTe  emporter  par  ce  ra- 
meau flottant^  il  me  foutientj  je  me  rej- 
commande  à  la  Providence,  &  je  m'abat^ 

i  donne  au  cours  de  l'eau.  Bientôt  je  merrouve 
enfoncé  fi  avant  fous  la  roche,  qu'il  ne  me 
refte  plus  le  moindre  foupçon  de  clarté^ 
au  milieu  d'un  courant  furieux  ;  perdu  dans 
cette  ravine,  privé  de  la  lumière,  je  ne 
renonce  pas  encore  à  la  vie. 

A  melure  que  j'avance,  j'entends  tou- 
jours plus  diftinâement  un  bruit  qui  s'ac* 
croit ,  &  devient  épouvantable.  Il  n'y  a  pas 
moyen  de  s  y  tromper,  c'ett  une  cataracte 

I       où  Teau  doit  tomber  de  très-haut,  â  en 

^  juger  par  le  tintamarre  qu'elle  fait,  a  Mon 
99  Dieu,  me  dis  je  a  moi-même,  que 
9>  vais-je  devenir?  n  J'embraffe  avec  un 
redoublement  de  tranfport  la  branche  qui 
me  foutient.  Je  me  recommande  de  nou* 
veau  à  Dieu.  Le  bruit  devient  cent  fois  plus 
épouvantable,  il  mugit  fous  les  cavernes,; 
il  doit  affourdir  de  cent  lieues.  Je  m'écrie: 
t«  m'y  voilà ,  m'y  voilà;  ô  Dieu  !  «  Je  fais 
le  faut,  &  je  perds  connoifTance. 

Pour  peindre  ce  moment ,  je  crois  me 
rappeller  que  je  me  fentis  d'abordprécipité 
dans  un  abîme;  j'encendois  confufcment 


}4  l*AvEWTirRIBR 

comme  le  bruit  de  cent  mille  marteaux; 
mais  je  tombai  enfin  dans  un  état  parfai*^ 
temenr  femblable  i  la  mort.  J'ienore  com- 
bien de  temps  j  y  reftai.  Quand  fe  rouvris 
les  veux,  fétois  fufpendu  par  les  pieds  y 
&  j  entendois  parler  beaucoup  de  monde 
autour  de  moi»  En  m'éveillant  fe  poofie 
un  profond  foupirj  ceux  qui  m^environ- 
nent  me  détachent  fur-le champ,  avec  de 
grandes  exclamations  :  je  conçus  que  y 
m'ayant  fauve  du  fleuve ,  ils  m'avoient  fuf- 
pendu la  tête  en  bas ,  pour  me  faire  retv* 
dre  Teau  que  j'avois  avalée.  Je  les  regarde  y, 
ils  me  regardent  de  même;  je  leur  fais  dé 
lignes  de  reconnoHTance,  ils  m'en  font  de  j 
joie. 

Ces  hommes  avoient  i  mes  yeux  une    , 
figure  alTez  étrange  :  j*en  devois  avoir  une     j 
aufii  étrange  a  leur  vue.  Ils  tenoient  chacun 
un  flambeau ,.  dont  ils  m*éclaif oient  lugii-     | 
brement.  Je  vis,  fur  notre  tête,  k  voufe 
qui  me  parut  infiniment  plus  haute.  Nous 
étions  far  le  bord  du  fieùve ,  qui  couloir 
beaucoup  plus  paifiblement  que  dans  le  lieu    i 
de  fa  chute,  j'entendois  au  deflus  de  nous    ^ 
le  bruit  de  la  cafcade,  mais  dans  un  loin*    i 
tain  fort  profond.  Ce  qu'il  y  a  de  fingulîer,.    i 
c'eft  que  je  tenois  encore  embrafle  un  mor-    I 
ceau  de  la  branche  qui  m  avoir  foucenU  : 
il  paroiifoit  qu'on  avoit  fc-ié  le  refte»  qa« 


F  R  A  K  ç  o  r  sv  jj 

je  vis  en  e£Fec  à  mçs  piedsj  mais  an  n  a« 
voie  pa,  dans  mon  évaootti&iuenty  me 
forcer  â  lâcher  prife.  On  me  fi%  figne  dç 
laifler  tomber  le  morceau  dis  bois.  J'eus 
peine  à  en  déuchiçr  mes  bras^  q^i  éroienç 
devenus  roides  comme  des  barres  de  fer; 
Bientoc  je  recombai  en  fcûbleif^  &  fani» 
connoiiTance. 

On  ne  carda  pas  à  me  vtnàfe  une  (ef^ 
conde  fois  Tufage  de  mes  (p}$*  Jt  regar? 
dai  autour  de  moi  :  on  tnavoip  écendii 
jfur  de  la  cendre  chaude ,  j'écois  ^n^çnîé  d^ 
bonnes  gens ,  qui  me  rf  ndpien£  du  fon4 
da  cosur  cous  les  fexvices  qpi  çtoienr  êi» 
leur  pouvoir,  J'ignorois  leur  langage  f 
mars  rexpreflîon  de  l^  plus  pure  humar 
Dite  me  fenibloîr  peinte  fiii:  |eur  vifag^e, 
en  caraâeres  univerfelleoi^^  inrelligl- 
blés.  J'aurois  bien  voulu  iavoir  au  ^uftçr 
comment  ou  m'avoit  fay^vé.  J'appris^  ^ 
moitié  à  qui  j'avois  cette  obligation  :  c'q^ 
toit  â  un  beau  jeune  homme^  qur  p^rcoi^* 
i:oic  le  Seuve  fur  un  petit  bateau,  qu^oil 
il  me  trouva.  On  me  le  tpontca  ^  8cplp 
reconnus  à  l'empretTement  particulier  avep 
lequel  il  me  fecourpit.  Je  copfipiris ,  pdf 
hs  geftes ,  qu'il  m'avoic  trouvé  pçu  loin  de 
Tendcoit  (^  no^s  étions  »  flo^!;af>c  fur  Fca^' 
de  au^  gjié  du  c;imraint  »  fpuçenu  p^r  H 
bianchç  quei  je  t«|v>is  «inlyailée.  Qup^ 

B  S 


jtf  L*  A  V  E  N  T  U  R  1  B  R 

que  je  fulTe  fans  mouvement  Se  fans  con- 
noiflfance,  il  avoic  jugé,  à  mon  teint  ver^ 
mèil,  que  je  ne  dévots  pas  être  mottj  & 
fans  doute  il  étoit  en  cek  moins  ftupide 
que  nos  peuples,  qui  tous  les  jours  en- 
terrent des  noyés,  dont  le  vifage  eft  en- 
luminé d*un  brillant  coloris.  Mon  Hbé'  1 
rateur  m'avoit  recueilli  dans  fa  nacelle,  ] 
&  porté  à  terre,  où  Ton  m*avoît,  com-  j 
me  je  l'ai  dit,  pendu  par  les  pieds ,  (ce 
qui  n  étoit  peut-être  pas  fort  fam.  )  En  cet 
état,  on  m'avoit  fait  rendre  Teau  que  j'a-  ] 
vois  avalée ,  ôc  la  connoiflTance  m'étoit  i 
revenue.  C'étoit  au  faut  de  la  catarafte  j 
que  je  Tavois  perdue ,  abîmé  dans  une  | 
eau  blanchiffante  d'écume. 

Je  demandai,  par  fignes,  fi  Ton  n*avoit    : 
point  vu  paflfèr  ma  chaloupe.  On  me  con-    { 
duifit  alors  gaiement  fur  te  bord  du  fleuve 
où  elle  étoit  arrêtée.  Je  fis  entendre  que    | 
c'étoit  moi  qui  Ta  vois  conftruite,  &  je  cor»- 
pris  que  Ton  me  complimenta  beaucoup,    j 
Un  autre  jeune  homme  me  fit  entendre 
que  c'étoit  lui  qui  l'avoit  trouvée.  Toutes 
mes  provifions  croient  perdues;  rien  de    ^ 
plus  naturel,  après  le  faut  qu'elles  avoient 
fait.  Je  regrettois  peu  cette  perte,  &  j'en 
étois  bien  dédommagé  'par  la  fl'atue  de    .. 
ma  Julie,  qui  étoît  reftée  au  fonà  de  la 
chaloupe  s  inébranlable  par  fon  propre     j 


François.  j/ 

poids,  &  qui,  par  ce  poids  mcQie,  a  voie 
empêché  la^nacelle  de  verfen  Cette  chère 
idole  croit  en  effet  pefante,  8c  j  avois  peine 
^  la  foulever.  Je  m  élançai  fur  cette  image 
adorée,  &  je  lui  donnai  mille  baifets.  Je 
priai  qu'on  la  tirât  de  la  chaloupe,  &  >e 
la  fis  élever  fur  fon  picdeftal. 

Quand  ces  pauvres  gens  virent  ce  (Imn* 
lacre,  ils  demeurèrent  d'abord  immobi- 
les d'extafe;  Se  tout- à* coup,  comme 
s'ils  s'étoient  donné  le  mot ,  ils  fe  prpf- 
ternerent  enfémble  à  fes  pieds,  la  face 
contre  terre.  Enfuite  ils  fe  mirent  â  chan- 
ter &  à  danfer  autour  de  l'image ,  avec 
des  gefles  grotèfqueSy  qui  me  firent  beau- 
coup rire  :  elle  fut  couronnée  de  fleurs, 
&  portée  refpeâueufemenc  d^ns  une  mai* 
fon,  devant  laquelle  j'avois  été  foigné. 
Cette  maifoYi  étoit  taillée  dans  le  roc, 
-dont  la  matière. me  paroilToit  tirer  beau- 
coup fur  la  nature  de  lor  j  au  moins  | y 
croyois  voir  des  veinés  luifantes  de  ce 
txiétal.  La  niaifon  étoit  illumniée  ^  6c  le 
poli  des  murs  augmentoit  la  lumière. 

Malgré  ma ifurprife,  je  fentis  bientôt  les 
aiguillons  de  la  faim.  On  feryit  un  dîner  qui 
me  parut  afièz  bon  ;  la  nature  des  mets  étoit 
excellente;  &  je  conçus  que  je  pourrpis  par 
la  fuite  m'accoutumer, à  laccommod.age. 
Je  ne  pus  deviner  de  quoi  étoit  compofée 
la  boiilon^  que  |e  irouvai  fort  bonne.  Le 


}8  1*AV' K  NT  17RIEÏL 

pain  étoic  le  fruk  d'un  arbre  qae  noQf 
nommons  arbre  à  pain  ^  qui  a  pcefqae  le 
goût  de  nos  petits  pai«  â  la  reine.  Je  man- 
geai d  allez  bon  appétit,  &  }e  me  levai  de 
table  avec  les  aatres  :  je  fimis  avec  eux» 
me  Tentant  aflèzde  force  pour  les  fiuvie,  & 
poar  examiner  le  pajs  oii  j  etoîs. 

Le  fleave  me  pan»  fart  latge^  il  Atoic 
illuminé  des  deux  eût»;  &,  de  plus, 
des  cordons  de  kimteres  1^  tcaverfoienc 
de  diftance  en  diftance,  teUenienc  ^'il 
légnoît  par-root  une  clarté  cottfidérabte 
èc  prefqu  égale.  La  voûte  étoit  fort  baute>f 
&  Ton  juge  bien  qu'elle  devoit  fttre  im^ 
menfe.  puifqaV^otre  la  rivière  elle  em- 
braflbit  de  vaftes  terreitis  éceados  fur  fes 
deux  bords.  I>a  cê«é  oà  }'ét»is ,  je  voyoîs 
At%  jardins  plantés  d'arbres  fruiners  &  ^ 
légumes,  éclaira  par  des  files  de  laoter* 
nés ,  échauffés  par  des  fourneaux  fontei' 
xains,  qui  teurcommuniquoient  la  chaleur 
que  le  fbleil  donne  chc^z  nous  â  la  terre^ 
plus  loin  j'apperoevois  des  parcs  où  Ton 
nottrriflToit  des  troupeaux.  Je  remarquois 
des  chemins  bien  alignés^  ccec^  dans 
te  roc  ou  le  minéral. 

Nous  nous  embarquâmes  y  &  not^  def- 
cendîmes  au  gré  de  l'eau  Je  voyais,  au 
fond  de  rhorifon,  une  multitude  éblouif-- 
faute  de  lumières,  A  mefure  que  j^'avani- 
fois  »  diftinguanc  id^uçc  1^  objets  ^  |,e 


François.  j^ 

croyoîs  appercevoir  des  tnaifons,  &  même 
des  efpeces  de  clochers.  Je  vis  enfin,  de 
manière  à  n'en  pouvoir  douter,  une  villç 
immenfe,  bâtie  fous  une  voiuc  prodir 
gieufe ,  cravecfée  par  un  grand  fleuve  fur 
lequel  il  y  avoir  plufieurs  beaux  poms. 

Nous  débarquâmes  dans  la  ville.  Je  fu$ 
cblottî  de  la  lumière  artificielle  donc  [e  la 
vis  édairée.  La  voûte  étoit  de  métal.  Se 
par-tout  également  polie  j  elle  réfléchifloit 
les  kmteres^  ce  qui  la  reodoit  comme 
flamboyanre ,  &  formoit  fur  la  tête  un^ 
efpece  de  del  enflammé.  Ce  coup-d  œil 
me  femUoit  vraiment  unique,  &  me  firap- 
poic  de  la  manière  la  plus  vive;  mais»  (i 
f'admkois  ce  fpeâacle,  [en  étois  uu  moîr 
Blême  aux  yeux  de  ce  peuple  Gnome ,  qoj: 
devoir  me  trouver  fbctiUfFcrent  de  lui ,  par 
conféquem  fort  -extraordinaire.  Tant  d^ 
zegacds  fixés  iur  moi  m'embarraffoienc^  & 
m  empêchoierkt  d'obferv^r  eu  détail  tous 
tes  c^ïjets  intéreffants  <^\  fe  préfentoient 
à  mot.  Les  flots  de  la  populace  nae  fui- 
voient ,.  &  riv  annonçoient  qu'elle  ed  paf- 
Kmt  la  même  à  bien  des  égards. 

Je  fus  conduit  en  pompe  a  la  Cour  d^ 
Souverain 9  que  je  trouvai  fort  brillante»^ 
Son  Palais  éioit  remarquable  par  fa  lîrtgij- 
krité,  &  par  des  beautés  réelles  :  il  éblouif- 
foit  par  ton  illumiDafion.  J*étois  revêmi 
4'ua  habiUemefit  de  ma  faço»»  qv^in  étoit 


40  t*AvENTPRlER 

d'aacune  nation.  Mon  fufil  d  or  brilloic  far 
mon  épaule  :  car ,  quand  f  avois  fait  le  faot 
de  la  cataraâe,  je  le  portois  pafle  en  ban- 
doulière ;  &  je  ne  Tavois  pas  perdu. 

Le  Roi  revenoit  de  ta  chaflfe,  &  me  con- 
iidéroic  avec  attention;  tout-àcoup  une 
efpece  de  taureau,  manqué  par  un  bou- 
cher, fond  fur  le  Manarque:  les  gardes  fe 
fauvenr  bravement.  Mon  rafil  écoic  chargé; 
je  le  tire;  Tanimal  tombe  roide  n)ort: 
tout  le  monde  treflaille  &  tremble.  Je 
vois  cent  mille  fpeârateurs  immobiles , 
me  regarder  quelque  temps  d'un  air  ftu- 
pide,  &  tout-i-coup  s'enfuir  avec  une 
rapidité  furprenante,  tellement  que  je 
refte  prefque  feul  avec  le  Roi.  Il  me  falue 
de  la  manière  la  plus  profonde  ;  ceux  de 
fes  Courtifans ,  qui  ont  eu  la  forcis  de  res- 
ter, fe  profternent  à  mes  pieds. 

On  apporta  la  ftatue  de  ma  Julie  :  à  cet 
afpeâ  la  Cour  fut  frappée  d'admiration, 
comme  Tavoient  été  d^abord  les  bonnes 
gens  qui  m^avoient  fauve.  Tout  le  monde 
l'adora  la  face  contre  terre;  le  Roi  lui- 
même  donna  des  marques  de  refpeâ.  Je 
vis  que  ce  peuple  étoit  idolâtre ,  &  pre- 
noit  ma  ftatue  pour  une  divinité;  mais 
l'étois  enchanté  des  hommages  qu'on  ren- 
doit  à  la  figure  de  celle  que  ;  adorois.  Se 
à,  mon  ouvrage.  Le  Roi  ordonna  qu'on 
bâtit  un  temple  à  la  nouvelle  Déefle  ;  en 


i 


François.  41 

attendant  qu'il  fût  conftruit ,  on  la  logea 
dans  le  plus  beau  fanâuaire  de  la  ville. 
On  lui  confacra  un  autel,  ôc  je  fus  établi 
Prêtre  de  ma  Julie.  Qui  pouvoit  mieux 
ladorer  que  moi  ?  O  ma  Déefle  !  que 
n*étois-je  le  Prêtre  de  ta  perfonne! 

On  medonna,  dans  le  Palais  du  Roi,  un 
appartement  magnifique ,  Se  je  fus  traité 
avec  la  plus  refpeâueufe  diftin&ion.  On 
m^nvoya  un  Maître  pour  m'enfeigner  la 
langue  du  pays.  Je  fis  fous  lui  des  pro^* 
grès  ;  mais  l'Amour  me  donna  une  Maî* 
trèfle  qui  m'inftruifit  bien  plus  vite.  Cette 
perfonne  n  étoit  pas  moins  que  la  fiite  du 
Roi.  malgré  fon  air  a(ïèz  étranger  pour 
nous,  je  la  trouvois  (înguliercmcnt  jolie. 
Elle  étoit  d'une  blancheur  éblouiflante  ; 
qualité  commune  aux  femmes  de  ce  pays» 
qui  n  ont  jamais  eu  le  teint  brûlé  du  fo- 
leil,  par  la  raifon  qu'elles  n'ont  jamais 
vu  cet  aftre.  Almanzine,  c'eft  le  nom  de 
cette  belle  Princefle ,  avoir  fur  fon  vifage 
un  air  de  douceur,  de  candeur  &  d'inno- 
cence, qui  eût  rendu  intéreflants  tes  traits 
les  plus  communs  :  elle  étoit  d'ailleurs 
grande  &  faite  a  peindre.  Nos  regards  fe 
parlèrent  d'abord.  Je  la  vis  rougir  à  mon 
afpeâ,  d'une  pudeur  adorable.  Nous  nous 
entendîmes  dès  la  première  entrevue  :  je 
n'ai  jamais  été  un  moment  avec  elle  fans 
la  comprendre.  Ses  yeux,  Tes  foupîrs,  le 


41  i*  Aventurier 

fon  de  fa  voix,  roue  écoic  expceffif  &  in- 
telligible. Nous  parlions  d'abord  chacun 
notre  langue,  fans  nous  en  appercevoir. 
Il  faut  bien  que  cela  fait,  puifqu  au  bout 
de  deux  mois  il  fe  trouva  qu  elle  parloit 
François^  &  moi  Gnome.  Confervons  à  ce 
peuple  ce  nom,  puifque  je  le  lui  ai  donné 
dabcNrd;  car  le  véritable  nom  de  cet  Empire 
foutercain  étoic  celui  des  Aljbadons. 

Oh  !  quels  doux  moments  je  pafiTois  avec 
ma  chère  Almanzine!  Après  Julie,  elle 
écoic  ce  que  )  aimois  le  mieux  au  mondes 
ic  encore,  fi  je  n*avois  pas  eu  cooflam- 
ment  fous  les  yeux  le  portrait  de  ma  pre* 
miere  Amame,pour  foutenir  mon  amour, 
qui  fait  fi  l'objet  abfent  n'aurcHC  pas  eu  coït 
auprès  de  moi  ?  Pardonne,  ma  Julie! 

On  nous  accordoic  la  plus  grande  li« 
bercé  de  nous  voir.  Almanzine  en  pro^ 
ficoit^  elle  venoic  me  trouver  à  chaque 
moment^  le  plus  fouvent  c'étoit  dans  mon 
temple,  devant  Tin^age  qqe  j'enccnfois. 
J'écois  fort  fenfible  à  Tamour  de  cette 
Beauté  Royale  \  mais  la  ftatqe  de  fa  rivale 
m'en  impofoit;  je  femblois  craindre  mon 
ouvrage.  Je  ne.  redoutois  pas  moins  les 
remords  de  ma  confcience. 

Le  Roi  s'étôit  apperçu  de  notre  liaifon, 
&  Tapprouvoic.  Je  voypis  qu'il  fondoit» 
fur  mon  amour,  des  idées  de  mariage*  Ma 
folie  Gnomide  u'avoit  pu  s'empèchei  de 


ï 


François.  45 

me  laiflèr  entrevoir  le  defir  qu  elle  avoir 
d'être  unie  à  moi.  On  fent  toutes  les  rai- 
fons  qui  me  défendoi«nt  de  fbnger  à  un 
pareil  lien.  Je  ne  répondis  pas  à  Âltnan- 
zine  comme  elle  le  defiroic  ;  elle  fe  plai- 
gnit, le  cœur  navre,  que  je  ne  raimoîa 
pas  ;  je  vis  là  pauvre  enfant  atteinte  d'un 
profond  chagrin,  tomber  dans  une  lan- 
gueur touchante,  dont  y étois  la  caufe,;  & 
ue  ks  beaux  jtwc  me  reprochôient  en 
^  fixant  fur  moi  d'un  air  qui  fembloir 
me  demander  grâce.  J'avoue  que  cela  me 
touchoit  beaucoup  ;  mais  j'étois  tout  à  la* 
Déefle  dont  on  m'avoit  fait  le  Prêtre. 

Un  incident  vint  réveiller  tous  les  tranf* 
ports  de  mDn  amour  pour  elle.  UnGnômé, 
après  avoir  examiné  fon  portrait,  m'affur^ 
qu'il  avoir  vu  cette  belle  étrangère  dans  le 
pays  fupérieur.  «  O  Dieu  !  ma  Julie  eft  fur 
»  ces  bords ,  m'ccrié-je;  «  &,  plein  d'im- 
patience 8c  d'efpoir,  je  fuppHe  le  Roi  de 
nie  permettre  de  voler  vers  elle,  ce  Vous 
»  m'êtes  trop  néceffaire  pcmr  que  }e  vous 
»  laiiFe  partir ,  me  dit- il  j  l'avis  qu'on  vous 
»  a  donné  doit  être  faux;  car  comûicnt 
>>  une  Jeune  fille,  feule,  pourroitelle  venir 
»  fi  loin  ?  Au  refte ,  confiez  ce  portrait  avec 
»  le  vôtre  à  celui  qui  fe  vante  d'avoir  vu 
»  Julie,  il  retournera  dans  l'endroit  qui  la 
»  recelé ,  il  la  confirbntera  avec  ce  por» 
»  trait,  lui  montrera  le  r&trej  &  fi  c'ett 


44  i-'A  viNTURim 

»  elle ,  il  vous  Taroenera.  »  Je  donnai  les 

deux  portraits,  on  expédia  le  Gnome.  Au 

bouc  de  quelque  temps  on  me  rendit  les 

deux  miniatures,  &  je  ne  l'ai  plus  revu.  On 

éluda  mes  defirs,  mais  on  n'éteignit  pas  mon 

eipérance. 

Je  goûtois  vraiment  la  vie  da  peuple 
Gnome,  ou  Alfondon.  Je  ne  revenois  pas 
démon  étonnement  de  voir  qu'une  mine 
fût  un  féjour  fi  agréable  j  car  c'en  étoit 
une  ;  mais  une  mine  vraiment  unique.  Je 
me  promenois  avec  plaifir  dans  la  ville  & 
dans  {es  environs.  Les  rues  étoîent  tirées 
au  cordeau  ;  une  partie  des  maifons  s'éle- 
voit ,  fabriquée  comme  les  nôtres,  fur  !e 
plat  terrein;  les  autres  étoient  creufées 
dans  le  fein  du  minéral.  Je  remarquais 
des  jardins,  qui  fourniffoient  des  légu- 
mes &  des  fruits;  j'appercevois  des  bef- 
tiaux,  qui  nourrifloient  de  leur  chair  ces 
étrangers  mortels.  Enfin  je  voyois  un  grand 
fleuve  qui  ?bondoit  en  poilîon  j  mais  je 
ne  pouvois  comprendre  d  oii  venoient  les 
grains^  les  boiffbns,  les  fourrages  dès 
beftiaux,  les  étoffes,  le  bois,  Thuile 
qu'on  bruloit ,  Se  en  général  tout  ce  qi^i 
le  confumoit  dans  un  pays,  qui  fournif- 
foit  fi  peu  de  chofes  au-delà  de  fon  mé- 
tal. Les  Gnomes  auroient  dû ,  comme 
autant  de  Midas ,  être  affamés  au  milieu 
de  leur  orj  &  cependant  ils  ne  maii- 


François.  45 

qflolent  de  rien.  Quand  je  fus  en  écac  de 
me  faire  entendre ,  je  queftionnai  beau* 
coup  les  Savants  fur  tous  ces  objets  de 
curiofîtéj  ftiais  je  les  trouvois  réfervés  & 
myftérieux.  J'appercevois  qu'ils  regar- 
doient,  comme  un  point  de  leur  Reli- 
gion, l'obligation  de  laiilèr  ignorer  au 
peuple  ce  qu'il  étoit,  d'où  il  venoit,  com- 
ment il  étoit  nourri ,  ce  que  c'étoit  que 
rUnivers.  Peu-à-peu  cependant  je  gagnai 
1a  confiance  des  Sages}  plufieurs  s'ouvri* 
rent  à  moi  ;  &  voila  ce  que  m'apprit  un 
jour  un  vieux  Doâieur. 

Ce  pays,  me  dit-il,  étoit  originaire- 
ment une  mine  d'or  dont  un  tremble* 
ment  de  terre  combla  un  jour  l'ouver- 
ture^ Les  Mineurs  étoient  des  criminels 
condamnés,  à  pafTer  toute  leur  vie  dans 
ce  fouterrain  ;  mais  quoiqu'ils  fuilènc 
nombreux ,  comme  ils  avoient  beaucoup 
de  provifions,  ils  eurent  le  temps  &  les 
moyens  de  découvtir  un  pa^Tage  fur  la 
terre,  avant  d'être  expofé  aux  horreurs 
de  la  faim.  En  creufant  du  côté  du  Nord  » 
ils  trouvèrent  la  voûre  immenfe  fous  la- 
quelle coule  notre  fleuve,  avec  les  riva- 
ges étendus  qui  le  bordent.  Enchantés  de 
cette  découverte ,  ils  mirent  à  profit  quri<* 
ques  planches  qu'ils  avoient,  pour  en 
faire  un  petit  bateau  fut  lequel   deux 


4^  t'A  VENTURIER 

des  plus  hardis  s'embarquèrent.  Ils  def- 
ceadtrenc  le  fleuve ,  &  ne  cardereat  pas 
i  trouver  une  horrible  cafcade ,  où  bien- 
tôt ils  furem  précipités  avec  Iqur  bateau. 
L'un  des  deux  (c  noya  ;  mais  l'autre  fe 
iauva  comme. par  miracle.  Il  futretroa- 
ver  fa  nacelle  qui  avoir  été  perdue,  com- 
me lui,  dans  Técume.  Il  remonta  de0us, 
&  ne  tarda  pas  i  revoir  le  jour.  Il  écoic 
prêt  à  fortir  par  une  large  ouverture , 
quand  il  trouva  des  Gardes  qui  lui  ordon- 
nèrent., À  grands  cris ,  de  retourner  en 
arrière,  fous  peine  de  mort.  Il  leur  cria 
que  le  courant  étoit  trop  violent  pour 
qu'il  put  le.  remonter,.  &  leur  dit  :  «  d'ail- 
M  leurs',  que  craignez-vous  d'un  homme 
»>  feul  èc  fans  armes?  »  L'un  des  Gardes  » 
qui  avoit.éfié  ci«dev«ant  fou. ami^  le  re« 
connut,  &  parla  en  fa  faveur  à  fes  ca- 
marades; ils  ne  tirèrent  pas, fur  lui,  & 
même  l'accueillirent.  Le  pauv4:e  homme 
fut  ravi  en  extafe ,  en  revoyant. le  cial 
qu'il  avoit  perdu  de  vue. depuis  f\x  ans  : 
i<—  cf  .Oh  que  vous  êtes  heureux  I  difoit-il 
m  «aux  Sentinelles  >  de  voir  le/oléil ,  &  de 
s>  xel^irer  l'ajr  pur  des  cienx!  -r-  «  Hé- 
»9  Usl  réponxiicent-ils ,  nous  ne  fommes 
n  pas  a  heureuxquie.  tu  penfes  ;  cet  air  que 
»  tu  nous  envies  eft  empefté*.  Le  tremble- 
49  metu  de  terre  a:  fait  périr  btçadu  mon- 


François.  47 

»  de.  A  laHTuke  de  ce  malheur  »  comme 
>>  noos  manquions  de  tout ,  la  contagion 
»>  yient  d'éclore  parmi  nous,  &  nous  lotii^ 
9>  mes  réduits  à  un  très-petit  nombre  d'ha^ 
»)  bitants.  Craignant  que  Vous  ne  fuflietz: 
»>  plus  nombreux  que  nous  à  préfenc ,  nous 
»  n'avons  pas  voulu  que  vouspuifSez  veni-r 
»  nous  égorger,  j  &  nous  avons  fécondé-, 
»  autant  que  nous  avons  pu ,  la  violente 
3>  commotion  de  la  terre  y  ann  demieux  fet- 
»  mer  votre  mine.  De  plus,: comme  nous 
»  craignions  que  votre  fouterrain  ne  corn* 
»3  muniqaâcavec  iefleuve,  nous  avons  exac- 
»>  cément  ^ardé  rouverture  de  ce  gouffre  » 
»  de  peur.que  quelqu'un  d'entre  vous  ne 
»  nnc  à  &  échapper  par  cette  iflae..Gepen- 
»  dant'depuisjquelque  temps,  les  maladies 
»  s'affbibliflent^  mais  «lous  manquons  de 
»  vnrres.  Nos  votfins  nous  en  ont  fourni 
*>  jufi[|u'îci  pour  ide  l'or  ;  Se  nous  fommes.'i 
»  préfenrtoi^aileiiient  dépourvus  de  ce  mé- 
»  tal.  M— <r<  Hé ,  mon  Dieu  !  lui  dit  rhom- 
»  mede  ta minejnousvousen  prodiguerons 
»  tant  que  vous  voudra  9  mais ,  de  gtace  ! 
»  fourniflcz  nous  des  vivres,  vous  vouseii 
»>  procutecez  awcc  notre  or ,.  pour  vous  & 
»  pour  nous.' Nous  regorgeons  de  ce  métal; 
»  nous  en  avons  excavé  une  grande  quan- 
^  tité;  nous* vous  la .  remettrons  fur-'le*; 
w  champ  j  tQUvrez  lai  mine*  M 


4S  i'Atenturier 

»  Les  Gardes  trouvèrent  la  propoficion 
raifonnable;  ils  en  rendirent  compte  au 
Gouvernement*  La  matière  fut  long- 
temps débactue  dans  le  Confeil  ;  il  fat 
réfoJu  que  le  député  feroic  chargé  de 
propofer  aux  Mineurs  d'envoyer  à,  la  ville 
de  Tor ,  qui  feroit  payé  en  échange  pat 
des  vivres  &  autres  denrées ,  le  tout  â 
leurs  périls  &  rifques  ;  que  la  mine  ne 
feroic  point  rouverte  ;  &  qu'il  faudroit 
que  le  peuple  fouterrain  tâchât  de  voitu- 
cer  fon  or,  &  de  recevoir  fes  provifions 
par  le  fleuve.  On  exigea,  fur-rout,  que  ce 
peuple  redouté  n  envoyât  pas  plus  de  deux 
hommes  pour  ce  commerce ,  menaçant 
de  tuer  tous  ceux  qui  excéderoient  ce 
nombre.  On  favoit  qu'il  éroit  impoflibte 
de  remonter  leau ^  mais  on  connoilToir, 
très-loin  de  U,  1  ouverture  par  laquelle 
vous  êtes  entré ,  cher  Merveil  ;  on  y  con^ 
duifit  le  député ,  qui  fe  laiiTa  emporter 
par  le  courant  j  il  arriva  bientôt  â  la  caf-* 
cade,  &  fut  précipité  comme  vous  l'avez 
été.  Abîmé  dans  l'eau  comme  vous  »  il 
perdit  connoifTance ,  roula  au  gré  des 
flots ,  &  fut  vomi  fut  le  bord,  i* 

c»  Des  mineurs ,  en  cherchant  une  ifl^^ 

pour  fortir  du  fouterrain ,  apperfcrrent  ce 

-cadavre  &  le  teconhurent.  Ils  gémirent 

^  de  la  mort' 4e  cet  homme ,  fur  le  retour 

duquel 


François.  49 

duquel  ils  fondaient  refpoir  de  leur  fa- 
lac  ;  mais  ils  furent  étonnés  de  voir  que 
le  courant  fupérieur  du  fleuve  lavoit  ra- 
mené^ par  une  route  oppofée  â  celle  qu'il 
avoir  prife  en  les  quittant;  il  fembloic 
oU*étant  parti  en  defcendant  la  partie  in«* 
rcrîeure  du  canal,  il  auroit  dû  revenir  en 
la  remontant.  On  réfolut  de  faire  au 
moins  de  magnifiques  funérailles  au  hé- 
ros malheureux  qui  avoir  gagné  la  more 
pour  fauver  fes  compagnons;  &  Ion  ap* 
prètoit  la  pompe  funèbre  »  qui  devoit  flat- 
ter au  moins  les  yeux  d'un  peuple  dont 
on  ne  pouvoit  foulager  la  faim. 

»  Cependant  la  difette  des  vivres  aqg- 
mentoic,  &  Ion  fe  trouvoit  réduit  â  la 
plus  horrible  famine.  On  avoit  chargé 
un  petit  nègre  aflamé  de  garder  le  corps 
qu'on  devoit  enfevelir.  La  chair  lai  en 
parut  fraîche.  Il  fe  trouva  feul  ;  Se ,  regret- 
tant que  les  vers  dévoraflent  une  (i  belle 
proie,  il  réfolut  d'en  manger  /à  part. 
L'hiftoire,  qui  plaifante  peut  erre  en  cet 
endroit,  dît  qu'en  effet  H  fe  mit  en  de- 
voir d'en  goûter,-  &  qu'il  mordit  d'<<b.>rd 
la  fefle.  Le  cadavre  pouf  a  un  cri  tcrnb'e  ; 
le  nègre  tomba  mort  de  peur.  On  accourt, 
on  regarde  :  le  cadavre  n'en  étoit  point 
un  :  il  rendit  Teau  qu'il  avoit  pnfe,  &  fe 
leva.  Il  fut  bientôt  rétabli^  la  vie  pro- 
Tome  IL  C 


59  1  Aventurier 

dttific  des  cranfporcs  de  |oie  inexprima- 
bles. Il  fie  ailèmblec  le  people ,  &  rendit 
compce  de  fon  voyage  &  de  fa  commif- 
fion.  On  décide  qu'il  falloit^  prompte- 
ment  envoyer  à  la  nation  fupcricure  une 
grande  barque  chargée  d'or   afin  de  la 
mettre  en  état  d'acheter  des  vivres,  & 
d'en  fournir  à  la  colonie  fouterrabe.  Le 
même  homme  fiit  chargé  de  conduire, 
comme  il  pourroit,  ce  trcfor.  Se  de  rame* 
ner  les  prôvifions  qu'il  obtiendroic  en 
échange.   On    coiiftruifit  bien  vite  une 
barque,  on  la  remplit  dor  bien  affujetu, 
pour  qu'il  ne  pût  s'échapper.  L'homine 
fe  revêtit  d'une  efpece  de  furtout  de  liè- 
ge j  il  fe  recommanda  à  la  Providence, 
Se  s'abandonna  au  courant.  Il  fit  le  faut  > 
fut  leité ,  malgré  fes  efForics ,  loin  de  w 
barque,  &  ^'échappa  à  l'aide  de  fon  fur- 
tout.  La  barque  elle  même  ne  périt  point; 
elle  roula  au  gré  des  eaux,  &  fut  arrêtée 
à  une  chaîne  qu'op  avoit  tendue  à  l'en* 
droit  où  le  fleuve  fprtoit  de  deflbus  la 
voûte.  Le  commiffionnaire  vint  à  bout;  de 
rejoindre  fon  bateau.  Il  fut  bien  reçu- 
Avec  fon  or,  pn  fe  procura  prompteinent 
des  vivres  dont  on  lui  céda  une  partie; 
imais  il  falloit  les  conduire  à  fes  comp** 

gnons.  ,    .  •„, 

»  Il  n'y  avoit  pas  deux  voies  j  il  étoV  i^' 


François.  51 

poflîble  de  remonter  le  fleuve  ;  il  falloic 
donc  le  defcendre.  Pour  cec  effet,  ce  com- 
miflîonnaire  fut  obligé  de  faire  voicurer» 
par  terre ,  Tes  marchandifes  &  fa  barque 
jufqa  à  l'endroit  par  où  vous  êtes  entré  > 
avec  la  rivière,  fous  la  voûte.  Il  affujettit, 
le  mieux  qu'il  put,  fes  proviHons  dans. le 
baceâu,  &  il  s'embarqua^  il  s'engouffra 
fous  la  roche»  &  fuivit  le  courant.  Il  ef- 
fuya  mille  dangers  dans  fa  route j  mais» 
comme  il  avoit  de  la  lumière,  il  fut 
éviter  les  endroits  où  la  voûre  abaifTée 
auroit  pu  1  ecrafer.  Tout  le  peuple ,  qui 
l'atte^idoit,  s^étoit  affémblé  le  plus  près 
qu  il  pouvoit  de  la  cafcade  ,  avec  des 
flambeaux.  Le  lieu  fe  trouva  très  éclairé; 
riiomme  étoit  d'ailleurs  prévenu  de  fa 
chute ,  ce  qui  la  rendait  moins  dange- 
reufe;  on  vit  fon  arrivée,  on  vit  fa  bar^ 

3ue  fe  précipiter  ;  pour  lui ,  fon  habic 
e  liège  le  foutint  fur  l'eau  \  on  lut  jetta 
des  cordes  j  il  eut  la  force  d'y  lier  fon  ba- 
teau ^  qui  fut  tiré  â  bord,  avec  tous  les 
vivres. 

s>  Ce  criminel  heureux  fe  nommoit  AI*-* 
fondor;  il  avoit  autrefois  été  marqué 
d'un  fer  chaud,  &  condamné  aux  mines  ; 
il  fut  regardé  comme  un  Dieu  par  fes 
compagnons^  il  leur  donna  des  loix.  Se 
fon  nom  eft  d  jamais  célèbre  parmi  fes 

G  1. 


51  l'Avbnturibr 

defcendants.  G'écoir  vraiment  un  honnête 
homme.  Le  crime  qai  1  avoit  fait  con- 
damner ,  n  écoit  rien  qu'une  opinion  phi« 
lofophique  ;  (  car  dans  le  pays  fupéneat 
de  nos  defpotes,  on  ryrannifoic  pour  ce* 
la).  Ce  peuple  foucerrain  s'accoutuma 
bien  vite  â  ce  genre  de  vie  ;  fous  la  terre 
du  moins  il  n'avoir  point  de  maîtres. 
II  fouruitTôit  de  lor,  on  lui  dçnnoit  des 
vivres  8:  autres  provifions  tn  échange  ; 
&  il  vivoit  content.  Âlfondor  poliça  fes 
Mineurs  ;  il  amena  la  plupart  d'entre  eux 
â  la  raifon ,  6c  même  â  la  fagefle.  Ja« 
mais  ils  n'avoient  été  auflî  heureux  fur  , 
la  terre.  On  prérendit  leur  envoyer  fuc- 
ceflivement  les  autres  criminels  que  Ton 
condamnoit  dans  la  ville  fupérieure;  ces  : 
honnêtes  gens  ne  voulurent  point  de  co-  | 
quins  parmi  eux;  cependant,  comme  ils 
ivoient  envie  de  peupler ,  ils  confenti*  ' 
rent  à  recevoir  des  femmes  telles  quelles. 
On  leur  envoya  des  malheureufês  dignes 
d'être  renfermées.  Le  pauvre  Âlfondor  ^ 
eut  befoin  de  toute  fa  patience  Se  de  toute 
fon  adreife  pour  les  conduire  dans  la  mi- 
ne ,  en  leur  mettant ,  â  chacune ,  un  furtoùt 
de  liège.  Plufieurs  perdirent  connoiflfance 
dans  Ta  chute  de  la  cafcade  ;  mais  elles  fu- 
rent repêchées  :  on  les  fit  aifément  rêve* 
|iir  à  la  lumière^  8c  aucune  ne  fe  noya. 


François.         _  «5J 

Si  elles  n'écoient  pas  incaâes ,  elles  écoient 
du  moins  coûtes  faiiies  ;  au  bout  de  neuf 
mois,  chacune  donna  fon  fruit.  La  troupe 
fouterraine  multiplia,  &  forma  bientôt 
une  nation  qui  s'eft  agrandie  j  &  qui , 
fans  voir  le  foleil ,  eft  peut-être  une  de» 
plus  heureufes  de  ce  globe.  Je  m'en  rap- 
porte à  vous,  mon  cher  Merveil.  » 

Tel  fut  à-peu- près  le  récit  du  Pbilofo- 
phe  Gnome.  J'appris  avec  plaifir  î'origine 
de  cette  nation  j  il  ne  me  reftoit  plus  qu'à 
bien  connpîcre  fa  patrie.  J'obtins  bientôt 
aflez  de  confiance  du  Gouvernement ,  pour 
qu'il  confentîc  à. me  faire  conduire  par- 
tout. Le  pays  n'a  gueres  qu'une  lieue  & 
demie  de  largeur;  mais  il  a  bien  cinq  à 
fix  lieues  de  Tongueun>Le  fleuve  qui  le 
travetfe,  eft  large  de  deux  cents  toifes» 
Il  coule  prefqu'en  droite  ligne  dans  tout 
le  petit  État  :  il  eft  même  tiré  au  cordeaa 
dans  la  ville;  on  le  nomme  Tentennor. 
La  voûte  prodigieufe  qui  couvre  tout  ce 
vafte  enclos,  n'eft  fontenue  que  par  des 
colonnes  quonalaiffé  fubfifter,  à  de  très- 
grandes  diftances  l'une  de  Tantre.  Aux 
deux  cafcades  d'en  haut  &  d'en  bas,  cette 
voûte  fe  rétrécit  confidérablement ,  tiii 
point  qu'elle  borde  ôc  reflerre  même 
beaucoup  le  fleuve,  fans  lui  laifTer  d'au- 
tres rives  qu'elle-même }  ce  qui  enferme 

C  3 


54  l'Aventuriik 

cxaÛemcnc  le  pays,  &  ôte  tout  moyen 
d'en  fortir  par  terre. 

Je  vins  à  bout  de  me  rendre  maître  du 
courant  du  fleuve,  au  point  que  je  faifois 
remonter  à  mon  gré  les  bateaux,  &  que  je 
les  faifois  defcendre  lentement  dans^  les 
f adroits  les  plus  rapides,  fans  que  Teaii 

Îmz  les  entraîner.  Je  leur  fis  faire  aifément 
e  faut  des  cafcades,  par  le  moyen  de  plu- 
£fcurs  cclufes,  qui  les  portoient  molle- 
ment d'étages  en  étages.  Je  fis  de  plus, 
applanir  la  voûte,  enlever  toutes  les  par- 
ties éminentes  qui  écrafoient  les  bateaux, 
en  defcendant  prefque  jufqu'à  la  furface 
de  Teau  j  par  ces  travaux ,  je  rendis  h 
navigation ,  tant  du  canal  fupérieur  que 
de  rinférîeur,  très-facile.  ,     ! 

La  ncceffité  de  travailler  dans  mon  ifle 
dcferte,  m'ayant  rendu  induftrieux,  m'a- 1 
voit  appris  bien  des  métiers.  Je  communi- 
quai ma  fcience  &  mes  talents  à  mes  chers 
Gnomes.  Je  perfedionnai  beaucoup  chez , 
eux  la  navigation,  comme  je  viens  de  le 
dire,  &  j'inventai  pour  eux  l'horlogerie} 
je  dis  que  je  Tinventai,  parce  que  ce  m  ' 
de  moi-même  que  je  l'appris,  n'ayant 
jamais  examiné  une  montjre  auparavant} 
de  forte  que  mes  roiiages  fe  trouvèrent 
tout  différents  de  ceux  que  nous  connoif- 
fons  en  Europe.  Avant  moi  ce  peuple 
n  avoit  pas  la  moindre  idée  d'un  art  fi 


François.,  55 

utile;  cette  ignorance  venoit  de  fa  poii- 
cion  fous  la  terre.  Nous  avons  commencé 
par  des  cadrans  folaires^  mais^  dans  leur 
mine,  les  Gnomes  ne  voy oient  pas  le  fo« 
leiL  Ils  avoienc  cependant  une  façon  de 
marquer  l'heure  par  le  moyen  d'un  ca- 
dran fingulier.  Ce  cadran  étoit  vivant; 
car  c'étoit  une  jeune  fille  &  un  jeune  gar-* 
çon.  Il  y  avoity  au  milieu  de  la  place  pu* 
blique»  un  piédeftal»  fur  lequel  on  pofoic 
une  jolie  fille ,  la  gorge  nue.  Un  jeune, 
homme  appuyoit  fa  main  fur  le  cœur  de 
cette  belle;  il  en  comptoir  tout  haut  les 
battements.  Chaque  battement  revenoiç 
à  ce  que  nous  appelions  une  féconde; 
Je  goutois  affez  de  pareilles  horloges  : 
on  ieQt  que  c'étoient  des  filles  de  mau«< 
vaife  vie  &  des  libertins ,  qu'on  plaçoit 
fur  le  piédeftal  ;  car  fi  l'on  eût  choifi  des 
filles  modeftes,  pour  leur  pofer  fur  la 

fioitrine  la  main  de  leur  amant  ^  le  cœur 
eur  auroit  battu  trop  vite.  Quoi  qu'il  en 
foit  3  cet  ufage  étoit  gai  dans  fa  bizarre* 
lie;  &  j'ignore  fi  tout  le  monde  me  fut; 
bon  gré  d'avoir  fubftitué  mes  horloges 
artificielles,  à  ces  cadrans  naturels. 

Je  m'enfonçai  beaucoup  dans  l'étude  de 
la  méchanique;  mes  Gnomes  profitèrent 
de  toutes  mes  découvertes,  &  j'établis 
chez  eux  toutes  fortes  de  manufactures. 

C4 


$6  l'A  V  ENT  VRI  E  R 

Pour  éclairer  mieux  leur  ville,  je  fis 
donner  un  poli  exaâ  à  toutes  les  murail- 
les. J'eus  foin  de  faire  tirer  des  moulures 
êc  des  corniches  bien  régulières,  qui  ré- 
gnoîenr  le  long  des  rues.  J  y  fis  pratiquer 
des  efpeces  de  petites  rigoles,  où  Thuile 
cîrculoit  ec  entrerenoit  des  cordons  de 
lumière,  qui  s'écendoienr  par-rouc  égale- 
ment,  &  fuivoient  les  deflins  des  mou- 
lures &  autres  ornements  d'architefture; 
ce  qui  donnoit  i  cette  cite  le  plus  beau 
coup-d  œil.  Je  la  fis  agrandir  &  percer 
avec  h  plus  grande  régularité.  On  voyoit 
clair  dans  les  rues,  comme  dans  ks  nô- 
tres en  plein  midij  mais,  pour  mépager 
l'huile,  j'établis  une  diftinâdon  du  jour 
&  de  la  nuir. 

Pour  changer  d*abjet  :  |  ai  toii/ours 
penfé  qu  au  moral  l'homme  avoir  befoin 
de  lumières  j  mais  de  vraies  lumières  ; 
parce  qu'il  vaut  mieux  ne  rien  favoîr,  que 
de  fav©ir  des  menfonges.  Ce  ne  font 
point  les  vérités  quon  apprend  aux  hom- 
mes, qui  leur  nuifentj  mais  les  erreurs 
gu*on  leur  enfeigne. 

J'eus  le  bonheur  de  trouver  des  jeunes 
gens  pleins  d'ardeur,  autant  que  d'itttel- 
ligence.  Avec  leur  fecours  j'élevai  un  théâ- 
tre :  je  leur  donnois  les  canevas  de  nos 
meilleures  pièces  que  j'avois  préfentes  à 


François.  57 

refpric  ;  cela  leur  fuffifoic  pour  les  repté** 
(enter  d'idée ,  à-peu-près  comme  les 
Comédiens  Italiens  jouent  de  cêce.  Je  re« 
commandai  à  mes  Ââeurs  d'appuyer 
beaucoup  fur  la  faine  morale,  que  je 
m'étudiai  à  leur  enfeigner.  Ce  fut^  par  ce 
théâtre ,  que  je  me  propofai  d'éclairer  6c 
d'élever  la  Nation^  &,  quoi  qu'on  en 
puiflè  jpenfer,  j'y  réuflis.  Les  progrès 
furent  lenfibles  dans  peu  de  mois» 

Ces  peuples  avoient  déjà  une  idée  gfoi^ 
fiere  du  deffin;  je  les  avançai  confidéra^ 
blement  dans  cette  partie.  Je  fis  quelques 
élevés  en  peinture  &  en  fculpture.  Leur 
architeâttfe  s'améliora  auflfi  par  mes  foins. 
Enfin ,  je  les  initiai  dans  la  poéfie,  la  mufi^ 
que,  &  tous  les  arts  qui  font  le  charme  de 
la  fociété:  j'y  joignis  les  mathématiques , 
qui  rendent  l'efprtt  jufte ,  Se  la  morale  qui 
rend  le  coeur  droit.  Après  ces  préludes,  je 
fongeai  à  tracer  un  plan  d'éducation  pour 
les  enfants,  ôc  de  gouvernement  pour 
les  hommes,  perfuadé  qu'avec  ces  deux 
grands  mobiles,  on  élevé  l'humanité; 
mais  il  me  fallut  pour  cela  examiner  la 
Religion  Se  les  préjugés  reçus  du  pays. 
Soudain  les  pifètres  commencèrent  à  crier'; 
le  peuple ,  qui^  m'avoit  déjà  dreflfé  des 
ftatues,  ne  tarda  pas  à  me  regarder  comme 
un  monftre.  Je   m'enfermai  chez  mot 

C  5 


^8  i' Aventurier. 

avec  ma  MaîcrefTe^  j'y  attendis  que  les 
lumières,  que  j'avois  fu  répandre  »  per- 
ça/Tenc  dans  la  clatTe  du  vulgaire ,  & 
opéradènt  en  aia  faveur  ^  car  je  ne  voulois 

f>as^  comme  la  plupart  des  autres  Légif- 
ateurs,  avoir  recours  a  l'impofture^  je 
fouhaitois  que  la  vérité  nue  triomphât. 
Les  lumières  adoucirent  peu-à-peu  les  ef- 
prits  ;  &  le  peuple  éclairé  reprit  de  la  con^ 
fiance  en  moi;  il  m'eftima,  non  plus 
avec  enthoufiafme  6c  fanacifme  >  comme 
au  commencement^  mais  avec  réflexion 
6c  connoiiTance  de  caufe.^ 

La  Religion  de  ces  Mineurs^  n'avoir  rien 
de  bien  particulier;  elle  étoit  abfurde 
quant  au  dogme  &  quanr  au  culte,  comme 
celle  de  toute  nation  qui  n'eft  pâs  éclairée 
de  la  Révélation.  Elle  reflembloit  à  la  plu- 
part des  fuperftitions  connues,  par  les  no- 
tions groflîeres,  mais  afièz  juftes,  qu'elle 
donnoit  de  la  vraie  morale.  La  Religion 
tendoit  là,  comme  ailleurs ,  à  rendre  les 
hommes  bons,  &  les  prêtres ,  quelquefois, 
à  les  rendre  méchants.  Il  eft  inutile  de  dér 
tailler  toutes  les  pratiques  ridicules  dont 
ce  culte  étoit  compofé^  mais  je  dois  dire 
un  mot  du  temple  des  Gnomes;  car  ils  en 
ayoient  un  très  confidérable  ;  j,'obtins  la 
faveur  d'y  être  admis  :  voilà  ce  qu'il  y  avoic 
de  fingulier. 


*      •  F   R    A    N   Ç    O   I    S.  59 

Un  prêtre  me  pic  par  la  main  &  me 
fîc  encrer  dans  une  efpece  de  corridor  nul- 
lemenc  éclairé ,  fait  en  coquille  ^  celle- 
mène  qu  au  bouc  de  quelques  pas,  je  ne 
vis  plus  aucun  foupçon  de  clarté.  On 
me  fie  rôder  à  câcons  dans  un  labyrinche 
de  décours,  où  l'homme  le  plus  incelli-- 
penc  n'auroic  pu  fe  reconnoître.  Pendant 
le  chemin  9  de  bonnes  gens  m'annon- 
çoienc  que  j'allois  voir^  dans  le  temple,  la 
vraie  lumière  du  ciel;  &  ils  ajoucoienc» 
comme  une  chofe  bien  (inguliere,  que 
cecce  lumière  venoic  d'elle-même  »  &  non 
de  l'huile.  Ils  me  juroienc  que  fes  rayons 
olloienc  découvrir  â  mes  yeux  des  perfpec- 
tives  céleftes  &  la  face  de  Dieu  même» 
Ils  étoienc  pénécrés  de  refpeâ;  Se  d'un  faint 
tremblement  >  en  approchant  de  leur  fanc- 
tuaire. 

Enfin  nous  arrivâmes  i  ce  fameux  tem* 
pie ,  où  je  devois  voir  de  fi  belles  chofes. 
Il  n'y  avoir  aucune  lumière  >  par  confé- 
quent  on  n^y  voyoic  pas  plus  clair  qu'a* 
vanc  la  créacion  du  monde.^  Le  Prêcre 
qui  m'a  voit  conduit,  me  fit  profterner,  U 
face  çoncre  terre,  fur  un  parquet  fore  poli^ 
le  malheureux  me  cenoic  le  pied  fur  la 
tèce,  afin  que  je  ne  puflfe  remuer.  On  erh- 
tonna  des  cantiques  en  Thonneur  du  Dieii 
Grondinabondo  y  Se  j'entendis  une  efpeqjl^' 

C  ^ 


6o  L*  Aventurier 

de  concert  de  voix  &  d'inftrutnetits»  qui 

ÎiaroilToienc  retentir  du  haut  des  airs  dans 
e  lointain  y  comme  nos  poëces  facrés  nous 
peignent  les  concerts  des  Anges. 

Alors  un  homme,  qui  étoit»  fans  dou- 
te,  le  Grand-Prêtre ,  lupplia  le  dieu  d'ac- 
corder la  clarté.  Tout-à-coup  une  yois 
s^écrie  :  Aiorcf^;  la  lumière  va  paraître  ;  & 
la  lumière  parut.  On  mota  le  pied  de 
deiTus  la  tête;  je  levai  les  yeux,  je  les 
baiiïai  foudain,  confondu  par  le  gr-and 
jour:  |e  les  relevai  bient&t,  &  par  dégrés 
fe  parvins  à  foutenir  les  rayons  du  Ciek 
J'étois  dans  un  édifice  immenfe  &c  circc«> 
kire,  couronné  d'une  voûte  femblable  è 
celle  du  Panthéon^  mais  beaucoup  plus 
haute*  Le  tout  écoit  d'or  poli  comme  un 
miroir  »  tant  le  parquet»  que  la  voûte  & 
les  murailles.  Ce  temple  étoit  une  ro-^ 
tonde  d'or.  La  voûte,  percée  au  milieu, 
kiflfoit  voir  le  ciel  &  le  foleil ,  qui  paflbit 
devant  Touverture  circulaire*  On  fentquel 
effet  ce  fpeftacle  devoit  opérer  fur  des 
gens  qui,  accoutumés  à  vivre  à  la  luent 
At%  lampes,  croyoieat  furnaturel  cet  éclat 
extraordinaire.  Il  fe  mukiplioic  par  le  poli 
des  murs,  qui  fembloit  mettre  en  feu 
tout  rédifice.  Des  miroirs ,  pofés  au-dcffiis 
de  louverture  de  la  voûte,  comme  ceux 
d'un  optique,  peignoieat  dans  leur  fein 


François,  6t 

les  objets  extérieurs ,  Ôc  faifoient  voir  une 
perfpeéèive  imitienfe  &  champêtre,  qui 
âevoit  entourer  ce  lieu.  Tous  ces  objets 
formoient  on  fpeAaclè  intérefTant  pour 
tout  le  monde,  &  raviffant  pour  dos  Gno- 
mes. 

•  Le  Gra»d-Prctre  dit  :  yidare^  la  face 
de  votre  Dieu,  Je  yîs  qu'ils  prenoient  le 
Soleil  pour  E^eii  même.  Une  voix  ca« 
chée  parla  au  nom  de  la  Divinité;  6c  les 
Gnomes  auroient  fùré  que  c'étoît  le  Soleil 
lui-même  qui  parloir.  La  voix  ôrdonnoit 
aux  hommes  de  pratiquer  la  vertu ,  &. 
d  apporter  des  prélents  au  temple.  Je  fens 
tout  ce  qu  H  y  avoir  de  frappant  dans  de 
pareilles  înftrudliens.  €«  Avez- vous  vu; 
»  me  difoic  mon  Guide ,  un  pays  où  Dieu 
»>  fe  montre  i  découvert,  &  parle  lui-* 
»>  même  aux  hommes?  » 

Les  Prêtres  étoient  gériés  par  les  lumiè- 
res que  je  répandois.  Vn  jour  ils  appel- 
leront en  hâte  au  temple  les  principaux 
de  la  ville,  &  les  femmes  qui  âvoient  le 
plus  de  crédit.  Tout  le  monde  s'y  rendit 
avec  une  grande  inquiétude  :  j  y  fus  ap- 
pelle comme  les  autres.  A  peine  y  fûmes- 
nous  profternés,  que  le  rroa  d'^sn  haut 
s'ouvrit;  ton t-à^ coup  nous  «mendîmes 
le  mugiflement  des  vents,  9c  la  chute 
d  tine  pluie  épaiâfé,  les  édairs  dar^lotenk 


à 


£X  l'A  V  E  N  Ttf  R  î  E  R 

coup  fur  coup  9  &  fembloienc  mettre  6n 
feu  le  temple  poli.  Un  tonnerre  épou- 
vantable fatfoit  tout  trembler ,  &  le  bruit 
fcmbloit  retentir  dans  des  cavernes  exté- 
rieures. Alors  une  voix ,  qui  parut  ce- 
lefte ,  prononça  ces  mots  :  «  Trembler  > 
19  vous  perfécutez  mes  Miniftres»  vous 
»  les  empêchez  d^amaiTer  des  tréfors  pour 
M  me  les  confacrer,  vous  ofez  ouvrit  les 
»  yeux  ^  tremblez.  >» 

Chacun  fe  profterna  &  trembla.  Je  ne 
fuis  pas  peureux  ^  &  un  orage  eft  quelque 
choie  de  trop  ordinaire  chez  nous  pour 
caufer  quelque  émotion  à  un  homme  ; 
mais  j'avoue  que ,  dans  ce  fouterrain ,  le 
fjpeâacle  devoir  être  extrêmement  impo" 
iant,  aux  yeux  d'un  peuple,  fur- tout 5 
qui  croit  entendre  la  voix  de  Dieu  lui- 
même.  Ces  pauvres  gens  demandoient , 
guc  faui'il  faire  ?  Les  Prêtres  leur  di- 
foient  :  «  Il  faut  vous  méfier  de  vos  In^ 
»>  mieres,  ne  pas  vous  croire  fi  aifément 
»  plus  favants  que  vos  pères ,  craindre 
9>  de  rien  innover ,  fur-tout  dans  une  ma- 
»  tiere  auffi  facrée  que  la  Religion ,  fen» 
»  tir  enfin  que  vous  ofFenfez  Dieu  mê- 
»  me,  en  ne  révérant  pas  fes  Miniftres*  « 

Tout  le  monde  verfoic  des  larmes  ame- 
res,  &  promettoit  de  réparer  fa  faut^.  Ils 
fe  traînoient  vers  Tendroic  où  la  pluie 


François;  tfj 

tomboic  ;  chacun  cherchoit  à  fe  baigner 
de  cette  ^cau  célefte.  Les  Prêtres  confo- 
ioienc  ces  Gnomes ,  en  leur  faifant  voie 
que  puifque  Dieu  daignoit  leur  parler  en- 
core,  c'étoit  un  figne  qu'il  avoir  defTeia 
de  leur  faire  grâce.  En  eàèr ,  la  pluie  ceflfa» 
l'orage  fe  dillipa»  Tazur  célefte  reparur» 
&  le  foleil  montra  fa  face  lumiiieufe.  Le 
peuple  fut  comblé  de  joie.  La  voûte  fe  re- 
ferma ,  tout  rentra  dans  l'ombre.  Ce  peu* 
pie ,  plus  religieux  que  jamais ,  fe  crut 
plus  qu'aucun  autre  fous  k  proreâion 
immédiate  du  CieU  J'admirai  le  parti  que 
ces  Prêtres  adroits  favoient  tirer  d'un  ora- 
ge ;  (  rarement  ils  manquoient  cette  occa- 
iion  d'en  imppfer  au  grand  nombre ,  quand 
elle  fe  préfentoit.)  Je  ne  pus  m'empêcber 
de  rire,  en  fongeant  que  de  malheureux 
Mineurs,  enfevelis  fous  la  terre,  privés 
de  l'afpeû  du  ciel  »  s'en  croyoient  le  peu- 
ple chéri. 

Cependant  ils  me  firent  bien  vite  cef- 
fer  de  rire.  Je  le&entendois  autour  de  moi 
dire  aux  Prêtres:  «  C'eft  ce  malheureux 
»  étranger  qui  nous  a  attiré  la  colère  de 
93  Grondinabondo  :  croyez-vous  que  fon 
»  fang  appaife  la  Divinité  ?  »  Ma  vie  dé- 
pendoit  de  ces  faints  Miniftres.  Heureu- 
lement  ils  fe  conteoterent  de  répondre: 
^ttcmUsi  l* ordre  du  Seignwr^ 


^4  ï-* A  V  INTURIBR 

Celui  qui  m'avoit  conduit  au  tetnpte 
me  reconduifit  chez  moi.  Il  paroîffoit  me 
haïr  moins  que  les  autres.  En  chemin  il 
me  difoit  à  l'oreille:  ««  Malheureux l  n'ê- 
»  tes-vous  pas  frappé  du  fpeiSacle  que 
'^  vous  avez  vu?  Pouvez-vous  ne  pas 
»  craindre  un  Dieu  irrité  contre  vous , 
»  &  qui  vous  annonce  lui-même  fa  colère  ? 
»>  Changez  de  conduite;  refpeftezl'Eter- 
M  nel  dans  fes  Prêtres ,  finon  le  peuple , 
»  fur  qui  vous  attirez  fon  courroux ,  vous 
99  facrifiera  fur  fon  autel.  «<  Je  vis  que  !e 
bon  homme  avoit  cru  me  faire  beaucoup 
de  peur  avec  fon  orage.  Je  le  remerciai 
le  mieux  que  je  pus  de  fes  avis.  Quand 
je  fus  rentré  chez  moi,  le  Roi  me  dit: 
»  CherMerveiljfaitesr  éflexion,  jevous 
w  prie ,  à  ce  que  vous  avez  vu  y  &  laiue2- 
»  vous  toucher,  9-*  Ma  chère  Almanzine 
me  ferra  tendrement  contre  fon  fcin> 
elle  verfa  beaucoup  de  larmes ,  &  me  dit 
quelle  mourroît  volontiers ^  fi  par  fa 
mort,  elle  pouvoit  gagner  mon  ame  à  fon 
Dieu.  (  Ce  fexe  eft  toujours  tendre  &  dé- 
vot. )  Elle  me  fit  fentir  d'ailleurs  le  pér» 
que  je  courois  de  la  part  du  peuple 
échauffé  par  les  Prêtres.  Je  ne  pus  m'em^ 
pêcher  d'être  attendri  par  une  voix  fi  tour 
chante.    . 

Le  lendemain  matin,  après  un  fomtn^^^ 


François,  £$ 

balferaique,  jarrangeois  dans  ma  tête  le 

{)rojec  d  une  partie  de  plaifir  que  je  vou* 
ois  exécuter.  Tout-à-coup  j6  vois  entrer 
un  vieux  petit  bon  homuie  de  Dofteur , 
dont  Tafpeft  n'infpîrbit  point  la  volupté. 
ce  Hé  bien ,  me  dit-il  de  l*air  le  plus  faint 
»  &  le  plus  myftérieux,  que  penfez-vous 
»  de  ce  que  vous  avez  vu  hier?  » — «  Ce 
»  que  j'ai  vu  hier  eft  tout  fimple,  lui  ré- 
»  pondis-jej  j'ai  vu  mille  fois  pareille 
n  chofe  fur  la  terre*  Il  n'y  a  rien  lâ  qui 
»  forte  de  la  nature.  »—  c<  Oh!  de  la  na- 
»  ture,  de  la  nature,  me  dit-il,  je  vous 
»  en  ferai  fortir j  j'en  fuis  forri  moi-même. 
»  Je  fuis  mort  il  y  a  quatre  ans.  J'ai  refté 
n  chez  les  morts  huit  mois ,  Se  f  ai  vu  l'au* 
»  tre  monde.  »>  Je  regardai  cet  homme  en- 
tre deux  yeux  ,  pour  m'afTurer  s'il  rioir  ou 
s'il  extravàguoit.  Je  vis  qu'il  parloir  très- 
(erieu/èment  &  d'un  air  intimement  per- 
fuadé.  Je  lui  témoignai  peu  de  crédulité. 
te  Oui,  me  dit-il,  j'ai  vu  l'autre  monde; 
»  & ,  fi  vous  voulez  que  je  vous  procure  la 
»  mort)  je  vous  le  ferai  voir  auffi.  »  — ' 
•«  Quel  eft  ce  beau  préfent  dont  vous  vou- 
y»  lez  me  régaler?  lui  dis-je:  quoi,  la 
»  mort!  » — «  Oui,  reprit  il;  avec  du 
99  poi(bn  il  fera  facile  de  vous  la  donner. 
»  Pour  Dieu!  confentez  que  je  vous  em- 
"  poifonne.  s»— €c  Hé  !  mais  voyez  un  peu 


66  L*  Aventurier 

»  rimpercinenc ,  m'écriai*je ,  tandis  que  je 
9>.  fuis  occupé  d'une  partie  deplaifir  que  je 
»>  médite ,  me  venir  propoler  la  mort, 
M  comme  une  galanterie!  »  Je  ne  pus 
m'empêcher  d'éclater  de  rire  à  fon  nez. 
Il  infifta,  en  m'aflurant  que  iî  je  doucois, 
il  trouveroit  cent  perfonnes  prèces  i 
me  certifier  qu'elles  étoient  mortes  comme 
lui.  Je  me  rappellai  que  Pythagore  fe 
vantoit ,  dans  les  Mctamorphofes  d'Ovi- 
de 9  d'avoir  jadis  vécu  fous  une  autre  for- 
me >  6c  par  conféquent  d'avoir  auffifubi 
la  mort.  J'entrevis  quelque  analogie  en* 
tre  leur  idée  Se  cette  fable.  Mon  Dodeut 
alla  fur  le  champ  me  chercher  fes  té- 
moins ,  &  m'amena  bientôt  une  vingtai- 
ne de  perfonnes  très  graves»  qui  m'alTu-* 
rerent  toutes  en  effet  ^  avec  les  ferments 
les  plus  folemnels ,  qu'elles  étoient  moi'* 
tes  Se  reflufcitées.  On  fent  bien  que  je  ne 
crus  pas  qu'elles  eufTent  réellement  fran- 
chi ce  terrible  paflàge  y  mais  je  me  difois 
en  moi-mêm«  :  <(  Il  faut  que  ces  gens-là 
»>  foient  bien  ftupides ,  ou  que  leurs  Prê** 
i>  très  foient  des  impofteurs  bien  adroits  !  » 
>>  Je  fis  jafer  ces  bonnes  gens  fur  ce  qu'ils 
avoient  vu  dans  l'autre  monde.  Ils  s'ex^ 
primèrent  dans  un  ftyle  oriental  où  je  ne 
lus  prefque  rien  comprendre ,  finon  qu'ils 
avoient  à-peu-près  vu,  pendant  leur  prér 


François.  6y 

tendue  mort ,  ce  que  nous  voyons  fur  la 
terre;  mais  il  y  avoir  beaucoup  de  fuite 
&  de  liaifon  dans  tout  ce  qu'ils  difoient, 
&  beaucoup  de  Conformité  dans  leur  lan- 
gage. Je  renvoyai  ces  crédules  mortels,  en 
les  remerciant  du  préfent  de  la  more 
qu'ils  vouloient  tous  me  faire,  &  qu'ils 
me  conjuroient  d'accepter.  Chacun  d'eux 
avoit  du  poifon  à  mon  fervice. 

A  peine  les.eus-je  congédiés,  que  je  vis 
entrer  ma  chère  Almanzine  tout  en  larr 
mes  ;  elle  fe  jetta  à  mes  genoux ,  &  me 
baifa  la  main  avec  la  plus  grande  ten* 
drefle.  «<  O  mon  cher  ami ,  me  dit-el- 
»  le ,  confentez  à  mourir,  &  permettez 
»  que  je  meure  avec  vous  !  — —  Ni 
>i  l'un  ni  l'autre ,  ma  chère,  lui  répondis  • 
j>  je  avec  chaleur,  w  Elle  infifta  avec  plus 
de  chaleur  encore.  «  Que  craignez- vous , 
s>  me  dit-elle,  fî  nous  mourons  enfemble? 
»  nous  reflufciterons  enfemble  j  nous  vi^ 
j>  vrons  enfemble  dans  Tautre  monde  j 
»  nous  y  goûterons  un  bonheur  ineffable  j 
»  nous  y  jouirons  l'un  de  l'autre.  «  Alors 
elle  tira  de  deilbus  fa  robe  un  vafe  rempli 
de  poifon ,  me  conjurant  à  mains  jointes 
de  vouloir  bien  l'avaler.  On  fent  que  je  re- 
fufai ,  conftamment.  «  Hé  bien ,  dit-elle , 
>j  je  vais  te  donner  l'exemple.  »  Elle  alloit 
boire  inttépidementj  je  lui  fis  voler  la 
taflfe  des  mains. 


et  I*A  VENTURIER 

Elle  m'entraîna  vers  le  Roi  fon  père, 
qu'elle  pria  de  fe  joindre  à  elle,  pour  m'en- 
gager  à  m'empoifonner.  5c  Faices-lai  ce 
»  petit  plaifir,  me  dit  le  Monarque,  d'un 
s»  air  ailé ,  comme  s''il  eût  été  queftion  de 
»  la  chofe  la  plus  Cmple  ;  elle  va  vous  en 
»>  donner  l'exemple.  »  Je  frémis  de  l'idée 
de  (a  mort,  ce  Non,  m'écriai -je  avec  feu, 
«»  je  ne  le  fouffrirai  pas.  »  Le  Roi  fourir , 
&  me  dit  â  l'oreille:  «  Eh!  mon  enfant, 
»  étes-vous  fi  Hmple  que  cela  ?  ne  voyez- 
»>  vous  pas  que  ce  poifon  n'eft  qu'un  fo* 
»  porarif  très  doux  î  me  croyez-vous  ca- 
»  pabte  de  laiifer  mourir  ain(i  ma  fille  de 
9»  gaieté  de  cœurf  Vous  Tentez  bien  que 
»  cette  idée  d'empoifonner  &  de  reffuf- 
a  citer  les  gens ,  eft  un  préjugé  qu'on  lai(* 
"»  fc  fubfifter ,  parce  qu'on  en  tire  parti. 
t»  Les  honnêtes  gens  favent  à  quoi  s'en  te^ 
99  nir.  Au  refte,  vous  verrez  de  drôles  de 
«  chofes;  c'eft  vraiment  une  partie  de 
M  plaifir.  »  Il  n'en  fallut  pas  davantage  pour 
me  faire  confentir  à  tout.  <c  Je  fuis  prêt,  dis* 
»  je  tout  haut.  >•  Almanzine  me  fauta  au 
coup,  6c  m'embrafla  de  joie. 

Les  Prêtres  entrèrent  :  ils  fe  rangèrent 
en  cercle ,  &  nous  placèrent ,  ma  maitrelTe 
&  moi ,  au  milieu  d'eux.  On  nous  fit  ef- 
fuyer  deux  heures  des  plus  ridicules  céré* 
monies ,  &  l'on  nous  donna  enfin  la  potion 


François.  6f 

ibiemnelle.  C  etoic  une  efpece  d*opiam, 
Âloianzine  la  ikifir,  en  bac  avidement 
la  moitié.  Elle  me  préfenca  le  refte  que 
j'avalai  fans  crainte.  Je  fentis  bien  vite 
un  froid  aflbupiflement.  On  nous  mie  en« 
iemble  fur  un  lit;  nous  y  reftâmes  quel- 
que temps  aflîs,  les  bras  entrelacés,  can- 
dis qu'on  prononçoit,  autour  de  nous,  les 
prières  les  plus  graves.  Enfin  nous  nous 
étendîmes  fur  le  lit,  Se  nous  nous  endor- 
mîmes dans  les  bras  Tun  de  l'autre.  Notre 
fommeil  fat  auflî  profond  qu'une  lé- 
thargie. 

J'ignore  combien  de  temps  je  reftai 
dans  cet  état.  Quand  je  m'éveillai ,  je  me 
trouvai  confondu  &  comme  enfeveli  dans 
l'ombre  la  plus  épailfe.  J'avois ,  dans  ma 
main ,  la  main  d'une  femme  :  c'étoit  celle 
d'Almanzine  qui  dormoit  encore.  Je  con- 
nus au  taâ ,  que  nous  étions  chacun  fur 
une  efpece  de  fauteuil  fufpendu  &  ba- 
lancé dans  l'air.  J'entendois  un  fif&emenc^ 
comme  fi  nous  avions  fendu  lair  par  notre 
chute  précipitée.  c<  Où  fuis  je?  m'écriai- 
»  je  » —  ce  Paix ,  me  répondit  un  per- 
»  fonnage  invisible,  nous  fommes  au  à^" 
»3  mer  jour  de  marche.  Il  n'y  a  que  deux 
»  mois  &  demi  que  nous  defcendons,  nous 
9>  allons  bien ,  nous  voilà  bientôt  au  centre 
d>  de  h  terre,  it  Cependant  nos  çonduc- 


70  L*  Aventurier 

teuts  chancoient  &  ratfonnoienc  encre  eux 
fur  tous  les  objets  qu'ils  prétendoient  voir 
palTer  devant  leurs  yeux.  Almanzine  s'é- 
veilla :  elle  me  ferra  la  main  de  toutes  fes 
forces  en  tremblant.  «  O  mon  cher  Mer-  ^ 
»  veil!  où  fommes-nous  ?  me  dit-elle.  » 
-—Cl  Je  rignore,  lui  rcpondi$-je;  mais 
j>  je  conçois  qu'on  veut  nous  faire  accroire 
M  que  nous  defcendons  chez  les  morts.  » 
—  ce  O  mon  ami,  reprit-elle,  adorons 
f>  le  grand  Dieu  Grondinabondo.  »  — 
ce  Voilà  le  promontoire  des  fonges,  difoit 
»  Tun  de  nos  guides.  9>— -ce  Voilà  le  lac 
j>  des  foupirs,  difoit  Tautre.  >> — «  Vois- 
9>  tu  là  bas ,  difoit  un  troifieme ,  le  cap  des 
»  efpérances  de  Cour?  Je  crois  qu'il  n  ar* 
99  ri  vera  jamais.93  Ma  compagne  m'embral- 
foit  à  chaque^  nom  de  pays  nouveau.  «  R^' 
w  marquez,  difoit-elle,  comme  ces  om- 
ii  bres  de  matelots  voient  tout,  tandis 
•>  que  nous  ne  voyons  rien.  N'eft-ce  pas 
n  là  encore  un  miracle.  Refuferez-vous 
9>  à  préfent  de  croire  à  la  fainteté  de  no- 
>>  tre  culte  ?  3>  Innocente  créature  !  elle  ne 
s'apperçevoit  pas  qu'elle  avoir  les  yeux 
bandés  comme  moi. 

Le  Roi  m'avoit  défendu  de  lui  décou- 
vrir le  myftere  ;  je  me  taifois.  ce  Voilà  une 
«  contrée  bien  chaude  que  nous  allons  paf* 
i>  fer,  nous  crièrent  nos  guides  ^  tenez  vous 


François.  71 

a>  bleo  9  car  nous  la  cravecferons  fort  vice  î 
ii  aucremenc  nous  ferions  fufFoqués,  & 
99  nous  dormirions  pour  long-cemps.  >» 
N  etoit-il  pas  plaifanc  que  ces  gens  qui 
précendoienc  que  nous  écions  mores ,  fei-* 
gnijÛTent  de  craindre  pour  nous  la  fufFo* 
cation?  Nous  fûmes   en   efFec   chauffés 
cruellement.  On  nous  dit  que  nous  paf- 
fions  devant  le  Tabir^  qui  efl:  Tenfer  de 
ce  peuple.  De  là  nous  paffàmes,  félon 
nos  condudeurs^  devant  tm  pays  très- 
froid  9  a  leur  dire.  Nous  fentîmes  en  ef- 
fet un  air  gelé  autour  de  nous^  enfuite 
on  nous  dit  :  «  préparez-vous  à  traverfer 
>»  de  haut  en  bas  »  Teau  d'un  grand  fleu- 
n  ve  qui  a  (a  cents  pieds  de  profondeur. 
»  C'eft  là  que  les  ivrognes  font  comdamnés 
99  à  s'ennuyer*  *»  Alors  on  nous  mit  à  la 
bouche  une  trompe,  afin  que  nous  ne 
puisions  nous  noyer,  tout  mort;  que  nous 
étions  fuppofés;  &  nous  fentîmes  qu'on 
nous  enfonça  dans  Teau.  Nous  y  reftâmes 
bien  dix  minutes,*  pendant  lequel  temps 
on  prétendit  que  nous  defcendions.  C'é- 
toit  là  un  voyage  à-peu-pcès  dans  le  goût 
de  celui  qu'on  fait  faire   aux  rccip:enr 
4aires  Francs*maçons.  Je  conçus  que  les 
coquins,  dans lombreoù  ils  nous  jouoîent 
À  leur  gré^  tantôt  approchoient  de  nous 
^ies  matières  très  chaude,  pour  nuif 


yX  L*  A  V  E  N  T  URII  H 

faire  accroire  que  nous  craverfions  un  pays 
chaud;  tantôt  nous  entouroient  de  gla- 
ce»  à  quelque  diftance,  pour  nous  per- 
fuader  que  nous  étions  dans  un  pays  froid  ^ 
ôc  tantôt  enfin  nolis  plongeoient  dans 
quelque  cuve  profonde  »  pour  nous  ^ire 
imaj^iner  que-  nous  pallions  à  travers  la 
protondear  de  Teau.  Je  favois  à  quoi  m'en 
tenir;  mais  Alminiine  croyoit  fermement 
que  nous  parcourions  fuccelfivement  tous 
les  pays  qu'on  nommoit  ;  &  que  nous  def* 
cendions  réellement ,  depuis  un  mois  , 
dans  les  entrailles  de  la  terre.  Il  ne  m*étoit 

gts  permis  de  la  détromper  »  &  fen  étois 
ché. 

Enfin  nous  arrivâmes  dans  un  lieu  que 
les  Gnomes  appellent  ie  Tamncfy  6c  qui 
eft  comnje  une  efpece  de  Purgatoire;  ils 
y  enfcrmoîent  leurs  criminels,  en  leur 
fâifant  accroire  qu'ils  étoient  morts,  pour 
s*épargner  la  peine  de  leur  arracher  la  vie. 
Il  n'y  a  dans  ce  triftc  fé^our  aucun  foupçon 
de  lumière,  &  Ion  me  permettra  de  don- 
ner à  les  habitants  le  nom  de  Peuple 
Taupe  j  pour  les  diftinguer  dîr  Peuple 
Gnômey  chez  lequel  du  moins  on  jouit  de 
la  clané  des  lampes.  On  perfuade  à  ces 
lionnêtes  gens  qu'ils  font  là  en  Purgatoire* 
Le  taozTamnt^vtnt  même  dire,  dans  la 
iangue  de  ce  pays,  lieu  d'expiation.  Il  y 


François;  7j 

a  un  Tamner  pour  les  hommes,  &  un  au- 
tre pour  les  femmes.  On  ne  veut  point: 
qu'ils   communiquent  enfemble  ,    parce 
quils  pourroient  peupler  j  &  comment 
nourrir  tout  ce  monde  ?  Mais  on  lailTe,  de 
temps-en-temps,  les  meilleurs  &  les  plus 
fains  de  ces  hommes  taupts^  s'unir  avec 
des  femmes,  dans  un  petit  fanduaire.  On 
accorde  cette  faveur  tantôt  à  lun,  tantôt 
à  l'autre.  Un  homme  entre  d'un  côté  , 
une  femme  de  1  autre  }jl  y  a  un  petit  lit  > 
au  lieu  d'autel,  &  lace  couple  fait  à  tâtons 
ce  que  nous  faifons  ordinairement  à  tâtons 
nous-mêmes.   Les  enfants  qui   provien- 
nent de  ce  faint  commerce,  nés  <lans  les 
ténèbres,  n'ont  aucune  idée  de  la  lumière; 
mais  aullî  ils  n'en  ont  aucun  befoin.  Ils 
font  à.  l'ombre  prefque  tout  ce  que  nous 
£iifons  au  jour ,  fentent  l'air  ambient  de& 
murs  &  des  autres  corps ,  Se  ont  ^  pouir 
ainiî  dire,  xies  yeux  au  bout  des  doigts. 
Ce  font  àts  indigetes  qui  admiiiiiltent; 
tout,  dans  ce  fombre  Empire. 

Nous  fîmes  avec  eux,  à  tâtons ,  un  aflèz, 
bon  repas.  Je  les  queftionnai  beaucoup; 
ils  avoient  des  idées  qui  n'appartenoienc 
qu*à  eux. 

Ma  chère  Almanzine  étoit  fatiguée; 
elle  s'endormit  ^  je  trouvai  fous  ma  main  , 
en  tâtonnant  |  une  jeune  fille  née  dans  cp 

Tome  IL  D 


74  Ï-'A  VINTURIER 

noir  ftjour.  Elle  avoir  le  fon  de  voix  le 

Î)lus  touchant  :  elle  étoit  grande,  Se  de 
a  taille  la  plus  fvelte.  Comme  on  fe  cou» 
che  là  pour  fe  reconnoîire  réciproque* 
ment,  elle  me  paflTa,  fur  le  vifage,  une 
iliain  dont  la  forme  éroit  charmanre,  â 
en  juger  par  le  tadk.  Je  fentis  la  pcaa 
la  plus  fine  fe  gHlfer  fur  rots  lèvres;  je 
la  baifai.  Je  lui  tâtai  pareillement  fon 
joli  minois,  qui  me  parut  doux  comme 
du  latin.  Elle  m'aflura  que  je  reflèmblois 
fîngulîerement  à  un  cerrain  Termodille 
qu'elle  avoit  beaucoup  aimé;  &,  qu'en  me 
paffant  un  air  étranger,  elle  me  rrouvoic 
plus  beau  que  lui.  Je  lui  dis  qu'elle  avoir, 
au  bout  de  fes  doigrs ,  des  yeux  qui  m'é- 
toient  bien  favorables.  Je  reconnus  en  elle 
une  cerraine  imprellion  de  tendreflfe ,  qui 
jti'inréreffa  vivemenr  pour  elle  ;  je  la  fis 
beaucoup  parler;  fa  voix  m'ailoit  au  cœur* 
Je  lui  donnois  dans  mon  imagination ,  la 
figure  la  plus  féduifante.  J'érois  artendri 
jufqu*s^  foupirer  ;  elle  foupiroit  auflî.  Nous 
en  vînmes  aux  plus  douces  careflès  ;  je  me 
reprochai  de  faire  infidélité  â  ma  chère 
Almanzine,  étant  fi  près  d'elle;  mais  il 
^j  avoit  quelque  cliofe  de  fi  piquant  dans 
mon  tête-à-tete  avec  la  chère  perire  Ta- 
tonille  (  c'étoît  fon  nom  traduit  en  fran* 
{ois^  )  elle  avoir  des  préjugés  fi  plaifàncs^ 


François.  yj 

qu^i  n'étoic  pas  poffible  de  fe  refufer  aux 
charmes  d'une  pareille  pafTade.  Je  vis,  en 
la  queftionnanc,  que,  privée  de  la  lu* 
œiere  Se  de  mille  autres  avantages,  elle 
lïe  defiroit  prefque  rien,  fes  confrères  ne 
defiroienr  pas  plus  qu'elle.  Tant  il  faut  pea 
de  chofe  pour  faire  notre  bonheur!  Je 
réfolus  bien  de  ne  pas  laifTer  là  cette  chère 
innocente. 

Après  le  repas,  on  nous  fit  boire  un  nou« 
veau  foporatif ,  qui  nous  replongea  dans 
le  plus  doux  fommeil.  J'ignore  combien 
de  temps  je  dormis;  je  fais  qu'avant  mon 
téveil  j'étois  occupé  de^s  fonges  les  plus 
gracieux.  Se  qu'il  me  fembloic  voir  la  lu-* 
miere.  Je  la  voyois  en  effet.  J  ouvris  les 
yeux,  je  m'apperçus  que  j'étois  couché 
fur  un  lit  de  feuilles  de  rofes ,  entre  les 
bras  de  ma  chère  Âlmanzine,  fous  un 
berceau  de  myrte  &  de  jafmin.  Les  rayons 
dorés  du  foleil  levant  perçolent  iégtre'* 
ment  entre  lès  feuillages.  J'entendois  le 
chant  des  oifeaux,  qui  célébroient  le  jour 
naiiTant.  Je  voyois  voltiger  de  bnllants 
papillons.  J'entendois  gazouiller  un  ruif- 
leau  pur,  qui  couloir  près  de  moi  ;  le  ciel 
fe  peignoit  da^s  fon  onde.  Quel  fpeâa- 
cle,  au  fortir  du  fouterrain  des  Gnomes; 
&  de  l'ombre  impénétrable  de  leur  Pur- 
gatoire !  J'avoue  que  le  plaifir ,  qui  mù, 

D  X 


7^  l'A  V  1  N  T  V  R  I  I   R 

pénétra,  me  fie  un  moment  oublier  mon 
Almanzine.  Je  me  levai  avec  tranfport , 
je  fortis  du  berceau  ;  je  vis  la  belle  Nature 
dans  toute  fa  pompe.  J  apperçus  le  foleil««. 
Frappé  d'une  proronde  vénération ,  je  me 
profternai  involontairement  fur  la  terre^ 
&  j'adorai  l'aftre  de  la  lumière  ^  l'image 
vifible  de  l'EterneL  II  faut  en  convenir» 
les  fenfations  qui  me  frappèrent  dans  ce 
moment  font  des  plus  délicieufes  que  j'aie 
jamais  éprouvées.  Oh  !  que  la  Narure  eft 
belle  !  On  !  quel  palais  le  créateur  nous  a 
donné  !  Oh  1  combien  nos  plaifirs  faâices 
font  au-defTous  de  ces  délices  ! 

Telles  écoient  âpeu*près  les  réflexions 
que  je  faifois  confufément ,  dans  Textafe 
muette  où  j'étois  plongé.  Je  penfai  enfin 
à  ma  chère  Almanzine  \  je  fentois  que 
mon  plaifîr  redoubleroit ,  fi  elle  le  par* 
tageoit^  je  rentrai  dans  le  berceau.  Qu'elle 
étoit  belle!  Un  feul  voile  de  gaze  cou* 
vrôit  Ôc  lailToit  tranfpirer  fes  appas  ^  fa 
peau,  plus  blanche  que  l'albâtre»  nuancée 
d'une  tendre  couleur  de  rofes,  éblouifiùic 
mes  yeux.  Le  baume  du  fommeiU,  la  fraî« 
cheur  du  repos ,  la  fleur  de  la  lanté  »  la 
férénité  du  lieu  »  tout  faifoit  nai  ti^e  en 
moi  des  defirs  embrafants.  J'imprime  un 
baifer  de  feu  fur  les  lèvres  de  mon  AaizU' 
«ej  elle  s^éveillèy  elle  ouvre  fe$  beatt}( 


François.  77 

yeux,  elle  voit  la  lumière,  &  refte  abî- 
mée dans  une  excafe  célefte.  Je  tombe  i 
genoux  auprès  d'elle,  la  bouche  collée 
fur  fa  main,  ce  Où  fuis-je?  dit-elle.  Cher 
>»  Merveil,eft-cetoi?  Ah!  la  joie '.•••voilà 
j>  le  plaifir  des  Bienheureux,..  j*en  mour- 
t>  rai.  »  Je  la  ferre  dans  mes  bras ,  je  l'aide 
à  quitter  fon  Ht,  je  la  conduis  hors  du  ber- 
ceau. Elle  levé  les  yeux ,  elle  voit  le  foleil^' 
elle  tombe  fur  mon  fein ,  prefque  éva- 
nouie. Je  jugeois  du  torrent  de  délices 
qui  rinondoit,  par  la  volupté  que  j'é- 
prouvois  moi-même,  La  fienne  dévoie 
être  mille  fois  plus  grande,  parce  que  tout 
écoit  nouveau  pour  elle.  On  ne  décric 
point  de  pareilles  fenfations. 

Elle  s'accoutuma  par  degrés  à  ce  grand 
fpeâacle,  ôc  fon  plaiiir  devint  plus  cal<- 
me,  fans  être  moms  délicieux.  Elle  re« 
gardoic  autour  de  nous,  elle  admiroit  tout, 
les  feuilles  de  les  fleurs,  le  gazon  qu'elle 
fouloit,  les  oifeaux  qui  chantoient.  Elle 
fe  pencha  fur  l'eau  pure  du  ruiflèau  y  elle 
y  vit  fon  image ,  Se  elle  me  regarda  ten*- 
drement.  Â  chaque  objet  qui  la  frap-* 
poit,  à  chaque  plaifir  qu'elle  éprouvoit^ 
il  y  avoit  toujours  un  regard  pour  moi. 

Almanzine  étoit  ravilTante  dans  ce  bo- 
cage où  tout  infpiroit  la  volupté.  Je  ne 
fais  fi  ma  Julie  m'embraie  jamais  d'autant 

D  5 


78  i.*Atenturiêr 

de  feux.  Je  conduits  cette  belle  Gno- 
niide  dans  le  cabinet  de  verdure^  je  reten- 
dis fur  le  lit  de  fleurs  :  elle  dut  voir  dans 
mes  yeux  Timpreffion  des  defirs  les  plus 
dévorants.  Javois  toujours  été  fort  ref- 
peékueux  devant  elle  y  fon  fexe  &  fon  rang 
m'impofoient  la  plus  grande  réferve  j  mais 
}à  »  je  ne  fus  plus  maître  de  Tardeur  qui  me 
confumoit ,  Se  je  bazardai  quelques  careilès 
un  peu  hardies.  Je  m'attendois  à  être  fou- 
droyé de  {es  regards  j  je  les  vis  fereins, 
Se  même  reconnoilTants,  Elle  fe  félicita 
de  Thonneur  que  lui  avoit  fait  le  Dieu 
Grondînabondo ,  de  la  choiiir  pour  con-- 
tribuer  â  mon  bonheur;  &,  voyant  que 
je  recevois  toutes  fes  faveurs  comme  des 
grâces  :  «  Ah ,  mon  cher  ami^  me  dic^elle, 
»  vous  êtes  bien  bon  de  me  (avoir  gré  de 
ft»  ce  que  je  confens  i  ma  félicité  !  J'écois 
»>  obligé  de  contraindre  mes  defks  dans 
»  l'autre  monde;  mais  ici,  çeft  le  féjour 
^»  des  récompenfes  &  de  la  volupté.  Nous 
»  jouiffons  du  pur  commerce  des  âmes,  v 
C'étoit  là  le  nom  qu'elle  donnoit  aux  vo- 
luptés phyfiques  dont  je  mVnivrois  avec 
elle.  La  pauvre  enfant!  elle  ne  me  refu- 
foit  rien;  &,  en  m'accordant  tout  :  «com- 
w  me  tout  cela,  paroîtroit  drôle ,  difoit- 
»  elle ,  fi  j'étois  encore  en  vie  !  avec  quelle 
V  peine  je  ferois  obligée  de  réfifter  !  Mais 


François-  79 

n  ici  plus  de  contrainte.  »  Elle  fe  livroic 
<lonc  à  toutes  mes  carelfes;  &  fi  de  temps 
en  cemps^  uniquement  par  une  'habitude 
de  pudeur,  il  lui  échappoit  un^  foupçon 
de  réfiftance,  elle  m'en  fàifoit  fur-le- 
champ  {es  excufes,  rejetcant  cela  fur  le 
malheur  qu  elle  avoit  d'être  encore  trop 
récemment  privée  de  fon  corps.  Quels 
moments!  ah»  grand  Dieu!  Ce  plaifir  que 
je  lui  donnois  étoit  aufli  nouveau  pouc 
elle,  que  celui  de  la  lumière.  Il  fut  au(E 
adorable  pout  moi  que  pour  elle.  J  etois 
hors  de  moi  :  je  m^écriois  tout  haut,  ma 
iherc  Alman'^int  !  Et  je  difois  tout  bas  en 
moi*même ,  pardonne^  ma  Julie. 

Tandis  que  nous  étions  dans  l'enchan- 
tement ,  une  mufique  enivrante 9  qui  fe  fie 
entendre  autour  de  notre  berceau,  ral^- 
luma  che2  nous  le  flambeau  de  la  volup* 
té,  malgré  les  rayons  du  jour,  qui 
fembloient  devoir  le  bannir.  Nous  nous 
levâmes  enfin  ^  je  vis  une  bande  de  mufir 
ciens,  tous  de  la  jeuneflfe  la  plus  vermeille 
&  la  plus  éblouiflfante  des  deux  fexes.  On 
nous  fer  vit  un  repas ,  dont  les  mets  ex« 
quis,  fans  être  recherchés,  donnoient  un 
nouvel  agacement  à  nos  defîrs;  au  fortir 
de  table,  nous  nous  promeaâmes  dans  ce 
charmant  féjour  :  nous  vîmes  des  objets, 
que  la  novice  Âlmanzine   trouvoit  cér 

D4 


to  L*  Aventurier 

leftes»  &  qui  furpaObienc  mes  idces  à 
xnoi-mème,  quoique  j'eufTe  va  tant  de 
chofes»  &  goûté  tant  de  plaifirs.  Les  deux 
fexes  étoient  d'une  beauté  fupérieure  :  à 
peine  Almanzine  écoit-elle  la  plu»  belle 
des  jeunes  filles  :  il  nj  en  avoit  pas  une 
avec  laquelle  je  n'euflè  oublié  volontiers 
ma  Julie»  pendant  un  quart-d*heure. 

Je  ne  vis  jamais  un  féjour  aufllî  ravif- 

fant.  Le  fite  m'en  paroifToit  enchanteur; 

c'étoic  un  vallon  à-peu-près  quatre  ,   de 

quelques  lieues  d'étendue,  qui  furpafibit 

en  délices  celui  de  Tempe;  tout  ce  que  la 

nature  &  Tart  peuvent  étalet  d'agréments, 

s'y  trouvoit  raflèmblé  fans  prodigalité; 

de  forte  qu'on  y   rencontroit   la  jouif- 

fance  fans  la  fatiété*  Qu'on  prenne   les 

jardins  d'Armide  Se  tout  ce  qu'ont  fongé 

les  Poëtes   fur   l'Eden  &  les  Champs- 

Élifées,  &  l'on  n'aura  qu'une  imparfaite 

idée  de  ce  charmant  afyle.  Il  eft  entouré 

de  tous  côtés  de  hautes  montagnes  »  qui 

l'enferment  &  en  font  un  réduit  unique. 

Là,  fcparé  du  refte  de  l'univers ,  on  rrouve 

le  bonheur.  Je  n'ai  jamais  vu ,  nulle  part , 

mener  H  joyeufe  vie;  &  ce  qu'il  y  avoit  de 

plaifant,  c'eft  que  tous  ceux  qui  la  me- 

noieiit  fe   croyoient  morts.    Ils  s'imagi- 

noient  être  dans  un  Paradis,  &  c'en  étoit 

bien  un.  Il  n'y  avoit  pas  là  une  fille  qui 


François.  8 1 

ne  fut  jolie  ^  je  le  répète  pour  caufe  » 
c'étoit  la  fleur  de  la  nation.  Je  vis  tous 
les  Prêtres  du  Peuple  Gnome,  ce  Quoi  ! 
jï  m'écriai- je  tout étoniré,  y  a-til eu  quel- 
9>  que  pefte  qui  ait  fait  mourir  tous  les 
s>  Prêtres?  —  Non^  me  répondit  une 
9>  jolie  dévote  ^  ces  faints  perfonnages  ne 
»  font  point  morts,  ils  vivent  tous  les 
3>  jours  dans  i  autre  monde  que  nous  avons 
»»  quitté  j  mais  auili>  pour  récompenfer 
»  leurs  vertus  &  leurs  travaux.  Dieu  leur 
3>  accorde  la  grâce  de  pouvoir  >  chaque 
»  jour,  venir  tout  vivants  dans  ce  monde- 
»'  ci }  eux  feuls  ont  ce  priviUge.  »  Je  com- 
pris toute  l'étendue  de  TadreiTe  de  ces  in- 
génieux Miniftres,  je  vis  leur  but  dans  le 
choix  qu'ils  faifoient  des  plus  jolies  filles, 
pour  leur  procurer  une  prétendue  mort, 
ôc  les  conduire  dans  cet  afyle,  où 
ces  rufés  trompeurs .  avoient  établi  leur 
ferrail. 

La  dévote  avec  qui  je  caufois,  éroic 
fraîche  &  vraiment  appéciffante  ,  je  rece- 
vois  d'elle  volontiers  des  lumières  fur  tout 
'  ce  qui  concernoit  ce  pays  de  Fées,  ce  Je 
9>  vois  beaucoup  de  jeuneiTe  ici,  lui  dis-fe 
I»  une  fois^  tout  y  porte  i  la  volupté^  fans 
»  doute  l'amour  n'y  eft  pas  étranger,  & 
»  Ton  y  goûte  même  quelques-uns  de 
»  fes  plaifirs  ?  »<-—(«  On  lesgoùce  tous  ^  me 

I>5 


8t  l'AviNTVRIER 

»  répondic-elle.  Cette  paflion,  qui  eft  H 
»  profane  dans  Taurre  monde ,  ou  Ton  ne 
H  délire  que  des  délices  charnels,  s'épure 
w  dans  celui-ci ,  où  Ton  ne  fe  propofeque 
H  des  voluptés  fpirituelles.  Ceft  une  pure 
9ê  union  des  âmes  j  mais ,  comme  nous 
»  avons  l'apparence  d'un  corps,  qui  fem- 
n  ble  même  palpable,  ainU  que  vous 
9>  devez  Tobferver,  nous  éprouvons  des 
>»  fenfacions  qui  reffemblent  parfaitement 
n  aux  plaifirs  fenfuels  &  matériels,  que 
»  nous  pourrions  goûter  dans  Tautre  vie  y 
n  6c  plus  nous  avons  fu,  pendant  notre 
»  pèlerinage,  nous  priver  de  ces  plaifirs 
yy  alors  dérendus,  plus  nous  en  jouiflons 
0»  dans  ce  féjour ,  ou  ils  font  épurés  &  per- 
aj  mis.  »•— «  Mais,  lui  dis-je,  les  Prêtres 
9i  doivent  être  malheureux  ici  ;  parce 
M  qu  en6n ,  il  eft  dans  la  nature  qu'ils  de- 
>»  firent  des  voluptés  que  vous  leur  refu- 
»  fez  fans  doute,  puifqu'ils  ont  un  corps? 
w  D'ailleurs  ils  font  trop  4ionnctes.«  »>-^ 
ce  Point  du  tout,  répondit-elle,  ils  (ont 
j>  ici  cenfés  tout  efprit  ;  tous  les  plaifirs 
>>  font  purs  pour  eux,  comme  pour  nous } 
»  '&■  nous  nous  ferions  un  très-grartd  fcru- 
>>  pule  de  les  leur  refufer.  D  ailleurs,  ne 
»>  font  ils  pas  ici  nos  Rois  ?  Leur  royaume 
»  n'eftpasde  la  terre,  il  eft  de  ce  monde-ci» 
t»  Leur  pouvoir  eft  de  l'ordre  fpiritueU 


F  R  4  N  ç,o  ï  s.  Sj 

»  pursefprics ,  nous  leur  devons  TobéifTan* 
3»  ce  entière  ;  Sc  nous  nous  difputons  la 
j»  gloire  de  fervir  à  leur  paffe-cemps.  Ce 
>9  pet4t  délafTemenc  leur  eft  trop  dû ,  pour 
iy  toutes  les  fatigues  qu  ils  efTuiènt  cdhti- 
»  nuellement  chez  nos  frères  les  vivants,  n 
Oh!  les  /ourlées!  me  difois-je  en  moi- 
même  ,  avec  leuf  pur  commerce  des  ame9> 
ils  faifoient  des  enfants. 

J'avois  des  convctfations  régulière- 
ment tous  les  matins  avec  ma  dévote  ,& 
elle  continuoit  de  m'enfeigner  tous  les 
ufages  de  ce  charmant  Elifée.  Je  lui  de- 
mandai ce  que  iîgnifioient  plusieurs  déco- 
^  rations  qu'elle  portoit,  &  qui  reffèm- 
bloient  à  des  marques  de  dignité.  <c  Ces 
»  trois  rubans  que  vous  me  voyez ,  dit- 
9»  elle,  annoncent  que  trois  Prêtres  ont 
»  daigné  vifiter,  la  nuit,  leur  très  humble 
>»  fer  vante.  Ces  ttois  petits  cordons,  qui 
n  bordent  chacun  d'eux ,  font  connoître 
»  que  ces  glorieux  amants  m'ont  honorée  » 
M  chacun  trois  nuits ,  de  leurs  complaifan» 
jt  ces  ;  &  les  trois  points,  dont  ces  rubans 
3>  font  marqués,  indiquent  qu'ils  ont  bien 
99  voulu  s'oublier  avec  moi ,  trois  fois  cha- 
99  que  nuit.  Les  petits  trous  défignent  les 
s»  embraflTements  des  laïques  morts  corn- 
»  me  moi.  Cette  couronne  que  je  porte, 
»  annonce  que  le  Grand  Prêtre ,  lui* 

D  ^ 


^4  t*  A  V  I  N  t  U  R  I  E  R 

9»  même ,  a  daigné  lailTer  tomber  5  fur  fa 
9>  plus  humble  fervante,  fes  auguftes  fa- 
»  veurs.  Le  Ciel  n'a  pas  voulu  qu'un  fruic 
s»  defiré  couronnât  les  embraflèmems  fa- 
9»  crés  de  ce  faint  perfonnage  :  les  années 
»>  accumulées  fur  fa  tête  ne  Font  pas  per« 
M  mis  ;  fans  cela ,  tout  cet  empire  me  re- 
»i  connoîtroit  pour  fa  fouveraine  î  mais 
9»  au  moins  je  porte  autant  de  marques 
a»  de  dignité  que  les  plus  honorées  de  mes 
>t  eompagnes^,  comme  vous  pouvez  vous 
»>  en  aflurcr  par  vos  yeux  j  &  ;e  puis  me 
3»  flatter  que  mes  enfants  occuperont  les 
99  premiers  trônes  du  monde.  » 

«*  Qu'appeliez  vous  vos  enfants?  lui 
»  dis-je.  »  — c«  Oui,  répondit-elle,  j'en 
»  ai  eu  trois  du  commerce  dont  nos  Sei- 
»  gneurs  les  Prêtres  m'ont  honorée  ;  & 
»  vous  devez  favoir  que  tous  les  enfants 
99  qui  naiflent  de  nos  faints  Pontifes  avec 
9»  nous,  font  remis  à  des  étrar^rs  vivants, 
»  pour  aller  occuper  tous  les  trônes  de 
»  l'univers.  ?> — «  Mais ,  puifque  vous  êtes 
5>  morts,  lui  dis- je,  comment  pouvez- 
9>  vous  faire  des  enfants  î  ce  ne  font  donc 
»  que  des  ombres  comme  vous  ?  «—  Oh  I 
»  me  répondit-elle,  nos  Seigneurs  les 
•  Prêtres  étant  vivants,  viennent  ici  en 
w  corps  Se  en  ame  :  leurs  enfants  ont  un 
99  corps  >  au  moins  de  leur  part  y  mais  de 


François.  85 

»  leur  part  feulemenr  j  ce  qui  ne  forme 
«  réellement  qu'un  demi-corps  j  c'eft-à- 
M  dire  une  fubftance  plus  pure  &  plus 
»•  vaporeufe  que  celle  des  hommes  ordi- 
»  naires.  Ce  font  des  efpeces  de  demi- 
»>  Dieux ,  que  les  vivants  adorent.  Quant 
39  aux  enfants  que  nous  avons  des  hom- 
»  mes  morts  comme  nous  ^  ce  font  de  petits 
»  amours  qui  difparoitfent  j  je  ne  fais  ce 
>»  qu'ils  deviennent.  Sans  doute  ces  efprits. 
97  épurés  vont  prendre  une  nouvelle  exif- 
»  tance  parmi  les  vivants ,  &  former  ce 
>t  qu'on  appelle  de  grands  hommes.  De  là 
»'  viennent  probablement  la  plupart  de 
»  nos  Prêtres.  «  Cette  croyance  de  ma  dé- 
vote étoit  plaifantej  mais  j'ai  fu,  depuis, 
que  ces  coquins  eiilevoient  ces  enfants 
dans  leur  bas  âge,  Ôc  qu'ils  les  vendoient, 
aufli-bien  que  ceux  qui  naiffoient  d'eux- 
mêmes  ,  à  des  étrangers  qui  en  faifoient 
leurs  valets,  de  forte  que  ces  petits  demi- 
Dieux  ,  qui  dévoient  occuper  tous  les 
trônes  du  monde ,  étoienc  des  marmitons 
dans  les  cwiines  des  hommes.  Les  Prêtres 
n'élevoient  que  les  jeunes  filles  qui  pro- 
mettoient  d'être  les  plus  jolies  :  en  général, 
il  n'y  avoit  '  que  de  la  jeune/fe  dans  ce 
riant  féjour.  On  y  gardoit  tout  au  plus  ' 
quelques  vieilles  fibylles,  pour  avoir  foin 
des  jeunes  filles.  Pour  les  autres  femmes , 


^ 


96  l'AvENTVRXE». 

dès  qu'elles  étoient  un  peu  mûres,  on 
les  faifoic  reflufciteri  c'eft-i-dire  qu'on  Us 
ren voyoît  chez  les  vivants ,  où  elles  cacon- 
toienc,  jufqu'à  leur  dernier  moment, 
toutes  les  belles  chofes  quelles  avoienc 
vues  tandis  qu  elles  étoient  mortes. 

Ma  divoie  fe  paflîonnoic  continuelle- 
ment en  me  rapportant  ces  détails*  Elle 
me  fit  entendre  que ,  fi  je  daignois  l'hono- 
rer, elle  feroit  très-reconnoiffante,  & 
qu  elle  porteroit  avec  plaifir  une  nouvelle 
marque  de  dignité  de  ma  part.  Je  ne  pu» 
me  difpenfer  de  faire ,  pour  elle,  une  nou- 
velle infidélité  â  ma  chère  Almanxine, 

Il  étoit  défendu  de  monter  au  haut  ues 
rochers  qui  entouroient  cet  Eden,  fous 

freine  de  retourner  fur-le-charap  dans 
autre  monde  ;  6c  il  n  y  avoir  pas  d'exem- 
ple que  perfonne  eût  jamais  enfreint  cette 
défenfe.  Ce  bienheureux  obftacle  ne  fer- 
vit  qu'à  me  donnet  la  curîofité  de  voir  ce 
qu'on  ne  voulait  pas  qui  fût  vu.  Je  mon- 
tai donc  aux  fommets  interdits;  maiSi 
pour  n'être  pas  découvert ,  je  choifis  un 
endroit  où  perfonne  ne  pût  me  découvrir. 
J'eus  beaucoup  de  peiné  à  parvenir  à  w 
cime  defîrée.  Le  chemin  étoit  imptatica* 
ble.  Je  ne  crois  pas  que,  parmi  ce  peuple 
de  morts,  il  y  en  eût  un  (eul  aflçz  ingam- 
be pour  monter  là.  Ainfi  la  défenff^  éio)i 


François.  87 

faire  pour  être  obfervée.  An  fommec»  le 
fpeâacle  écoic  admirable.  La  mer  baignoic 
de  crois  côtés  le  pied  des  montagnes.  Du 
quatrième  côté,  il  y  avoit  un  fode  profond» 
ou  plutôt  un  abîme  qui  féparoit  ces  monts 
d'une  plaine  fort  agréable ,  terminée  par 
d autres  montagnes,  au-delà  defquelles 
j'ignore  ce  qu'on  trouvoit.  La  nature  9c 
rart  avoîent  travaillé  à  rendre  le  roc  per- 
pendiculaire du  côté  de  la  mer;  ce  féjour 
croit  donc  bien  exaAement  fermé ,  ôc  il  eût 
fallu  des  ailes  pour  s'en  échapper.  E toit- 
ce  la  pointe  d'une  iile  ou  du  cap  ?  c'eft 
ce  que  j'ignore.  La  mer  préfentoit  un  bel 
afpeâ.  Je  vis  beaucoup  d'ides  voifînes  qui 
s'élevoient  au-deffus  de  l'eau,  comme  au- 
tant de  bouquets,  mais  je  n'apperçus  pas  un 
feul  vaifTeau.  J'ai  toujours  aimé  les  hauts 
lieux  ;  mon  ame  femble  s'y  étendre  avec 
la  perfpedlive.  Je  paiTai  pluiieurs  heures  i 
jouir  de  celle-ci.  L'appétit  m'obligea  enfin 
de  quitter  ce  beau  fpeftacle.  Je  redefcen- 
dis  avec  autant  de  peine  que  j'étois  montéi 
Je  regagnai  le  logis ,  où  je  trouvai  Alman* 
zine  toute  en  larmes,  qui  trembloit  qu'il 
ne  me  fût  arrivé  quelque  malheur,  ci  II 
»  n'y  en  a  point,  lui  dis- je,  à  redouter 
»  dans  ce  féjour.  Craignez^vous  qu'on  ne 
»  me  tue?  ne  fuis- je  pas  mort,  félon 
a»  vous?  »««  Cela  cft  vrai,  me  répoa- 


88         L*A  V  E  N  T  xr  R  I  er: 

w  dît-elle  en  efluyant  fes  larmesiw&je 

lui  donnai  un  baifen 

Je  trouvai  le  Roi,  qui  étoit  venu  dîier 
avec  nous;  il  cft  le  feul  des  laïques  qui 
ait  le  privilège  d'entrer  dans  ce  féjour  >  fans 
efTuyer  la  cérémonie  de  la  prétendue  mort; 
mais  il  ne  fe  foucie  pas  beaucoup  de  jouir 
de  cette  prérogative ,  parce  que ,  comme 
ce  lieu  eft  l'empire  des  Prêtres,  il  s'y  trouve 
au-deflbusdu  plus  fimplepreftolet.  Cepen- 
dant nous  obanmes  de  lui  qu'il  reftât  avec 
nous  quelques  jours.  Je  ris  bien  avec  lui 
des  préjugés  de  ces  morts,  de  toutes  ce$ 
pétendues  ombres ,  parmi  lefquelles  il  y 
en  avoir  de  fort  épaiffes.  Sa  fille  me  deman- 
de où  j'avois  été  pendant  mon  éclîpre.  Je 
lui  confeflai  bonnement  que  j'avois  mon- 
té fur  les  montagnes.  «  Bon  Dieu  !  s'écria- 
i>  t-elle  en  frémiffant  j  »»  &  fon  père  fou- 
rit.  Je  dis  à  mon  amante  que  le  fpeôacle 
que  j'avois  vu  étoit  la  plus  belle  chofe  an 
monde ,  &  que  je  voulois  l'y  mener.  Elle 
frémit  encore,  ce  Et  que  crains-tu,  lui  ait 
»  fon  père?  la  peine  portée  contre  cp\ 
>»  enfreint  la  défenfe  eft  de  retourner  à  la 
»  vie.  Ny  veut- tu  pas  retourner?»-^ 
<«  Pourquoi  ne  pas  refter  ici ,  répondit- 
î>  elle,  fi  mon  cher  Merveil  y  veut  refter 
i>  avec  moi?  5» — ce  Non,  lui  dis-je,  i^ 
>»  çhere  Princeffe  :  il  faut  que  je  repaBe 


François.  89 

i>  dans  le  féjour  des  vivants.  »•—«  Je 
»  vous  y  fui  vrai  donc,  reprit-elle  en  fou- 
M  pirant.  »  Après  cela ,  il  ne  nous  fut  pas 
difficile,  entre  le  Roi  &  moi,  de  l'engager 
à  voir  le  haut  des  monts.  Il  nous  le  fut 
beaucoup  plus  de  la  biffer  jufques-là  ;  mais 
nous  fûmes  bien  récompenfcs  de  cette 
peine,  parle  plaifir  de  la  voir  abimée  dans 
i'eztafe,  â  la  vue  de  ce  fpeâacle  immenfe. 
Qu*on  ie  figure  l'cfFet  qu'il  devoit  pro- 
duire fur  une  perfonne  qui  avoit  pafle 
toute  fa  vie  dans  un  fouterrain. 

Je  me  plaifois  à  obferverles  démarches 
des  Prêtres,  &  je  découvris  bientôt  com- 
ment ils  alloient  Se  revenoient  d'un  mon- 
de à  l'autre,  félon  l'idée  de  ces  bonnes 
gens.  Ils  ne  le  faifoienc  guère,  de  jour.  Le 
fefpedt  qu*on  avoit  pour  eux ,  ne  permet- 
roit  pas  d'épier  leurs  démarches  ;  &  d'ail- 
leurs ils  dcfendoientt  fous  peine  de  retour^ 
ner  à  U  vie,  d'approcher  d'eux  pendant 
la  nuit.  Alors,  chaque  mort  s'éloignoic 
refpeâueufement,  dès  qu'il  les  entre- 
voyoit.  Je  me  fis  en  fecret  un  habit  de 
Prêtre,  dont  je  m'affublois  quelqoefois 
dans  l'obcurité.  Grâce  à  ce  vêtement ,  le 
peuple  fuyoit  à  mon  afpcâ ,  &  je  rodois  i 
mon  aife  de  tout  côté  pour  faire  mes  ob» 
fervations.  Enfin,  je  découvris  un  foir  un 
Prêtre  qui  s'efquivoit^  je  le  fuivis  fans 


jo  L*  Aventurier 

qu'il  s'en  apperçûc.  Je  le  vis  fe  gUffer 
adroitement  dans  une  feace  qui  écoit  au 
pied  d'un  rocher,  &  que  des  feuillages 
couvroient  fi  bien ,  que  j'eus  de  la  peine 
i  la  trouver,  après  y  avoir  vu  moi-même 
entrer  le  Prêtre. 

Au  bout  d'une  heure  ou  deux,  j'allumai 
une  petite  lanterne  fourde,  &  je  m'en* 
gageai  moi-même  dans  l'ouverture  du  | 
roc,  J*attachai  à  l'entrée  un  fil ,  pour  ne  pas 
m'égarerj  Se  je  m'enfonçai  fous  la  voûte,  i 
en  défilant  mon  peloton.  Je  m'avançai  . 
dans  un  labyrinthe  de  détours  entortillés, 
s'il  en  fut  jamais ,  où  je  me  ferois  petdu 
mille  fois,  fans  mon  fil  fecourable»  Je  par* 
vins  bientôt  à  un  petit  fofTé  très^profond,  | 
mais  peu  large.  Je  trouvai  là  une  planche  ' 
qui  me  fervit  à  le  pafler ,  6c  f allai  en  | 
avant.   A  peine   avois*je .  fait  quelques  \ 
pas  au  delà  du  foiTé,  que  j'enrendii  tout' 
a-coup,  autour  de  moi^  des  cris  épouvan* 
tables.  J'apperçus  plufieurs    figures  ef- 
frayées qui  fe  fauvoient  fous  des  cavet' 
nés,  6c  je  reçus  bientôt,  fur  les  mains,  un 
^rand  coup  de  chapeau,  qui  fit  tomber  ma 
lumière  6c  l'étei^nit.  Je  conjeâurai  que 
ce  coup  venoit  d'un  Prêtre;  &  que  les 
ombres  effrayées  que  j'avois  apperçues, 
étoient  des  habitants  de  ce  que  j'ai  ap- 
pelle le  Tamn^r  ou  purgatoire* 


François.  91 

Parmi  ces   figures  épouvantées ,  j'en 
avois  diftingué  une  charmante,  qui  ne 
pou  voit  appartenir  qu'à  ma  chère  Ta- 
tonille.  La  voix  touchante  que  je  lui  avoîs 
connue  ne  devoir  aller  qu'avec  ce  joli 
vifage;  je  crus  même  reconnoître  cette 
voix  chérie,  dans   le   cri  quelle  pouf- 
fa. Je  m'avançai  vers  elle  à  tâtons,  &  je 
la  rejoignis  j  elle  trembloit  de  tous  îks 
membres,  «  Ne  craignez  rien,  lui  dis-je, 
w  ma  chère  Tatonille.  Votre  cœur  ne 
»>  vous  dit-il  point  qui  je  fuis?  »  Elle  me 
reconnut  à  la  voix.  «  Eft-ce  vous,  dit-elle, 
»  mon  cher  Merveil  ?»  &  elle  me  ferra 
la  main.  Je  la  prefTai  dans  mes  bras ,  8c 
je  Tembraflai.  «  Mais  eft-cè  vous ,  reprit- 
»  elle ,  qui  venez  de  nous  caufer  cette 
»  fenfation  épouvantable,  qui  a  afFeâé  fi 
»  vivement  mes  yeux?  E&rce  U  ce  que 
V  vous  appeliez  voir  ?  Eft-ce  là  ce  nouveau 
»  fens  dont  je  n'avois  aucune  idée  ?  »  -— 
«  Oui ,  vous  avez  vu ,  lui  dis- je ,  ma  chère 
"  Tatonille,  &  c'eft  mpt  qui  yous  ai 
i>  apporté  la  lumière.  » — ce  Mais  êtes- 
*•  vous,  reprit-elle ,  un  efprit  célefte  ou 
»  infernal?  »— c<  Je  viens  lui  repondis- 
»  je ,  de  ce  que  vous  appeliez  le  Ciel^ 
»  pour  vous  y  conduire:  fuivez-moî.  ». 
Elle  me  fuivit.  Je  n  avois  pas  perdu  mon 
fil  j  il  me  fervit  de  guide  pour  la  conduire 


9%  t*AvENTURIlR 

vers  l'Elifée.  Je  marchai  â  tâtons  Se  très- 
doucement,  de  peur  de  tombet  dans  le 
folTé  qui  ti'étoit  pas  loin,  ce  Rangez*vous 
3>  derrière  moi,  lui  dis-Je»  finon  vous 
»  pourriez  faire  un  faut  terrible.  » — 
«  Parlez-vous,  répliqua-t^elle ,  du  pas 
>•  infurmontahle?  (  c'eft  ainfi  quelle  ap- 
»  pelloit  le  foffé.  )  Je  vous  conduirai  juf- 
•»  qu'au  bord  \  mais  on  ne  peut  aller  au- 
a»  àt\i.  »  Je  conçus  que  ces  bonnes  gen 
qui  n  avoient  pas  vu  l'autre  bord ,  quoi- 
qu'il fût  fi  voifin,  dévoient  ignorer  quil 
exiftât,  &  n'être  pas  tentés  de  faire  le  faur. 
Elle  m'y  conduifit  leftement,  comme  fî 
elle  eût  vu  clair  ;  &  s'arrêta  juftement  fur 
le  bord ,  en  difant  :  nous  y  voilà.  Je 
trouvai  aifément  la  planche.  Je  prends 
ma  petite  aveugle  fous  mon  brasj  je 
paiïè  le  fofle;  &  bientôt  nous  arrivons 
au  bout  de  cet  obfcur  chemin.  Je  mets 
la  main  fur  les  yeux  de  Tatonille ,  afin 
eu  elle  ne  voye  le  jour  que  quand  elle 
fera  dehors.  Je  la  tais  encrer  enfin  dans 
TEIifée;  je  levé  ma  main,  &  ;e lui  donne 
la  lumière* 

Elle  eut  le  malheur  que  le  Soleil  lui 
battît  à  plomb  fur  lès  yeux  dans  ce  mo- 
ment fatal  ;  elle  tomba  évanouie  :  cela  écoic 
naturel;  &  jaurois  dû  le  prévoir.  Une 
perfonne  qui  n'a  jamais  vu  le  jour ,  doit  fe 


F  a  A  K  ç  o  I  s.  51  j 

trouver  en  effet  dans  un  terrible  état,  i 

rafpeâ  fubit  de  ce  déluge  de  lumière. 

Me  reprochant  ma  précipitation  »  je  pris  la 

chère  enfant  dans  mes  bras,  je  la  porrai  au 

fond  d'une  petite  grotte  fombre,  tapiflée 

de  verdure.  Je  la  fis  revenir  à  elle-même. 

€t  OÙ  fuis-je?  s*écria-t-elle.  Quelle  embrâ- 

•»  fement  ma  frappé  les  yeux  ?  »  Elle  étoit 

reftée  dans  un  tremblement  convulfif ,  & 

fermoit  fes  paupières  de  toutes  fes  forces. 

ce  Âh!  ma  chère  ame ,  lui  dis-je  tendre- 

M  ment,  ne  vous  alarmez  pas.  »— «  Ah  ! 

9>  cruel ,  me  répondit-elle,  vous  avez  juré 

»   ma  mort  !  que  vous  ai- je  fait  ?  >9  -^ 

ce  Ma  chère  Tatonille ,  lui  répondis- je, 

9>  vous  ne  me  rendez  pas  juftice  j  je  ne 

9>   yeux  que  votre  bonheur.  9»— *«  Et  vous 

f»  voulez  me  brûler  vive!   reprit- elle*. 

9>  Vous  m*avez  tranfportée  dans  les  en- 

j9  fers-  »  —  «c  Non ,  repartis-je ,  ce  que 

99  vous  avez  pris  fans  doute  pour  du  feu, 

99  n'eft  que  la  lumière  du  Soleil  dont  je 

9>  VOUS  ai  parlé  qui  a  pu  bleffer  votre 

5>   vue,  parce  qu'elle  n'y  e(l  pas  accouru- 

99  mée  ;  mais  je  viens  de  vous  éloigner  de 

9»  cet  aftre  éblouillant  ;  Se  dorénavant,  je 

99  ne  vous  ferai  voir  le  jour  que  par  degrés, 

99   Se  de  manière  à  ne  pas  fatiguer  votre 

9^  vue*  Vous  êtes  à  préfcnt  dans  un  enn 

a>  droit  â  peine  éclaii^  :  ouvrez  les  ytuxi 


94  L*AVBNT0MER 

ij  ma  chere.  »  — «  Plutôt  moaric  cent 
••*  fois,  répondit-elle  vivement.  »  Et  elle 
appuya  fa  main  fur  fes  paupières  avec  obf' 
titiatiôn.  Je  priai;  {e  pleurai  prefque;  je 
lui  baifai  fes  chères  petites  mains  qa  elle 
avoit  très- jolies.  Enfin  j'obtins  quelle 
ouvriroit  les  yeux*  Elle  le  fit.  Il  n*y  avoir 
fous  la  grotte  quun  fgible  jour,  quelle 
trouvoit  fort  confidérable.  Elle  roula  fes 
deux  prunelles  d'un  petit  air  Cupide  » 
comme  quelqu'un  qui  ne  fait  pas  voir, 
w  Qu -eft- ce  que  j'éprouve ,  me  difoit-elle  ? 
n  Ah  !  mon  cher  Merveil!  pour  Dieu ,  ne 
»  m'abandonnez  pas!  »» 

D'abord  elle  ne  fixoit  rien.  «  De  tout 
»•  ce  qui  me  frappe ,  qu'eft<e  qui  eft  vous , 
»  me  dîfoit  elle  ?  Eft-ce  cette  grande  fi- 
w  gure  qui  eft  fi  près  de  moi ,  qui  me  fem- 
ai  ble  faire  partie  de  moi-mèttie?  >»  —  / 
ce  C'cft  moi  qui  vous  embraffe,  lui  rè-  j 
w  pondis-je;  «  &  je  l'embraflai.  «  Je  ne  ■ 
w  diftîngue  encore  rien,  reprit-elle;  fé- 
M  prouve  des  fenfations  toutes  nouvelles 
^>  pour  moi  ;  des  plaifirs  d'un  ordre  fu- 
93  pérîeur,  maïs  qui  me  frappeht  trop  pé- 
w  niblement.  w— «  Vous  vous  y  accou- 
»»  tumerez,  lui  répllquai-}e,&  alors  vous 
»  en  ferez  enchantée.  i> 
'  A  mefure  qu'elle  voyoît  mieux  ,  clic 
«voit  plus  de  plaifiirj  &  à  chaque  inftant 


François.  ^j» 

elle  me  donnoit  un  baifer  (î  cetidremenc, 
qu'il  fembloic  que  ce  baifer  m'écoir  ap* 
pdyé  fur  le  coeur  même.  Je  reconnus,  dans 
fa  façon  de  voir  progreffivemenc,  toutes 
les  nuances  que  j  avois  lues  dans  des  ré« 
cits  d'aveugles-nés,  a  qui  Ton  avoir  don- 
né la  vue.  En  un  mot,  je  lui  appris  à  voir, 
&  ce  fut  l'ouvrage  de  plufieurs  femaines. 
Je  la  conduifis  par  degrés ,  d'une  foibie 
iamiere  â  une  plus  confidérable.  Il  étoic 
inutile  d'abord  de  lui  montrer  des  perf^ 
peârives  bien  étendues;  cela  ne  la  frappoic 
nullement;  elle  ne  diftinguoit  point  les 
diftances ,  Se  elle  croyoit  que  tout  la  tou* 
choit  y  ou  plutôt  quelle  pouvoit  porter 
par-tout  la  main.  Enfin  elle  commença  i 
difcerner  les  objets.  Je  fus  le  premier 
qu  elle  fut  reconnoître.  «  Ah  !  cette  figure- 
99  là,  dit-elle,  eft  vivante,  tout  le  refte 
9?  eft  mort.  On  peut  fe  lafTer  de  tout ,  mais 
99  jamais  de  cela.  >»  Je  l'embrafTai  ;  mes 
yeux  dévoient  être  expreflifs.  «  Ceft  une 
>9  ame  qui  parle,  s'écrioit-elle ,  la  mienne 
99  lui  répond.  »  Je  la  menai  fur  le  bord 
d*un  ruiflfeau ,  je  lui  fis  voir  fon  vifage 
dans  le  courant,  «c  Quelle  eft  cette  autre 
99  ame,  s'écria- 1- elle  à  cet  afpeâ:?  ■> 
M  C'eft  vous-même ,  lui  répondis- je.  C'eft 
99  une  image  qui  vous  repréfente.  99  Elle 
aie  regarda  tendrement,  &:  fes  yeux  me 


i 


ç6  l' Aventurier 

demandèrent  fi  je  li  crouvois  bien  :  les 
miens  lui  répondirent  que  je  la  treuvois 
adorable.  Je  la  laiflai  plufieurs  jours  daûs 
le  cabinet  de  verdure.  Il  falloir  me  par- 
tager entre  mes  deux  beautés.  Je  venois  vi- 
iitec  Taconille  chaque  foir  ^  je  lui  portois 
à,  manger  ;  je  la  menois  promener  au  So« 
leil  couchant;  ôc  j aidois»  autant  que  je 
pou  vois,  les  progrès  de  fa  vue.  Je  vais  ra* 
conter  quelques  fcenes  que  je  pourrois 
meccre  également  fur  le  compte  d'Âlman* 
zine^  mais  qui  me  parurent  plus  frappantes 
dans  fa  petite  rivale ,  parce  qu  elle  étoit 
encore  plus  neuve  que  la  jeune  PrinceflTe. 

Un  jour  il  fit  un  vent  affez  violent;  la 
pauvre  enfant  eut  une  frayeur  inexpri- 
fiable.  Âh!  mon  cher  ami,  me  dit-elle, 
ce  quel  eft  cet  efprit  invifible  qui  veut 
n  nous  entraîner  ?  »  Je  lui  exj)liquai  ce 
que  c'étoit  que  le  vent  ;  elle  fut  long- 
temps i  s'accoutumer  à  fes  effets,  &  à  ce 
trouble  de  la  nature  que  fon  fouffle  met  en 
mouvement. 

Le  lendemain  il  plut  :  nouvelle  fur* 

prife;  nouvelle  frayeur;  elle  fe  jettoit 

dans  mes  bras  :  <c  Âh  !  mon  cher  Merveil , 

'  s»  me  difoit-elle,  le  Ciel  fond  fur  nous; 

n  il  veut  nous  noyer.  » 

Quelques  jours  après  il  y  eut  un  orage. 
Sa  cçrrcur  fut  au  comble;  les  éclairs. la 

-  firent; 


F    R.    A    K   Ç    O    ï    s.  ^f 

firent  trembkr.  Mais  quand  le  tonnerre 
vint  à  rouler  dans  la  vafte  étendue  des 
deux,  alors  elle  fe  jetta  dans  mes  bras  à 
corps  perdu.  •*  O  mon  ami,  fauve-moi , 
9»  s'écria-t-elle  !  Il  vient,  il  vient  le  grand 
9»  Juge.  La  fin  du  monde  eft  arrivée.  »  £llà 
dit,  &  refta  immobile  Se  pre£que  éva- 
nouie ,  le  vifage  caché  dans  mon  fein.  Elle 
regrettoit  amèrement  l'état  paîfible  où  elfô 
y ivoit  dans  1  ombre ,  &  le  préféroit  au  mal-^ 
heur  d'exifter  fous  un  ciel  ouvert  Se  capri-^ 
çieux  qui  vomit  fans  celle  les  eaux  ^  les 
feux,  la  mort  &  le  ravage* 

Tous  les  elEFets  de  la  nature,  auxquels 
nous  ne  penfons  point,  la  frappoient  d'une 
manière  qui  m'éconnoit  à  chaque  moment, 
&  me  rendoit  furpris  de  fa  furprife.  La 
grêle  lui  parut  un  déluge  dé  pierres  Ian« 
cées  du  ciel  pour  l'aflommer.  Un  peu  de 
neige  qu  elle  vit  tomber  fur  le  haut  d'une 
montagne,  l'étonna  fans  l'effrayer.  Je  la 
nienai  dans  une  elaciere ,  où  j'eus  une  peiné 
inconcevable  à  lui  perfuader  que  la  glace 
écoit  de  l'eaiu  Je  lui  expliquois  tous  les  phé- 
nomènes qui  s'offiroient  à  nos  yeux.  Je  lui 
faifois  comprendre  la  nature  ^  mais  je  ne  là 
reconciliois  pas  toujours  avec  elle.  Les  cou- 
leurs des  feuilles,  des  fleurs,  des  gazons 
lui  plaifoienc^  elle  goûtoit  auili  celles  des 
nuages  du  matin  &  du  foir^  ôc  les  nuances 

Tome  IL  E 


çS  l*A  VENTURÏBK 

de  Tarc-en-ciel  j  mais  elle  cdnfervoît  toii- 
|ours  un  amour  particulier  pour  la  nuit. 
Elle  aimoic  paffionnémenc  les  étoiles ,  Se 
fur-tout  la  lutiej  Se  je  la  plongeons  dans 
lextafe,  quand  ;e  lai  donnois  quelque 
connotifance  afh-onomîque  des^ieux.  J'é« 
tudiois  moi-même  la  nature ,  en  la  fai- 
fant  xronnoicre  i  cette  belle  élevé  j  6c  en 
obfervant  l'iropreffioii  que  (es  effets  pro-  * 
duifoienc  far  elle,  j'ctois,  i  mon  tour, 
frappé  de  mille  chofes  merveilleufes,  artic-  ^ 
quelles  l'habitude  nous  rend  infeniïbles, 
Ôc  que  je  n'aurois  peut-être  pas  Senties  ^  £  1 
je  n  avois  €u  ibus  les  yeux  ma  jeune  a*  \ 
iepte*  ! 

Cependant  Almanzine  s'inquiétok  de 
mes  abfences  dont  elle  ignoroit  la  cauiè.  ^ 
Je  lui  menai  Tatonille  ;  elles  furent  réci* 

Îjroquement  furprifes  à  la  vue  lune  de    * 
'autre.  El'Ies  sadmirerenr  mutuellement.    ' 
Almauzine  demanda  â  fa  rivale  laquelle 
figure  lui  plaiibit  davantage  de  la  (lenne    * 
eu  de  la  mienne*  ce  Ah  !  PrinceflTe ,  lui 
^  répondit  la  jeune  ingénue,  vous  ires 
M  un  ange,  fnais  notre  ami  eft  un  hotn-   (' 
w  me.  «  Elles  s'ewibraÏÏèrenr  toutes  deux  ;    ' 
&  voilà  un  coupole  d'amies  jufqu'â  nouvel 
ordre. 

Je  pjtffai  quelque  temps  dans  cette  vie, 
qui  avoir  en  vérité  bien  des  délices.  Je 


François.  tjf 

n^ècois  pas  fâché ,  me  trouvant  dans  Tâ^ 
^es  plaihts,  de  goôter  tous  ceux  qui  fe 
préfentoient,  Ladanfe,  les  feftins,  les  par- 
ties de  toute  efpece  varioient  mes  jouf*^ 
nées.  Les  plus  doux  amufements  écoieut 
ceux  de  l'amour.  Je  voltigeois  entré  AI- 
manzine  &  Tatonille,  mes  deux  princi- 
pales favorites;  mais  d'ailleurs,  les  plus 
Jolies  mortes  de  ce  féjour  célefte  paroif- 
foient  très  ilattces  quand  je  recherchots 
leurs  faveurs;  te  elles  fe  feroient  fait  un 
très  grand  fcrupule  de  me  les  refafèr.  Tou- 
tes méritoient  qu'on  leur  rendîr  homma- 
ge^ toutes  reçurent  le  mien;  de  forte  que 
je  pus  regarder  ce  grand  enclos  comtne 
mou  ferrail;  &  jamais  Monarque  de  l'Afic 
n'en  eut  un  û  beau. 

Ceux  jqui  ont  lu  les  Mémoires  Turcs  ^ 
doivent  connoître  le  temple  de  Jatab  dC 
fes  heureux  prêtres,  qui  jouiflbient  des 

Îrémices  de  toutes^  les  vierges  du  oantoti, 
e  me  fuis  rappelle  cent  fois  ce*  livre  eu- 
chanteur  dans  mon  brillant  Elyfce. 

Je  jouiflbis  donc  des  plus  heureux  pafle- 
temps,  mais  qui  n'afFeûoient  que  les  fens  ; 
mon  cceur  y  prenoit  peu  de  part;  car  |e 
n'éprouyois  pas  un  véritable  amour  pour 
mes  deux  favorites;  j'avois  befoin  de  goû- 
ter les  plaifirs  de  Tame,  Je  me  trouvoîs 
plus  heureux  dans  la  mine  quand  mon  êf« 

58729 


lOO     ,        L*A  V  E  N  T  U  R  II  H 

prit  s*occupou  à  policer  le  peuple  Gnome, 
Se  à  lut  en(eignec  des  arts  que  j'écois  obligé 
.  d'apprendre  moi-même,  11  n'y  a  rien  dont 
on  fe  laiïe  fi- tôt  que  des  plaifirs.  D'ailleurs, 
je  voyois  que  la  jaloufie  faifoit  naître  quel- 
que aigreur  entre  mes  deux  beautés.  D'a- 
bord elles  fe  firent  des  amitiés  exceilives, 
qui  me  donnèrent  un  foupçon  de  la  haine 
qu'elles  vouloient  fe  cacher  réciproque- 
ment ;  enfuitc  cette  haine  parut  malgré  tous 
Jeurs  efforts.  Peu-à-peu  elles  fe  menèrent 
moins  pour  la  cacher  ^  &  l'enfer  alloit  naî« 
tre  dans  les  champs  Elyfées.  Je  fentis  que  , 

f)our  accorder  ces  deux  femmes,  il  falloic 
es  féparer^  c'eft-à-dire,  ramener  Alman- 
2ine  dans  le  féjour  des  vivants,  &  laiilec 
Tatonille  dans  celui  des  morts;  mais  je 
voulois  conferver  la  jouilfance  de  l'une  & 
de  l'autre.  Pour  en  venir  i  bout ,  je  réfolus 
4  entrer  dans  l'état  de  la  prctrifè.  Je  conçus 
que,  par  ce  moyen,  j'aurois  l'avantage 
d'aller  &  venir  librement  d'un  monde  à 
l'autre ,  &  de  pofleder  la  blondp  dans  l'un  , 
&  la  brune  dans  l'autre  ;  projet  coupable  , 
fur-tout  dans  un  amant  de  Julie. 

Je  parlai  de  cette  idéeà  l'un  des  bienheu* 
reux  Miniftres  de  la  relii^ion  des  Gnomes  ^ 
qui  médit  :  «  Pour  être  Prctre,  il  faut  être 
33  vivant,  8f  vous  êtes  mort.  >*  Je  lui  ré^ 
pondis  que  j'étpis  en  état  de  prouver  iu^ 


François.  i<rr 

ronteftablement que  j'étois vi vantj  que  d'ail- 
kurs  il  fuffifoit  de  me  reffufciter  avec  AU 
xnanzine ,  qui  y  confentit.  Ce  féjour  com- 
mençoic  à  lui  pcfer ,  parce  qu'elle  ywoyok 
fa  rivale  i  elle  s'ennuya  de  la  mart,  &  de- 
manda qu'on  nous  rendît  i  la  vie.  On  nous 
fit  encore  effuyer,  pour  notre  retour,  des 
cérémonies  bizarres.  H  fallut  prendre  une^ 
féconde  fois  la  potion  foporique.'Je  favois; 
le  vrai  chemin  j  mais  il  ne  me  fut  pas  per- 
mis de  détromper  Almanzine.  Nous  fûmes 
environ  fix  heures  en  route  j  il  n'y  avoit 
qu'un  quart  d'heure  de  chemin  j  ma  maî- 
rrefle  crut  avoir  voyagé  au  moins  quatre 
mois,  &  nous arrivâthes  bien  éveillés. 

Je  retrouvai ,  à  mon  retour  dans  la  mi-i- 

ne,  la  lumière  artificielle  afTez  agréable^ 

mais  je  ne  tardai  pas  à  fentir  que  rien  ne 

^       peut  valoir  le  jour.  Je  fus  bientôt  ordonné 

^       Prêtre  Gnome ,  avec  des  cérémonies  plai-* 

f       famment  graves.  Ce  nouveau  genre  de  vie 

avait  fes  agréments  ;  j'allois  prefque  tous 

les  jours  voir  ma  chère  Tatonille,  ôc  je  me 

partageoîs  entre  les  vivants  &  les  n^orts* 

Cette  diverfité  avoit  quelque  chofé  de  pi- 

'       quant.  D'ailleurs,  une  infinité  de  très-jolies 

perfonnes  venoient  me  confuliet  fur  leurs 

'       fautes ,  &  mettre  leur  confcience  entre  mes 

mains;  cela  me  valoir  mille  attentions  de 

leur  part  j  &  je.  voyois  que  les  femfaej  onr 

E  3 


lot'  1*  A  T  E  MTU  R  1  1  H 

beaucoup  de  dévotion  pour  leur  Direct 
teur  »  quand  il  eft  jeune.  Tous  ces  privilè- 
ges pouvoienc  avoir  quelques  douceurs  ^ 
nais  il  m'écoic  bien  pénible  d  aider  à  trom- 
per les  hommes,  &  de  fonder  mes  plaifîrs; 
fur  leurs  erreurs. 

J'éprouvai,  dans  ta  mine  y  une  nouvelle 
force  de  volupté.  Depuis  mon  retour  y  ht 
tendre  obfcurîté  qui  régnoit  dans  fes  re-^ 
coins  divers  m*afFe£loit  agréablement.  La 
lumière  d'une  huile  plus  pure  que  l'ambro^ 
£e,  avoir  fes  grâces;  elle  répandoit  fur  tous 
les  objets  un  preftige  enchanteur.  Dail* 
leurs  on  étoir,  dans  ce  féjt)ury  à  l'abri  de 
l'intempérie  des  airs,  &  de  ralrernative 
des  faifons.  La  iStuation  particulière  de  ce 
peuple  lui  infpiroit  des  idées  qui  n'étoiene 
^  à  lui,  d^  qui  donnoient  un  ton  finguliet 
à  ia  poéfîe.  En  voici  quelques  échantillons  ^ 
que  j'ai  traduits ,  &  que  paiTerontceux  qui 
n'aiment  que  les  aventures. 

LETTRE 

Du  Gnome  Sombreval  à  Phofphorint^ 
fon  Amante^ 

et  Que  fais-tu ,  ma  chère  Phofphorîne  ^ 
^  ô  toi,  plus  belle  à  mes  jqux  que  la  lam-^ 
»  pe  d'or  qui  brûle  dans  le  fanâuaire  du 


J   R    ^    N    Ç    O   I    ^  10) 

9>  Diea  Grou<iin4b.ondo  »  dont  Thuile  baU 

9>  famique  répand  au  loin  les  plus  fuaves 

n  odeurs  ?  La  nui.c  me  femble  exifter  par- 

3»  tous.  OU  ru  n'es  pas ,  &  £in$  toi  ^e  oe  fauct 

9>  rois  vivre.  En  cherchant  de  tous  cotés 

»  la  trace  préciéufe  de  tes  pas,  fe  tre  fuis 

3>  fouvent  égaré  dans  des  cavernes  pro- 

9>  fondes,  où  U  main  des  hommes,  par 

»  une  téméraire  clarté,  n'avok  poinx  ofé 

»  violer  les  vénérables  ténèbres  entaflëea 

99-  depuis  la  création  du  monde..  Quelle 

»  horreur  m  environnoit  !  Il  {embtoic  que 

y»  jétois  dans  ranéanti(remenr  ^  hors  de 

»  l'Empire  de  la  Nature.  Tu  approchois, 

a»  le  fon  de  tes  pas  fe  cadençoit  i  mon 

3>  oreille,  &  t'annonçoit  à  mon  cœur.  Je 

y  refpirois  de  loin  ta  dqjice  baleine,  plus 

a»  pure  que  l'air  célefte  dont  jouifTent  lee 

n  morts  bienheureux  dans  les  régions  de 

st  la  lumière.  Ta  timide  voix  perçait  le 

>»  filence  augufte  des  fôuterrains,  appeU 

»  lanc  doucement  ton  amant,  comme  la 

M  voix  du  Gréateur  appella  mon  aroe  à  la 

t>  vie.  Je  fai&dois  ta  douce  main ,  que  tu 

»  me  tendois  dans  l'ombre.  Je  l'appuyoîs 

m  fur  mon  cœur,  qui  battoit  avec  un  ten^ 

»  dre  frémiffément.  Alors  Fobfcurité  fe 

9»  diflipoit  ;  je  te  voyois  des.  yeux  de  mon 

>»  ame,  ou  plutôt  robfcutité  avoit  des 

»  chaanes,  que  la  lumière  la  plui  briU 

E4 


I04  l'A  V  ENTUHIBli 

n  lance  ne  peac  égaler.  Viens  donc,  6  ma 
»  chère  Phofphorine,  viens  confoler  un 
»  Amant  qui  languie  loin  de  coi,  qui  ne 
»  peuc  refpirer  que  dai^s  ces  bras.  » 

Réponfe  de  Phofphorine. 

«  O  mon  cher  Sombreval ,  enfin  ca  let- 
i>  cre  heureufe,  comme  l'air  ouverc  qu'on 
9>  refpire  furie  bord  dû  grand  fleuve,  m'a 
»»  rendu  lanae  &  la  vie.  Le  Grand-Prêcre 
»  Profondon  s'eft  emparé  de  conaroance; 
»  il  eft  venu  me  faifir  dans  Tinftanc  que  je 
»  priois,  fur  les  marches  du  fanâuaire, 
»  le  Dieu  des  foucerrains,  pour  l'accom- 
»  pliflemenc  de  nos  vœux,  pour  notre 
»  prompt  hymen.  Il  m'a  entraînée  dans  le 
to  j)rofond  abîme ,  que  ii'a  jamais  vu  la  lu- 
»  miere,  par  qui  l'on  voit  tout.  Il  m*a  die 
»  qu'il  vouloit  me  rendre  heureufe  \  mais 
»  commenc-puis'je  Têtre  fans  coi  ?  Il  m'en* 
»  crecienc  d'un  fcjour  célefte  où  il  veut  me 
»  cranfporcer ,  où  une  lampe  unique,  éter- 
>>  nelle,  qu'il  die  être  l'œil  de  Dieu  même, 
»  avance  fur  la  tète  des  hommes  dans  l'im- 
>•  menfité  de  l'efpace,  &  fournit  un  jour- 
»»  brillanc,^ auprès  duquel  des  millions  de 
»  flambeaux  ne  font  qu'une  étincelle  j  où 
»  la  voûte  fublime^  azurée ,  ne  pourroic 
»  être  couchée  par  des  millions  de  pyra- 


1 


F  X  A   K   Ç    O    I    s.  ÏC5 

vi  mides  élevées  l'une  au-delTus  de  lautc^ 

»  dans  les  fiecles  des  fiecles.  Pour  me 

»  peindre  ce  beau  féjour ,  il  m'écale  des 

>>  idées  inexprimables,  que  toi  feul  pour* 

«'  rois  me  faire  comprendre  y  cat  tu  es  tout 

99  pour  moiy  Se  coi  feul  peux  me  rendre 
y>  heureufe.  Te  rappelles-tu  ces  moments 

9»  de  délice  que  nous  coulions  enfemble, 

9»  affis,  dans  une  ombre  favorable,  fur  le 

90  bord  du  fleuve  »  dont  le  murmure  nous 

o9  plongeoir  dans  une  douce  rêverie ,  can-^ 

M  dis  que  nous  appercevions  dans  le  loia- 

M  tain  les  lumières  de  la  ville,  dont  les 

99  rayons  venoienr  jufqu'à  nous,  en  trenx- 

»  blant  fur  Tonde  émue?  Je  lailfois  ma 

99  main  repofer  dans  la  tienne,  ôc  j'étois 

99  fans  douce  heureufe,  puifque  je  ne  de- 

9»  firois  plus  rien.  Que  peut  le  féjour  cér 

9>  lefte»  dont  on  nous  parle,,  nous  oâFrir 

»9  de  femblable  â  cette  fixuation?  Viens 

99  mon  cber  Sombre  val»  viens  m'enlever 

a»  au  Grand-Prêtre.  Un  feul  de  tes  regard^ 

9»  vaut  mieux  pour  moi  que  toutes  fe^ 

99  promeffesv &  quel  que  foit  lafyle  qu'il 

1»  me  propofe ,  la  douleur  &  la  mort  re* 

99  gnent  à  loes  yeux^  par- tout  où  je  ne  te 

j»  vois  pas.  »> 

Somhrevatà  Voutonio  yjon  amL 

a  O  mon  cher  Voutondo,.  cœur  pfu» 


XC*  X,*A  T  BN  T  ty  R  I  B  R 

M  pur  que  Tor  qui  compofe  le  tabernacle 
»  du  Dieu  Grondinabondo,  c*eft  i  toi  que 
»  je  cend$*Ies  bras» du  fond  de  l'abîme  cm 
99  Je  gémis.  O  mon  ami ,  tout  eft  perda 
»>  p  .>ur  moi  !  La  belle  Phofphortrie)  pru*> 
»  nelle  de  la  nature,  que  le  Dieu  des  Al- 
s»  fo4idotis  regardoît  avec  complaifance  ^ 
i>  n'exifte  p. us  pour  moi.  Le  Grand-Prfe- 
f>  ire  PrurondoiT  Ta  Jugée  digne  de  fes 
9»  embrafTemencs  auguftes,  honneur  fu*- 
ad  blime  qne  je  paie  de  mes  larmes,  &  qui 
9)  fait  couler  celles  de  mon  amante  !  II 1  a« 
m  voit' enlevée  &  renfermée  dans  un  fou<- 
M  terrain  profond ,  fous  le  fanâuaire  de 
V  notre  Divinité»  afyte  facré^  d'où  les: 
9»  oracles  s'élèvent,  pour  retentir  à  ncft 
»  oreilles.  Il  a  voulu  enfuke  la  tranfporrer 
9^  dans  la  terre  de  vie  ,  féjour  élevé  au- 
9»  (feflfus  de  nos  tètes ,  oà  nous  ne  pouvons 
99  être  admis  qu'après  avoir  été  dépouillés 
99  de  l'enveloppe  fragile  où  languit  nette 
99  ame  exilée.  Elle  a  gémi  d'un  projet  qui 
99  faifbit  fa  gloire,  elle  atmok  mieui  ctnt 
a»  fois  refpirer  avec  moi  dans  les  cavernes 
99  fourerraines ,  que  de  jouir  loin  de  moi 
^  de  l'immôrtâtité^  dans  les  tampàgnes. 
9»  de  TEther.  Ou  a  daigné  m'inttoduire  au- 
»  près  d'elle^,  dans  le  profond  abîme  inac- 
>».  ceflîble  à  tout  mortel.  Le  Grand  Prêtre 
•9  lui  avoit  ordonné  de  boire  la  potion  £à- 


P  R  A  N  ç  o-  r  Sr  to7 

»  talç  qui  donne  la  more.  Elle  étoîc  lan- 
9»  guiflamment  étendue  fur  le  lit  funcrai- 
»  re.  Déjà  (es yeux  nageoient  dans lom- 
»  bre  écernelle.  La  pâleur  du  trépa$  étoîc 
9i  répandue  fur  (es  belles  joues.  Jamais  elle 
99  ne  fur  (i  touchante;  jamais  elle  ne  fut  (t 
»  belle»  Elle  m'a  ferré  la  main ,  de  fa  main 
>9  mourante.  J'ai  vu  fes  beaux  yeux  fe  ra- 
9»  nimer  un  momenr,  pour  me  dire  le 
s»  dernier  adieu  ^  &  fe  fermer  bientôt  au 
99  fommeil  de  la  mort.  J'ai  vu  fa  belle  ame 
s>  «'envoler  vers  le  féjour  du  bonheur,  en 
99  regrettant  fon  amant ,  qu'elle  préféroîc 
99  au  ciel  même.  Mon  cœur  déchiré  a  fal* 
ao  gné  cruellement.  Elle  a  emporté  ma  vie* 
99  D'épaifles  ténèbres  fe  font  répandues  fur 
»>  mes  yeux:  ténèbres  fugitives,  pourquoi 
99  n  ont-elle  pas  duré  ?  Mon  ame ,  à 
>»  préfent,  voleroit  après  l'ame  célefte  de 
99  ma  chère  Phofphorine,  &  s  unirait 
9»  pour  jamais  avec  elle;  tandis  que  moa 
99  corps  dormi roit  y  avec  le  Hen,  dam  la. 
99  paix  du  tombeau.  J'ai  voulu  me  don- 
»  net  la  mort  pour  la  fuivre  ;  le  Grande 
99  Prêtre  me  Ta  défendu ,  &  m'a  voulu  ac- 
99  tacher  malgré  moi  à  cette  vie  périflable;. 
99  Ma  chère  amante  n'eft  plus  qu'une  om^ 
99  bre:  fes  divins  attraits  font  éteints.  Ce 
99  corps  angélique  eft  fans  dowe  enfevefi: 
99  fous  la  terre  i  onïz  dérobé  à  mes  ea>>- 

£  6 


I08  t'A  VUVTVKILK 

»  braflTements,  &  moi  je  refte  feul  ici, 
9>  comme  la  lampe  folitaire  qui  brûle  fous 
»>  une  voûte  écartée,  où  nul  mortel  ne 
>»  porte  fespas.  Je  verfe  des  pleurs,  comme 
9>  la  fontaine  plaintive ,  dont  Teau  filtrée 
9>  au  travers  des  rochers,  coule,  en  mûr- 
it murant ,  fous  les  cavernes  retentiflantes. 
9>  Mais  pourquoi  m'affliger?  Ma  Phof- 
»>  phorine  eft  heiireufe  j  elle  voit  le  ciel  i 
})  découvert^  elle  refpire  fous  les  rayons 
9'  de  ce  grand  œil  de  la  nature  ^  donc  nous 
>'  appercevons  quelquefois  l'image  dans 
»  iK)tre  fanûuaire.  Le  Pontife  fuprême , 
>»  dans  un  afyle  facré ,  l'honore  de  (es  fain- 
d»  tes  faveurs.  Il  jouit  des  appas  de  Phof- 
y>  phorine,  qui  font  aufli  beaux  que  ceux 
^  de  fon  vrai  corps ,  quoiqu'elle  ne  foie 
»  plus  qu'une  ombre  légère.  Hélas!  c'eft 
»>  cela  même  qui  me  tourmente.  Oferai-je 
»  c'avouer  un  fecret  qui  devroit  être  enfe- 
9»  veli  dans  les  plus  profondes  abîmes?  Je 
9i  crois  que  mon  ame  ofe  être  jaloufe  du 
»  bonheur  dont  jouit  le  Grand-Prêtre, 
9>  avec  celle  de  mon  amante  y  &  les  plaifirs 
a  qu'il  goûre  font  autant  de  coups  de  poî- 
»  gnard  pour  mon  cœur.  Pardonne,  o 
V  mon  Dieu,  des  foibleflès  que  je  déplore. 
9»  Viens  donc,  ô  cher  Voutondo,  viens 
»  fortifier  ma  vertu  &  ma  foi }  viens  con- 
»>  foler  un  an^i  qui  n'a  plus  que  toi  dans 
»  ce  monde.  » 


François.  109 

Phofphorinc  à  Sombreval. 

««  Je  te  falue,  mon  bien  aime;  je  t'ccrîs 
>♦  du  féjour  céleftc,  où  je  refpire  le  pur 
>•  écher ,  où  je  fuis  éclairée  par  ToBil  de 
»  Dieu  même.  Puifle  une  idée  du  bonheur 
»  ineffable  dont  je  jouis  s'échapper  vera 
M  toi,  &  me  peindre  à  ton  efprit  dans  tes 
»?  fonges  heureux  !  Quoique  je  rçfpire  dans 
M  un  autre  univers  que  toi ,  quoique  je  fois 
>»  dépouillée  de  ce  corps  terreftre,  où  ton 
»  ame  éprife  daignoit  trouver  des  appas  » 
»  je  m'occupe  encore  de  toi.  Oui,  tu  es 
19  aufli  près  de  mon  cœur,  que  quand  je 
M  vi^rois  auprès  de  toi,  fous  nos  voûtes 
})  fi^litaires.  En&n ,  te  voir  à  mes  cotés ,  fe- 
»  roit  pour  moi  le  comble  du  bonheur* 
n  Oh!  combien  je  t*ai  deâré [.Combien 
M .  j  jai  verfé  de  larmes  aux  pi^s  du  Grand- 
»  Prêtre,  pour  le  conjurer  de^  te  donner 
sa  auflî  la  mort,  afin  de  te  faire  vivre  ici 
9t  auprès  de  ton  amante  :  larmes  fuper* 
»  flues  &  peut-être  criminelles,  puifqu'il 
n  n'eftpas  permis  d'en  répandre  dans  ce 
n,  beau  féjour  ! 

M  Comment  te  peindrai-;e  le  paradis 
9>  que  j'habite  ?  Il  me  faudroit  àts  mots 
yy  nouveaux  pour  Ats  idées  nouvelles. 
»  Comment  repréfenter  la  voûte  azurée 


lïo         i*  Aventurier 

>•  auffi  vafte  que  la  petifée,  pour  la  has- 
n  teur  Se  peut  Técendue  ?  Quel  torrent 
M  de  lumière,  quand  le  Dieu  desCieux 
»>  la  parcoure  pendant  la  journée?  Quei 
»  fpeâacle  augufte,  quand  la  lune  &  des 
»  millions  d*etoiles  y  écincellenr  pendant 
»  la  nuit!  Quelle  beauté  dans  les  nuages 
n  ma  jeftueux  qui  s'y  promènent  l  Quel  af- 
*•  peâ  fourianr  que  celui  de  la  campagne! 
»  Ah  !  n  tu  marchois  fur  les  gazons  émail- 
»  lés,  fî  tu  repofois  i  l'ombre  des  arbres 
M  verdoyants ,  fi  tu  refpirots  le  baume  des 
9>  fleurs,  fi  ta  vue  ie  perdoit  dans  les  loin- 
»  tains  bleuâtres ,  Ci  tu  entendois  les  con- 
>»  certs  des  oifeaux  &  l'harmonie  de  la  na« 
»  ture,  fi  tu  voyois  le  ciel  peint  dans  le 
»  miroir  des  eaux!  Ah!  mon  cher  Som- 
n  breval,  pourquoi  ne  jouis- tu  pas  avec 
»9  moi  de  toutes  ces  merveilles? 

n  Si  tu  fa  vois  la  bonté  dont  m'honore 
>»  le  pontife  fuprèmel  Croirois-tu  qu'il 
»  me  diftingue  de  toutes  les  céleftesbabi- 
»  tantes  qui  parent  ce  beau  lieu  ^  &  qu'il 
»>  daigne  me  vifiter  tous  tes  jours?  Il  fait 
»  plus ,  6  mon  ami,  il  dépofe  avec  moi  fa 
»  majefté  fouveraine,  &  daigne  prendre 
»  devant  mes  yeux  cet  air  attendri  Se  ces 
K»  regards  amoureux,,  qui  te  méritoient 
»>  mes  adorations.  Il  m'a  conduite  dans 
«  unbofqaet  fotitaire^donc  tien  n'égale 


Frakçois.  lit 

les  appas.  Il  a  daigné  m'y  couvrir  de  Tes 
baifers.  Je  l'ai  yx\  imprimer  fes  lèvres  en* 
flammées,  prefque  fur  chaque  partie  de 
mon  corps  :  je  dis  mon  corps ^  car,  quoi- 
que  pur  efpric ,  je  conferve  lapparence 
de  ma  dépouille  mortelle ,  d'une  ma- 
nière û  frappante ,  que  la  foi  feule  eit  ca- 
pable de  ttie  faire  croire  que  je  n'en  ai 
pas  la  réalité.  Enfin,  le  Grand  Prêtre 
m'a  plongée  dans  des  rorrems  de  yolup^ 
té,  &  m'a  comblée  decareflfes  qui  m'ont 
ôcé  y  pour  uil  moment>  lançon noi (Tance. 
O  mon  cher  Sombrevâ!  !  oferài-fe  t'a- 
vouer  mon  crime  que  l'amour  ièul  peut 
abfoudre  ?  Dans  les  bras  du  Pontife ,  je 
n'étois  occupée  que  de  toi  ^  quand  il 
m'honoroât  de  fes  faveurs  auguftes^j'ai»^ 
rois  voulu  les  recevoir  de  toi  ]t  ^]t  te 
les  aurois,  je  crois,  rendues  avec  plm 
d'ame«  Il  a  renouvelle  plufieurs  fois  ces 
fcenes  volûpceufes  ;  je  porte  dans  mon> 
fetn  un  fruit  de  fes  chaftes  embrade* 
ments,  tin  enfant  fptrituel  qui  doit  naî- 
tre, pour  occuper  un  des  trônes  de  le 
terre.  Je  deâre  de  lé  mettre  au  monde , 
afin  dé  retournèf  auptis  de  toi  ;  est  il  e. 
daigné  me  ptotnettre  qu'alors  ils  me  reiir 
drà  à  là  vïe,  pout  me  joindre  à  moa 
amant  lime  dit  même  que  je  pourrai 
goûter  >  dans  tes  bras  ^  une  oœbre  de 


lïi        l' Aventurier 
H  plaifirs  que  j'ai  goûtes  dans  les  Cens.  0 
M  mon  bien  aime  !  c'eft  peut-être  un  crime 
M  de  le  croire  j  mais ,  avec  plus  d*aniour , 
I»  ils  feront  peut-être  plus  grands. 

»  Que  fais- tu,  cependant,  chère  ame 
•>  de  mon  ameî  Tandis  que  je  nage  dans 
ti  un  torrent  de  délices,  tu  me  pleura 

'  M  ians  doute  j  tu  égares  tes  pas  dans  les 
»  grottes  folitaires,  fur  les  bords  les  plus 
M  lointairis  du  grand  fleuve;  tu  me  de- 
»  mandes  aux  échos  caverneux,  &  tes  gé- 
t»  miflements  roulent  fous  nos  voûtes  re- 
»  tenti (Tantes  :  tu  me  cherches  par- tout  ou 
»  nous  avons  refpiré  enfemble ,  dans  les 
»  jours  de  notre  intimité:  tu  t'étends  fw 
9»  ma  tombe;  tu  échauffes  de  tes  baifers  la 
I»  pierre  froide  qui  Couvre  mon  corps;  & 
M  tes  jours  ne  font  qu'une  longue  nuiti 
n  dont  les  heures  pénibles  fe  traînent  dans 
M  le  deuil.  Cependant  j'ofe  jouir,  fur  les 
»>  fleurs ,  des  plaifîrs  les  plus  doux.  Ah  !  je 
n  me  les  reproche,  puifque  tu  ne  les  patr 
»>  tages  pas!  J'aimerois  mieux  pleurer  en- 
1»  core  avec  toi,,  fous  nos  c^ivernes  fom'- 
H  bres ,  que  d'être  heureufe  loin  de  toi.  Je 
ce  te  tends  mes  bras  à  travers,  les  mondes 
«c  qui  nous  féparent;,  confolc-toi;  notre 
»»  bonheur  commun  va  bientôt  comment- 

^  »»  cet;  oui,  bientôt  je  dépoferai  le  fruit 
•>'  augufte  des  embraflements  du  Pontif&> 


Franco  i  s.  ii| 

9>8cje  revolerai  foudain  vers  la  vîe  &  vers 
»  roi.  Adieu  »  mon  bien  aimé  j  mon  om- 
»  bre  t  embrafle}  puiffe  mon  baifer  fe  re- 
»  pofer  fur  ces  lèvres! 

Sombreval  à  Voutondo. 

33  Applaudis- moi,  v[^o\\  cher  Vouton- 
^  do,  je  fuis  au  comble  du  bonheur; 
»  puilTè  ma  joie  illimirce  fe  répandre  dans 
»  ton  ame  !  Ma  chère  Phofphorine  eft  re* 
»  venue  à  moi  du  féjour  de  la  mort  ;  je 
»  l'ai  vue  plus  belle  que,  la  lumière ,  plus 
»  éblouiffante  que  des  millions  de  flam-*^ 
»  beaux ,  couronnée  de  c\i%  fleurs  brillan- 
>»  tes,  qui  naiflent  dans  le  féjour  qu  elle  a 
»  quitté;  elle  m'a  tendu  fes  bras  en  trem* 
*>  blant  d'une  douce  joie.  Je  fuis  relTufcité 
»a  avec  elle  ;  &  le  Pontife  fuprcme,  le  mè* 
»  me  qui  l'a  honorée,  dans  l'autremonde, 
39  de  fes  embraflfements ,  a  daigné  m' unir 
»  à  elle  d'un  lien  facré ,  qui  me  rend  pof- 
3>  fefleur  de  fes  appas.  Qui  pourroit  te  dé- 
»  crire  les  plaifirs  ineffables  que  j'ai  g(»à- 
V9  tés  avec  elle ,  fous  les  aufpices  de  Thy- 
M  m^en  ?  Elle  fe  vante  que  le  Grand-Prctre 
»>  en  a  fait  relfentir  de  pareils  à  fon  om- 
»>  bre,  quand  elle  étoit  dans  le  féjour  ce» 
>»  lefte,  &  qu'elle  a  mis  au  monde  un  fil 
»  fpirituel  >  ç*cft  fon  terme ,  qui  doit  occct- 


114  L'AVBNTURtBR 

»  per  fans  douce  un  des  premiers  trônes  do 
»  monde.  Croiroi^-ta  que  cette  confidence 
a>  indtfcrete  &  funefte altère  an  peu,  s'iUft 
»  poflible  »  le  pur  amour  que  je  lui  porte? 
!•  Elle  a  beau  médire  que  c'cft  fan  ame  feule 
»>  qui  a  conçu  &  mis  au  monde  un  h'S ,  je 
99  trouverois  fon  corps  plus  pur,  fi  fon  ame 
»  étoit  vierge.  Te  le  dirai-je  même?  Ce 
t>  Grand  Piccre  dont  on  me  du  que  les 
»  cartfTes  font  C\  honorables  &  mericenc 
»  tant  de  reconnoiffance,  m'infpire  je  iie 
»  fais  quoi  qui  aigrit  mon  cœur  contre  luH 
»  Phofphorine  me  dit  qu'il  daignera  peut- 
»>  être  encore  venir  la  vifiter.dans  nette 
w  lit  nuptial.  Qu'il  y  vienne!  je  punirai  fon 
»  infolence.  J'ai  cru  voir  dans  Us  %t§àtàh 
I»  quand  nous  étions  à  fes  pieds ,  quand 
»  il  nous  uniflbit  enfenftblc ,  je  ne  fais  quoi 
99  de  moqueur,  je  dirai  même  de  foarte. 
»  Pardonne  tant  de  blafphcmes.  C'eft  Tex- 
**  ces  de  mon  amour  qui  me  les  arrache. 
»  Ma  jaloufe  délicatelle  s'effarouche  de  ce 
y*  que  l'ombre  de  mon  amante  a  volé  dans 
»  d'autres  bras  que  les  miens.  Je  voudrons 
»>  être  feul  à  faire  fon  bonheur ,  comme 
»>  elle  feule  peut  faire  le  mien.  Mais^cçat" 
»  tons  les  fombres  idées  amoncelées  dans 
»  mon  ame ,  comme  des  ombres  niiifibks; 
^  goûtons  fans  mélange  les  plaifirs  que  ^ 
•I  Ciel  nous  accorde*  Viens  >  mon  cbo^ 


François.  115 

»  Voutondo ,  viens  être  témoin  de  notre 
«  Félicité,  &Ven  procurer  une  pareille 
»  dans  les  bras  de  ton  Amante.  » 

Ce  peu  de  lettres  doit  fuffire ,  je  crois, 
pour  donner  une  idée  du  ftyle  des  Gnomes* 

Cependant  tous  les  extravagants  préju- 
gés de  ce  pays  fouterrain  commençoienC 
a  m'ennuyer,  d*autant  plus,  qu'étant  Prê- 
tre 5  |e  me  voyois  doublement  obligé  de 
les  refpeûer.  J'aurois  bien  voulu  cherchée 
à  ouvrir  les  yeux  de   quelque  Gnome  5 
mais  le  Roi  nVavoit  fait  jurer  que  je  ne 
parlerois  bon  fens  à  perfonnec  «  Vous 
»   vous  feriez  ,  me  diloit-i^,  aflTaflîner  en 
»   pure  perte,  que  dis-je,  aflaffiuerl  les 
3>  Prêtres  vous  ayant  admiç  dans  leur  fo- 
»  ciété ,  vous  regarderoient  comme  urt 
»   traîtrej  il  n'y  auroit  point  de  fupplice 
»   qu  ils    ne  vous   fifïènt    foufFrir.   a  — * 
•«  Mais  vos  préjugés,  lui  répondois- je , 
»   peuvent-ils  être  plus  abfurdes  ?  0 — ««  Je 
»  conviens ,  répliquoit  le  Roi  ^qu'ils  font 
»  d'une  abfurdité  infoutenable.  Je  vois 
>t   bien,  à  votte  éducation ,  que  votre  pi* 
9»  trie  doit  être  plus  éclairée  »  &  que ,  par 
j>   conféquent,  Vos  dogmes  religieux  doi- 
.9»  vent  beaucoup  plus  approcher  de  la  rai- 
ja  fon.  (Je  trouvai  cette  phrafe  fort  cava- 
»*  liere.  )  Donnez- m*en  je  vous  prie,  une 
»»  idée,  me  dit*il  un  Jour  ^  peur-être  les 


titf     l'A  tsnturier    . 
9»  pourroit-on^  peu  i-peu,  fubdituetaux 
»  nôtres^  ou  au  moins  corriger  les  uns 
m  par  le  mélange  des  aurres.  » 

A  cette  propofition ,  je  me  fentîs  un 
louable  dtfir  de  propager  notre  fainte  foi, 
&»  nouveru  midionnaire,  je  fis  au  Roi, 
le  mieux  que  je  pus,  un  expofc  clair  &  mé- 
thodique de  ce  que  Ton  nous  enfeigne  dans 
Jiorre  enfance,  J'ctoîs  un  apôtre  fans  mif- 
|îon;  je  le  confefle  a  ma  confufion;  &  jen 
fuis  fi  honteux,  que  je  ne  fais  trop  il 
je  devrois  raconter  ici  lefFet  de  ma  pré- 
dication. Qu'on  attribue  mon  mauvais 
fuccès  à  rindignité,  à  Tignorance  du  Mi« 
niftre. 

Je  voulois  aller  faire  des  profélites  ait' 
leurs;  car  je  m'ennuyois  tous  )e^  jours  de 
plus  en  plus  fous  terre.  On  fent  bien  que 
Je  n  aurois  eu  garde  d'y  rcfter  fi  long- 
temps ,  fi  Ton  ne  m'y  avoir  retenu  mal- 
gré moi.  Je  pouvois  demander  tout  ce 
que  je  voulois ,  excepte  mon  congé.  Dans 
la  nouveauté ,  ce  féjour  m'avoit  plu  par  fa 
fingularité;  mais»  au  bout  de  deux  ans, 
la  voûte  infernale  de  cette  mine  me  pefoic 
fur  les  épaules. 

Un  hafard  imprévu  me  fournit  les 
moyens  de  quitter  ce  féjour.  Les  Dépu- 
tés de  la  Nation  alloient  régulièrement, 
comme  je  Tai  dit,  porter  leur  or  aux  ha« 


François.  tij 

Htants  du  dehors ,  &  recevoir  des  provi- 
fions  en  échange.  Ils  apprirent ,  un  beaa 
matin, que  le  pays  fupérieur ,  qui  les  nour- 
riffoit,  venoit  d'être  conquis  par  une  Puif- 
fance  voifine»  Se  que,  par  conféquenc,  il 
n'y  avoir  plus  de  vivres  à  eipérer,  à  moins 
qu'on  ne  s'accordât  avec  le  vainqueur. 

On  envoya  fur-le- champ  des  Députés 
vers  le  Général  des  troupes  vidorieufes, 
«  C'étoit,  nous  difoit-on,  un  fort  bel  hom« 
»  me, très  poli, très-franc, Ôc trèsgaillard.i» 
Nos  gens  allèrent  le  trouver;  ils  n'enten- 
dirent pas  plus  fa  langue ,  qu'il  n'enten* 
doit  la  leur*  Ils  lui  racontèrent,  en  s'ex- 
pliquant  comme  ils  purent,  qu'ils  habi- 
toient ,  fous  la  terre ,  dans  une  ville  d'or  ; 
qu'ils  formoient  un  peuple  nombreux.  11 
leur  dit  que  cela  devoit  être  curieux;  quil 
feroit  peut-être  un  tour  chez  eux.  Ils  lui 
répondirent  qu'il  y  verroit  de  fort  belles 
chofes  ;  mais  que ,  s'il  vouloit  fe  laiflec 
^mpoifonner,  on  lui  en  feioit  voir  encore 
de  plus  belles.  En  un  mo|;.  Us  lui  parle*' 
rent,  feîon  les  préjugés  de  leur  Religion, 
qui  étoient  vraiment  comiques^  Il  en  rit 
de  tout  fon  cœur,  ce  Mes  bonnes  gens, 
»  leur  dic-il ,  vous  êtes  bien  drôles  ;  mais 
»»  il  ne  m'eft  pas  podible  de  contr a^er  avec 
>ï  des  cerveaux  comme  les  vôtres.  Cepen- 
»  danty  qu|S  juger  de  votre  Nation  par  fea 


Il8  L*A  V  EKTUR  1E«. 

M  Députés?»  Il  leur  écrivit  une  petite  let- 
tre qu  il  leur  remit ,  en  leur  (iifant  :  «  voila 
p  ma  réponfe  ,  portez-la  â  vos  Maîtres.  » 

Cette  réponib  étoit  inintelligible  pour 
eux.  Je  leur  demandai,  à  leur  retour,  des 
nouvelles  de  ce  Général  ;  ils  me  répondi- 
rent qu'il  étoit  plaifant,  &  qu'il  difuic 
beaucoup  de  mots  femblables  à  ceux  qae 
je  prononçois  dans  ma  colère. 

Les  Prêtres  exorciferent  fa  lettre  ;  &i 
après  Tsaroir  mtfe  fur  1  autel ,  la  fommc- 
rent  juridiquement  de  répondre,  &  d'ex- 
pliquer fon  contenu  j  la  lettre  refta  muette. 
On  vouloit ,  pour  la  punir ,  la  condamner 
au  feu;  mais  la  vie  en  dépendott;  car 
on  avoir  befoin  de  vivres.  En6n,  après 
avoir  cherché  toutes  fortes  de  moyens,  Ip 
dernier  dont  on  s'avifa  fut  de  s'adrefler  a 
moi.  On  vinr  me  prier  de  faire  les  opéra- 
tions ks  plus  efScaces,  pour  forcer  la 
lettre  à  sexpliquer.  Toute  lopératioa 
confîfta,  de  ma  part,  â  la  lire ,  en  la  tra* 
duifant  à  ce  peuple  fubtiL  Elle  étoit  en 
françois  ;  jugez  de  ma  furprife.  En  voici 
'la  teneur, 

«  On  m*a  envoyé  des  extravagants ,  qui 
»  m  ont  dit  êtrç  Içs  Députés  d'un  Peuple 
ï>  qui  vit  fuus  la  terre.  S'il  exifte  un  PeU- 
H  pie  fi  privilégié,  je  lui  en  f^h  moncom- 
f>  plimenc  :  je  fens  qu'il  a  befoia  de  pain  » 


François,  119 

«»  qa*il  faut  Itû  en  fournir;  je  ne  m  y  re- 
»  iafe  pas;  mais  qu'il  m'çnvoie  au  moins 
»  quelqu'un  de  raifonnable,  avec  qui  je 
V  puifle  faire  des  conventions.  Ces  nobles 
m  Ambafladearsmont^iic  desabfurdités; 
I»  &  m'ont  invité  fort  poliment  à  me  laif* 
»  fer  empoifonner  pour  voir  de  belles 
s»  chofes.  Ces  difparates  peuvent  faire  ti" 
»3  re  ;  mais  on  n'avance  pas  un  fou  la  def- 
9t  fus.  Salut  au  Peuple  <Snôme.  Signé» 
»  Trombon  ToNNE&RE,  Général.» 

J'expliquai  cette  lettre  au  brave  Sénat , 
aux  Prêtres  &  aux  Ambafladeurs»  qui  fu-» 
rent  tout  étonnés.  Il  ne  leur  feroit  }a« 
mais  venu  dans  l'idée  qu  on  les  prît  pour 
des  extravagants.  Mais,  comment  faire 
pour  traiter  avec  l'homme  (iiigolier  qui 
leur .écrivoit ?  quel  Député  lui  envoyer? 
Qn)chercha  encore  long  temps;  il  falloir 
trouver  quelqu'un  qui  pût  parler  avec  cet 
JEtranger  j  on  pa(fa  en  revue  tout  le  mon« 
de,  l'un  après  Taucre,  &  Ton  ne  voyoic 
perfonne  capable  de  remplir  cette  com- 
midion  :  enfin  on  penfa  à  moi ,  quand  on 
ne  fut  plus  i  qui  penfer. 

On  m'envoya  donc ,  avec  deux  Gno- 
mes, en  qualité  d'Ambaffâdeur,  pour  of- 
frir de  l'or  au  vainqueur ,  &  lui  dein  in* 
der  des  vivres  en  échange.  Les  adieux 
d'Almanziae   furent  extrêmement   ten- 


110         lAventuribk  5r^ 

dres,  quoiqu'elle  comptât  me  revoir  le 

'  lendemain.  Elle  verfa  des  larmes ,  &  je  fui 

attendri.  Pour  me  mettre  à  même  de  faire 

plus  dlmpreOion  fur  le  Général  étrangeri 

on  me  revêtit  de  mes  habits  facerdotaux^ 

dans  toute  leur  folemnité;  ôc  l'on  m'affura 

qu'en  me  voyant  dans  cet  équipage ,  tous 

les  Rois  de  la  terre  dévoient  le  mettre  t 

genoux  devant  moi.  Je  partis  avec  tout 

le  cérémonial  requis,  je  defcendis  le  fle* 

ve ,  &  je  vis  enfin  le  grand  jour.  J'en 

avois  déjà  joui ,  dans  ce  que  les  Gnomes 

appelloient  les  Champs-£lyféesj  mais  cé« 

toit  dans  un  lieu  renfermé;  &  feulement 

pour  quelque  temps  ;  au  lieu  qu'à  préfent 

je  me  trouvois  en  plein  air,  je  comptois 

bien  ne  pas  retourner  dans  ma  cage  y^]^ 

me  flattois  même  de  retrouver  ma  Julie* 


Fin  du  fécond  lÀrre. 


^AVENTURIER 


F  a  A  il  ç  o  I  s.  iti 

rAVENTURlER 

F  R  A  N  Ç  O  I  S. 

LIVRE    TROISIÈME. 

iN  CVS  eûmes  beaucoup  de  peine,  mes 
compagnohs  AmbafTadeurs  8c  moi ,  à  re- 
joindre le  Général  étranger,  qui  courôic 
ibrc  vite.  Enfin  nous  Tatteignîmes,  &  nous 
filmes  admis  dans  Ton  Confeil.  Tout  le 
monde  y  étoic  vêtu  à  la  françoife  ;  couc 
le  monde  parloic  François.  Je  ne  cpmpre* 
nois  rien  â  cela.  Mes  compagnons,  qui  me 
refpeâoienc  beaucoup,  s^ima^inoienc  que 
mes  habits  facerdotaux  infpiroienc  pour 
moi  â  ces  Étrangers  la  plus  profonde  vé- 
nération ;  mais  à  peine  parus- je  devant  ces 
guerriers  (înguliers,  qu'il  s'éleva,  parmi 
eux ,  un  rire  inextinguible.  Céroit  a  mes 
habtrs  majeftueux  que  je  devois  ce  gracieux 
accueil*  Je  reconnus  bien  là  dés  François, 
Il  eft  vrakquej'étois  drôlement ^^or^JV 
vois  des  cornes  fur  la  tèce;  mes  bras  étoienc 
paflës  dans  une  efpece  de  culotte;  6c  iur« 
ront  je  portois  devant  moi  la  figure  d'un 
très-gros  Priape. 

Tome  11  F 


1^1  L*AVEMTURIER 

On  die  au  Générai ,  à  notre  arrivée,  que 
nous  crioia  ksLDéptjcrs  éa  Pcttpte:^»^- 
ntf .  «  Oh  !  Ifs  fous!  «cpoodiiril  c»  nani-i 
1*  Vojrtz  Meûr  accoucremenr.  »»  Je'le  priai  j 
dans  ma  laf  go^  na^u^Ue .  de  ^e  pas  faire 
attention  à  Thabît,  qui  varioit  toujours 

félon  les  differet»  pys*. <*  Quoi  ! 

•>  dit- il  eu  D\Siite|rf|n^ant^  9onp;parlez 
«  notre  langue!  êtes- vous  François?»  Je 
lui   répondis. i.qiie.oi;i.  »-— je  Mq^blca, 
»>  reprit-il,,  il  y  a  ilc^Franjjois.par-fout, 
»>  jufques  (ôus  i^êrre^  lAiais ,-  mcJh  *cner 
»  ami,  quetes-vous  allé  faire  paiini  ces 
!•  extravagants?  »• — «  Monfieur,  lui  re- 
»  pondis- je,  ces  gens  onç  kurs  prcjug's  a 
»>  eux  comme  leurs  habits j.niaî$  dépçjniHez- 
I»  les  de  cette  enveloppe,  &  vous  trouve- 
w  lez,  fous  cette écorcç,  la  mcmertiôcellc 
n  de  bon  fens^iie  chez  les  autres  hommes.  . 
9>  D'ailleurs,  ils  ont  les  mêmes befoinS) ils  ; 
f»  ont  faim.  Ils  vous  vifrent  de  lor,  dou- 
»  nez  leur  du  pain.  « — «  Bqp,  répon- 
»  dic-il,  voilà  ce  que  l'appelle  parler  :  lié 
«  bien,  Monfiéur,  on  leur  en  donnera. 
il  Mais,  fuivam  le  vieux  proverbe,  en  don- 
^M  nant  dçHnarît."  Mande:ç  i  vqs  Qnomts  j 
»  qu'ils  envçiènt  de  l'or  fiir-lè  champ  j  ou  ' 
^>  leur  remettra  des  vivres,  ipJpfiiSoj  on 
»>  c<eçe vra  d'une  main ,  on  donnera  de  Tau- 
•>  tre,  »  Il  nonima  des  commlûTaifes  pour 


F  R  A  ^.  ç  o  ï  s.  lij 

s  arranger  avec  moi,  &  me  fouhaira  le  bon^  - 
jour.  J'envoyai  mes  deux  compagnons  dé- 
putés dire  aux  Gnomes,,  qu ils  euyoyaf- 
fènt  à  rentrée  du  fleuve^  fous  la  ypûte ,, 
une  quantité  dot  que  je  diterminaij  &  y^. 
réglai,  avec  les  CommilTaircs,  cerqu'ils 
dévoient  fournir  en.  échange, 

LeGcntéral  m'invita  à  dîner.  On  ma^i- 
gea  fort  bien  à  la  françoiie^  &  Ton.  chantx- 
de  vieilles  chanfons  du  temps  de  Louis 
XIV.  Ce  galant  hommç  m^  fit  accueil  à  fa 
maniere-j  c'eft- à-dire  fort  gaiement  &  fans 
façon.  Il  caufa  un  quart-d'heure  avec  moi  : 
j'imitai  fon  «on  franc  &  fans  gêne,.&  je  lui 
revins  aflez.  Je  lui  avouai  que  je  n'avois  pas 
envie    de    retourner  chez  les  Gnomes  î 
«  Vous  avez  raifon,  médit  il  j  vraiment, 
M  il  convient  bien  à  des  animaux  de  cette 
M  efpece  de  pqlTéder  un  homme  comme 
«  vous!  Vous  êtes  un  luron,  ajouta- 1- il  ; 
^5  je  yeux  vous  préfenter  à  notre  Reine.  » 
Je  lui  demandai  s'il  étoit  François,  &  comr 
ment  il  y  en  avoit  dans  ce  pays4à  j  •<  com- 
»   me  il  s\n  eft  trouvé  dans  votre  mine, 
t>  dit-il,  par unenchaînement burlefque  de 
w  circonftanccs.  Nous  vous  expliquerons 
»   tout  cela.  Vous  m'apprendrez  auflî  par 
»  quel  hafard  vous  vous  trouvez  Prêtre  & 
39  Ambalïadeur  des  Gnomes.  «  Je  lui  de- 
mandai encore   s  il  avoit   chez  lui  un<; 

F  1 


Jl 


114  l'  A  VBNTVHIER 

grande  jeune  perfonne,  très-jolie,  nommée 
Jolie  de  Noirville.  «  Nou$  avons,  me  ré- 
»  pondic-il ,  1>eaucoup  de  Julies  Se  de  tiès- 
n  jolies  perfonnes  ;  vous  ferez  aifémenc 
f»  connoiiTance  avec  elles.  »  Et  li-delTas 
il  fe  mie  à  parler  i  an  tas  d'importuns*,  ce 
qui  termina  notre  convecfation. 

Le  lendemain  ^  les  Députés  revinrent. 
Comme  leur  nation  avoir  faim,  ils  appor- 
tére  ntle  double  de  For  que  j'avoîs  fixfc  0» 
leur  livra  leurs  provifions,  félon  ce  qa( 

i*'avois  réglé.  On  convint  de  continuer  i 
çur  en  fournir,  fur  le  même  pied,  &  aux 
mêmes  conditions  quils  en  obtenbient ci* 
4evant,  du  peuple  quon  venoit  de  vain- 
cre. Le  Général  fe  fir  livrer  tour  lor^ilen 
fit  deux  portions  égales;  il  en  prit  une,& 
dit:  (i  voilà  pour  nous,  mais  il  n'eft  pasjofte 
»  que  nous  emportions  Taurre  part,  qai  ) 
>»  excède  ce  que  nous  avions  demandé  :  ' 
*>  tenez,  me  dit-il ,  je  vous  en  fais  pré-  j 
99  fent.  s»  Il  y  avoir  au  moins  la  charge  de 
douze  mulets  ;  &  c'étoit  de  quoi  me  faire 
une  fortune  énorme.  Je  reçus  ce  prcfent 
avec  joie  &  reconnoiffancé,  en  èmbraf' 
fant ,  avec  tranfport ,  tnon  bienfaireur. 
Les  Députés  furent  charmés  de  leur  mar« 
ché»  &  fâchés  de  me  perdre.  Ils  partirent 
jpput  h  mine;  l'armée  décampa ,  Se  4nt 
:fe  rendre  yers  les  Frontières  ;  le  Général 


fi 


François.  115 

'lie  la  pofte  pour  faire  un  voyage  à  la  Cour. 

1  vouloir  me  donner  plusieurs  de  fes  fol- 
dars  pour  porrer  mon  or;  car  il  n'y  avoir 
poinr  de  bêrés  de  fomme  dans  ce  pays«  Je 
n'en  voulus  poinr,  parce  que  d'aurres  por- 
teurs s  offrirent  à  moi ,  &  me  foliicirerenc 
de  les  accepter.  Je  me  trouvai  bienrôc  feùl 
avec  ces  maudits  porteurs.  Une  parrîe  f^ 
chargea  très-leftement  de  mes  richelTes^ 
d'autres  voulurent  m'enlever  moi-même. 
Je  préférai  de  marcher  d  pied,  &  ils  me 
fuivirenr. 

Je  me  trouvots  îmmenfement  riche.  Je 
formois  Tes  projets  les  plus  agréables  ;  |e  me 
promerrois  de  retourner  bientôt  en  Fran«- 
ce;  8c  déjà  je  me  voyois  ppAelTeur  de  ma 
Julie.  Mais  on  fait  comment  la  fortune  m*a 
toujours  traité  »  ôc  avec  quelle  promptitude 
elle  m'a  conftamment  foufflé  fes  préfents  ^ 
prefque  dans  Tinftantqa  elle  me  lesoffroit  ; 
ainfi  Ton  fe  dottte  bien  que  »  fi  |e  fuis  i 
préfenr  Créfus.  fe  vais  être  bientôt  Irus. 
Rien  de^plos  (impie  que  le  procédé  par  le- 
quel {e  fus  dévalifé. 

Mes  porte^fait  étoient  nombreux  »  & 
fe  me  troavois  (êol  k  leur  merci  ;  ils  étoienr» 
de  plus,  voleurs»  êc  je  ne  pouvois  les  em« 
pk:nar  de  me  voler.  Je  reconnus  alors 
combien  j'avois  eu  tort  de  refufer  Pef- 
cône  que  le  Général  m*avoit  offerte.  'Les 

F  I 


i 

1X6  L*AVENTUILI1R 

brigands  commencèrent  par  marcher  d'au- 
ne viceiïe  éconnance,  tellement  que  favob    . 
pekie  à. les  futyre;  ils  arrivèrent  bîenioc  ' 
dans  utie  grande  foret,  Là^  chacun  s'en- 
£>Dça  cle  foo  coté  parmi  les  arbres.}  je 
CPurw  tantôt  après  l'un,  tantôt'  après 
l'autre;  mais  \e  ne  pouvois  les  p^ufui- 
vre  tous  à  la  fois.  J'avois  beau  les.appeU  j 
Jjer  6c  leur  crier  :  tf  Mais  fongez:  donc  î 
»  que  cela  in'appartien;  »  que  c'eft  toute 
»  .ma  fortune;  m  ils  ètoient  fans  oreilles,  j 
mais  non  fans  jambes  ;  je  les  perdis  bien- 
tôt (le  vue  l'oh  après  l'autre..  Je  vins  a 
bouj;  d  en  attrapper  un  i  mais  detiz  autres  , 
enlevèrent  fon  tardeau  \  Se  me  laiflèrent  j 
rhomme ,  qui  fut  auffi  fe.  défaire  de  moi.  Je  1 
iDQ  trouvai  bientôt  feul  au  milieu  de  qua-  \ 
tre  au{r«s  coquins.,  qui  m'avoient  fuivi» 
malgré  moi,  poux. me  porter  moi-Boeme.  . 
ce  Ohj  me  dirent-ils,  ileft  inutile  de  cou-  - 
yy  rir;  VOUS  ne  les  reVegcez  jamais  »  nous 
99^  vous  le  cautioni^oas.  »»  Je  ne  trouvai  pas  , 
ce  propos  confolant,  quoiqu'ils  femblaf* 
fent  me  parler  ainfi..pq«D  mç  confpler. 
<M  Mooûj&Hrir  ajouteren|r.ik»*yQttS  voyez  , 
?•.  q»e.9pu$  n'avqns  pas  ftojcrejpaff  du  ^ain  . 
â»:.que  ces  M^ieujs  V5ieot|?fll,,de.  faire  j 
^  fipvi^  efpéA'Qns^  iqi..e  t<>aS;,voudi;ex,biea  1 
»  .i)ottS).4é4oa;^niiagerv^ 
F  .QM'l^ppeil«9^-.vOu$  Ypss  dédomma-- 


François,  117 

»  ger  ?•  leur  répondis-je.  Etes  vous  auflt 
»  des  voleurs?  voudriez  vous >•  maUieu-; 
»»''tcliK ,  vOcre  part  d'xui  vol?  ^>— cr  Mais 
»'au  tnôins,  reprirenxMls  V  vous  devez 
>•-  rfoiis  payera  pour:  avoir  voulu  -ypius  por-» 
»  cèr.  ifi»  Les  coquinsMevIeur  répondis  : 
»  ma  foi,  je  nai  pas  le  fouj  ces  b.rir 
•>  gatids  m'ont  réduit  à  la.desniere  mi<; 
»'  fere.>»^-^MVk>usne  rrouvieres  pasmaUff 
È$  vais  du'tnoms^  dirent-ils,  <|u^-,nous  târ 
s».'thic¥ist>det4rer  parti  de^Of  l&bits  ;  Vous 
»'  vojwz  que^nôus  fompiei  rtâcaïi^nno- 
«ir^datTrs/'9i-^-*-«ç  Commebc  ,-fcéléf àt$  !  m'é- 
»  criai^je.  >»  Us  néfirent  pas  attention  à  Qie^ 
erisj  &*,  triomphant  aifément  de  ma  foi-. 
U^céfiftante^îls/me  dàpoûiliereiu  avec  I^ 
plus  rigouted^  e^aâueude.  Itsireg^Fdoi^tit« 
en  pîtié^  mes  iiabizfs  hanoqués.  €«  Mais^ 
ul  voyez  an  pea^jdiroiem4Is,q[Uels  habits 
»  '  ekcravsigai^!  que.diableveitt-'il  ^ue  nous 
0  faffions'de  cela?  Nous  n'en  tirerons  paj 
M^'de^cploi  nottsrafs^îphn:^  £n  vérité ,  nous 
Mi; avons  fait!  là  unebeite  JQurpce.  »>  Jq  Vpif 
9oisȕaire  plus-mt^uVaifer^u'eUXi^-^f  Et  l^ 
ibc  ■  job 'mignbnV^afoutoieht-)îls  ;  il  .hjH  .dei 
»«'|K>rtencs';àroeiïV  (  Je  n^4es  ^vôi^  t^idfi^ 
m^zdésizmbsmjfloyé^^:).^  Ab-!  dt^lfrim 
fth  mérSeeroii  bien  querinouf  noue  payaf- 
n  fions  fur  re&iépaules^iinais  cela  iè.  r&- 
stf<boavenui>\Aicei'iQm«i  \\Siifno  grati- 

F  4 


1X8  l'A  VBNTURlBll 

fièrent  de  quelques  coups  de  poings  »  me 
jttrerem  par  terre,  8c  difpamrenc. 

Je  me  leyai ,  roué.de  coups  ôc  tour  na, 
perdu  dans  un  grand  défett  fablonneux. 
Que  faire  ?  Je  m'avançai  lentement  du  c&cé 
par  où  j*ivois  vu  mes  bourreaux  s'écha|)- 
pen  La  nuit  vînt}  elle  fut  des  plus  noi- 
res. Que  devenir?  m  Héks!  unedilbb-je, 
j»  pourquoi  ai*)e  quitté  le  féjotir  des  Gfl6^ 
»  mes?  Je  fercMs  à  préfeut  h^n  i  mon  aife 
I»  dans  le  lit  d'Aimanxine  »  on  de  quelque 
I»  autre  Beauté ,  dans  l'abondance  repaie» 
»  dans  le  fein  des  voluptés  ^  &  f e  me 
n  vois»  6  Dieu  !..  fi  riche ,  il  n'y  a  qu'un 
a»  moment,  formant  de  fi  agréables  pio" 
n  ]tt$^*  Ah!  je  fuis  né  pour  être  mal- 
»■  heureux!  O  ma  Julie  »  où  es  tu?  Si  tu 
j»  voyois  ainfi  ton  Amant  »  tu  le  plain- 
j»  drois.  Tout  lui  manque;  mais ,  au  feiu 
i>  des  déferts»  il  ne  penfe  qu'à  toi»  il  ne 
^  regrette  que  toi.  »  En  prononçant  ces 
tendres  cortiplaintes»  j'entendois»  de  temps 
en  temps»  les  rugiflèments  des  lions  qui 
une  tiroient  fort  défagréablement  de  ma 
rêverie  amoureofe;  il  toniboit  du  verglas 
fhr  ma  chair  nùe^  |e  ne  pbovoilme  cou- 
cher; Ar,  pour  m'échaumr  du  mcHhs»  il 
falloit  toujours  marcher ,  au  rilque  de 
mMgarer  de  plus  en  plus. 

Je  courus,  toute  la  nuit»  dans  l'ombit 


.  F  a  A  K  ç  o  I  s.  129 

«  plus  é^ailTe.  Heureufeaienc»  |ç  ne  ren- 
contrai ni  pierre  lii  foflë  pour  me  cairer 
•f  ^^  y  étais  dans  un  grand  dclett ,  où 
Hn*y  avoir  que  du  fable; J'enfonçais  ai- 
fémenr ,  &  je  me  débarrallois  avec  pdine; 
^^^  au  moins  cer  exercice  m  echantfbic» 
iwce  qtfil  croit  pénible.  Malgré  Fembar* 
J^as ou  fétois  plongé»  |e  m*occuppois  beaa^ 
|J*ip  des  moyens  de  revoir  ma  Julie ,  & 
de  lenoaer  mon  mariage  avec  elle ,  com- 
"^  fi  f avois  été  sur  qu'elle  fur  encore  au 
'"^njJe.  J'éco»  auffi  fort  inquiet  fur  la 
l'aère  de  me  trouver  i  l'audience  de 
'*  I(eine>.dQnt  le  Général  m  avoit  parlé  j 
^f  c'éfoit  le  lendemain  qu'il,  m'avoit 
^<^né  rendez- vous  »  pour  me  préfenter 
*  ^IlfilL Comment  m*y  trouver;  comment 
(Mtre  décemment?  Etois  jerloin  ou 

S€  h  réfidence  de  Sa  Majefté  ?  D'ail- 
on  a  beau  2tre  dans  le  même  ïmi 
91e  les  grandsyon  eft  tou|ours,  bien  loin 
«eux y  qmuid  oo  eft  tout  no. 

Le  }our  commençxiit  à  poindre»  &  |  ap- 
percevois  des  habitations»  Se  même  de 
«>eaui[  édifices;  là  can^>s^ne  devenoît  très* 
nanie;  mais  je  rencontrots»  de  temps  en 
<^mps»  des  &uvages»  de  couleur  de  cui* 
?re  rouge.  Ma  peau  blanche  me  donnoic 
One  figure  tottt*â-fait  différente  de  la 
It^r,'  QtMlques^uw  me  prenoient  pour 

F  5 


Bh  dé"  tés  Mores  blancs  quon  appelle 
Allnhosj  ou  pour  quelque  animal  appro- 
chant  de    la  figure  humaine.  Pluûeurs 
vOubiçnc  cirer  lut  mot  Tans  façon;  Heu- 
reufement»  la  langnedeces'pôipks  ref« 
ftiftibUÂt  pref(^ue  encieremenc  à  cellcicks 
Onàmes,  ce  qui  m'aida  beaucoup  à, me 
-^ire  entendre  »  à  exf^rimer  înes  befoins;  & 
|e  parvins  enân  à:  obtenir  d'un  dès  paf* 
iâncs  i   qu'il  snludiquac  le  chemin  qm 
<6ndaifoit  au  palais  de'  la  Reiioe*  J'appris 
•que*  f en  ^cois  Ibce  éloignerait' me- £diut 
Mavchet  tout.  1er.- jour  'y  le  ichimin  »dev^ 
;noit',  ni  JeSt  vcaiy  ptius  beaii;  bdefeit 
i^toit  «bien  loinrderriereitioi.  Je  me»croii* 
ivoss  c^ans  nn  pay:$  habirë;  mais  où  Toa 
lécoh  habiltié)  6c,*par  conféquent^  oi  ma^ 
i£ig«rre  idevetïoit  moîns:de  mife^Jâicueillic^ 
^arvil-^ar  U^  defr&uiisv/q^i^iiaetvalucenc 
«Pavanca^  de  >»e*pas  jîioiictf  dei^iaifa».  & 
mt'obcinrent,  ;de  plus  »-<qi|elqiier,cMp$  6t 
bacon  de  kparc  deioe«x.i.qtii»/l]iappac- 
-aenoiJ^nic  On  lâchai»  *pJu£eurs  £ài$i  de 
^os  dogues  à  mes  trottAcss^âc  Vzm&atM 
-iâ  '  vi«  '  me  doiin^  là  i^ct^e:  ^  «oinric.  plos 
i/wîseirqoVu».  A  cbaquo  vviiiiagfi.qiiç  je  ira* 
«'iiteriiisj  je  .r0cu£iJlpia^ne.tc<)iip&4^  polif" 
r^fens,  quicouibient  apjoèsffmi&tn^^ié^snrf 
!ic  i}uaîque  }!eb  hth&yfiufmjhi  W^ 
«qrcegeiaogaiencoirfCQmAi^^ 


F  ft  A-KT  e  o  r  s;  i        ift 

Je  décpavrk  biem6c  la  viHeràpitaie^ 

Sc'xHfnb  i^\e  me  fit  .redoubler  d'arcleuD 

pèfoèiài^àviticerir  parce  qw.je  reiueilfi^ 
tfhfr  &ÎW  |:dw'ïicïinbî«iÈfeil8c:j  plais  fatirr 
gàMro>^:]ir:pfjiMir  laiaBpeDûbûQo^  jqné» 
m^s^  Aiivlffm-^méjeccùieQt  àfk-how'^Si! 
tdores  filtres  de  fi4>erâau6s  y  qai  ri'étoii$iit 
p^.'chi'Ohok  ie^.pltts  exquis  ^.&.  que  j'éu)is 
^'èi  amcxQil\wrsside;icefi>vft:iefer^.  béré^r 
cf^s^e»^  :afafib/dlei)i!ietr.:ijm$  •i^^j.vîî^ 
Ma|^  m(9n.eiithatrra;$,jî^wis,t)fp«n(^anb 
affig«  de.epcé&ttco  d!fiirpmv{^aafe)i^âéchipr 

•  î  :  ;|^!a^p^  ;  de  -la  yil le  éi<m  ^  engorc  pfus 
^^<mer  qûevcêtce.eauée^  unique.  Je  U 
^i^Péboû  .tié)l  ti:^Jbien>.  <^ije.las  ti:ou-^ 

recipiijçioifloifi ,  i.  n'en  pouWc  <kujter ,  k» 

Y?JA<ÎWi5::.fe  jYrai-4ê  Qçacê^  J'pt>forv^t<?»- 
re;  que  rais->|e  :  4c.  Uf^c  :4'aucirGs  édifices.. 
II  y  ji^dif  Ji  .<fei.tîwl:»^^pJh^ig!ef  dansi 

floiçj;^en^f^'jyii;Aff^^dev>î  q,i)t,^«ÎW 

F  tf' 


iji  l'Aventuribr 
mante  promenade  le  trpuvou  pwnc  ^** 
plus  beau  momie  j  je  feniois  combien  ma 
ligure  étoic  indécente,  fur-tout  çoor  un 
pays  d'étiquettes  comme  celui  ou  je  «e 
crouvois  :  feii  étoif  confiiiî  «M**  V^ 
fiiire?  La  feule  des  poliflToos  qui  s'a»"* 
foienc  fur  mes  tcouilès  devenoic  iaiiQ»' 
brable.  La  fueur  dont  j'éto^  baigné,  atta- 
choitdavantage  fur  mou  corps  toutceqoVm 
y  jéttoit ,  les  fpeâateurs  œ.  (avotenr  trop 
pour  quel  animal  ils  devoiem  me  pren- 
dre; il  ny  avoit  U  perfonne  i  qui  }e 
n'eulTe  irolonders  cédé  ma  place. 

Bientôt  }e  paifai  devant  un  corps-de<» 
garde;  &  les  tbldats  yoyane  i'incongrdicé 
de  ma  parure ,  crurent  devoir  fe  mettre 
auffi  à  ma  fuite  pour  m'arr&ter  ;  i^otlà  donc 
moa^orrege  augmenté  d^un  Aircrèic  p^* 
Atble*  Je  redoublai  d  ardeur ,  pour  courir: 
je  traverfai  une  place  femblable  à  celle  de 
Louis  XV;  }t  gagnw  le  peut  Tournant, 
&  me  voilà  dans  les  Tuileries.  ^ 

Cétoit  exaâement  la  même  cbofe  que 
chez  nous;  la  grande  allée  fe  trouvoit 
garnie  de 'la.  ^lus  brillàiué  aflfemUée. 
Toutes  les  Dames  k  (everent  ifur-mon 
paflagejfehtendow^aîerî^-^;  rko^rturl 
parnofi  d'iAnombrâbtes^  éclërs  de  ttrt.  En 
feiglwnt  de  vouloir embràfler  les  geAi,  je 
les  faifois  fuir  ;on'ferangeoîlP  pour  me  laif 


V  fc  A  »>f  OIS.  Hii 

fer  Mflfer  i  At  f^^agMietifii^  te  cktceau. 
^  Heareulétiièfit^ Tes  fotdacs  &  le  peuple 
ii*avoieiit  ras  le  dvoic  d*]r  encrer,  par  reC* 
peâ  pour  le  féfoor  de  k  Souveraine.  Il  n'y 
aifoir  point  de  gar<ies  â  la  porte;  f  ignore 
fioarquoi.  Je  me  vis  t>ient6r  accueilli  par 
les  valecs,  qui  s'arcrouperenc  autour  de 
moi,  ijans  une  cour  lenablable  à  celle 
qu^on  nomme  rhez  nous  la  Cour  des 
Princes.  Ces  honnêtes  gens,  en  éclatant 
ée  rtre^  alloient  recommencer,  â  mes 
déj^ns ,  un  |eii  auflî  trifte  que  celui  des  po- 
lirons qui  m'avoienc  pourfuivi  :  fapper- 
çus,  dans  un  coin  de  la  cour,  une  efpece 
de  crâne  élevé  au-deflTus  de  pluGeurs  dé- 
grés, (foù  j  ai  fit,  depuis,  que  la  Reine  ju- 
Îeoic  ^quelquefois  les  caufes  de  fes  fujecs. 
e  pris  ce  tr&ne  pour  un  afyle ,  &  je  m  y  ré- 
fugiai, compcam  qn'oh  m'y  refpeâeroir. 
le  tombai  for  lès  marches  en  criant  :  Gracéi 
gract}  On  m'enroura ,  fan^  me  faire  de  niât  ; 
fe  reftai  long- temps  fâos  pouvoir  pronëiicer 
un  feul  thot  :  ennn  je  dis  aux  nobles  gens 
^ut  m'énviron noient  :  «c  Meffieurs,  ayez 
n  pitié  de  vidtre  fethblable;  faî^^té  ;dé- 
«»  pôutllé,  côfbixie  vonS'Réyôyez,  jp^rdés 
^  voleurs-, f aîéré tnis dam Fétat où jeYurs 
W  par  la  popukce,  ^1^  'ifife  vbyaîni'  nii^ 
fr  m'"a  cocftblè  k'otittftgcj;  -Mfe^  vbîlà'diâfm 
>>  lafifuatit)tt%|iltts^^lorabIe^hari^^^^ 


»  gnez  protégée  .B%tjHirp»«*jt ^i  *J^'* 
»>  J9itnais,Ê|j|  de  aifalsj^bqlutdt  ypus  jf:^^ 
%>  qain>past9é(îciSl4^«Rl^lbeur%,.>p0r:aii^ 

l^gii^  cc,Me0ieurs,.F4|N:t$-j^,,|f,fBfpl^ 
if^ciuolqu'tfn  dentrç  vqusd^vecck  ^k 
»•.  GéniSjral  de  TrqmtKnvX^»»»*»^  <  q*^® 
y  je  fuis  arrivé,  j^i-^eu  J'iionîœmrjii^  l4 
9> ,  voir  il  y  a  deux  jauçs,,^.d^'i^ir%fi|êip3 
«)  un  traire  avqc  lfii:p<mr,i)»0  mcior^'<^^* 
«9  peétablej  j'écoi^aWs  ptu&ibeiMeiii^j  St 
*>  en  meilleur  équipage.  Il  m'a^QicdqoQé 
•»  rendez* vous  pooT  a,ujour4'^tti.<l#9f  <« 
»  palais  ;  il  deyoic  mêmenjip  .préfentsèr  à 
>9  la  Reine.  Vous  voyez  i  ^f^ifil.  point  des 
.5^  majheureux  tpaiv^ipi^  ^^^^  i'i'Pp^if* 
»;  /àrnce.de;  recevoir  fçc  KofliftÇitfi  ^^  ^^}^^ 
^^  Ç^  fl"?iVapfç,ô(tiiflejttf|^ô«re<,..oà 

i»,.^pna^jç,^&  ^"i^uçre^à^ittjçiîjil  ^ 

4ÇrSj^i^fcffe^îamiMce^^ 

/Çf:<»  »w^  ?Ff.SB' Wfflfiï  àqjftH  .j^iflfiP^^ 


F    R   A.NÇ   O    l,h  IJÇ 

yi  rendez-vous ,  eft  arrivé.  »  Le  nom  de* 
Prêtre  Gnome  les  fit  tous  rire,  &  ils. me 
loiferent  de  la  tête  aux  pieds.  Le  S.uiffe,. 
flegrnatique,  me  regarda  d'un   air  auflî 
froid,  .que  fi   j'avois  été  îialpillé.  .On  lut 
donna,  commiffion  d'annoncer   4  W»   le 
Général,  un^  Prêtre  C^nome  àquî'iravoit 
donné'rendez^vQus,,poHr  le  prçfenter  à  l» 
Reine^  À  certe  idée,  tout  le  monde  rit, 
excepté  le  Suîffè.  Il  alla  froidement  n?an- 
noncer  à  S.  E,  qui  étoit  dans  un, apparte- 
ment voifin  j  Se  il  répéta  ,. mot  pour  mot  ^ 
tout  ce  qu'on  lui  avoit  dit,  fans  ajouter 
une  parole  fiK  l'état  où  j'étois^  Tencendis 
tout,  de  la  porte:  la  Reine  étoit  juftement 
avec  M,  de  Trombon-Tonnerre^  «  Ah  ! 
>9  bon,  dit*il,  juftement.  Madame,  c'eft 
»  ce  drôle  de  corps  que  j'ai  annoncé  à. 
»  V.  M». Je  rattendoi^  j  qu'on  le  fafle  en- 
>»  trer.  «  J'étois  déjà  derrière  un  paravent , 
le  Général  s'avançoit^  en  difant  «  Mada- 
»   mé , j'ai  fhonneur  de  vous  préfenter  M., 
»  r Ambaffadeur  i  »  &  M.  TAmbafladeur 
paroît.  1^  Reine  s'écrie  :  \(Shy  thorreur!  tk 
fe  fauve  i  lé  brave  guerrier  refte  la  feouche 
béante  &. les  bras  ^battus',  &  moi,  d[an$ 
Hia  iiu^îté, je  demeure  auffi  rnimobife qufe 
"  lûi.ccÔh.ohj  dit-il  enfin,. que' (îgnifie  cette 
»>'  comcaiè?  Qu*efl:-ce   que   çe'pWfifrqn 
»>  qu'on  a  laiffé  entrer  ici  f»»  on  liii  fépond 


ij(î  l'Avbhturibr 
que  c'eft  le  Prêtre  Gnôtne  quil  atteir* 
doic:  les  domeftiqoes, arrêtés  à  ta  porte, 
ne  pouvoient  étouffer  leurs  éclats  de  rire« 
••  Que  veut  dire  ceci  >s'écria-t-ilen  colère. 
»  Y  a-t-il  ici  quelqu'un  qui  ofe  prétendre 
33  â  fe  louer  de  moi  ?  »  Je  vis  oien  qu  il 
ne  me  reconnoifToic  pas»  «  Monfiear,liu 
t>  dis-|e»  daignez  pardonner  i  vos  gens, 
I»  auffi-bien  qui  moi.  Je  ne  fuis  que  trof 
»  méconnoiuable.  Puifle  au  moins  ma 
»  voix  rappeller  â  votre  mémoire  Tin- 
M  fortuné  Prêtre  Gnome  que  vous  avez 
fy  daigné  accueillir  favorablemenr  il  7  a 
»  deux  jours,  ce  II  me  reconnut  en  effet  à  ta 
voix,  ce  Comment!  c'eft  donc  vous!  me 
ï>  dît-il.  Mais  quelle  eft  cette  mafcarade? 
»  eft-ce  dans  cet  équipage  que  vous  voii- 
»  lez  vous  faire  préfenter  à  une  Reine?  » 
ce  MonHeur,  lui  répondis  je,  il  m*e(l  arri- 
»  vé  bien  des  malheurs  depuis  que  Je  vous 
M  ai  quitté.  J'ai  été  volé ,  tourmenté,  mar* 
>•  tynfé.  >s  Alors  je  lui  racontai  en  gros 
mon  hiftoire.  Il  la  trouva  ptaîfante ,  &  tnc 
plaigmt  en  rianr.  Il  m'examina  de  la  i^tt 
aux  pieds ,  me  retournant  par  devant  & 
par  derrière.  c«  Cçft  une  comédie  lar- 
)>  moyante,  me  dit-il  j  fur  mon  ame,  il  a 
9'  la  plus  droîe  de  figure  du  monde  ;  on  ne 
:»  peuif  être  plus  malheureux ,  ni  en  même 
9i  temps  plus  comique.  Alloosi  mon  ami  t 


François*  137 

»  il  faut  vous  ciécrorer  &  vous  couvrir;  il 
»  y  a  remède  i  touc.  Qu  ou  appelle  mon 
»»  Valct-dc  Chany>ie  ,  afin  qu'il  cherche, 
»  dans  ma  garde- robe»  de  quoi  habiller  le 
»  Prêtre-AmbafTadeun  Cependant  |e  ne 
>>  fais  comment  la  Reine  apprît  ceci  y  elle 
•  s'eft  fauvée  comme  un  oileau.  Il  j  a  là- 
»  haut  de  bonnes  âmes  qui  pourront  en- 
3»  venimer  cette  petite  hiftoire ,  le  plus 
i>  charitablement  du  monde.  Il  faut  que 
»  j  aille  voir  cela.  »  En  difant  ces  mots  » 
M.  de  Trombon-Tonnerre  courut  chez 
la  Reine  ;  on  lui  ferma  la  porte  au  nex. 

S.  M.  éroît  encore  toute  eflfrajfée» 
m  Mais  qu'eft-ce donc?  qa  ai-}e  vu ,  difoit* 
n  elle  i  fes  femmes ,  qui  en  vouloient  au 
»  Général.  Eft-jce  un  homme,  eft-ce  une 
n  bête  ?  Oh  !  le  hideux  objet!  Et  c'eft  là  ce 
^  qu'on  appelle  un  Gaôme?  <»  Les  hon^ 
nêtes  femmes  lut  répondirent  que  c*étoit 
un  trait  indigne  de  la  part  du  Général , 
d'avoir  ofë  jouer  S»  M:  au  point  de  lui 
faire  voir  une  figure  11  indécente  ;  qu'on 
n'expofoit  jamais  un  homme  nu  aux  t^^' 

r.rds  d  une  jeune  perfonne,  encore  moinà 
ceux  d'une  Reine  :  qu*on  ne  pxomettoit 
jMtkt  de  préfenter  un  Prêtre  8c  un  Am- 
DaiTadeur,  pour  of&tr  Tobjet  le  plus  indé* 
c<ent }  qu'enfin  on  ne  jouoit  un  tour  anffi 
langlant,  qu*â  ceux  qu'on  voubir  outra* 


( 


f  }8  l'Avewturib». 

ger  de  la  manière  la  pltts  décidée/ 

La  Reine  «  qui  navoic  pas  d*abôrd 
penfé  à  fe.fâcher,  crut  dèsJc^rs  fa  pudeur 
incéreflee  i  témoigner  du  reflèntimenr, 
ic  elle  le  fit  avec  coûte  la  dignité  poffible. 
Elle  ne  voulue  pas  voir  le  Général /lai 
fit  dire  de  fe  rendre  fur-le  champ  à  fon 
armée.  Il  pefta  beaucoup  contre  cet  or- 
dre» 6t  defcendit  en  grondant.  Il  m'âppef' 
çuranbàs  de.refcaiier:  «  Qaeldkbiçaufli, 
i>  dittil^  ces  Gnomes*  font'  faits  pour  me 
9f  porter  malheur.  Tout  ceqûf  vient  dè'cbez 
»  eurna  pas  le  fens  commum  Voyez  un 
9>  peu  quel  a;uftement>poor  parotrre  de* 
»>  vanc  une  Reine.  Nous  avons  fait  U 
»  une  belle,  équipée î>ayeBtibin  de  lui  ce< 
>>  pendant  y  ajoncavtHilvqô'U  ne  manqae 
»  de  rien.>>  En  difatic  i^ela:,!  i)  monta  en 
voiture»  Je.  v^lctts^îciL  faire  mes  excufe^'* 
^«  Oh  !  4îje»vQus.  ihqoîçœz.  fias.,  m?écria-t-il 
»  de  la  portière  î  ce  ne  fera  rien.  La  Reine 
j*-  eft  jeune  &  ingénue  ^  ellcpeur  écouter  de 
M  mauvaiscaqttetes;*mais,danslefond,c'e(l 
»  bien  la  meilleure  ame  du  monde.  »  A  ce& 
mots  il  partit  ,.&  melsiira  aanùlteudefês 
gens  I  tou/ours  dahsie  mctxk  déskabilléi 
"A  pein«  -fon  capordè^ :eQt-i:^  difpirûj| 
que  CCS  coqSuins'  iii'el»)è«D8retit^«d^'4^^ir 
lé  pstus  infolent,  bien  détecmtà^  i  &V 
HMlfjej:  iones.dépéodi.  Je'ne  c^éteracpas 


Frakçoxs.  159» 

leurs  propos  révoltants.  Ils  conviiuçnc 
enfin  qu'il  falloic  me  nettoyer  &  na'har- 
^  biller;  fur-le-champ,  ils  cureitt  U  cruau^ 
té  de  m'anacher.à  la  coide  du  puits , 
&,  de  cette  manière ^  ils  samufoicnt à  me 
plonger  dans  l'eau,  &  à  m'en  retirer  al- 
ternativement. Enfin  ,  l'un  deux,  qui  p«* 
roifToit  aflez  bon  homme,  obtint  que  ce 
jeu  cefsât.  Pour  finir  de  me  nettoyer ,  on 
fe  contenta  de  me  jetter  cinqua;ite  féaux 
d'eau  fur  le  corps.  Après  cette  afpetfion  » 
on  me  donna  une  miférable  fouguenille 
pour  me  couvrir,  &  l'on  me  fignifia  qu'on 
daignoit  m'élevet  au  rang  de  marmiton» 

Voilà  mon  début  â  la  Cour. 

On  conçoit  combien  je  fus  humilié  d'uti 
pareil  traitement;  mais  je  fends  qu'il  falr 
UÀt  faire  contre  fortune  ban  cocur^  &  re« 
cevpir  rde  la  main  droite  ce  qu'elle  m  0& 
froit  de  la  gauche.  Je  remplis  mon  em-* 
ploi  avec  gaieté ,  Se  ma  gaieté  me  valut  des  * 
amitiés  de  la  patt  de  ces  drôles ,  qui  étoient 
difpofés  a  me  maltraiter ,  pour  peu  que 
j'euÇTe  eu  Kair  :  mélancolique.  Un  chef 
de  citifine  que  je  fis  rire,  me  donna  un 
de  fes  vieux  habits  ^  qui  étoit  encore  a/If  si 
propre.  Je  fis  faire  ma  barbe  »  qui  éroic 
encore  jeune^je  otaccommodai  &  m'bâ- 
faillai  en  tirant  le  meilleur  prti  que  je 
pus  de  mon  a|uftement  ;  ils  me  uouve* 


140  L*A  ViNTI)rP.lîll 

rent  cous  un  air  noble  &  galant,  «c  Vrai* 
*»  ment,  difoient-iU ,  ceft  un  gaillard 
19  bien  b^ci  j  il  a  Tair  de  quelque  chofe.  f 
Je  vis  que  je  leur  en  imporois.  Celui  mê- 
me qui  m*avoir  donné  l'habit ,  paroilToit 
me  refpeâer  pour  cet  habit  même.  Je 
trouvai  une  guitarre,  je  me  mis  à  en  pin* 
cer  d'une  manière  qui  plut.  Je  compoiâi 
bientôt  quelques  couplets  i  la  louange  ie 
la  Reine  »  6c  j'allai  les  chanter  fous  fes  fe^ 
n&rres  en  m'accompagnant  de  mon  inf* 
rrumenr.  Elle  me  regarda  â  travers  une 
efpece  de  jaloufie.  On  lui  dit  que  j'écoii 
le  Prêtre  Gnome,  on  lui  raconta  com* 
ment   javois   été   volé.   Elle   témoigna 

Su'elle  goûtoit  ma  figure  Se  mon  chant,  & 
lie  m'envoja  cinquante  Ninoru:  car  les 
peces  d'or  etoient  ainfi^  nommées  de  fon 
nom.  Je  me  fis  habiller  très  prompteoaent  » 
6c  les  valets  n'oferent  plus  me  commander 
tien  :  je  reçus  même  des  excufesde  leur  part. 
Je  gagnois  tous  les  jours  y  i  leurs  jreat; 
6c  en  moins  de  quinze  jours,  de  mar* 
micon  je  devins  maître.  La  Dame  du  lo- 

£'s ,  c'eft-à-dire ,  la  Générale,  qui  revint 
x  la  campagne ,  apprit  mon  hiftoire ,  & 
commanda  qu'on  m'amenât  devant  ellei 
Dès  qu'elle  m'eut  vu  &  entendu ,  elle  me 
fit  les  plus  gracieufes  excufes ,  pour  Tim* 
pertinence  de  fes  gens,  ordonna  qae  ji» 


F   &   A    N   Ç   O    I    s.  141 

fiifle  logé  dans  un  appartement  de  maître  » 
&  me  ht  manger  à  la  table.  Au(&t6t  tous 
fes  valets,  l'un  après  Tautre,  vinrent  mo 
trouver,  me  demandant  pardon^  de  Tair 
le  plus  humble.  Us  m'aiTurerent  tous,  chap 
cun  en  leur  particulier,  qu'ils  m'a  voient 
reco'mitt,  dès  le  premier  coup-d'œil ,  pour 
ce  que  j'étois;  que,  dans  Je  fond  de  leur 
cfleur,  ils  s'étoient  inréreffés  à  moi,  & 
m'avoienr  refpeâé  en  fecret.  Cétoient 
cettx«mème  donc  javois  reçu  le  plus  d'où- 
trace ,  qui  venoient  me  tenir  ce  langage. 

Je  pardonnai  à  tous,  excepté  à  un  maU 
beureuz,  que  je  crus  devoir  punir ,  comb- 
ine on  le  verra  par  la  fuite.  Je  me  liai 
d'aOHti^  avec  le  Gouverneur  des  enfants 
4a  Général,  qui  étoit  un  brave  homme. 
Je  lui  demandai  enfin  où  j  etois ,  Se  par 
quelle  étrange  aventure  je  trouvois  un 
peuple  qui  parloic  François ,  au  bout  du 
inonde,  dans  un  pays  dont  les  François 
fie  foupçonnoient  pas  Fexiftence;  je  le 
priai  de  m'expliquer  pourquoi  cette  ville, 

2u'on  nommoit  Pans-Neuf  »  relTemblofc 
finguUèremeut  au  Paris  d'Europe:  car, 
en  eœt  la  reflbmblance  étoit  frappante; 
tous  les  beaux  quartiers  s  y  trouvoienc 
imités  &  embellis;  aux  vilains,  ^ui  fonc 
icommuns  chez  nous ,  on  en  avoir  fubfti- 
sué  de  charnunu.  Cette  ville  écoic  donc 


141  l'Atentuhhr 

beaacoap  plus  belle  que  fon  ainée ,  &  Ton 
auroit  dû  1  appeller  plutôt  Paris  Réformé, 
que  Paf  is-iNeuf.  Je  fis  en6nà  mon  homme, 
un  déluge  de  queftions  fur  la  foule  des 
objets  nouveaux,  qui  me  frappoienr. 

le  Gouverneur  me  répondit:  ««  Mon 
9^  cher  ami ,  ce  que  vous  me  demandez 
1»  doit  être  voilé  des  ombres  que  le  Mi- 
s>  niftere  veut  j  répandre»  Nous  ne  pou- 
»  voris  révéler  tous  nos  fècrets,  &  nous 
91  bien  faire  connoître  aux  Étrangers  ;  ce- 
99  pendant  je  vous  dirai  roue  ce  quil  me 
M  fera  permis  de  vous  dire. 

»  Ce  pays  n*eft  pas  entièrement  in- 
8»  connu  à  vas  Auteursj  pluHeurs  le  nom- 
»  ment,  comme  nous,  la  France-Auf- 
^  traie.  Il  eft  queftion,  dans  Montagne, 
»  d  une  Contrée  nommée  la  France-Àn- 
99  tarâiique:  &,  quoique  notre  Colonie 
M  même  ne  foitpas  connue  en  Europe, 
»  la  terre  que  nous  habitons  a  été,  de- 
9)  puis  un  temps  immémorial,  le  féjouc 
?>  de  plufieurs  François,  que- nous  nom- 
99  mons  Auftro -Francs, 

»  Notre  Cour  eft  Françoiife,  comme 
>•  vous  voyez,  parce  que  nousfommes  tous 
p  originaires  de  France,  &  que  nou^  avons 
»  encore,  parmi  nous ,  deux  ou  troi*  vieil- 
i>  lards  centenaires ,  qui  font  nés  en  France 
i>  même* 


François.  j^j 

^  «  ..Maïs  comment  le  fàic-ll,  lui  dis-je, 
>^  qap.n  né  façh.e^iien  en  Ffance  d'une 
»>  pareille  én^^ration}.  Cac  cette  Colonie, 
••  eft:  noml>re.ufe,  Diçesmoi,  .de  grâce, 
»  où  foqiineS'nous? 
^  »^Nous  femmes  dans  Us  terres  Auf- 
»  tralçs,  reprit-il*  Je  vous  répète  qu*il  y 
»  avoit  ici  des  François  depuis  long- tempsj 
33  mais  ils  n'avoienc  aucune  communica- 
»  non. avec  la  France,  cjui  àyoît  perdu  de. 
»y  v,ue  ce  pays.  Pa  envoya ,  ^fous  Loui? 
»>  XIV,  une  petite  efcadre,  pour.  le  dé- 
»  couvrir  &  le  conquérir  de  nouveau.  Ces 
»  émigrants  y  réuflirebt;  mais,  fe  voyant 
»>  dans  une contréeprefque  inacceffible,  ils 
»  voulurent  profiter  de  cette  fituation: 
>y  TEurope  ne  pourra  pas  nous  déterrer  là, 
»  dîrent-ils  i  & ,  fans  doute,  il  vaut  mieux 
M  refter  ici  nos  Maîtres,  que  de  gémir  fous 
33  une  puiflance  éloignée,  &  dexpofer 
«  ce  beau  climat  à  tous  les  malheurs 
33  qu'a  fpufFerts  le  Nouveau  Monde»  (Inous 
^3  fajFaii^ns  connoître  aux  trop  puiflants 
i>  Européens^  C'ëtoit  la  même  raifon, 
»  cher  Merveil ,  qui  avoit  engagé  nos 
»>  deyàncief^  les'Auftro-Francs  à  pre,pdre 
33  Je  nicme  parti.  Les  nouveaux  débar- 
33  qués'  fe  déterminèrent  donc  à  s'établir 
w  en  paix  dans  ce  pays.  On  ne  les  vit  ppint 
33  revenir  en  France  j  on  les  crut  perdus^ 


144  l'AviNTOaiER 

n  on  ne  peafa  plus  à  eut)  &  ces  braves 
>•  gens  fondèrent  ici  on  Empire  aiTexpuif* 
»}  fane,  8l  fur^couc  très^heureux. 

»t  Noos  fommes  gouvernés,  comme 
9»  vous  le  voyez,  par  une  Reine,  &  ji- 
»>  mais  par  un  Roi.  Ceft  une  loi  de  TEtaCi 
Il  On  a  vu  que»  quand  un  homme  eft  fur  le 
M  trÀne ,  le  beau  fexe  a  quelquefois  trop 
M  d'influence }  au  lieu  que  quand  ane 
le  femme  règne ,  elle  donne  ordinairemenc 
f>  fa  confiance  i  des  hommes,  &  les  affai' 
9>  res  n*en  vont  pas  plus  mal.  Ceft  lii 
»  mon  cher  ami ,  la  raifon  qui  a  mis  pour 
»  jamais  notre  fceptrë  en  quenouille.  U 
»  trône  eft  héréditaire,  &  cependant  nos 
i}  Reines  ne  font  point  mariées.  Je  vous 
»  apprendrai,  par  la  fuite,  comment  elles 
••  s'y  prennent  pour  avoir  de  la  fucceffion. 
n  II  eft  certain  qu'au  moins,  à  l'inftar  du 
»  Grand-Turc,  S. M.  eft  la  première  bâ' 
»  tarde  de  TErat.  » 

ce  Vous  avez  été  furptis  d'apprendre  que 
n  notre  Souveraine  s'appelle  Ninon  V. 
»  Ceft  qu'elle  defcend,  en  droite  iig"^) 
w  de  Taimable  fille  qui  fut  Ci  célèbre 
»  chez  vous ,  fous  ce  nom.  Cette  Cour- 
»  tifanne,honnêcehomme,eut  dû  Grand 
M  Condé  une  fille  ,  qui  ne  fut  point  re- 
>•  connue,  &  qui  réunit  les  grâces  de  fa 
I»  mère  à  la  grande  ame  de  ^n  père.  La 

Il  jeune 


.  ^  H  À  1*  Ç  o  i,,s.  145 

«  Jttïrié^Ninpn,  i  I%é  <fe  dix  Iiuît  ans, 
*rfat  eftibà^i|u^e  fi^  feftadte  qui^  con- 
»  llitifit'tci  n<frViea<.  &h  ^e  cherckoit 
»»  :^*à  s'eîrdè&îrt;,  &:lV>i^yréuIIît.  Char- 
»  piante  comincr.efle  étoic,  elle  fe  voyoit 
»><  i'dbréc  dç  cous  les  hommes;  011  admi* 
»  'irciit  ft  f^gefie  autjaitquç  fes  grâces. 
»•  EUéravoic  fijiriôatnôtte  ïcxe  l'éippire 
«9  le  pIau  ftrïfrai^/.  effe  écoU  auffi  conful- 

^>î  :Atttc«ïtriénjpfette?rt,^iétbîtq 
»"4'**^^^^'^  ***^?  fortiie  de^gôuvernemenr. 
>i  La  pli|s  grande   farcie  dësiiàMcancs 
»^penchbik  pôttr^f  Etat  Républicain:  Oti' 
«•  %d  A^ià  W  dè'dfemindér'à  li^he  ' 
^^^miok^y'i^^^^^  important.  " 

nm'ioii  ioûîM'i^^^^         éioieht' 
»-é^ct^t\\h' en^^fii^' ):ei:déi.'pn  pixUt 
n  1%  cçt^*àbfcr,'  qui  intéreïlbît  tout  le 
>>  moiide;  &  i*on.  ne  pouvbîcjs'arcôrder. 
»j  Tout-à^cd^,  .^'^  )^'^  j^"^.hp??me, 
»'  pltfs-^rdèrra^fit  p^flSôniié'cïue  les  au-' 
t>  lîds/fâùfl^  diViniré  é&  ÛfSsnibtïp  ^'\ 
>j  fe^le^na  â^  î'éttia  :  ccMeffieurs^'  y<i(is* 
»»  Ypili  bien;  ^mbatrâfTés  ;  rféo'ns  uiie  j^^ô-' 
»"  ttztciâéySc.xnéttoti^  la  bélfe  Ninofirjfur 
»  lç'i*ône  :  h'eft-elle  pa^  déjà  notre  R^-' 
99   xtë  ?:'  »  'Cette  idée  parut  upe  i^ÏDi- 
»-^  rariiiyn  da'Ciel,'&  finfpiration  i^'cppi-^' 
xT  'iîtenquaâu^  cercle 'énxièr]'comm^^  Kc-" 


n   mier  qui 
»»  avoij;  pu 


ûi  a vc)it  part? ,  (ç,  içniant  .ajfljé , 
»  Tous  ces  Amants  ,,^fj^54ç(dj6t^-  ■ 


'';ë^Çii*r!Jtf'^!™ 


»  :éIl'ïa'criiquiQm^,ûepui&êll^.  Tp^ws.<xS; 
i>"îrancVfles' int  l:é  beUç^,,  p;^rcjç  qu  efies,, 


F    R    -à    N    Ç    O    I    s.  147 

«*  heureitx  mortel  qui  leur  a  donne  de  la 
s»,  poftérué.  Vous,  deyez  trouver  cette  ca-. 
>3  [Mxale.finguliere ,  par  fa  reffefiîblaiiœ 
»  aVec: Paris  d'Europe,  C'cft  la  difpofttioa  : 
»•  natmrelkdu  terreiii,  5c  le. goût  de  nos 
>3  pères  pour  leur  patrie,  <jui  leur  a  doa-> 
33  né  ridée  de  poufTer  rimitation  fi  loin. 
93  NQ|i§,avbns  beaucoup  çmbelli  votre  Pa:-- 
»  ris.  Sans  que  vous  le. fâchiez,  nous  ^à-> 
x>.  V<>ypn3;che5ç  vfifus-,  de  t^mps  en;ternpi5, 
3»  dçs  députés,, qui  oous  mettent  à  même; 
»•  ••  d'imiret  rous^  les  jrfiangements  que  vous .. 
>y  faîtes  chez  vouis.  Au  refte,  nous  n'ayons - 
»>  guère  qu'une  Capitale,  de  beaux  envi- 
»   rons,  &  cinq. ou  fix  villes  un  peucoii- 
t%  -fiderabl-es.Ji.e. refte:  dit  pays  ne  vaac  pas» 
»  votre  Frs^^nc^rjj  y  a: encore  bien  des  dé*. 
»  ferts  &  des  peuplades  fauvages<;?>  A  cef. 
mdcs,  çel^iqiii  rti'entretehoitife  tutî  &  vçi- 
ii-toutce  qulit  mç  fut  po/fible  d'en  tirer.      ] . 
Ce  que  j'apprenois  fur:  le  compte  de  la- 
Rein,e,  m'infpiroituiîe  envie  dém^fUrcc» 
dkîja  îVoir.  N^lle   aavoic  îpis  'feiâenaosy: 
dîfoitTpn  ,,:4^^  ell^  ^toit  péçrie  delgrai»»,; 
I§:ft9fç>i5ipa$  encp^ie  demander  .d^ôtreipcé-s 
folié  à  hiQbïitymxfitQiiCi^^  entrée  niaoij 
Ifi.^P^fâ  étqii  tropvfrwhe  pp^r  ç^U  >ii&l 
d'gulwrs  le:Qén4ralj  nétoii  pas  :\à  jpouh 
t^rï'inçrpduire.^Je  rodois  cc^tiiweUl^menct 
aiupi^r  dft.pAlais,:pour.vQir,Sfc  M^XJuaodi 

G  i. 


14S  l' Aventurier 
elle  fortoic,  elle  porroic  un  mafqae  de 
velours  noir.  On  m'a'^Kaic  quelle  n'a  voie 
pets  cette  habitode  que  depuis  quelque 
temps,  â*peu  près  depuis  l'époque  de  mon 
arrivée  ^  qu'auparavant  elle  ne  le  portoic 
que  rareitienr,  i  la  campagne,  pour  fe 
garantir  du  (bleil.  Cet  ufagf  lui  venoit  fans 
douce  de  France,  où  il  régnoir  lots  du 
déparc  de  Tefcad^e. 

;  En  attendant  que  }e  puflè  voir  la  Reine, 
je  m'amufots  avec  la  femme  du  Générait 
petite  brone  fort  piquante ,  dont  les  yeax 
iemblerenc  vouloir  me  dire  quelque  cho« 
fe ,  dès  notre  première  entrevue.  Je  fen- 
tois  ce  que  je  devois  â  fon  mari ,  &  je  me 
propofois  d'être  fert  réfervé  avec  elle; 
mais  j'avoîs  à  combattre  une  jolie  femme 
Oc  moi-même. 

Je  cbeecliots  à  me  difttaire  avec  des 
citoyennes*  Je  m'exprime  Ici  un  peu  ca- 
valièrement, 8c  j'en  ai  honte  moi-même. 
Quel  langage  &  quelle  conduire  pour  un 
amant  de  Julie!  Quoi  qu'il  en  foit,  il  y 
avoir  i  Paris-neuf  des  Françoifes^  ou  plu- 
tôt des  filles ^e  François,  &  des  naturelles 
da  pays.  Les  premières  me  plaifoient  par 
leurs  grâces,  maïs  il  ny  âvoii  pas  moyen 
d'obtenir  d'elles  un  peu  de  myftere;  Se 
mon  fecret  éventé  mecK)!^  Madame  la 
Générale  dans  Une  gra)ide  colère  contre 


François.  14») 

moi,  quand  il  parvenoit  à  (es oreilles.  Les 
fécondes  étoient  plus  difcretes;  «lais  je 
les  rrouvois  moins  aimables.  Elles  ae  ma^i- 
quoient  pas  de  blancheur ,  parce  q^\e  pays 
eft  im  peu  froid;  elks  écoienc  même  ^Ckz 
régulièrement  jolies;  mais  elles  vouloienc 
copier  les  Françoifes,^  cette  manie  lent 
<}onnoit  un  air  gauche.  Je  les  aurois  mieux 
aimées  dans  leur  (Implicite  naturelle. 

La  Générale,  poiïr  ni*agacer ,  clier- 
choit  à  me  donner  de  la  jalou/ie.  £l{e 
avoir,  parmi  fes  adorateurs,  ttn  vieux  Fi- 
nancier, qui  écoît  fortaâkitt.  Lesjpréfents 
formes  ^u  il  prediguoic  le  fai&ieiit  fup- 
porter.  Le  matheurei^x  mériioit  mon 
refTenriment;  c'étoit  le  feul  homme  donc 
je  voulois  me  venger.  Je  voyois  tou- 
jours, dans  lui,  le  principal  auteur  des 
outrages  que  j  avois  re^us ,  pendant  ma 
trifte  nudité ,  dans  la  cour  du  Général.  Il 
avoir  alors  jette  quelques  pièces  d'or  à  la 
valetaille,  pour  que  ces  coquins  Tamu- 
faflfent  â  mes  dépens;  Se, quand  on  m*a- 
voit  inondé  d'eau  de  puits,  il  avoit  beau- 
coup  ri ,  de  fon  rire  épais  &  ftupide. 

Depuis  que  j'étois  forti  de  mon  htimî- 
liarion ,  le  traître  n*avoit  ceiTé  de  provo- 
quer ma  colère.  Il  me  regardoit  comme 
un  gredin  8c  comme  fon  rival ,  &  prenoir 
avec  moi  des  airs  d'une  infolence  qui  m% 

G  i 


IJO  t*AvENTURIlIl      .. 

rauroic  fait  cenc  fois  jecter  par  la  fenêtre , 

fi  la  petite  Générale  ne  s'y  étoit  oppofée. 

Je  réiolus  an  moins  de  me  jouer  de  loi, 

comme  il  s'écoit  joué  de  moi.  Ce  perfon- 

nage  écmirté   me   paroiffoit   taillé   pour 

faire  un  bouffon ,  &  j'en  fis  le  tnîen.  La 

femme  qu'il  idolâtroit  me  féconda  mer- 

:  ▼eilieufcment  bien  en  cela,  fans  pourtant 

cefTer  de  recevoir  fon  argjgnt.  Je  trouvois 

.  ce'  jeu  perfide,  Je  le  lui  difois,  &  1* 

cruelle,  pour  me  punir,  me  forçoit  d'en 

>  accepter  ma  part. 

Nous  étions  en  Carnaval-,  &,  vivant 
dans  une  Colonie  Françoife ,  nous  le  cc- 
lébrioDS,  comme  à  Paris,  par  des  extrava- 
gances. Je  réfolus  de  cohfacrer  roures  mes 
mafcarades  à  repréfenter ,  tantôt  un  pet- 
.  fonnage,  tantôt  rautre,  auxyeuxduRnafl- 
cier ,  qui  ne  les  avoit-  pas  bons.  La  Généra- 
'  Je,  qu'il  importunoit  quelquefois,  voultit 
lui  donner  une  autre  maîtrelfe,  &  je  me 
chargeai  d  en  jouer  Je  rôle.  Je  n'avois  que 
-vingt-fix  ans}  ma  barbe,  encore  un  peu 
«  Wonde ,  ne  paroiffoit  point  quand  j'étois 
fraîchement  rafc.  Je' m'habillai  donc  en 
femme,  &  je  parus  afTez-bien  fous  cec 
ajuiftement;  On  m'inftalla  dans  une  joli« 
mai  fon,  &  Ton  m'imena  l'épais  Mydas.  H 
-  fut  ébloui  de  ma  beauté,  je  lui  fis  dei  aga- 
t  ceries>  &  lui  témoignai  quelques  attentioiîs 


a,  :  I  ;:  •;  r  X  1  V  j.\  r  -  ?  i 

F  a  A  K  <j/  o  ,1  ^s,,    _  ..  •,l,5,î 


, ^.^Ligre  €11  pareil  cas  clip?; 

Me  peau  fexe.  Je  hii.  ^donnai  de$  Jupur« 
cTerperancè,  i^  il  fufïfahfj)o'rfe'|u,ji;c6i- 
/Temè  ^lél'/  '7'"^     ..  !         .      '     ;    '     ' 

'  Je  îouoîs  ce  jed'dans  iiii  coîh' cTufi.  ap- 
partementr,  ou  toute  1  aUembiee.  oui  étoïc 
prcveni^ea  «loit  lous  cap.  /îprcs^avbir.t^K 

.ionpu'ei  mon  amant  pendant  cuielques 
louiS-Vje  lui'  donnai  ennn  un  rendez- 
vous  en  reglei  Nous  loupâmes  tete-a-cece  : 
?  je  VIS  s  enflammer,  par  degrés.  L  heui:e 


llKfkyie^j^nQ.  uîs^ôu  çai^Ker  md^  homme 
^}Jèt^nèfepàhde.'  Je  Iô^^pôu(fé,iur  le'balcoti 
"&  je  tçrmé  la/eiiOtre, en  y  afrêtaht  un  cc|m 
^àe'ik  chémife/poiir  le  tenir  en  refpe<à:. 

Mon   mari  cria    beaucout 


'VOn'Kre^cfiçi  Wi.  ci  J'ai  aportc>^du-iI^fix 
'  à>  '^rinds  tôquins  fur  TefcàlieV,  pour  *I"af- 
'  n  -MteW.  ô  ¥f' dîfoit^  rèîa-îr&-riâut'  :  le 

G  4 


rji  i*  A  yi  N  T  u  Ri.i-a 
malheureux  entendcMC  tout  &  trembloit*!! 
falfoic  d'ailleurs  froid,  &  il  pleuvuit.  Je  te 
vis  diftihâemént,  d'une  adtrc  fenêtre  J  il 
s'étdït  tâpt  te  derrière  Tu  r  (es  (alons.  Je  le 
*Jàiffai-là  palter  la  huit.  Le  jour  vint  &  le 


trouva  dans  cet  etàtjxuufiéuts  jpcrlpmies, 
qui  itôieht'  averties,  Jfe  j'/àlùoîeht  par  foh 
hoiTii  Le  Icnidemairi  là  Génétale  &  fa  fo- 
ciété  vinrent  me  trouver.  On  rît  beaucoup» 


fonsd^  nièmes  ornements  qîiê  moi,  quand 
je  âs'môn  entrée  *dans  Te  pays."  Tout  {^ 
monde  éclata  de  rîrè;  il  fe  ïaayafuri(|oj : 
trxoii  pcëtendu  mari  le  ppurfuivit  à  co^ 
de  fouet  fur  refçaiifer.  Pour  abr^er  cetse 
fc^ene  ,'utt  palfrériîeï  >  i  qui  Itnfprf  une  pro- 
mit cent  Nibôns'd  or  ,*îui  donna  une  ibu- 
guenille ,  &  lui  procura  le;s  moyens  de^*^ 
vader.  En  arrivant  chez  lui*,!!  trouva^ ÎÙr 
fa  table ^  une  chanfonfur  fon  hiftoire,  & 
il  entendit  des  énfa^ms  là  chanter  Ibus  wS 
fenêtres,/  '  .  '    ' 

Ce  malheureux,  ponfus  d^ Ton  aven- 
turé,  relAa  quelque  tf  mps  fânç' ofer  fe 
montrer  j  &  je  raurdîs  laiiTé-li^  s'il  p'çû: 
continué  de  me  faire  la  petite! guerre.  Sa 
'  honte  lui  înfpirà  deux  de'fîrs  ;  celui  de  fe 
*  convenir  ,.&  celui  de|  nae  perfécutèt.  H 


V  K   A  If  Ç  O   î    Î4  15? 

lie  m'avoic  pas  reconnu  fous  leshaohs  cfe 
f^mmej  mais  il  fe  doatort  que  le  tour  ve- 
noit  de  la  Générale  i  &  que  féms  foh 
agent.  Ce  vieux  débauché ,  pour  -ne  plus 
iibernner ,  voulue  fe  marier  j  &  il  lui  fal- 
.  Jojt  une  jeune  fille  :  j'en  fis  le  rôle.  Sa  iiuir, 
gaffée  fur  le  balcon  ^  lui  avoit  procuré 
une  fluxion  fur  les  yeux,  qui,  en  affoiblif- 
fane  encore  ù,  vue,  le  metcoic  ttioins  dafis 
le  cas  de.me  reconnoîtrje.  On  me  préfcnte 
i  lui;  des  entremetteufes  le  décideni  ;  ok 
nous  marie,  Leinariage  devoir  le  confom* 
aner  dans  uneçetire  maifon  que  jefournif- 
fois.  Nous  nous  déshabillons  ;  il  veut  m^ 

frrendre  dans  fes  bras  pour  me  metrre  au 
it  ;  couc-à'Coup  un  feu  iftfernaj  fort  die 
mon  corps,  remplit  tout  rappartement  & 
tonne  avec  un  bruit  srf&eux.  J 'a vois  ûi 
bien  préparer  Tartifice.  11  croit  avoir 
époufé  le  diable^  &  fe  fauve  dans  le  jar- 
din. Les  portes  de  la  maifoafe  ferment, 
on .  lui  jette  un  ièau  d'eau  fur  ùmh  corps 
.nu  :  il  entend  de  grands  éckts  de  tire^ 
Se  le  bruit  de  vingt  fouets ,  <]ui  lui  ^p- 
|>el]e  ceux  qu'il  a  eiluyés  àatu  1  aventuile 
précédente.  IigrfO[ipefur  oninur^  ie  fftàve 
comme  il  peut  en  s'écdttb^it ,  retour* 
<ie  chez  lut  en  grelortant,  &  xieçoit  la 
^fite  de  pinfieurs  amis  ^jtit  faveur  foii 
hî&oixe^  Se  lui  font  des  cofnplimems  dé 


1  5^4  L*  A  V  £  N  T  e  R- 1  E    R 

condgiéance.  Il  leur  juie  qu'il  a  cpoiifé 
le  diable,  fe  U  peiluade,  Ôc  fer  voit  «n« 
cor^  ch^iifcxhrié. 

Cependan;  de  bonnes  giens  viennem 
lui  dire  que;  c.e{l:au  rtval  <{Qi  iai  a  joué 
Je  cqnc  de  remplir  de  feu  fon  appartement, 
mais  que  fa.  pauvre. époufe  en  eft  inno- 
.cen(e,  ôç  quelle  a  même  paflfé  toute  h 
liuit». évanouie  de  pei\u  Oa  le  perfuade; 
on  {n!aq[ieiieà  lui}  je  lut  £ats  de  tendes 
repf  oche;s  de  .m'avoic  abandonné  dans  k 
.  danger»  jjs  Im  peins  ma  frayeur ,.  mes  éva- 
nouiflements. ,  mou  abandon ,  les  perfé* 
cucion$  de  (on  rival  auquel  il  me  ccdoir 
.lâchement.  Il  reconuoît  fa  faute,  me  de- 
mande pardon.,'  &  ooe  doivne*  rendez- 
•vous,  pour  le  letidemain,  dans  une  de 
fes  majfons  de  (Campagne* 

La-Générale  qui  me  forçoit,  raailgté 
tua  répugnance,  de  poulTer  le  jeu  û  loin», 
vint  avec  moi  au  rendez-vous,  avant  mon 
pcétendu  mari-.  Après  avoir  foupé ,  elle  fe 
coucha  dans  le  lie  nuptial,  &  me  permic 
d\f  prendre  place  auprès  d'elle.  Notre 
dupe  arrive,  s'apperçoit  qneij'aî  de  la 
c<>nipftg.ine ,  prend  ma  compagne  pour  un 
iiyal,:faiKe  fur  un-  piftolet,  qui  henrei»- 
feraent  n^étoit  cliargé  qu  a  poudre*,  &  fe 
lire  fur  moi,  tandis  que  je  ra'clatiçois 
hors,  du  lit.  J  efquivai  le  coup  :  mais,  poi»r 


•'fài*âidiofà.tffàifi>i>V de  la  vUW , <ki|^âf s. 
c^Nbôi  '^frMl5«.lâf  4!ilit-pfeKigàtetiM^*i^ 

,àû'  Religion'  pàvélée  <k>itiii4fti>ce'  ^  Paris- 
:>^ff  itfibiliPiiVf 'tr<^^^lH^^  Franliçoft 
«^uiiikkriré^Vll ,  6n  Ucief;-  <\î^\àfàê  idée'dti 
'6hiàftiaiï9^e;«No(i^  hicm^è  ^toir  déc^ 
'nwnbffeVil*'^è|RirïK.  Je-gâfftai'uiî  de  fe» 
géifci  poRt  m  aid^iirtrtÂ^e!';;  f^ptépvt- 
l'Ai. eticore- des  êixixdfàxûfki^']  je  ptis  une 
cnm^ètre,  &*'^^  rcfoks  Refaire  TAng^;;, 
me  rrtfouVOTafrc  dtt'MJur.cpie  joiia  le  Pape 
Boftifefêe  VHI  î^à  CÎél6fl;tnaV  ,f  allai  i'dà^e?. 
retfé^U^gft* , -chféz  kboih  hoMtM  <j  '|e  mi» 
hùtmàiwn  i^até  en  fôu-ç  fè~  flRiftai  de  k 
t1H)^t>pl«^^|ipdifai'';'{^f  ttfy^rt^^  /T^V/^ 
niteMe^  Jeïeftoôvellliiî  le  mêinè  f^nV  f  f»^ 


>15<f         tAvENTPH.fEE 

£eais  rmirs  de  fuice.  Bref^  [t  fiç  prend» 
ma  voix  pour  celie  Ai  Cieli  mon  b^ 

feur.. Je lavois  prcvu v  fe  roe  4cgto»fei  ^ 
Prêtre ,  avec  une  grande  hf^  i»  4c  }e  «¥ 
fis  conduire  à  lui  U  fe  jetfa  à  mt^f^P^» 
aie  conféra  (e«  ÊNUtfe^^  Le  f^^élécac»  il  mV 
prit  deThorreur.  U  ayok  fusé  le  feng  du 
MUfle,  de  U  manière  U  (^us  wante^  on 
l^i  aurott  faij  grâce  de, ne  le  ptndre  ijue 
^3entc  £oi$.  Ec^am  a  moi  «  Tinfame  !  ^^^"4 
je  me  ceptocbois  k$  \o^ïb  que  je.  lai 
jouoi^v  U  Qà'en  pc^pii|K>ît  d'abominables* 
Il  avott  ^fté»  daii$ipki(kiurs  .endroits, 
Jke%  (cëéms  pour  na  aflafliner  ;  & ,  faps.te 
déguifements  que  j*afvois  pris  pour  le  du- 
per, faurois  «ré  aflbmmé..  DaillcuK, 
al  m^avoit  vpuitt  empoiiiûnner  ccpis.fots^ 
un  haftrd  D^kaçuJeux  m.avoic  pcéfervé. 
X^e  coquin  i»e  difoic,  àvec:]:age,  eâ.me 
fzthni  de  moi  :  k  Ce  malheureux  fn[^ 
a»  coûcé  pl«i«4e  deukjpeiic'Nipons,  &  j^ 
i»  le  crois  encote  en  'vie,^  il  avoir,  de 
|4us,  invente  des  calom«nes  afFreufes  poi^ 
me  fairependre:  je  nelui dis  rien  ;  maî$  w^ 
«ertords^  à  fon  ^atd,  fk  ô^jtnereiït  n« 
peu.  Il  meriKOtua  môn  fei»  a^^M^ur esiav^ 
moi^  jbn.mftriagei&i  iês  smiiies  Woènnes. 
N  Or , à|)^a« j  me4iMi  ^^c^e  feiKfl q«^ 
«>  |e  fafle?  ii  n  y  a  poiuc  ici  de^couven^i 
79  irai-je  fii*encerrer  dans  un  défère?  » 


«^  lltf^im  d*ah(>rd  reûîcuep»  lui  dis- je. ^' 
Çecce  idée  If  frs^pa;  .?Itç[|ie  lui  écoic  ps 
ii^nae.d9|9fi;eQ>ri(,  U  JG»  j()tou  I^Wlo^feOe 
dix  fois  f^  jpqr,  e^ûft^e^j^dr^^iim  ^Uact 

<t^^  d€is.teâitytic^,Côit)iiieii.4e  fk« 
milice»  ^^'i|  ay^it  cé4iû^rir  la  mèndi*- 
cifcé^  fur^nriréiablie$  Se  <romblëç$  de  Joie  ! 
J(;  i!o^Ugf^»  dci  pliis^  A  £û?«  dçs  aiimè- 
j>es«  <iuff  Je  diftribttgiiây^c  éqpijDé.  Je.  fits 
b^ni^His  um^lfi  viijej  de  Je  fépafftifen 
partie  9  pi|c.  ç^s  \>oskB^  <tuf  tes ,  <e  que.je 
me  tK^iochois.  d'irrégulief  dans,  nia  coh- 
duîie.ja  fpii  i^t4l^.&  ^^ta  étoicdantanc 
plus  méritçite,  que  la^  Risiae,  ayaiu  ap^ 
pris  jrs  noirc^ys  qu'il^  tratmiit  cootse 
inoî^r  «mit  CQf^dfjjfài  ^m  fes  bîcM  i 
iiioii  firpfir.  Toiiies  If^i^eftîtutions  faites, 
îl  r^ftoit  eacojrejati  Pé^itcent  un  biei^bofi^ 
fiefe  >  qui  ip  af^at^enoit ,  :&  "que  fa.cciitf* 
^noe  liQ  preuoit  derme  reiDetrce.  Je  lut 
fissdtrey  pai:  moi^  fon  confefTettr^  que 
Je  ]utla^misitojBt,^ome  je  hii.pardoa- 
aoi&wJH  Ai(!($o9cbé  .juj^tt'âMKiWiMâ,.^ 
il  vàtàw  «M^ÂEf9ti:rri«fenfi}>«d0er^  mais 
il  me  criïîgnttii:,  .{1.  oiia^»  ^tt  boinide  ^el^- 
^«ejj  j^rifr»  i  ^  M,  méfftéiiùn  làivîe 
À  ie  faire  Skr(tii€e!:ii  s'y  troura  «une 
X)!Mietoafi|iiée*,  ^«îéi^ii^itiai^iiiome^  qu'il 


^ifS         t/'A  V  É^N^T %  <  il  a 

*  i    Eftfiir^  '  il  qukri  côiiinï-fàib  le  morr^, 

'.Wa;:'dW  ftéc'J#àffii*Mfew44i^bW  paiffe 

♦ijoiiw.ck.rffte  'de  tdâ^ela^Gouti ^lîalta 

îaWMC^rtteim  €i<:fain<ÎFe*40^;fiF*a^  paff;  & 
•^*im.fir  piie^  de  pàiOfer  <he2?  lui  /^cftr  urie 
t>féooftci4iffri6fl;  Jfe  4fiy¥^kJîs.'UK'^fc  jem 

kn'atyaftit  ^^fok  -âffejir  ,11  ^^^  reifohhjft t  coxh 

pkbfe  à   mUB   égard»  et  Un  ^lil^a- ]t)ué, 

•'*':'dirilj''Jes  toUts  farigtanffe^;  cefaîVitff*c 

•«i^waWffïe*.<X)^iiôrtp  q4ô  f  add^cfei*  gtrii  me 

4  .iwffeiiÉuoà  i  i^;^jàcl#^^  je 

i'-lfec  ëtwi'^fdlft  nlèWiël.  â*é<6li*^i>^^ 
:^'6i  peîIkt^fefijuJéîit'te  ftiiiîifti^cteces 
^r  •  ^e«nc  cnielçV-  »t  iAl<S*i  itkMt^ùàtéhom- 


F  'r  ^  n  ç  o  I  sr^  .  .^  .  T  ^î^ 
tout  nli,  fur  un  Wlcbii.  «  Gefti  eft*bîéiî 
»  ^JîjàlheUr^xi  luPréfdHdis'fë'^  mkisVeHii 

•»  mème/^-f-^AlM^  malhtiiif'ftiifV^'eeHà- 
M  t-il  avec  fureitr-}. J.  rfeife  jéïbî^çôri^rerft  , 
»  jé  doisf  patdbmiéR  nUt  ctfntiÂuà  de  iMe 
raconter  comment'il-â^étoir marie;  cbift- 
iwnr^  fa  préraiere  nHk/fônépbtîfé  &  toute 
la-nàaifon  avoiefeè'parivtoiit  en  feuyroni- 
meiit  it^aVok  éti  oblfeê  dé;(fe  fëiwé.r.  Je 
lui  di$t^^p€^Hr  'te^c^^nràlerrW  cdiiî  qui 
»  joiioù  le  petfônnàgè  •deVdire'^lFeriîme, 
»  c'étoit  moi'ltïêmé.  >>=^grln'çk  des  dénti, 
&  s'écria:  «  Poûr<^aot  fais-fe-cortv«rtr? 
»  &  moi  qiM'drojK>ià  avèîr  tue  la'màflhèù- 
»  teufei  Ah  ficela  kbit  vrai  dit  mbitis}"  ^ 
»  .Ertfiît*,  le  Ciel=  a»  tirîé'^àHi  dè^tifes^trial- 
»  heurs  ,•  peut  m'afeftenef  i'kiî.  Il  rtt'à  crt- 
y>  v4>yé  i'Àïîge'-JGaètSôl;  fàii  *entQiTdu  fa 
»  trocrtpert^îadu  Jugement c dernier,^  la 
»  voix  célefte  qui  m*a  erré  de  faire  -jjciîi- 
»  rencc.  >>  A  ces  tnôrs ,  le  ne  y>irs  ni^m- 
pêchec  d'avouer  qoe  ce  bon.  Ange  ^Ga- 
briel, c'éroit  moî-mêflW^c«'Ah!efpfit''irf- 
»  fernai,  s'éctia-c-iî  krpoîng^i  fermés^, 
»  puiffes  lu^Êrtre  corifoft^  -à  totif  lés  dïa- 
»  bles'L..  Mais'hélà&î  fe^i^' converti;  » 
Il  fe  radoucit  l>iei1tètî,'iei$ai%é-  difeht  ^qull 
ivoit  trouvé  un- b^ave' hômm^  de  Con- 
fefîèur,  dont  il  m^  fi(  l'élpgè»  qtA  lui 


1*0         l'A  y  EVTVKiiK 
avoic  foie  diftiibuer  cous  ks  biens  aux  pas- 
vres.  Je  cnis  pouvoir  lui  avouet  que  ce 
Coafdlêur  dont  il  écoit  fi  concqnc,  ce- 
toit  moi-même.  «  Ah  coquin  !  ah  fcélé' 
Il  rat  1  s'ccria-t-il.  Ceft  auffi  toi  qui  as 
»  fait  la  dame  du  bal,  qui  iaToit  toute 
9  ma  confeiHonM!  Alors  il  m^apoftropha 
d'u«  furieux  coup  de  poing  fur  le  vifage  : 
je  bi  en  rendis  deux;  il  me  faura  aux  che- 
veux;  je  l'empoignai  par  ton  gros  nez, 
plein  de  rubis.  Se  le  tirai  hors  de  fa  ca- 
Dane.  Noos  nous  roulâmes  tous  deux  dans 
la  boue  ;  le  peuple  s  attroupa  autour  de 
nous,  & ,  d'abord  il  fut  cbaudi  de  voir  an 
iiomme,  à  qai  il  v«iK>it  fe  recommander, 
coo^me  i  ^n  Saint,  &  ba«rre  comme  «n 
.  croche^^un  Énfuite  on  fe  mit  à  rire,  & 
Ton  nous  jeeta  de  grands  feaujc  d'eau  fur 
c  le  corps»  Il  y  avoir  là  des  dévocs  attaches 
,â  rHermi(0,  &   des  Charlatans  piqués 
.contre  lui  par  jaloufie  de  m^ier.  Les  pre- 
.mier^  voohirent  s'amufer  i  me  lapider; 
Us  féconds  prétendirent  rendras  le  même 
.office  â  tfion  enoemi^  Bref,  on  parut  s  a^ 
corder  pour  ^ojas  lapider  tous  les  deuT* 
.  Nous  fencîmes^n  effet  les  premières  pier^ 
tes ,  a£&zJourdes  pour  éxditer  notre  atten- 
tion. Sottdaia  nous  bous  lâchâmes  récipro- 
quement >  je  culbutai  itrdw  ou  quatre  h* 
pidimts^  &  je  me  £Mivai  à  toutes  jambes^ 


F.  JL  A  K  ^vo  rrs.  ïtfî 

Il  faillut  coiirif  prefi^ne  àuffi  fi)rt!que  le 
jour  de  01QQ  ênfiréeia  PictSnNeuf.  £itI^ 
|é  itykis  de  cette  récmiciliatiicm^  tadé  de 
ci>MpSi4c  cotturerib  die  ^i^gêi  laut  reii:!^- 
bc^ai ,  Se  ^re£que  twc  asn  faiig.  J  albi 
trouver  la .  Qénéizle:^  -qoi  rm?a^bit  pdé- 
cîpîrë.jéâins;i€»riràcivais{âa.  Je.lui  rncoû** 
taî)hi0n.aventtire  ^  eile  en  m  l^^rge  dé« 
>|^i<9^éç;  |e  ftils  piqbé  ÎQfquaii  :^if  ^  A  je 
•cflotSjqiie/aUeis  batécé  ia  Génàrslé  ^  ^qiiand 
lâ^Bi^tiei.ehtra  itotiîsiiffs  !ayec  £m  mau* 
dit-  0oafii)Qe  de  i^dbto^A  xeeb»  raCmtky 
tllft  pooite  niigraiidiàrî ,  &  dit:  c»!Ote  bi- 
»>  ^disfttx perfonnageiib  Je Mmiffoisib me 
crouver  pour  '  la  féconde  fois  <kvam  elle 
dûniiim.fi  pittttx  ^^et'k  preimeie  fois» 
toiftt  hUy  èc.h  feeoeSe^  oa  île  petn  pas 
.^lus  mlil  habillé;:  dJab  ma  xtuelle^Maî- 
tr^[e?me  retint  par  Ie>bras ,  &  fe  ha«a  de 
racontÈr .  cBdi  iiîftoice  i^  la  Reine ,  avec 
uni  détail  qui  annonça  qu'elle  avoic  une 
iBéinoéce.d'Ânge; S. M^  ne  dkrîen ;  mais 
fe  faitv^en  étiba&nt^  cpomie  elle  pou- 
VQÎfi^  tin  irkejiinmadéré^airouloit  s'é- 
cl;^|i^er«n  éclats*  L'Heroiite'S^ab&ma  pen- 
dant quelqtie . tîènaps  y  Ati  fer  ne  n^e  ^feuviens 
piits.de  jcexpiiJrd^ziii&ir.Cetrf  â^veiitute^fit 
,  ïhi&oÎMt  dm^oBr^ôiifm  caufe^^^e  la  Reine 
.caxbUf'^dii-nCiv^.ibnvent  de.nM  fie 

.  Dtaoconp  à  mes  dépei^;  On  me  fi(  mille 


complîmàics  iur  i  l'bû^npieur'iftiigHe  qae 

favûis'ieo  de  faire  ritôit^Rcniie^  *'^  '^^ 

./    Le  Géoérai  Vcnrînci  te'iite^go^âr^itt 

lia  itoot  lie  >qu  il  apprit  de  moiY  cortf tn^ree 

avci.  £^  femme  ^'  «i^îf  ^ :cw  i  IjoAm»'^  Jvru- 

•dent,  il /n'en  ^émoighatptef^ue  rien';.fea- 

-lecnenc  il  me  .âc^temîr^  qu'il  n'étôir  pas 

fort  à  propos  que  je^  ccntintfîiffe  de  loger 

^chee  lui.  M  Hé  bien  rd\th  feirs^e/ûf^^^ 

I «  q«'ikfiTénnelinë kdiell r^^&Qù^xkv 

-  »»  vous d'hâeel ,?îiiYerroinpit'fdn3aiiari^  Ce 

»  jeune  homme  «ft  un/brâve  g^trçc^  j'i^^ 

3*  dé  1»  figbré'&  de  l'c^ir;  iiuais  il  eft 

:»»f  fans. bien:  voulez-vous  qir'il  aille  fe 

!->  »  faire  cntreteni r  i'dans  uîi  hôtei,  pa<:  quel- 

t  >i.  que:vîeihie  foHe^  eaquH}  je  raffe  ef- 

;«r  croc,  &  chevalier  dSndbfÛîe?  li=ad£5 

*»  '«^talents  i  poinrdefprcune  -ilfaac  quîil 

i^ SI» .obtienne'  viae  foftane y-pat rfesrrahwi'^- 

M»,  Mais  Kjti'irl:  commeDCC  modeâemônt, 

î  j^« «il  vousf pîatc  :.je  me  charge  de  liii  pro- 

»  curer  ^u«L*jempl6i  décerrt^ctoiwenaW  a 

»>  »u  commençant  hanséxe  £c  fans  bien. 

,»V  II  vivrade:£bnipèticri«»eûti|aonfacm^' 

i»t  menti&tticDatiiU'ébyeia.patTcJ^^^  , 

:»!>»  .&'fKarf9iifnétiA:xr^ibrce({de^fDrnin^  1 

.:v  neionc  paa>xàpidi8R^  nœâi8:)elfefoin  fi?'  i 

t;^*  UdeBvMeiveii  eâ!u&  ^lamàiséideipltin^^)  1 

..»  |!ai.coi»meiicé.pttroèri;c.6m|ye,fcto 

.  >»  il  conMneQcérafsnr^êtreifiniplqcomoiis  > 


F  R  A  N-  ç  à  f  Si  '  16^. 
3»  ce  qui  vaut  beaucoup,  mieux.  Me  voiji 
03  Général,*  il  pourra' devenir  Mmirtrej 
9i  itîâts  il  faut  quila|^pténné  fô^hmétier^ 
w  en  paflTanc  par  tous  le5  gfades/'Débar- 
>•  bouillez-moi  cet  hôm'rhe-lâ;  Wus.la- 
>»  vez  fardé;  vous  Pavez  eillumirté  de  do- 
»  rure  \  vous  en  avez  faic  un  côlifidiiet. 
'V  Le  bel  emploi  dé  br^H^^^  paniii  les  fem- 
»•  mes  !  il  eftfait  p6r&  fe  diftînrguer  pattai 
»  les  hommes,  iï  '         ^  •  ' 

Le  leiidemaii?,  ée  bi^avç  militaire  m'ob- 
tint une- place  de  commis  dians^fes.' Bu- 
reaux d*ctat ,  avec  dei  appointeniéms  mo- 
diques ,•  mais  honnêtes  ;  &  il.  me  dit;  ; 
«c  Merveil,  louez-moi,  pour  commencer, 
>»•  un;  périt  appdrtenient' garni  j  mettejs- 
"  '  vous  çn  pènfîori  chez  qa^hjuc  hôniiète 
5> -bourgeois.  Paint  dô' grands  1aqaa.is|àt- 
»  rangez-vocis ,  pour  linç  bagatelle,  avec 
"^  une  bonne  femme  i  qui  ftra  votre  hJéna- 
>»  ge.  Point  de  dorure;  un  habit  fimple  & 
«  uni,  mais  décent.  Point  d'équipage  ni 
>»  de  talons  rouges  ;.  foyez  iin^honncte  Sé- 
»  cretaire,  &  nàn  un  Oûd;  k\ori  Vô'às 
»>  mériterez  que  lès  hommes  faflent  àttbfi' 
»  non  à  vbus  ;  &  voiis  deviendrez'  qtieKjue 
"  chofe'.'ïj  Je  le  remerciai',  err  TettibraT- 
fant,  les  larmes  aux  yeux.  H  f  ut  Itfi  mê- 
me attendri,  <c  AHez,  mon  ami,  dir-il , 
»  condeiifez-vous  en  hofmme,  6c  je  ferai 
M  toujours  votre  ami«>» 


1^4  ï-'AviNTUâlER 

Sa  fomme,  quand  je  fusfeul  avec  elle, 
ne  de  grand  éclats  de  rire ,  8c  me  dit  i 
«c  maif  voyez  donc  comme  mon  mari.par- 
*  le  iroqaois  j  vou  loir  en  te  rrer  un  joli  hom- 
»  me  dans  la  pouûiere  d'un  bureau!  »  Je 
lui  répondis  que  je  n'afpirois  point  i  être 
un  joli  homme-,  que  je  fentois  la  ûgefle 
ces  confeils  de  fon  mari ,  &  que  je  voulois 
les  fuivre.  «  A  la  bonne  heure ,  me  dit- 
»»  elle,  Mons  la  Francejjai  toujours  vu 
»  <juc  vous  étiez  un  ^ès  honnête  Totu- 
I»  rier  j  »  &  elle  me  tourna  le  dos. 

J'entrai,  quelques  jours  après,  dans 
mon  emploi  de  la  iféctétaârerie}  je  quittai 
le  grand  monde;  je  u(Ùi  d'être  Thomme 
du  jour,  &  je  me  perdis  dans  la  foule.  Je 
louai  un  petit  appartemenr;  je  me  mis 
cn^penfion  dans  une  auberge  décente;  & 
j  aijois  manger  une  fois  par  femaine  chez 
ie  General,  qui  me  conhdcroit  beaucoup 
plus,  depuis  que  fa  femme  me  confîdéroit 
moins. 

^  Je  fis  connoiffànceavec  les  gens  du  fer- 
vice  de  la  Cour,  qui  étoient  de  ma  fphere. 
Leurs  ferpnies  vouloient  copier  les  travers 
des  Duchelfes;  mais  elles  paroiiroient 
moins  infiipportables,  parce  qu'on  n'étoît 
pas  obligé  de  les  fupporrer  avec  tant  d Re- 
gards. Leurs  filles  vouloient  avoir  des  ma- 
fw  I  &  je  me  trouvois  pour  cela  expofc  â 


f  R   A   N   ç   o    r    $.  l6$ 

leurs   innocentes   agaceries.   Je   goûtois  ^ 
beaucoup  plus  leur  petit  commerce ,  que 
celui  des  Dames  du  grand  monde,  avec 
lefc^uelles  il  fallott  être  impitoyablement' 
abfurde:  |ç  m'açcQjnmodpis  allez  dune  ' 
vie  réglée  j  car  enÔQ  j*étoi$  las  d'être  un 
aventurier. 

Le  Minidre  me  .trouva  du  calei^r,  il  me 

le  prouva ,  en  m'occupant  fort  peu ,  en^ 

me  tenant  le  plus  bas  qu'il  pouvoit ,  en: 

,  écartant  de  moi  toute  occafioh  dé  m*avan«. 

cer«  Je  reconnus  que  la  moindre  app^- 

g  rence  de  capacité  lui  doiinoit  de  Tombraee* 

P^  Je  me  voilai  le  plus  qu'il  me  fut  poflîble  ; 

«  mais  je  ne  pus  jamais  me  rendre  a(Ièz  mé^ 

"'  <iiocre,  pour  être  goûté  par  cet  hQihme 

p  fupérîeur. 


Fin  du  Livre  troificmc* 


}66  l'^V^NTURIER 

V^— ^— i^>—   III     JW"^   '     ■        WT— "^F—      1^  ij  I  ■  I     I   I  »       I     ■     ^  ^ 

t^A-VirtURiÈR 

FRANÇOIS. 

LIVRE  'QXJÂtRIEME; 

XjA'  Réiqe  me  cpnnolflpît  déjà  par  les 
hîftoires  qu'on  lui  avbit  raîpontées  fur  mou 
compté  :  hîftoîres'  qui  la  Faifoient  beau- 
coup r}re.  Le  Général  avoit  hafardé  quel- 
ques mots  fur  le  Frâhiçôis  âont  oh  parloic 
tant *:  S,  M,  Un  dît  de.q^'eiivpyer  chez 
efie  'i'W  *  me  prcfenta  lut- même.  ; C  ctoic 
un  jour  d'été  j  tous  les  volets  étoîenc  fer- 
més, 8c  rendoient  robfcurité  (i  grande, 
que  je  ne  pus  entrevoir  cette  jeune  Reine , 
que  comme  une  ombre  :  il  me  fut  donc 
impoflible  de  didinj^uer* fes  traits;  mais 
je  trouvai  la  VOIX  d  une  douceur  angehque, 
ce  Je  vous  connois  de  vue  &  de  réputation , 
»  medit-elle  ;  vous  n'avez  peut-être  pas  vu 
»  ma  figure.  »  Je  lui  répondis  que  j'avois 
le  malheur  de  neconnoîrre  fa  figure  que 
par  des  éloges  que  fes  fujets  enchantés  en 
faifoient.  (  Il  faut  noter  que  ce  peuple  ne 
laiiTe  voir  le  portrait  de  fa  Reine,  que 


iF  lU  /t  «ï  vç;:ox  1/  9;.  i€j 

ciiimdtelid  a^aui  au^îni^iKle  uHe  PriflcétTe  ;'' 
(  hn%éit  krfage  i^  f^aûroiéi  àU  moisis  cb^nnu" 
foa'pôfccrkicb)  £nd  tnb^ie'<|ue^e  k  ▼etrrôitf  ' 

feCiia43&amLIlo^l€r^  a  pi^n^  auroisï-je eu' 
amanç  detplaiiki'coller  ifties  t^rêifa  t'èelle  ^ 
derju&  ,adiQC£Stceohetk:pbtkè  ft^iii^  fin^a-r- 
voir  çkâiibécpiab  Idtfrixm  xa^^â^éux-  &  fa^ 
figure^  4  laqQal^anoaÎBfâigi&ftck)!!  j^râtoir* 
^  ipfHôoBfeaiirëtjjpairiqiiq  tiws^yçiik^e^li-* 

tôir;v&- jidlaii.ttiutcjbyiBUtj/re^yte  côiri^e' 
;  cfeimîfifiA^aiiîMînifttefàkmxi-qmwedit' 
|!  quô>ilcr^ânB;fftçoàeUbu?:cr<)p:  faVoti^lè^*- 
;  iijCfiliCdè«:îni3DnraBiJ  siip  'J.ui  :.  nom  i){  r: 
[  --lie  imfjftoàisaiik  fcnivcflnt^vtfe  tmàqn't'' 
[  nio^fccès,é(3iaicè<pa)^ 
;  n;udbes;  ^lâ>iî8hâiriavJë9Q&0|(i0Cd'dâPi^-RieH> 

>'.  -i  jgnani^'fan^syvHfts  âuftàjSkf  t4^ri^|eaaie^< 
»9    elle  veii0ii&rj!l^aj(4tef*af)êmei  h^t^îmJkett 


l6i^  t'A  VBNTirJliEll 

9>  lai  pUîc  U  féconde,  fais  fe  douter 
»  qu^tl  «ic  j^intii  ou  affaire  avecla  Reine; 
9^  â(,  commeceaiPnttceflescboifi&acà 
n  Uurgrà,c^teasadGèflèncj3aical^«nient 
«I  auK  plu^  b^ttx  hommes»  âc  elles  fbnc 
M  de  jobs  on&nrSi,  Nos  goades  Dames 
j».  iiqiieoi  rropfiittireQt.la  Souveraine ,  f*n< 
»«.  en  avok  le  droit  comme  .efot  ^  ^^} 
9^'Wkf^xi%  «thattcage  do  ce  défbrdre;  Quoi' 
»  qitofi  cakslie  ^atuant  qa  xin  peac ,  ^o  p 
>v  blic  le  iingulter  privilège  .de  la  Kemb, 
n  il  ne  ^asÀ9eiinit«rM|emient  ignoré) 
n  ë9^&  quelqu'un  vouloir  fe  flatter  aavoir 
>r  ^ilMiiorédes  fàveorr  de  S.  M. ,  il  n  ^" 
>»-  fOWf oifi  jamaisjctre  soi:,  parce  ï^e  touc 
»  le  monde  fait  que  bien id^aucres. Dames 
>»  prdmieiic  la.«9dmà  liliectéb:>Natre  ^' 
s»^:.gttft«!Maîtccflb.fe  laî/Te  |>àa  i«èir  ^^^fo" 
»».iyifageph*eft«dioe3fcoimu^5fi  ^kxoo- 
»»^'iil^d*ttfi  çoâht  male^çUè>le  faicdirpa- 
»]t .nM^ceA<^  BftitrdarRoy«iisav1vi»m  par* 
tt^.fnlcnoufltprobableiifieiii^  mais -fans  fe 
t\  xow^sâitti  6ti  fvà  ièti3ei)nâ«QèB»30n  dé- 
>«.  JM^^éftWs  Hriaaeâw,;3^ubfbm:  obligées 
•«ode  roAdr^fiUesi  Rirr'cécitBOjrt^ii^»  ite^s 
M  ibinknei  uiÈs^flûr8.4di)^'êicre)^amais  g(>û- 
9<  'veôiénqijtopèb  dba^feonoieb^  &  aous  ne 
MC  vooa'fti;  csQttvonaspafifilus  ip^ 
Hik]NÀsbj&u^Qifeaitm  fn^lv  »parry& 
MiijgaisBnarrîfiti  de'ci{omMM|t  ^vslckf^^orrts: 

M  Voos 


1^    R    A    H    Ç   O    I    s.  169 

»•  Vous  verrez  demain  un  ufage  (îngulier  : 
n  ceft  ce  qu'on  appelle  la  Fête  des  Mark- 

V  ces.  Je  vous  y  conduirai.  *\  Je  le  remer- 
ciai de  fon  offre  9  &  je  lui  promis  d'eii 
profiter. 

Quand  il  meut  quitté,  mou  Hôteife 
monta  chez  moi;  Je  1  avois  priée  de  me  pro- 
curer  une  femme  qui  vînt,  tous  le^  jours , 
faire  mon  ménage,  fans  demeurer  chez 
moi.  ce  Je  vous  ai  trouvé  unefervaixte,  me 
»  ditelle9enappuyai}t.unpeutropfurcette 
»  expreflion  déda igneufe.  Cefl  une  pauvre 
i^  petite  orpheline  qui  me  fait  pitié  :  j'ai 
f*  beaucoup  connu  fa  mère  j  elle  mourut, 

V  il  y  a  quelques  mois ,  &  le  père,  ily  a  quel- 
»>  ques  années.  La  pauvre  enfant  ne  fait  à 
p  quel  Saint  fe  vouer»  Il  faut  que  vous  lui 
»  ^fliez  la  charité  de  la  prendre  pour  faire 
»  votre  ménage.  Une  bagatelle,  que  vous 
»  lui  donnerez ,  fera  un^  fortune  pour  elle. 
»  Je  la  meurar  en  penfion  chez  une  bonne 
f>  femme  de  mes  amies,  qui  la  nçurrira  Se 
»  la  logera  avec  ce  que  vous  lui  pafferez» 
»   &  ce  que  j'y  pourrai  ajouter; 

99  Soit,  lui  répondis-je;  je  m'en  rap- 
m  porte,  à  vous.  «<  Sur-le-champ  elle  cria  : 
%9  Dorothée  1^  monte,  ma  611e.  >»  La  âlle 
monpLpôc  il  femblqitJ^u'ellen^ofoit  entrer. 
<«  Avance  donc  innojcentp,  lui  dit  THo- 
99   tefft  :  as- tu  peur  de  Monfieur?  c'eft  la 

Tome  II.  H 


il 


1^0  I/' A  V  EN  T  Ù  R  I  E  R 

M  douceur  même.  U  aura  de  la  boqtc  pout 
H  coi t  fi  tu  fais  ton  devoir,  i*  U  éroit  pref- 
que  nuit ,  &  je  n*avois  pas  encore  de  lumiè- 
re; j'encreyis  ane  jeun^fille  fore bienfaite, 
à  qui  je  trouvai  un  air  tout- à- fait  noble.  Je 
fufpendis  mon  jugement  fur  fa  figure,  juf- 
qu  à  ce  que  j  eufle  de  la  lumière.  Je  ne  pus 

.  cependant  me  difpenfer  de  dire  tout  basa 
mon  Hôieffe  :  a  Cela  me  paroît  bien  jeu- 
»  ne.  »> — «  Oh  non ,  me  répondit-elle; 
>»  elle  eft  en  âge  &  en  état  de  vous  bien 
M  fervir  :  elle  à  feize  ans  paflTés.  i> — ce  Oui  ; 
»  mais,  lui  dis-je,  une  jeune  fille,  quipa- 
»>  rok  avoir  de  la  figure,  fervir  un  jeune 
M  homme!  cela  eft-il  décent?  En  un  mot, 
»  ne  la  prendra-c-on  point  plutôt  pout  ma 
j»  Maîtreffe,  que  pour  ma  fer  vante?  >»— 
c(  Quoi  !  une  petite  fouillon  comme  cela? 
3»  me  répondit  Madame  Jovial ,  un  enfant 

.  9»  que  vous  tirez,  po&r  ainfi  dire,  dedelTos 
•»  le  fumier  !  vous  n'y  '|)eiifez  pas  ;  c'eft  une 
w  pure  charité  que  vous  faites.  Vous  ima- 
u  ginez- vous  qu'on  vous  croira  capable  de 
»  defcendre  à  un  petit  chiflfon  comme  ce- 
»j  la  ?«  Poujc  moi,  je  ttouvois  àce  prétendu 
chiffon  un  air  intéreflTânt,  &  qui  sûrement 
fiayoiç  rieri^de  com^mlm.'  «<Qûé  voulez- 
9»  vous?  UiV|e  i'ttdri-îiôteflfeï  avetl'air 
n  que  je  trou^  à-céttc  jeûné  perfonne ,  je 

Ht  feirài  peut-être  gêné,  pour  lui  comman- 


^     F  til'^a  n  ç  o  ï  s.         iifi 
m  derqaçlque^hafe.  w*~:«îHé  Ekwi  Diçti, 

^  i»v  ?ottf>^0iii{lt2la'pbtiteâe  trop  loial  V^tai* 

'^  '.ittéBr^  Ui^et<>(t  Jbe^ui  voir  que  voiisvQus 

99  igêàhffiez peur  une  {lerite  mtférable  ^  trop 

â>  homir^exiervèu^ &tyiti  II  faucha  rmîcbr 

»  un:peu  vercemom»  &  la  relever  de  fen- 

'•>  '  cioelfe  :  voûi  etfcore  un  beau  mtifeaa  ^ 

a»  poprcdiiic^cela  dauduicacobj:»^  '  »^ 

-^«'Je  iYoa9qii^>te>kingago)Coàt^i-iai&  ao- 

*mlquev  relativement  ^^ritnpri^fltdiik  que 

txiefaifbit>  cél^  j^uife^filk;  8c  iigme  fem- 

>  bJ^t>qae<Msrd^r  '  Jmiall  à^âoîcd^exa- 

gérep  utf  p^u  (e  pr écendu  dédaiis  qu'elle  ré'* 

<  mof^4ioit  pciur  elle*  cc-Après  roue',  me  dk- 

.M  :fev;Kair  noble^c^^  je*  lulfuppofe  n'eft 

'^«)  ^>«îi^treqiie<dins^4«iotj;tiiiâf^ 

«âi'vhnhitbe  va;,  'f*ns='<fome,  le iaîre  Aclip* 

>i^  'forv&*ne4n^ofÏ!rir  da3wc«tfe:petite^filte^ 

c  s^r  i^'titrperfdimige  à  rrâ$CQ]piiuf&x:avsilîè- 

^  «»^  r«iiieucque4«fveut  certrbrsf^e^feÉmne*» 

**— ce  Encore  unc6api4uîdis«}e,cfe  m'en  c^- 

*>  porte  a  vous»  **— c«  Gela  fuffit,, reprit 

'  D>  Madûlhe «lovitf t^j' tiens,  ^diiî- elle  tout 

9>  haut  à  la  fîUe ,  defcends  av^'moi  ySù'm 

•^îjâ'^appôtt'ctW.de^là  himiete  ètow  Maîi:>e.  >» 

f  Uinmi^  tmHan4  ré^irérenc^^^e  rrè»-bonne 

^téct^^^deù^ffï^iû  Gas^iiées  coûtes  d;ii{t- 

^  refttes-m'àbforbeiPé'nrfarJfe.chanip',  &  me 

iàrènt  oublier  {^^ii^ùvtlle'ifêrvantê,  puif-- 


il 


171  l'A  V  E  K  T  U  R  l  E  ». 

.  <)u'on  lui  donnoicce  nom.  Elle  rentra  bitfl- 
lior;  arec  k  limnere^  Je  ne  pen£iip»  »^a 
xegAcdec  ;  je  me  aïs  à  écrire'  q^ef qoes  vers 

Sue  |r  venoisrde  finir  ;  &  Je  lai  ptflot  aulli 
troUîéceniencotierezigQoît  man  Hocefiè» 
(  ce  qui  ne  m'éft  pa$  oc<iinalre)  fuis  Pan- 
ier à  lever  les  yeax  fur  elie«  ¥  Mon  enfant , 
n  lut  dis  je  y  ne  manque  pas  de  dire  à  Ma- 
m  dame  JoviaU  que  ^jovoudosîtinipcfi^' 
M  qu  ettes''eat0nde  MJeetoi  pour  ceia.."^ 
$€  Monâeftr»  aie  répondit  kfeiitepetfofl' 
w  ne^pérdieitiéBrvaus,  après  cela»  qoe  je 
•>  meverii:è3.railâihasraiûti.frera>q^i^^ 
•>  reconduira»  »•— i^  Ouî>  fins  douce, 
W  Lui  dis'}e.  n^^u  Et  à. quelle  hcute, 
f>  rq>ctt-el{e»  ordonnez  vous  que  jp  vien- 

.  99  ne  demain  jâe  tçu^  les  joars:>.pwr  faire 
H  iocrê  jcbambre?.»  Lt  ,(on  de*  fa  voix 
i!(tnt  dou3t  comene  une  âùte.  Je  Ipvai  le^ 
Yivn,i[iù.e\ie^'y$^yii  une  bestnré  cégulierei 

<<lansf8  première  fleur»  des  grâces  fur  tout  1 
fon  corps;,  de  )ajio]>le(Te  dans  fon  main- 
tien, de  la  pudeur  fur  fon  vi£igi&;  en  un 

:  mot,  cet  air  int/îfeâànt.qui  M  aii^delfas 

;  jde'la  beauté,  même.         / 

p.     Ce  qu'il  y  aygit  de  plus,  arrachant,  c'sft 

.que  la  cbcre>«Qfaotitemtd(iit  chetchei» 
dansmesj^axj.rav^c  iinp«e>tît  ait:  <d?  jcraio- 
re,  rimpr^fiion  quçUe  fàifoit  fur. moi; 
«jtte  imprçflGlQô  n-ér^it  point  du  cp»c  J^- 


F  BL  'A'/ïr  ç  o  I  6.  '         171 
gère.  Je  cei^:xmxt\.6i^y  cScduçêhiu  f$  A • 
*>  quoi.  peotWi if^Aâ^toé  Jovial Vinis  ^kij^ 
3>.  en  .moi;  «iww ,  jdô mt  idoftiur;(neb  pQu  r  : 

i>  avons  là  berlue?  n  Je  crus,  cependant 
devoir  m'efForc^er  de  taidier^  àcetfce  bcUe 
eri£it)t^  U  fenfatioQf^iqtt  elle  iT^e  icaufoic^; 
*i:po»r  yréuflîccjecdntittijàide  W  parn« 
letf  otti  (ibn,  lainiUêr  :  quej  jfa^is  pw  idi^a^c 
lïprd^  çiQiqtt'fft.ipritoije  Ime  réprochaflo: 
4èi  I»  jpftfpaAî^Q^i^et^  piuî(>:ït<peiatteiix<. 
«:  Qjiiel  âge a$-tu i hd dis-je » iwàperice? »> 
-Tî  «i.Mpnfieiir ,  répondit»  elle ,  |'ai.  fèèce 

»  rige^dejiocre.  Reine,  repri^j^e,  ifi^Io 
rpugit.;  i&  .^4pî«ritl,iA»  Hélas!  je^  fttj«i4ée 
»w4-pe«i7pç^.4^i^  Jft^ifîgiri^  tejppsac)ue:S»' 
»ffT  M.'iJ^ilitf  q^^kidiffcr^iireai^ir^îlfipnl 
MiiyunerplacéeXucIe  .troncs,  la^r^  à^tti^ 
!>'  née i  Servir.  Trop  b^ureufe  e^nçqre  que 
n  yp|retK>nté  daigne. (n'agréer  |>Plir  lui 
?^5re94ri«ile#  fetyiç^  qiliift«o|îfei^^^ 
?î:  ?^?^**rH^y4a«pP»  fh&9k»ilftirre|sar<i^ 
i>  tis-fei,  j^  ibdflh^r  ef  4e,  lOui  Jei  éws  » 
^\;4^iît:[Mfn  qi)f  i^ifam^.  A  enjHger  pat 
»>  ;^!jîgmf^  Ja  Keijiie  ^  pejitpw  fe  pç^ter 
»  mitvmq^^  roi,  elle  neft,  fans  doute, 
»  pa$  jplus'cççipQce  que  tu  cîois  t'^cre^  Ta 
»>  [piijinçpon^,  apnûQfse  A^M  fa^effe  3c 
ft  «ï^jb^ï^f^ra^ÊTe*  Çorpport^oi^ijn^ 

H  j 


174  l' Ave  ïj  TU.MEK 

M^  fuîsJes  ^eonfdls  t(ie'Madtfai»&  Jovial ,  Se 

»  j'aurai ibîn de ttomadteit^^ittïM enfant;»»: 

Elle  me  ficmntt  tévéreiice û noble,  fi  àé-^ 
cènte^  fi  t>efpeâiieufei»  que  fê^wepcoie 
cmu.  Je  me  levai /malgré  Moi,  pour  lui 
rtndce^le  fîiiuc ,  iôc  je  relbt  touc^pciïfif, 
après  rfon  ^éparti^  ^Qudift  taille!  ssenif* 
■rlf^i^é  ^^^Mkli>ifiglAe<  àl{gélîqOô4c|qciel 
9rrâErrc)it4)le^«iëccftf(r  !  Ën¥éf3^ér)c|ulté  ii9' 
s^IfMlfOÎÊièliie-^plufiiMle^ft  ;'d#  ^,  «c^^^ 

*»<' rtm#.iQria  flc<«Wtli  p5Înt^a3B»G  WBa- 
1»  bit..i;  M^is,  mteâf)?'je}  fbfi  «hàfiic  ei^ 
tàr  «propre  j  ^*eît  la:  c0n<iirîoti^;é[iii  èft^'au-» 
><^^<fcaci«c^êl4«f|  lefoit^fti^éHiiijbf^;»»' 

^^i^MàtlâiHI^  JiM^Uf  vin^itMifervir  À^^fôti* 

»l^'|lè  ji  èbtie^filte^l^*^  i|j6îrtrfll*-l^ou« 
p^  Wii#^^l  <fer^n  iàiaylc  >fe''.{jflW-4lle 
3»  4c»ïe?'^eiré5«fldifJ^flotéife.'Voâif(>a- 

>i'*ircâÉ^é24lgâudi#>^  liêUuî  tf^dâv^'vous 

«?>«f6fdis  ^M4i  ,^  iiruWlif^btKfi  ^  i^rë-re"' 

Alcé»i«î^r$ii^  bhÈHd  D8iHe«ekiftkltftf  ârfr. 
*^  «fe«p^rfie%iÉ«M^«bifttfe^«t«i  Hit* 


F    II   A   K   Ç    O    1    S.  175 

jf  craîgnois ,  au  contraire,  que  vous  ne  vous 
^i  plaignidiez  de  ce  que  je  vous  flonnois 
35  une  petite  créature  trop  peu  digqe  de. 
>•  vous  fervir.  Vous  la  trouvez  trop  bien  !• 
»  Il  faut ,  en  vérité ,  que  vous  ayez  des  yeux  ^ 
»  très-particuliers,  »  Elle  parla  long-temps| 
fur  le  même  ton.  Ses  filles ,  &  d'au^r^eç, 
que  finterrogeoîs ,  me  répondoient  do  U. 
même  façon ,  en  riant  de  mes  quefjticfis.. 
11  fallut  donc  que  Je  cruOe  que  j'avois  lei 
yeux  fafcinés.  «La  lumière,  jdifpis-je, 
»î  me  fait  peut  être  illufion;  demain  nous. 
»5  nous  verrons  au  grand  jouç.  » 

Le  lendemain,  le  jour  n'y  changea  rîen-^ 
Je  rrouvai  ma  petijce  irtîénagere  auflî  J9HP, 
qu'aux  lumières.  Cetoit  la,  fraîçheuç  dej 
la  rpfe  :  elle  me  fit  la  révériçnceen  eqçfanr ,: 
d  ui^  air  fi  refpeài^eux  &  fi  déce^it^  ç^ue 
je  ne  pus  encore  m'empccher  de  me  levée 
pour  la  lui  rendre.  Mon  hôcefie,  qui  étoic 
epff  4e  f  Y^.c,  elle ,  fit  ^n  grand  éclat  de  rire.] 
«;  ^Qh.Uej(piajtre,,rplîcf  fcrvante,  d,*^e)lfp 
V^pn^nepeuiêçre  plus  poli  cjuils  le  iont^ 
»  tous  deux.  Il  ya  bientôt  fî^ire  de  tpi  une 
n  Ççxaq^(eIje,;9pi.on;,enfaiu^  n;ais;pre8ds 
»  garde  x  (pi-;»;  Lsl  pauvre  enfant  baji]^ 
\^  yeux,  en  ovadreÇapt^,  à  Ifi  ^érpbée,,ujx 
regard  confus.; *ci  Allons,  travaille.,  conri* 
»  i)|ia.rt)9tefieen  Uj)ouuaiU;a({è9  f\f4$T^ 
»  inentî^cç,qHejçt|çwv4for4ichoqu^f5,f^j, 
•         ^  H  4 


17^         L*AvENTURlfiIl 

La  jeune  fille  fe  oiic  â  faire  mon  lie  »  d'un 
air  couc-àfaic  délicat ,  qai  annonçoic  qu  elle 
éroic  fort  adroite  ;  mais  qu'elle  dévoie  être 
peu  accoQCumce  a  ce  métier-là.  Je  me  fcii- 
coîs  confus  de  me  faire  fervir  par  une  fi 
belle  fille.  Je  ne  pus  m'empccher  de  Tai- 
der  i  foulever  les  matelas,  que  je  tronvois 
trop  pefants  pour  elle.  «  Oh  parbleu  !  di- 
9  toit  Madame  Jovial ,  voilâdes  comptai- 
»>  fances  tomes  neuves,  vous  n*en  aviez 
>•  pas  tant  pour  mes  filles ,  quand  elles 
»  vous  rendoient  les  mêmes  fervices;  ce- 
»  pendant  je  penfe  qu'elles  valent  bien 
pî  votre  prétendue  gouvernante.»»  Il  faut 
avouer  que  Tes  deux  filles  étoient  deuxpe« 
rits  monftres  auprès  de  ma  Dorothée.  J  e- 
rois  trop  plein  de  cette  belle  enfant,  poar 
faire  attention  à  ce  que  difoit  la  bonne 
Jovial.  Que  je  plaignois  une  fi  charmante 
perfonne  d'être  obligée  de  fervir  !  que  je 
trouvoîs  ce  métier  au-defTous  d'elle  !  Je  me 
pourvus  de  quelqu'un' qui  fe  chargea  de 
tout  ce  que  je  jugeai  trop  pénible  6c  trop 
vil  "pout  ma  belle  Dorothée. 

'  Le  grave  ami  qui  devoît  me  mener  à  la 
Ftté  des  Mariages,  arriva  dans  ce  mo- 
ment i  Dororhéebaîffa ,  fur  fon  vifage ,  une 
pèrîre^coëffe  qui  «n  citchôit  une  partie.  Je 

fie  fus  pas  fâché  de  dette  attention  ;  niais  je 
cKérchois  pourquoi  'elle-  vouloir  Te  cacher 


oc  nous  chercbipns  a  nous  cact^er  récipro- 
quemenc  rjmprèflTofi  gu  élié 'nous  tiwoit 


) 

I 
{ 
t 
f 

*^      alucnes  a  la  fctCA  mon  anji  rtle 


Tembla.  rêveur  au  commencen?enc  du  tné- 
jl  epis pas  mojos.  Il  ne  me  d;t 


*i>  avîbh^  .'ioùtJè'rti6'h'4è'^ailbit^mrles 

>»  'cjii-vpiy  vendrbi^  lés  pKis  ^6|iès  aux  fliis 

»   offrants;  &  ^u  avec  |*argeïû  qu^oh  eii  re- 

«  'CuèiIjecqiCj  oiî  mauéfoit  les  plus  laildcfi 

»  a"âx  plus  accpmmcJdanrs./De  i:/etce%riâ- 

ji  ^nierc  on  plaça  toutes  les  nue^  :  &  1  on  a 

^  toujours  la^vi  le  meme,uia?e.  A  cette 

a>  occafioti.on  fit  une  tête,  qui  seEttenou- 

*>-  vellce  depuis  chaque  année.  » 

Nous  arsivames  /lans  un  edince  char- 

mant  qui  rreUembloïc  au  plus  oeau  Cq- 

Jffce.  Ou  vovoit  |f  dan^  1  jnterïeur  de  I  en- 

V los  l  ces  Mies  de  f |>e Ancl e  iS: ''^e  faa J 1 , éî 

des  cares   d  une.jraiaiuene 'rfjm  effacoïc 

Touc  ce  que  laTrance  a  de  nias  brillant  e^ 

f  ce   genre.  Jamais  ie  foIeiL  ne  poictroit 

dan?  ce}  beaux  îieux^  6u  des  mintets  de 

flatxibeau?c ,  de  luftres  éc  dé  bougies .  lor- 

moienr  uneF clarté  plus  fcounante  que  ie 

grauQ  lûur.-Le  lire  conreiioir  un  pfeuplç 

immeuje.  Il  y  avoit  Ai  monis  dix  fnille 

files  à  m^ner.  tlles  crpiem  vc;tues  félon 
? 'r.  rrnu-  iïo^.  ^;li>i^iHt  ?"^  ,  .  tin  v 
leurs  'gpWSj   cjui  dmcroient  aucant  gae 

Jeur^  figures.  Parmi  ces  jeunes  pèrfônriesl 

on  en  yo|pic    de  charmantes  j  ceiIes-la 


étoienc  I^  plu^  fimphttf^^t  mitesj^  ii  y  è|> 
atoit  de  laiid^s,  furchargé^  dprtie^çnts 
qui  ne  ^aifpieaii^que  Jes ;;ei^I^dir  e^içore» 
daVftncage.'^  Chacanfj,  {>our^  i^  fair^.çpi),- 
noîrre^  checçhqict  à  déployer  fcs.xalç^us,^ 
QtK vpypjf  Jes  ujies.  danfej:,av,çc  xlçs  jeûniej 
gens  dQntjejleiS  bi;iguoie;it  }a  çongiiêci?! 
Ifes.  autres^ '|ou|oieju  dfs  inirupJ5pcç'*ai||[ 
chancoienc  ;  piufieurs.  pejgt^pieiu^Vquelr 
qtiiesHanes  .féci^QJ^nc  des  dramd;.  0a  Veli 
voyp.Iç  4^  p^usftf|anqjiille&,'d4ns  4es  efge-, 
ce&  dp^çic^f  ^oupiqués,  pu  elles^éralçienc 
les  pqyrs^gejs  ,  qu^elles  ftyojenc    faits  ^  ik: 
dont  .^jles:*  f^WPi?**^..?^^^  l'elcgaiicp'.de-^ 
YQÎt ,. leur  %tireiÇr  des.  if^upirântj.'^En'  ua 


Ul5!fin«ji  Ui4çf7  écgi^  Ém^^W^, 
celles  dqfti;.Jçs.çra,i[syj^3fiffPiÇçie^ç..les 

'.ih  -m  f^on^t  llttçpujvgfftfnt   dans 
lWfcAafefe^qeS;,gflijr  .ffi??3/iiîWfM^  >;  mais 


1 8o  X^k  VINTURIEU 

hj  qui  raérirat  de  lui  être  comparée. 

n  j  avoit  déjà  quelque  temps  ^ue  h 
foire  des  DemoifeTles  durôit;  &,  pendant 
ce  temps;  elWs  avoienc  tâché  de  faire 
connoîcre  leur  mérite  à  tous  les  afpiranrs, 
qui  avoienc  eu  la  liberté  de  les  fréquenter 
dans  ce  lieu.  Enfin ,  toutes  ces  jeunes  vier« 
^es  devant  être  bien  -connues  »'  te  grandi 
jour  de  tencan  arriva. 

Dans  une  enceinte  immen(è ,  parée  de 
verdure  &  de  Qeurs ,  qui  paroif&it  autant 
un  jardin  quHinc  place  publique,  on 
avoit  élevé  des  atnpnithéatres  pour  tor- 
tenir  tout  un  peuple.  On  voyoit ,'  dans  le 
fond^  le  trône  de  la-fteiheV*?  fes-fieges 
ii\  tonfeîl  &  âks'  prénîieri  dé  TErat. 
<ieai  deV  fpeAatetfrs  éiérent  vii  avis. 
D*iiÀ'  cotéi'dh  devbît  pîicer  leà^  filicr-» 
niini'i  ;  de  f  àiîére  Hi  prête Adanti.  •  -  '  J  ' 
^  Vne  décharge  de  toute  rahlUériè  de  la 
yîile',^dolmai^  èàtit  ttSaîWj  &  le 

fôn  de  toàtëé  *les'  chcfchd^.ffofnf^^ône  har- 


ia  •  înaririéi?ï)uyH?  Vtôift'4feS!é<*é^^^ 
par^rent%%^tttFrold«hé^^         M^0 
irats ,  les  priiif i^aux  MHi tai^e$  s'alvance^e At 
en  bràreVèntti  là  Reinb Vint, pottéeftirùn 
palait^oin  âîlDÙlâknlt^i  «rflcîdepîeitfefie^) 


Franc  oi-s*.  i8i 

mais  le  vifage  couvert  d'une  gzz^  lége«i 
au  travers  de  laquelle  oa,M,  ppmoiuq^i 
foupçonnersoQrYtfage.  Chacun  piicptiîkt 
la  R^Hie*  moatgî'fur  fa»  tcône;  o^vfis 
proftema  cjrgis  foU  devànn  elie»  Se  lamvus 
fique.  recommença^ 

.  .  Au  foades  jinftrufi)cnt$ 9. vinrent  fes: jeto* 
ne«  allés é<  les,  j^sun^stgar^^r^  »  qui  avpient 
déjà  hé  coimQtiTftnce  eiif^iribli?*  CH^q^q 
ansi&Qoit  fa  cfaaca^e ,  &.  ils  a^^Dt  jâdbé  d^l 
s  arrAflIger  d*avai)Çjs  on  p^iiiiiciiUer.  D'^i? 
bpird.  louie  ^ceiiti^^  tfk)upe  mirfi^ê:ll|e ,  ibir 
mâle  i  danfa  an  Mi^c  alTe^  agréable ,  pour 
animer,  le  coloris  des  jeu«ies  pèrfonn^par 
cet.exerciic^>fcji;illpnt&  gai.  Ei^fuireJef^Pe^ 
moifellcifQ  retUecent  i|ei}f  pHç,^%  66 Mi 
g^cçoss  ;aUerenCr  les  .raa^rçhaiiidf^;;  Ce^nc 
cri^i^i^  pttWic^.difoiq^K  à  haui^vpixitj^ 
HiQif^è^eik  çeUiSçsi^  :Chaçpn«^ptopflïoU  fpa 
f^ix  &  €^cl^é(i(rojit):à  dui/iai$UXrmie^iX 
ii^  lesjpli«$,iPftllji  cyii  &p  yeiîdue  ap" jpjyi 
.h;aut,pn^,iiil4édar€sJaRein§  de  la  f^fêj 
on  la  plaça  fvy:!iyi^p^i^  H^^M^V^f,\iy4à 

Ml^\\t  4ila.favçijr  dqiboi^çiaijcljç.  Ge|lesflujç,, 
fwMu<wic>^a#s|  >V£ÇQipitc^i«î^srf^ 


it4        i*A  v-B  ^  xuK4rR 

dp  n»pi  jwres!.  tj  %.  ch^wf?  fieii^^  Ro)»* 


Cmeme 


Ciffis  lufia  i9^n  droKC,„<fc  j       . 

le  même  endroit.  Ç'érpit  d  âilfe^ijri 

forme ^h, çicnie  hlunçbeor»; ^  jf^  mct^e 
déliçateffè.  .«Oui,  ma,|chere^  t)ppoth^é» 
»  côntînHoU  je ,  ;  je  prj^iSj; vwîc/cii  ,|0J .  j» 
••  R,eîn!çy(:'é^';b  rp^^ejm'wij^Ja^jnBwA 
»>  taille,  jefc  mêmes 'ammdèf^sf.g^'tie 

^  dé5DarAé:.fl,q*^V.^t^<W^  ^^««^ 
»»  Princefle  adorée, quauifl  ftijftôpfî}^^"^^ 
*>  mais  q|ù  nçpeut.cffîicef  Ja^iienne*  gaer- 
»>,  que  belle  .qu*<^p,|^  dijte^.ciir  jtu,e^îniié" 

beaui,ypulpiT,lju  éjprgj^r.  c^^au^,gj'^i^ 


François.  i8y 

avec  elle.  «  Reviens,  difois-je,  ma  Julie»' 
n  celle  qui  eft  ta  rivale  tombera  i'  tes 
»  pieds ,  &  te  reconi^îtra  pour  fa  Mai*' 
9Ê  trèfle.  >i  ' 

La  Reine  me  fàifoit  quelquefois  appel- 
1er  pour  écrire  des  lettres.  Elle  me  rece* 
voit  avec  beaucoup  d*aflàbilîté;  mais  tou«' 
jours  avec  fon  maudit  mafque.  Il  me  ve- 
noir  quelquefois  dans  Tidée  que  cette  beau- 
té cachée  pouvoitêtre  ma  Julie,  que  j  avois 
eu  quelques  raifons  de  croire  dan$  les  terres 
Auftrales;  mais d^ailleurs,  tout  démentoic 
cette  idée,  ce  A  propos ,  me  dit  un  jour 
»3  S.  M.j  mais  vraiment  vous  avez  une' 
f*  jolie  gouvernante.  »  A  ces  mots  je  rou- 
gis. »>  Vous  n*avet:  .point  i  rougir ,  rejJrit 
»>  S»  M.  *i  elle  eft  réellement  jolie  ;  on  Aie 
»  Ta  montré  hier ,  &  je  vous  ai  reconnu 
>5  pour  être  de  fort  bon  goût.  On  dit  que 
n  vous  me  faites  Thonneur  de  trouver  que 
»  je  lui  reflTemble^  cependant  je  ne  crois 
•»  pas  que  vous  ih'ayez  jamais  vue.  »>  Je 
rougis  encore  comrne  uaimbécille;  je  ne 
pou  vois  m4magtnér  qiii'avott  pu-dirê  à  là 
Reirie  que  je  trou  vois  de  la  reflemblance 
entre  elle  S:  ma  fervanteJ  «  Madattie,  lui" 
j>  répondis- je,  je  fupplie  V.  M.  de  me 
M  pardonner.  Je  n'ai  jamais  encore  eu  le 
i>  bonheur  de  voir' fon  vifage;  mais  j'aif 
n  admire ,-  àyec  tous  fes  /ujets ,  fa* taillé  8c 


x8/»  l'Aventurier 
»>  fon  port ,  &  n  ai  pu  m'empccher  de  re- 
»  cannoîcre  que  la  jeune  peribnne  donc  il 
i>  eft  ici  queftion,  très-bien  élevée,  mais 
»  peu  favoriféc  àe  la  fortune,  étort  celle 
99  qui  approchoit  le  plus  de  V.  M.  pour 
>>  tout  l^exrérieur.  J  oferois  même  dire 
n  que  fa  voix  a  beaucoup  de  la  douceur 
>>  quiâarte  (Imecveilleuiementdanscelie 
»•  de  notre  Augufte  Souveraine.  Cela  eft 
9>  au -point,  que  je.  rougis  dç  me  tailTer 
»>  fervir  par  miç  perfonne  il  charmante, 
»  je  n'y  ai  jamais  confenti  que  par  force  i 
n  &  dorénavant  Je  ne  veux  plus  fuu£frir 
«  une  indccpnce,  que  je  mç  çeprQcheeri 
M^  ipcret,  »«-:*t  A  Dieu.  n&  plaife;,  me 
^>  fjépondiiila^Reipe^  que  je  cherchç  àfâire 
»?  t^ç'à .cette. fillç. dans  votre- ^fpfit!  au 
3]  ,cp}itraire^gArdex  U^  c'ell  moi  qui  yous 
H  larj^omraande:  elle  eft  mieux  en  vos 
»l  ,uiaii)f  ,qu'en  coûtes  aurres;  mais  quelle 
*9  foie  biox^ij^raent  vqrre  fçrvante  ,,&  pou 
'!  P^s  y|(^i^ejn;i^iq:e(re^'cplf  vaudra  mieux 
>}  Pj9ur  .elle,,  je;  vais  demain  àrjla  canipa- 
*î  ;  8^^»'J^:Vie«x  qfiÇrijçus  txC^fmyiei.  Vous 
V  pouvez  jlji.  ifleoer^ay^c  >you^  ppur.  vpiw 
»> .  iervir.  »>•  Je.  me  retirai  Jr^iprit;  repapli 
de  ce  que  la  Reine  yenoit  de  me  dire. 
.  Le  lendemain  je  dis^  à  Dorothée: 
^  n'avez- vous  poln^  en  Tin^ifcrétion  de 
»;i  voiij^v^îipter.i  qv^lqu'^Uj  que  vous  ref- 


imt  )i;^5idki^.  f« jnç[n.i.tmi$  il  jf: avpjt;  Tau-; 
»  t^^Î0i|r.9'ipb>lj^  Çe$  cl€>A)efti^iip  4eriiier6t 
»•.  vpu$,  qH»ii4:y.ous  m^Vve^^fw  ce-toin-^. 
»»  plimenr.i»— r — «Avez*  Vous  vu  1*. 
5>  ►Reîne?  r^pri^-je.  » —  «  Oui,  me  dit- 
>î>  eljffi  Jie.^ai.r^trô  jour  fqçsrfqs  f(8n 
>î  'I)ê£rë9|\&  ,lrôn  m  aJTura  quHell^  ixi'avojib. 
n  rtgteii4©5»»  TT'.w:  X^o^yp^^ypws  4u>Jl«c 

»x.  l$s^;iepm-isUj3[,  fi^jla/îîs/i.pej^srj8cnjOe 
5ï .  me  vois  fi  p^u  moî-n>^m€  î  car  he^r^ea-. 
»f  Umtm^^îe  nW  parité  clçvé^  i  pie  re-^. 

>•.  bîAÉÇw;  pa^  fiiî^ti  #^T*i^|e ^  ^r^  i  ^  ' .)  i  t.  J  «* 

p^tkç^ 'fol iB^anféjiqyiétâit; i W«d  MérwWe-t 
ment^m^  m%kt^ë^  Jîaypue  qiï€bî-îîtts  >ayco 

dlfe^  pencUnc  Iftiïqut^j»  m^sfi^^^^^^^^^ 
délicieufo.  J^  :w,.{^t^  ..inlbinpâftb^rndQJuî 

pavl/eùt^y  elle  .p4ç<pflpkofc»«âbb^  J^iUf^i» 

yoi$fpài)'«Qis:;  ^je^ifi»  Wt  fi^cpriil  ^wiflCd 
hôm;funiefiîamvé»>5ï  jé7cfi>y<9i  êj«e  ^nçoc3 
Aaiiji.la.  y^ W.  Jeiregacd^  hcffSjde-la  voi»; 
tiicfij}:  j8t.|eitvis  iii^KSfaâtçaUjpAr^là  celiiî 
ie'jilariyvjJ>n;actn^od^ilteHow:À©c>c«fr 
thbd,!  qm  Snçîiâic:qttji;ysyppfill<WîWîd»^ 


l88  L*A  V  kNTV  K  f^  A 

Neuf.  J'en  fas  entore  plus  fut prU;  &  je 
lui  dis  :  u  j*ai  vn  Te  tnodele  de  ceC^aceau 
»>  en  France  j  ce  font  les  mîmes  beâotés; 
•»  mais  je  doute  que)  y  puiflfè  trouver  tme 
»  enfant  auffi  jolie  que  vous,  m 

On  me  donna  nn  appartement  fi  beau. 

Se  fen  fus  étonné';  je  le  témoignai  aa 
^ncierge,  qui  me  dit  to  fouriant:  ce  celsf 
99  ne  doit  pas  vous  étonner;  c'ett  celui  de 
m  h  Reine.  «  -r*^  *^  Celui  de  là  Reine  ! 
1^  répondii-je.  Et  où  loger a-t-elle  ?  >' 
—  t*  Oà  il  lui  plaira,  répliqua-til;  croyez* 
»»  vous  qu'il  manque  ici  des  appatcementi 
•»  pour  S.  M.?  fans  doute  quelle  eft  h(Ce 
»  de  celui  cr,  puHdil^elte  a  eotnmandé 
M  qu'on  vàixS  h  donnât,  t»"  Qufèi  qu'ilen 
ibit»  je  trouvas  ceb  fort  fitigulîer.  Il  y  eue 
le  (btr^n  bal  mafqué^ioù^je  fus 'inviré. 
Cette  fice  tne  parur  d'uniriliant,  qui 
égatoit  an  «loins  ce  qu^on  vt^it  de  {>lus 
beau  en  France  dans  ce;genre»,  ôc  je  m'y 
amafai  beaucoup»  Je  vis  entrerdans  le  bal 
une  jeurie  pérlbânemafquée,  &  mlfe  avec 
urie  grâce  &tùne  nvagnific^iite^bloQif&nre. 
Céroicîit  Ja  taille  &  la  déoMitche  de  la 
Reine  ^' ou  de  ma'Dorotliée.  Je  ne  penfai 
pas  que  ce  put  être  Dorothée  y  je  ]ugeai 
donc  que  ce  devoit  être  la  Reine  ;  rour  le 
monde  me  ratrurott,  &  le  vefpeâr  qu'oi» 
Içl  portât  me;lé  g/araniifîbît.  J'eus  ïhfon-i' 


François.  i8<^ 

neur  Ac  danfer  deux  ou  crois  fois  avec  cette 
charmante  pecfonnc.  Il  me  (embla  qael]e 

.me  ferra  la. main,  ce  qui  qne  confondit; 

'  mais;  elle  avoir  ropiniatreté  de  ne  fe  poi^ic 

.  Hçmafc^uer,  Jk  je  peftois  ea  me  difant: 
f%  <^oi]  je  ne  verrai  pas  une  fois  dans  ma 
»»  vie,  le  viiage  de  cette  Reine!  »  Enfia 
ellt  me  prit  fans  façon  par  le  bras,  &  me 
dit  :  <«  Allons  nous  rafraîchir.  j>  Je  l'accom- 

.  pagnâi  avec  un  piaifir  &  un  embarras  ine^ 
primftbles^  Elle  me  conduisit  d^ns  un  très- 
jçli  petit  jbûudoir,  8c  ferm4  la  porte  fur 
e;ilei  Nous  iiio||i$  feuls.  Je  lui  prefemai  un 
verre  de  limonade;  elle  oca  leftenient  fpn 
mafque  pour  boire,  8c  je  vis  une  jolie  ft- 

fure  qui  retTembloit  iout-i<faii  à  celle  de 
>orotW«x  Elle  fourioic,  tn  me  regardant 
d'un  air  maliV  &  interefllant,  ôc  je  ceftois 
h  bouche  béfnre.  »  Hé  bien,  me  dit-elle» 
»i  mon  cher  m aître ,  qu*en  penfez  -vous  ?  » 
— •  M  Ceft  donc  toî^  ma  coere  Dorothée  ? 
«»  lui  répoqdis'je.  Âs-tu  pu  te  mafquec 
*  9»  comme  cela  ?  9>t-!-^<  c'eft  la  Reine  elle- 
u  meme^  reprit-elle,  qui  m*a  envoyé  cet 
m  habit,  en  t^*enjoignaat  dé.  me  trouver 
»  à  fon  bat  i>  -î-  «.  Maïs  n(5  çrains-ta 
>?^  point, luidis-je»  quelle  nes'oflfenfcde 
[*y  ,ceqâe.  tu,  ofes.  t^  dofjo^r  pour  elle?»» 
W  «<  Ppft  tout  le  monde  qui  me  prend 
m  poviïtllpy  rcppAdit  )a  chère  enfant jîc 


I  JO  L  *  A  V  EN  T  CRIER 

"••n'ai  aucune  part  à  la  mépnfe;  &  Ton 
n  m*a  fait  entendre  qu'elle  défiroit,  vu 
>ï  là  relTemblance  delà  tâilW,  qu*on  put 
M  '  me  prendre  poaif  elle,  afin  qu'elle  eût 
'Il  la  liberté  de  fe  perdre' nxieia  dans  la 
* w  foule,  où  elle  eft  eft  effet  dégùifée  jdf- 
'  »»  qu'aux  dents,  &  tont-à-fsiit  méoonnoif- 
M  lable.  n  Je  ne  pus  nt'ietnpêcher  d'etn- 
brafTer  Dçrothée,  tant  elle  étoit  gentille. 
'Elle  me  laifla  faite  en' ràuêldaht,-&:-élle 
"'ca^ha  fon  petit  vifâg;Vdan^  moft  feirfî  Elle 
ihe*  dit  cnuilté  qu'elie,*ft  féîitlibît  lin  peu  fà- 
'  tigûée;  M  H^bien  ;  tiià^cKère  ktfie,'fui  dis- 
•»' je,,  veux- tu  t'en  aller  ?>> — ^c«  Ouï, 
»>  mon  chère'  maître  ,'tne  répondît-elle.  » 
Elle  remit  foh  mafqUe  '^  je  lui  prcfentai 
;  riion  * Ijras ,   elle  '  Vâccéjbta,.  en   difaniî  : 
*  «.  Que  vous  avez  de  bonté!  >>'*Koas  for- 
«rlmesfj  tèurle  taondS  nous  fit  jplaceVéf- 
,pèauéufemen^V'j)t^enaïit   ma^  Dorothée 
pour  la  Rèînè.Nbus'gagnâriiés  notre  ap- 
partement, &  nous  nous  y  enfermâmes  , 
très  content  de  notre' foirée. 
*    Nous  trouvâmes 'un. art^bigù  cîïàrmant , 
'fefvî'poùt'notrftfoùpèr»  Je.trie  ttSsI  tk- 
1)le.  'Mi  )<cilie*  petite  feryiure^  lie  vôutoît- 
'elfè  pas  fe"tenir*'debdiil  pduif  me  fervir  ? 
'Je  lâ*  fis  alîèôir  vîs-à-vij?*de  liiprj.  ifir  Je  la 
priai  très  in'ftamrpcnt  dé  piâiigeK-felle  me 
^taifoit  un  million  ^d'excûfés'de  la  liberté 


F   R    A    N    Ç    O    t    s*.  191 

qu  elle  prenoit.  Elle  fe  louoit  tant  de  mes 
bontés,  que  jen  ctôis  tout  honteux j  elte 
étdic  mife  comme  une  Reine,  belle  coni- 
me  une  Ange  :  n'avdis-je  pas  bien  de  fa 
bonté  de  la  foufFrir  à  ma  table  ?  Les  vîrfs 
étoient  excellents,  h  chère  exquîfe  :  ndtfs 
nous  trouvions  lête-à-tcte  dans  i'apparte- 
ment  dé  la  Souveraine;  nous  fîmes  un 
fouper  délicieux.  Je  me  fentoî's  enivré  d'a- 
mour, &  les  yeiix  de  ma  cdmpagne  me 
difoient  que  je  ne  lui  étois  pas  indiffêrenc* 
Je  ne  pus  m'empêcher  de  lui  faire  des  cal- 
reffès,  d'abord  allez  réfervées,  mais  qui 
peu-à-peu  devinrent  très- preffantes ,  & 
qui  lui  faifoient  une  vive  impreflîon. 

Enfin,  il  fallut  nous  coucher  j  nous 
avions  dans  l'appartement  le  lit  de  la  Rei- 
ne, qpî  ëtoit  magnifique  j  &  dans  un  petit 
cabinet,  un  autre  lit  plus  commun,  pour 
une  fenime  de  chambre  j  Dorothée  vou« 
Ibit  s  y  retirer:  «  non ,  lui  dis-je ,  ma  cheré 
>»  amante;  tu  as  la  figure  delà  Reine,  Se 
99  tu  coucheras  dans  ton  lit.  Il  ne  fera  pas 
»  dit  qu'ut)  original  comme  moi  occu- 
•9  pera  la  couche  d'une  Souveraine ,  tan- 
»>  dis  qu'ui;e  fille  angélique ,  comme  tof, 
99  fera  reléguée  dans  celui  d'une  domeftï* 
♦j  que;  Je  ferai  encore  trop  honoré  de  té 
»»  fervit  de  valet  de  chambre.  »  A  ces 
mots  I  je' me  ^mis  â  h  déshabiller.  Elle  ne 


j^t  l'aventurier 

favoic  oiù  elle  en  ecoic,  la  pauvre  enfanr; 
elle  n'ofoic  prefque  ré(ifter.  Je  ne  peindrai 
pas  tout  ce  qui  ie  paflâ  encre  nous  :  il  faui 
voiler  les  triomphes  remporcés  fur  la  pu- 
deur«  Nous  fumes  entraînés  bien  au  delà 
de  nos  întencions,  dans  un  moment  criti' 

2ue  au-deflus  de  nos  forces.  Si  rinnocence 
e  mon  amante,  &  le  refpeâ  du  lieu  de- 
Voient  m'en  iinpofer,  ;e  n  crois  pas  libre. 
Quelle  nuit  !  Accablé  de  fommeii  &  de 
volupté,  je  m'endormis  enfin  dans  les 
bras  de  ma  divinité. 

Le  lendemain,  de  grand  matin,  quand 
je  réfiéchts  fur  ce  que  je  venois  de  faire, 
je  médis  :  «  que  penferoit-on  de  moi,  fi 
»  Pou  favoit  que  j'ai  abufé  fi  irrefpec- 
i>  cueufement  de  l'appartement  de  la  Rei« 
)>  ne  ?  Quoi  !  dans  le  lit  même  de  S.  M« 
»  attenter  iàns  pudeur,  a  la  virginité  d'une 
»  fille  fage&  innocente,  dont  je  devois 
»>  être  le  proreâeur  !  &  fî  Ton  alloir  vou^ 
»>  loir  me  la  faire  époufer  !••••  99  Ces  ré" 
flexions  m*inquiéroient.  Je  jettai  un  coup- 
d'œil  fut  ma  compagne  de  lit  ;  elle  écoic 
adorable.  <«  Après  tout,  me  disje,  ne  fe* 
«t  rois-je  pas  bien  malade  qaand  on  txiC 
»•  feroit  époufer  un  Ange  ?  »>  Je  l'éveilliU 
par  mes  baifers  :  elle  ouvrit  un  œil  confus» 
rougît ,  &  fe  cacha  le  vifage.  «  Oh!  iça 
H  coere  ame,  loi  dis*je,  regarde  moi» 

99  regarde 


>j  'uh'fiohîttie *ijtr,'t^dofe,,'?e ife  iaettiàtufé 

Je  vin?  i^dëiWi'Jtèhméty'eii'^bdtuttie^' 
iaè't^-iAte'  noùVèffe  -off^Hïèï'Nôiii  n^uS .  ie- 
*îfaft;eHë'teitfîtrtf^'llâ>it«''ôrcÇna1téJ,' 
8c  ^  lk'f^ndmfii-l^W^VnPe.'iffé'M 
JàriëttîjSrsintç  ;  ^& :'pj[.t^i"tôuchanté 'IncêlS 
qu'Si'otdihaiie:EI1e  fn^ifàpplia^^ti  çic^^'ns» 
déplut ^affdërTé! fecrér;  iSir,  éif  ttié  d^ii'-j 
dant  cette  grâce ,  «lie  lai^  tbvaiiéf  iuHè' 
ià%rfç|iiîfeifl(iHîàtfh'^ét'vWti-qiiKfai, 


uie  ferabloit  «iCelie  «voitilà^bUitl^  9'ib'(/ 
ieiW/«M  jW'^a'r.fif'dB' l'iiief îMç. 

d'etix*  «Gterd' chàftibi»^  éri«4*ç!B?  àiMài* 
à  <hdi j^fé»  Itt  ;t5t<ft  R^  tcWBa'Mtt^eVbft' 
fSgàfPXfixn  dè*ia»'ifMîH^^aP 
il  £iiloit  bien  qu'elle  cotSmmf  i^P&tSf 

Tome  IL  l 


194  L*  A  V  JE  HTU  KIE  A 

je  copfçfle  que  je  f  idolairpk  ^e  ne  pcn^ 
fois  <}ai  elle;  àMiné  Juliç  me  reyenoic* 
e|I^(]werquefoi$j^aâ^la  m^mod^         '  '  \ 

-•  ^^ ^y^y^^^  f^^P^/^'^?\^l^^  qui  a?o« 
toujours  fotv  âiauJn  mfjfquç;.jelû -ma 
^èroanâoic^qaçTqi^e^ou;  des,  jKmvçlIes  de 
ma  fervaniè}  je  me  i  rapoelloifi  toujours 
alors  |e^jlibçrté8flpcj'av<^&jppffifidaps  le 
lip.  ^e  S.  M.,^  &  9ç  n'ècoicjgas^uM  çi^pfe  i 
lui'.rcvéleril-  ''  '  '-  '  '^  ■  •.;?*::•  .:î  .ii 
., Cependant  j!avànçôif  ^o»s  les  jpojj^  en 
faveur.  Lej  Côurrîfantjf .  ^  frpmijfe 
d'envie V  & 'me  faîfojepr.ri^-b^jaenç 
îe^r.cour,  Le^  l^iniftre  jirpif.  ulcéfÇrCqi^^^ 
moi  \  mzh  foo  acc^^eil  paroii|bh  dés  plus 
Dplis  >  &  i  comme  je'  comio^,  un  peu  les 
hbfrlme6,,jje^nWAi  ian;iajsj,«^fi  la^  qui 

qmbça|r^des|,  d^Jéj^qellç^  ik^fjiiçojenç 


d  honneurs  &  idcdiflpjt^s;  ^IJe  en  yant 
énfini  i  me^dotmer  le.jçprdon  bjejii^.  qui 
iioit  poïfiivjefnewjlg  même,qije.jfhfa 

^4oçu^avep.pp  ifvciris^.jçk 

ine.,reiid4&  à  la,G9Hrrfe^FîU!^PiJFW^^ 


^     François.  1^5, 

falfe  de  Taudience.  La  Reine  école  fur  fon 
«one>  dans  le  fafte  le  plus  :iiiipofanr«  La 
fbule  me  la  cachoit.  J'arrîye  aflfez  prè«. 
'    d'elle 9  fan$;  |K)uvOir  ToBpeifjpeyoir,  Je  def- 
'    mandoisf  :  ««  Eft-efle  auffi  mà/guée  en  don,- 
t>  nant  le. cordcm-^blea?»:»  Tout  le  monde 
^    m  alTutoic  qu  elle  écoitialors  y ,  â  vifage  dé^ 
!    cottverc;  &  fe  difois:  «<  enSn  je  Tais  donc 
'    n  la  voir,»»  Mon,  toj[|C  vi^u^  pn  me  fan; 
|>lace  pour  aller  i<£^^  pieds.  Je  la  regarde 
'    àvidlem^.  C'étov  CQuce  la -figure  de  Dch 
^   Torkée  :  je.reftai  immobile  aux  pieds  du  trob; 
^   ne  de  S.  JM*  »  qai ^  datis  cette  circotâatfce« 
^   avoir  un  air  de  dignité  févere  &  con^o- 
^   fée  ;  elle  me  regardoit^  du  moins  à  ce 
'   qu'il  me  parur»  auili  firoidemeiit»  &,  ^u(S 
f   iodiiS^^mment  qiifî  le$  Afttc^  ; jm^^  P^^^r 
^  hte  lui  eQ  çoôjçw-il^  «la  ppil  dWprc^  poiç 
^  ajBfe^er  cette  ^ndiffîrence^  Jf  ^d^  i^oia 
qu'en  peùfer.  Quoi  q^:tl  en  fpir  je  mej^ttal 
^  À  £e$  pieds  ^'eUeinle  pa0à  le  cordon  ayec  les 
^   cér^mom^sj^dioaires,  ^,4'«in.aiiîgai;fair 
:   c«fcmemj:atoi^;Jèiai?ega^oifr4^t^^S;fnç3 
^   ff^'myik^^  pirois  e|>fiifp^-m^t9e  qjiojç'j^oîr 
jBMr?Ppri(Àh^;U  ê(ll«^(^e  kvMaî^^ii^ 
I  us^^mMi^  ilie(tc(ii^,ib»ei)  f9K(d«N  ^j^  1^ 
s¥tf  »iia^  |ç  iiik(mU4i»is;fOWpj^vdâ  ^a  ÇE.ei-* 
1  jBfefciJ^raieibVêl^iiSnJirtfsdfe^iQi^çiM?» 
j  ,fc  né  lâchant  fi^|e'<IN»ioi5^ioiif/l  je  Veii^ 


I 


1^6  L-AvtKTURIER 

'  Le  lendemain  ,  Dorothée  vînt  chez 
moi ,'  awc  fôn  petit  air  innocent  comme 
à  fon  ordinaite.  Je  -la  fixai  Me  IVbvT  le 
pins  |)erçarit  qu*î|  me  fut' poflSbîe  j  faw 
pouvoir  déebnvrir  ri^n  de  partkôlier  dans 
fes  regards^  wOh  çà,  Iiii  d js-^e  ^  Wada- 
f>  me,  je  réfpeâer ai ,  tant  qu'il  vous  plai- 
n  ra,  ri/2cog?tiw  que  voufc  voulezfgafder; 
»  je  ne  neconnèltrât'^pa»  ce  que  vdUs  ne 
»  voulez  p^iAjdfe  jel:ecèn»dtffe  j  maisiroos 
f>  •  ide  pertheéttez  ,*  ^u  TO^ôins ,  de  ne  fw$ 
k  '  VOUS  mahquer  ait  pbinc  do  me  laiflet 
m'  ftrvir  par  vous.  Si* -je  J'ai  fait  jufqu  ici, 
i>  pardonnez  à  mon  ignorance,  A  prc- 
^'  fent'  tiies  yeux-  font-o^epc»^  &  je  fuis 
ii^jîtêl  à  vèUs  fervir'  d  genoux,»  Doro- 
tH^ime'fépôfidit,  d'un  air-  tout  ^tonnc 
&'  tj3U*  affilé': '*+<Juié-^uIe»»-Vdrf5  donc  | 
h  >hié  dire  >  Eft-^e  qué^jë  v<>ài^  Envois  dé-  , 
iv  p(ù,  *oii-qué-iîifeï  ferike^  vous  en* 
»  naiehi??  »i*^<<'  ^lbn;>Mad»ntey  reprfs- 
ij-jè  il  non  ;  jVofé  dîre^'quie'je-  ^bus  aime  ^1 
\f  'd\ia^aÂdùjr  té^Jëaiéux-j  «fc  qlii  ft'al*  I 
V  ftpe'  cfft  rién'iàff^^oÉoiîde  3<él*ér«iôn 
2wl'(][tte^^l^ Vôts' ^4bîWJ  * iN  if»oos' ^àii^e\ipoJit 
'^  vo§  ^^rifi)  ^airJit^Vf  dtff  ks  bhtifàtsi 
-J»'  1idtté^lWiÈ«qi«5à^j?ihi«io^    pôtfn  des 

ti'  â  vô^'piî^s»^^c.^^^M&^îèi)cor4^ù^cou{^, 
^  quç  vouiçz-vou$  donc  mç  dire  ?  **pflt 


•F'  R    A    K  Ç    tf  t    S.  197 

^  Dorothée;  Qiripeat  rîen  cortfjpt'endre'à 
*>  ce  langage?  »*—c<Mirfdaitie/'r'ef>a«i5^ 
••  je,  je  fèipede  vos  feorets  j  -Vhais-  j'5^ 
9»'<{oferâi  toujours  la  rfïain  qui  mVdé^ 
»  coré  d«  ce  cordon. W  En  difanc  ccfs 
mots  ,  Je  baifai  \t  cocilon.  -Mon  -  Hà^ 
teflè  qui  étoit  entrée  ,  pendant  -cet  erf- 
tretieu^  paroiCToit  étonfFer  de  rire.  èc;Ait! 
?>  parÛeut  cela  eft  esicelle^nt,  dit-^elle,  ta 
^  ne  fais  pas ,  Dorothée ,  il:  reprend  poitt 
•»  la  Reine.  »— •«  Mdij  la  ï^éine^  réport- 
>3  dit  la  BeUe,  d  urr  air'confiliî  &  rianr, 
4»  oh  r  je  ne  puis  m'enVpêcher  den  rire. 
^»  Mais  cela  eft*  donc  bien  vrai  que  je 
*y  teflemble  à  S.  M. \  dn  nie -ta  tant  dit 
»  de  tooscotçS)  que  j'ôiferois  prefqtîe  efti 
9>  croire  quelqua  chofei  Si  cela -eft  *  vrai  > 
19  elle  devf  oit ,  bien  ine  -  faire-  itia'  forta- 
9»  ne  ,  &  ne  pas  lailTèr  langilir ,  daUt^ 
n  rétat  de  fervante,  une  perfonné  qui 
»>  a  rhûnneu'r  de  porter  Êi  refTembl^nce. 
3»  Mais  que  dis- je?  ah!  je  ne  me  plains 
n  pas  de Técat  de  fervante  :  je  n*ai  jamais 
«  écc  fi  heureufe  :  non,  mon* cher  Maître, 
y  puifque  j-àLle  plaiiir  dei^cms  fervir^  je 
»)  ne  changerois  pas  mon  fort  pour  celiti 
09  de  la  Reine  eile^mime.  » 

A  c^%  mots,  fe  ne  pus  m'enïpccher  dte 
donner  un  baifer  àtlia  belle  Dorothée^ 
qui  me  le  reûdic  de  (Oac  fon^  cœur.  «<  M^ 

1  > 


l^t  I.*AT£NT91tIfA 

w  chère  Marine  Jovial  »  dîs-jc  a  mon 
n  Hoceflè»  ne  crouvez*voas  pas  qae  ce& 
j9-  la  Reine  ?  »  • . .  <c  Allez ,  voas  èces  foa« 
M  iateirooipk  la  maligne  femme  :  tous 
••  êtes  plein  de  vocre  Belle  »  &  yous  I2 
99  Toyezpar-EOttt.Poor  moi  J'ai  parié  râigt 
.  n  fois  i  notre  Souv  eraine  ;  tl  y  a  bien  quet- 
«  que  chofe ,  un  faux  air  de  reflemblaik 
»  ce  ;  mais  ma  foi  !  Monfieur  Mervcil  % 
n  il  faut  être  amoureux  de  votre  &r?aft* 
.>»  ce>  pour  la  prendre,  comme  vous  kir 
9»  tes,  pour  S.  M*  »  Madame  Jovial  for« 
tic ,  fans  m'avoir  convaincu  :  &  je  dis  i 
isa  Dorothée  ;  «  J'ai  entendu  dire  que 
•>  la  Reine  ne  peuc  ic  marier,  &  que» 
9ê  pour  avoir  de  la  poftéri té ,  elle  dote  &  dé- 
M  guifer,..de  peur  d'être  coimue.de  ceux 
>»  «qu'elle  daigç^e  choiAr  pour  un  fi  glo^ 
s»  rienx  emploi';  or  on  ne  peut  votr  une 
»  reflèniblance^plus  frappante  que  la  vô^ 
»  tre  avec  cect^augufte  perfonne;  ainfi.iM 
—«Ah!  mon  :Çhier  Maîrre,  interrompit 
»  Dorothée,  jeTvou^  ai  entendu  dire aulll 
»  que  vous  re(^mbliez  à  un  jeune  hom- 
»  me  de  Paris;;. que  coût  ie  monde,  mê' 
»>  me  fes  parents ,  vous  prenoient  pouc 
>»  lui,  &  que  cette  rcEemblance  a  beau* 
«  coup  influé  ^r  votre  v^e.  Vous  fayiea 
»  bien  cependwc  que  vous  n  étiez  pas  ce 
y  jeune  homme..^  C^tte  réponfe  mefet* 


I  Cependant  je  Ittî  dis:  ^  qtioï  qa^îïiM 

f*  fiç>kijiif  jrtecferdi^plHtt  ââmiAiBi  edê  de 
ff  fouffrir  (|aerià'aiiifi^^ihel|e»  maifTS  frte 

I  jp  ferv:cht.^  L^  ,déQàt^tHiky  dent  &  Reiii^ 
p  pasf,  ^ hpripré  :  çxigr  ^qaèsr.  je.  viye-  fav  «m 

I       ,dà  Jçi  rf^ir^f  )  <*  lii  :fâtet  que  4'^^^^'*^ 
^  ni;^i(!(^,  qt^il'ftie  nfH  cettàîamnêtxà^  de 
*^  .S<sp»  4;  in<Hi  firmce>NSr  4'^  ^  ite  fois 
»,  paSrseftftejHnrè-tiB^vjie^tie  perfontie'^  qai 
m  ,  vJjjeiK  /aiçç .  iti^  chamlx^  î)  >»— *« .  Quor ,; 
<»»jj9Mi  d(c«-eyfti!eii  ptèiiranc^ orxkfsinervtDir- 
isfetlii^  plo^jQH^jypkr!  ;^i4^<î:^  Dreti  ffe  pla!«^ 
)       >ai^l)é(^  jQ^p^nâîsrje4  |e>rëgàrdeciif  ^  coof^ 
f       ^  i  fl^ife  J^ftrccicttft  Éa  wirt ,  fi  Voqb  ^xa^ 
;       >> ^ l/8j  iyj&n.pf rniétite  que  f aie  lUiô^neur 
,«tn^jv<iufjf^irei  paai.éqnr  de  tenîps  en 
.?.]!ïî?t9p?r  î»-rf«  Soyez  aflttré  ^  repcit-elle 
!       i*.«>rî^^(^  le.<pliis  déterminé  y  que  fi  vous 
99 .  neycHib^'  pas  que  je  vous  fer  ye ,  comme 
jrt.'çi^dey^tv  votai  ne  me.  reverrez  ja-** 
J9  *|}iai$*.  >♦  ."  •:     '  :     •  .r  t».   )    ïi  ?'   î    -• 

I  Çerte  menace' tn'eflfrayat;  jiè  fotbutat 

que  je  pus  poiirJa  faif  e  chàngéV  d^  i*-éfô^ 
Intion,  elle  demeura  inébranlable';  &  je 
fiis  obligé  de  me  laiflèr  fervir  p^r  etfei  lé* 
bieiifaics.  de  b  Reine. tne  mire^nt  dan^  h 


mais  ma  chambre  ne  fiftfMf  ^  ^i  Dèi^ 

.  fi  Ua  ^iBiîoii  iwi^dr iqde^h  Rîeine  ^rott 
ibrcenrdeafr^'^lle^me  nc'^ppeler,'  &  fe 
fAhûr  devABéetie'  a(l6z''embaf¥afl^.  Elle 
amoic  ua.peci€|air|vi«drA9tK'<ëve^e';  %  f6 
fnfêw  appKçàsiicés'-5bfen»j'caf  *>nl  Vi&gfe 
^iti/déûfnvetrie^l^mais  cèlilî  de^DbrCN' 

fil  Qafiftr!e0i.tp»e  f ^fj^rêb^^'  Morin^Uf? 
;}>  mer.  dè-«Ut  .il  un  totf  -  fort^-  ((ngbttier  ; 

^>  1  nt^fceiKire  pininvôirefèrvante?  A-t-ofi 
jf  îcj^mait  :jcaiiç(if.  law^tpât^îHli  ^^bfeiM^é^? 
j»c.il>aiy;^itifii  p!^4iAgké<rttmll^m  ^et<- 
^  :qttes/bobtcsâicè  M'pnfi8Ut<i4l  4-*4ft4mâS 

»»"»4f  mte'dëguifer:poti»îdtePttlil$'!te5|OTr^; 
«  par.  partie  de  plaifiif;^  biila)^e*»fa' Aflttrf*- 
99  bre-  Ed  vérité,  je  neïais-qitf  nié^  tlrtic. 
»>  Si  rex«ra\£àgaiKe^n  «toit  f  ai  fi'bsHef* 
aa  que ,,  qtie'jei  ne  .pui5^m^enîp^<?fe^i''3  eu 
"^  jy  mç jî.votts  jûwérèccriMuqn^'j jfe vrflis  fiflfe 
a  punir  comme  criminel  de 'lèire^Mai' 
.»•,  |efté<:n  je.  yoniiîs  im'etcûftpf  ftb  l^ex- 
wême  ;ye(remblaiice.  «:  Allez,  dîc4el!e*, 
^  cette  ^efTetnblance  eft  une  idée  ôflferi- 
^,  faute  %  votre  cxtufeieft  un  outrage.  Qtie 
»  jef'tiHtxntnàt  pfais^reiiailw  de  c^tè-rer- 


F  R  A  K  q  o  I  s^  tfOt 

«r  tife.  »>  A  ces  mots  elle  me  congédia  toit 
impérieufemenc. 

Sa  confideuce  me  dit  i  »  Pour  Dieu ,  ne 
»  parlez  de  cela  à  ame  qui  vive.  Vous 
ai»  deviendriez  le  jouet  de  la  Cour,  û  cela 
»  tcanfpiroit.Figurez-yoHSun  homme  aliea^ 
»  fat  pour  dire  que  la  Reine  e(l  amoureiife 
»  de  lui  y  jufqu'â  fe  cendre  fa  fervauce.  » 
Je  me  retirai  fort  embarra(Fé,  biea  ré-- 
folu  de  ne  plus  parler  de  cela  y  &  de  me 
laifTec  fervir  par  ma  Dorothée ,  quelle 
quelle  fûtj  car  j'en  étois  vçnu  à  ne  fevoic 
que  penfer  d'elle; 

Cependant  elle  devine  grofTe;  &y.dan^ 
îe  même  ^emps  on  publia  la  groiTeflè  de 
la  Reine  ^  c^qui  occaConna  de  grandes 
réjouiffances.  Toute  mon  incertitude  n^ 
put  tenir  contre  tant  de  preuves/ Je  mp 
regardai  donc  comme  amiré  que  j'étoî$ 
fervi  par  la  Reine;  mais  je  me  gacd^j^ 
bien  d'en  témoigner  rien*. 

Je  m'accoutumois  peu-à-peu  areceyoir 
les  fervices  d'une  Souveraine  que  f'adq^ 
roisj  mais  la  grofleffe  paroiÛbit  tous  Iç» 
jours  de  plus  en  plus  -y  ôc  le  temps  arriva 
où  S.  M.  3  pour  cette  raifon,.  devoir ^atr 
der  la  chambre.  Elle  fut  obligée  epân  .de 
me  dire  un  J.our^  après^  ayoiç  fait  moijlip 
avec  aflcz  de  peine  :  «r  Mon  cnér  Maître,  je 
»  ne  pourrai  plus  vous  fervir  d'ici  â  quel*- 


If0>  t'^A  r  ÏKT  VRliR 

3'  ques  mois;  le  Médednm  ordonne  Je  refv 
s»  ter  chez  moi.  Il  m'en  coûcera  beaucoup, 
»  pour  être  privée  de  frous  voîrjne  vous 
^  faites  pas  lervir  an  moins.,  pendiam  Rion 
n  abfence,  par  une  autre  femme."  Je  lui 
répondis  :  «  Il  eft  vrai ,  en  efièt  y  que  là 
9»  Reine  va  garder  l'appartement  y  &  toi» 
M  ma  chère  Dorothée,  qui  lui  refTembles 
>»  tant ,  il  eft  bien  jufte  que  tu  faffes  comme 
n  elle..»>  En  diiàjit  ces  mots,  je  Taccablai: 
ie  careffès.  Elle  y  fut  fenfible^  ratteii" 
driffèment  pénétra  fon  cœur ,  &  lut  fit  pec^ 
dre  le  peu  de  £>rce  qu'elle  avoir.  Je  trou* 
val  le  moment  defiré  depuis  long-temps;, 
ion  fecret  >  qui  lui  pe^oit^  lui  échappa. 
Elle  m^avoua  tout.  «  Ah  fcruel ,  me  dit-' 
f»  elle  »  que  veux-tu  fa  voir  ?  Ignores-ttt 
)•  que  c'eft  ta  perte  de  la  mienne  ?  La  loi 
If»  ordonne  ma  dépofition,  mon  fupplice 
u'Sc  ma  movt,^  H  celui  que  j'admets  dans 
)f  mon  lit  fait  qu'il  eft*  reçu  dans  celui  de 
t»  la  Reine;  la  loi  veut  qu'il  périfTe  avec 
9t  fon  ifidifcrete  amante.  Garde  au  moins 
»  un  fecret  d'où  dépend  notre  vie.  »  Alors 
elle  me  raconta  où  elle  m'avoit  vu  pour  la 
première  fois^  Pimpreflion  que  je  lui  avoi^ 
élite ;;en  un  mot  j  tout  ce  qui  s'étoit  paffê 
daiis   fon  coAxt  à  ce  fufer.  Il  rcfulcoic 
de  &s  aveux,  qu'elle  m^aimoit  beaucoup* 
Je  a'étois  pas  tout-i-^ic  ingrat  ^  je  ne 


F  K  A'  H  ç'  <y  r  ^r  '  koj 
^ettoîs  qiie  Julie  aa-deffiis  #elîe.  Notre 
fépàration  Fat  aifrofce  de  nos  larmes  mu^ 
fuellc^j  &  je  (entis  que^  dins  cet  iuftant; 
rrioh  àsmèuf  pouc  elle  ftt  pbrt^  à  (on 
tomWév'^     '"  '^  ;  '      ^  *\. 

'  J  aMbîs  fouyeifc  îa  voit  db»  foii  palais  ; 
elle  me  recèwît  a^vefc  une  céiidreffe  quelle 
fte  poliVôît  cacher,  &  qui  feifoic  froncer 
le  fburcr}  à  beâticoiip  de  monde/  Elle 
acciÀicha  enfih  trës-Keùreufémerfe  d^unè 
fille  ^  ce  qtri  bcc^fionfna  lei^  plus-  (blem^ 
AeUes  t^jouifl&nces- Je  m^  trouvai  âiiçpuif 
defbn  lit;  alvec  toiKe  îa'Courv'dàné  le 
moment  qivon  prcfenta',  à  tout  le*  monde  v 
Penfant  nèuveau-nc  qui  deVbit  hëriter  du- 
tr6né«  Quand  ce  ga^e  de  nos  amours  vint 
i  moi ,  la  Rèihe  me  jetra  un  çonfi-d'iril 
tendre,  qui  fembloir  me  dire  :  yàii^  ta  fille  ^ 
ratais  qu'on  difoît  &  tous^^  lés  autres  :  voilà 
i^o/r^'Pri/ice//^.  Beaucoup  de  gens  rertiar- 
Tçuetenc  &  comprirent  ce  coup  -  d'oeil  j, 
elle  s'apperçut  dé  fon*  imprudence ,  St 
m'annonça  bientôt  fa  cpainte  pa«  un»  au*^ 
cre  côupd'ccîK  ,         .    ^  ^ 

Le  lendemain')  tandi*  que-noiiis  étibn*^ 
&ute ,  elle  me  dit  :  ccMèri  amii  voilà  ti 
»  fille  j-pulilè-tHelIeiÈtre ,  pour inbi',  fë  gagés 
9>  4d'uh  amour  qui  dWe  ;futànt  qti'ellç  6c . 
tv  nous!»»  De^  efpions  entendirent  ces  pa*^ 
soleS',  âc  en  firentleut  rapport  au- gouver^ 

I.  ê 


ao^.  L*/^V  ENT  y  RI  EÎC 

nemenc.  Je  n'ai  fu  tous  ce$jncîdenc$,<pie 
trop  Ipng-cemps  af|fès..L*ouge  r&formoic^ 
ùps  que  no^^piiflioiu  le  iaùpço;|i\er.  On 
|ie\téaioigna  rien  i  on  lai^a  l%.H^Qe  ter- 
miner ies  couches,  &  fe  rctablij:/i  foa 
aife.'  Enfin,  défà  riçifqcrç#jf.|^î<  #lcvce 
^oletnnellemcnx,.^  ejiâ  aljoîç  recpmaien- 
cet  à  vc\Q  fervU  ^:un  b«au  çnaun  un  E^^efnpt 
^e  U  coy/çonne  Milieu;  chex.n^oi ,  &c  me  dit: 
«5  De  la{>iLCt  de  la  flaibn  Çran^oife-Auf- 
?>  ti:ale,  ie^yous  afrê£ew»>,§A}r|]|r^s,  jç  p*c- 
cciç  :  a  ;Oi^  af  rrere^2ici.qii;e  <^  I^  par^cie  U 
V.  Roii^e.  9>.0^i  me  répond 4ii^-}ft<^^^P* 
»»  La  Reine  elle^mcrae  eftacrêiée.  •> 

•  Je  fiis  douloureufemetit  frappé  de  cette 
noijvelle.^  Ah  !  raa.  chece  Reine  >,dis-je  en 
^9,  mpirméme,  je  ùjàs^h  canle  de  ton  «»!- 
»  h^ui;  !'  Qa  s*^,appc^ç.tv;q«e  tu  m'as  dé- 
9»  voilé  le  iec^ef  der(99  $^!^>  &  ^^  vas  être 
e>  privée,  pour  ^ol^jcUv.  trône  &  de  la 
93'  yte,  ?»  Spu,da^n' je  fornj^Ht.d^s  mpi-inè* 
Iqae,  le,  projet  ^e  délivrer^jc^tte  adorable 
viûime ,,  de  la.  remettre  fur;  le.  tr.ôiie ,  & 
d'y  monter  avec  elle.  Mâis-j'^o^aiment 
conquérir -;im  Royaume.,;  ^ans,  mn^  mo- 
ment, où  j^^  tne-  voyois  enlevet  ma  H** 
berté,/  où  Je^  i^'avois  .pafs  pne'épéeî  (  Car 
on  np!a voit;, f9^ft^  .touxe^,  mes  ^rmes.) 
Je  jurai  cepqncia^t  de/aliy.^  mon  amatita^ 
&depui^iimfi&çnn^î?,,  -  -    -^   - 


'  F   iR    A    N    Ç    O  I   $v'  lOf 

L*Exempt  feul  étoic  entré  chez  moi,,  je 
conf^ncU  à  O^tu  deyajic  lui',  &,il  nie  £uL- 
vit  for  r^fi^ali^r.  Je  trouvai  en  t^as  dix  fii-. 
filiçrs.  J0  iTOK^iitoif  profondéiTttînc  çomr 
q^ftic  j'éth^ppe.rois^aipf»  mains  d«  ces'  co^ 
^iMn^^je  reitai  ^êjme  un  înftaiit  immo-t 
bile  datis  cecte  (icuation.  Un  des  grenai^ 
diers  h:)e  voyant  arrêté»  me  poulTa  rude- 
ment, &  jçignir  à  cetçe  infolence  des  pa- 
roles injui:iç^)res.,ci  Ah!  fcélérats,  dis-je 
>y,-^n  naoi  naême  j.  j-'avois  du  fcrupnle  de 
5>  jif|er  aycuadè  vous  autres^  mais  ce  maL- 
>»  peureux  ne- mérite  aucune  pitié.  >•  Il 
falloir  cependant  céder  à  la  force  ,  ea  ar- 
(aid^nc  f^ue'je  puilTe  m'y  fouftraire.  Un 
carpfle  m'attendoit  à  k  porte  ^  avec  une 
e-Tcpiiiade  de  virigr  carvaliersw  Malgré  mes 
beaux  projets^  je  fus  falH  par  ces  brigands  » 
empaqueté  datis  la  voiture ,  conduite  rea« 
f^rpié  dans  qiiet  étroire  prifon,  jugé  Cui- 
v^nc  des  lolx  coiure  kfqaelles  je  décla* 
nifii  vaittemenr,.&  condamnée  perdre  la 
tète.  Au  bout  de  peu  de  jours,  je  fus  con^- 
dait  fur  un  échafaud  drefle  hors  de  la 
ville  ^  je  vis  un  peuple  immenfe  qui  me 
plaignoit;.  je  cûalaL  mes,  yeux  fur  Taflem^ 
blée^  j*y  reconfius plusieurs  amis,  qui  me 
i^nt  comprendre ,  par  k;ucsregards,  qu'ils 
étpient  prêts  à  perdre  leurs  jours  pour  me 
f^uv^r.  Je  leur  fis  figne  des  yeux  de  fe  réii^ 


loë  t"A»r  E  HT  TTR  ri  It 

iitr  tous  en  un  peloton;  ce  qu'ils  Grertt 
peu-à-pelr.  Tandis  qu'ils  fe  difpofoîent 
ain(i,  pcÂtè  ^gner  du  ten^ps»  |e  barao- 

fuois  Tafl^rnblée,  &  )e  lui  ùifois  fentîr 
atrocité  d'hnmolec  le  tnari  de  leur  'Sou- 
reraine,  8l  le' père  de  Thétitiere  du  trône. 
Mon  éloqwnce,  mott  malheur  8c  mo» 
courage  arrach<Ment  au  peuple  des  larmes 
de  tendre^  Se  d'admiration,  &  le  difpo^ 
foient  favorablement  pour  moi^  ' 

Enfin  Je  vis  rinflran  t  propice  pour  écbap^ 
per  aux  ràains  de  mes  bourreaux.  Mou 
évaHoiivi  paroître  un  ptodige;:  mais  il 
faut  fonger,  comhie  je  lai  dit,  que  le 
vrai  ii'eft  pas  toujours  vtaifemblaWe.  Le 
peloton'  de  mes  amis  étoit  taflèmblé  pro-^' 
che  de  Téchafaud.  Je  faHîs^  un  moment 
où  perfonne  ne  tenoit  le  Ben  dont  j'érois 
garrotté  »  je  m'élance  aa  miliea  d'eux ,  ils. 
me  reçoivent  dans  leurs»  bras.  Le  bouc* 
reau  me  fuit^  ils  Técarre  i  grands,  coup^ 
de  fabre;  Ton  coupe,  rion  (ans  me  faire 
un  peu  faigner ,  la  corde  qui  me  Hoir  le& 
mains  \  l'autre  mre  donne  une  épce  nue  ^ 
un  troifteme  me  jettt  mi  manteau  £tir  les 
épaules  i  un  quatrième  enfin^,  me  met  fur 
fe  tête'i  ^^  grand  chapeau  bordé",  rabatm  ^ 
qui  me  couvre  Te  vifage.  Tout  cela  fur 
Fouvragé ,  pour  ainfidire,  d'un  clin-d'œiK. 
Les  bourreaux  &  les. archers* crient  :^i^ 


F  R    A    K   f    O    f   s*.  ÈOf 

ïï€Ce\  fondent  fiir  mes  amis  &  le$  diilipenu 

^e  peuple  applaudit  à  ma  fuite.  Les  foU 

dats  me  etierchcnt  &  ne  me  reconnoifTent 

as  fous  mon  déguifement.  Je  me  coule  ,. 

mieux  qu'il  m'eft  poffibley.  Se,. je  m^ 

perds  dans  la  foule.  J^  fuis  déjà  loin  de 

h  place  y  qui  étorc  hors  de  k  ville.  Le 

maudit  grenadiec ,  à  qui  j*en  ii:ouIois  déjà'^ 

me  reconnoit,  &  me  faiiit  ;  je  lui  aban^ 

donne  mon  mant^aui^  ôc  je  mefquive.' 

Vingt  autres  accourent  j  je  me  fau^«  &  fa 

parviens  en&i  fur  le  bord  d'une  jettée  éle<f 

vée ,  au  pied  de  laquelle  cotifoit  le  fleuve. 

i      Le  déteftable  grenadier  m'avoit  rattrapé  i 

!      je  lui  donne  un  épouvaiuable  coup  de  tète 

(  ^    dans  Teftomac  ril  tombe  à  la  renverfe  dans^ 

Feau  y  Se  je  m'élance  avec  lui.  Le  faut  étoit 

i      de  plus  de  cent  pieds;,  perfonne  no&  le 

i      faire  après  nous.  Le  malheureux,  dans  f» 

f      chute,  hiiila  échapper  fon  futil,.  dont  je 

m'emparai.  H  tomba  lur-même ,  la  tèté 

iur  le  bord  d'une  chaloupe,  fe  débattic 

un  moment,  &  alla  s'engouffrer  dans  un 

tournante  Pour  moi,  je  me  mis  â  nager  de 

toutes  mes  forces,  afiii  de  gagner  l'autre 

I      rive. 

Cependant  les  foldais ,  i  qui  je  venoii 
d'échapper ,.  pouifoiem  des  cris  affreux^ 
pour  avertir  ceux  qui  pouvaient  fe  troi> 
xci  fur  l'autre, bord  j  &  ilsme  tiroienr  des 


io8  t'A  VBKTURrEa 
coups  de  fufil  que  fefquivois  en  ploij- 
eeatu.  Je  gagnai  enfin  la  rîv«  oppofce  f 
là  je  me  voyais  libre  &  dans  la  campagne.- 
J'aveis  Je  bonheur  qu'il  ne  sy  trouvoir 
prefque  perfonnef  qiie  ceux  qui  dévoient 
me  pouriuivre,  manquoient  de  bateaux 
pour  traverfer  la  rivière,  qu'ils  écoienc 
obligés  de  remontes  coiicreie  courant,  qui 
^coic  très- rapide,  &  contre  le  vent,  qu» 
devenoit  toujours  plus  violent.  Ces  cir- 
confiances  me  doiuioient  le  temps  de  ref- 
pîrer  &  de  me  cacher  :  j'alfois  en  profiter^ 
mais  [e  vis  acccMKir  deux  foidats ,  qui  vou- 
lurent  fondre  fur  moi ,  avant  que  je  fufle 
tour- à- fait  fortide  Teau  :  leurs  balles  n'at- 
trapèrent que  mes  habits.  Pavois  en  main* 
i*arme  de  celui  que  je  venois  de  précipiter 
avec  moi.  Je  fonds  fur  les  deux  nouveaux 
venus,  la  bafonnereait  bout  du  fulilj  ma. 
rapidité  les  déconcerte.  Se  je  leséventre.^ 
Mais  j'en  vois  bientôt  accourir  d*autrcsr 
J'ai  le  tempSy  avant  que  ceux-ci  ibient  ar- 
rivés, de  lai  fit  les  armes  de  ceux  que  je 
viens  d'immoler  r  &  me  voHâ  feu4 ,  il  eft 
vrai,  mais  avec  plu(ieursfunis-&  ptftolets.^ 
Je  me  cache  derrière  un  buiflbn ,  j'y  dif- 
pofe  artiftement  ma  batterie ,  de  je  tire  à 
coup  sûr.  De  fix  ennemis  qai  arrivoient,^ 
deux  font  couchés  fur  le-  carreau  ;  quatre 
^autres  tirent  fur  le  baiflTon^fans  mafaÎM 


^AiJrn^  ite^i^mifft;  à  îîîoi.,^|i:COÇfant 

4:RPf^.defi(|oU|fe'j^v^ftr  à*tttpji  pgrt^ 
de  leurs.  WipnQec(^(;:ay€CT, la  mienne, Jç 
hleflè ;le:,t;roii^tn^;  ,&  Jp'quacriemj^,  i<; 
tRouyiW^f  ^1 4îf{-^riyis4eiTîoi ,  p'epfuiç.^^e 
ratteii^i,  ^fjeç.  précigite.  dans  ijri'  fo(|ç^ 
d'un  coup  dp;  ç|ofle,;^m(î  i^evroili  4?î 
teï;ç2^  de,-(Jx  l^iç^  9>aisJ?eji  y  ois  for- 
vei>if  /dcH<*!?v^^çfi^j»,)Çjes>co^u}AS  iiieapiepf 
en  £>rifoti  un;défeFf?ft'^»:&  yoy oient  me 
joindre.  k[.  luf^t  J'écoi^ ^a^.  (ntlieu^  de  mes 
mprt^i  j'aiJe  C€im»s,j|êjC^argeK  fixrfufils, 
^y,açi^  <ju^jl^s;,j^ifle^iç.afriyeflC.  Ik ,ûreJiÇ 

itpjijfî  >d!?jçbre^  r4errjfiççjlçflufil  çje-  ma  |ca,? 
che^  ,  r^çi?:''  toutes  jejys  ^^oUe^  î^  fiffi 
plus.  heurecUepièiiîf  (ix  .Çfifçs  Tun  après 
raptrc^  (^uajr^î  portent  &Çfâ^ttenc  gnatre 
hommes.  Les  hu^ç;  çnnemi^'  qui  reftent, 
avancent, Jufflujj  ç^ipjjj^  j*éc^is  4éjà»cach^ 
jdaps  un  fpflé,  £3^1^ des.£«uilUge^^  ^P^ 
perçoivent  tojxs  les^cadayrçs.que  'fziàéji 
çpujchcésTpar -tjeEçç,  Jp  les  entends  dire: 
/ce  Çeft  îe. diable. j  il, n'eft  pas  jpoflible  que 
9}  cet  hpmme  là  (bit  feul  :  prenons  gardé 
s>  à  nous.»  Une  bêce  fauv«,  que  j,e  ne 
pus  diftingmer,  palTe  heureuietnpnt  dans 
tUQivJfolJCég^  &f  ccHirCyjibus  ]LeS;fpuilljag5?  •  - 


lïO  l'A  T  lit  TU'R»  EK 

ils  cntencfent  le  bruh,  voient  remiwîfci 
feuflte»,  pfcnncnflà'^cte  pbârinôî,'& 
content  après,  en  titam  defl[us«lFè  ûtitê 
fur  fan  fuftl  des  nouveaux  mbns ,  &  jè  tire 
encore  un  coup  derrière  eux.  Un  homme 
en  eft  atteinr  autlo/;  %h  i^imaginenc  alors 
avoir  placeurs  ennemis  fur  les  bras,  & 
ctittït  i-Jàupe  jutpetu!  Le- IdcfcrccorTefte 
garrotté  Se  ine  demande  la  vîé.  ' 
^  '  Je  texeconnois  du  premier  coup  d^céit} 
c*étoîr  nii  garçcfï  d*tine  intrépidité  i  toute 
épreuve,  ce  Mon  ami,  lui  dn-je ,  veux  ta 
vr  me  fervfr?Sdngçqn*ôn^t*'aIloit  mènera 
••  h  mort,  quon-^re  peut  rattraper:  ne 
»  vaut  il  Dàs  mîé&<  périr  avec  moi  les  ar- 
»'me$  à  la  main',  <]ue  de  tè  IdifTer  caflfer 
3ï'  la-ftte?—  *r'-DcUe2  ttioî,  'medit-iî» 
»'  &  Vous  verrez  ce  que  fe  fais  faire.  »  h 
îe  déliai,  je  Tiitmaî.  Il  y  a  voit  parmi  les 
morts,  fur  le  champ  de  b«aill&,'  desfu- 
fils  de  refte.  Me  voili  bien  armé  y  avec  nu 
fécond,  &  par  mohbonheiit'  autant  que 
par  mon  courage,  fai  d^jà  tarit  nié  que 
diflfipé  une  compagnie  ehiiere.*  : 
•  Lesfoldàts,  qui  rîi^avJDiîçnt.laîiiré  échap- 
per fur  la  plice,  venoiehr  à  ma  pourfùi^ô 
en  iraverfant  le  fleuve  dans  un  bateaiii 
Nous  chargeâmes  tous  nos  firfils,  nous 
hous  cachâmes  derrière  des  buifTons,  & 
nous  tir  aimes  tout  à- notre  aife  fur  les  eir* 


.  F  R    A    ^   Ç  O   t/f/  4tf 

iieii)k.  Nou^  eu  fîmes  périr  plufieurs  ^  lé 
U^t&e  ^  rebrouffa  chemin. 

De  malheureux  payions  nous  apperçts^ 
^enc  daos  notre  embuicade  ;  ils  cirèrent  fût 
nous  9  mais  ils  n  eurent  pas  ladre^de 
.iK>us  atteindre.  Nous  fondîmes  fur  eux  iri- 
trépidçment ,  &  les  rouâmes  de  coups.  Il» 
nom  demat>derent  grâce  à  genoux.  Ce^ 
pendant  Je  vçjroîs  venir,  dans  le  lointain  v 
une  nouvelle  compagnie  de  Greaadietsc 
.»  Mon  zmty  dfs-^|e  I  mon  camarade  ^  if 
'»■  ne  faut  pas  tuer  nos  coquins  de  payfans^ 
f^  ils  peuvent  nous  être  utiles  t  vois  ce  que 
»  j'^en  vais  faire,  s?  Us  étoient  au  nombre 
de  fix  ^  fe  leur  fis  prendre  FHabit  de  Gs^ 
Jbldàts  morts.  Je  leur  donnai  à  chacun  uil 
fufil  fans  baïonnette,  que  je  ne  leur  lai^ 
j&i  pas  charger^  de  peur  qu'ils  n'en  abuÊi^ 
fent  contre  nous.  En  cet  état,^  armés  )ii^ 
qu'aux  dents,  nous  étions  maures  de  leur 
vie.  Nous  les  fîmes  marcher  devant  nous^ 
£c  nous  devions  paraître  de  loin  un  certain 
nombre ,  aux  yeux  des  Soldats  qui  appro^ 
choient.  J'allai  vers  eux,  en  m'arrangeant 
pour  que  le  vent ,  qui  éroit  fort ,  leur  don- 
nât dans  le  vifage.'  Nous  avions  chacun  iîx 
fufils  y  mon  camarade  Se  moi.  Les  ènne-- 
mis  tirèrent  de  trop  loin  pour  atteindre.  Le 
vent  leur  renvoya  la  fumée  &  la  pouflîere^ 
qui  leur  cachoient  aïo^tre  petit  nombre! 


%l%  l'A  V  E  H  T  UR  I  Ï'R 

Nous  ivançâmes  alTez  rapidement  »  en 
chafTanr  devant  nous  nos  payfans,'afiA 
qaih  reçatfent  lesbalies.  Noos  titionsf en- 
tre leurs  ipanles}  prefque  tous  nos^coops 
Erierent.  Deux  de  nos  luftres  furent  taés, 
quatrès  autres  furent  ble/fés,  &  nous 
neiknesjpas  une  contuiîon.  Nous  en  vin^ 
xpes  ainujufqu'aux' ennemis,  qui  avoient 
déjà  perda  bien  du  monde}  nous  fondî- 
mes iur  eux  la  baïonnette  au  bout  du  fu- 
fil  ;  nous  leur  parûmes  deux  diables.  Trois 
de  feurs  gens  s  qui  vouloient  déferter,  fe 
feignirent  à  aous ,  .ejure.  nous  cinq  nous 
abattîmes  encore,  bien  .des  ennemis  ;  le 
(fai]td  nombi^  prit  la  fuite.  Il  refta  plus  de 
iifingtinortSffuçJe  champ  de  bataille.  Kous 
voilà  citiq^.  nouiavons:déjâdâffipé  plusde 
deux  -compagnies  ,.ii  a  x  ^  qu'aaRégin[ient 
dans  tome  la  ville.    . 

Nous  pourfuivîmes  les  fuyards ,  de  ma- 
nière que  nous  les  forçâmes  de  fe  jetter  à 
la  nage ,  ai»  ixiilieu d'une  petite  rivière,  oa 
plutôt  d'un  torrent,  qui  alloitfe  jetter  dans 
le  iîeuve.  Là  nous  en  bleilames  quelques- 
uns,  l'eau  emporta  le.refte.  Deux  défer^ 
teurs  vinrent  encore  nous  joindre.  Ils  vou- 
loient tous  quitter  le  Royaume;,  je  préteu- 
dois  y  refter  pour  le  conquérir  &  délivrer 
la  Reine,  ce  Mes  amis,  leur  dis'-je,  nous  ne 
M  fummes  que  fept  3  inais  il  ne  fera  p^^ 


Franc  .o-i  s.  ^ij 

w  dit  ^uie  £^pc  bmves ,  comme  nous ,  s'en-* 
M  faiïontçommt'à^SilickesyfQ  veux  vous 
i>  rendre  maîcfe(  dé  l'Ecatc. .  Vdus^  favea 
i>  quà  crois Ji^e^  d-kî^àUerbeviUe/tl 
»  f  a.ea  un  cbnipkiç  pcirmlJèslfoldAtTS^ 
>»  qu'une  ^omp^iiie  «miere  a  voulu  déii» 
»  fert^r,  &  que  tous  ces  braves  Compa- 
ny gnons  font' dans  U^  &r$.  Allons  les  dé« 
)>  iivr^:^  'y  ils  fe  JQÎfidoooii  à. nous  ^  alors:. je 
•»  vous  n^e.neraâj  autféTor  rôyal.>&:'nous 
>>  auton;^  s^ucapc  d'i^rge^c^que  nousvoi^- 
«  drons.»  .     '     ,/  -i    -^  .'î    !;  .:     i , 

Me^  compagûQns  applaudirent  à  mi 

proppi^ioa.  Nous  volâmes  à  Hecheville'; 

nous  enfonçânies  aifémenc^  la  prifbn  :  îi 

ne  no^sen  couc^  qu'une  balafre;,  que  le 

feoljec.r^tde  nous  fur  Jq  vifage%*Noùs 

.déUvi^mes  plus  de.  qiaaraQtahihrc^  ou  €o^ 

x}uih$)  ^oinme  ,!oh  voudrai 'les  nommée» 

Nous  les  emmeitômes^^&noas;  allâmes  fur 

le  firhamp  f;^ir^  rendre  :gorge;à  une  iang« 

fue  publique ,  qui  pafToii  ponrie  plus  ri"» 

che  Fermi^c^Qéo^raldu  Royaume.  Munis 

^4Iargcint  >i^Mo\|S  ^qd),  ^Im^eimés  chicxnk 

djun^  i^vjse-fiM3i.^«îii'  de-l  viiinjbS  ,.&jiqi0 

nxM^'  K^m^.^DlîCampaigne.  îbMisi&vicM 

uaxné  avpA  iK>^t«>i  d^  ,peciie6£Mleuni' 

.jipes  ^ri(e$  d^t^^,  û'VÎJb'*  Nfitusréttcmsi  pliis 

^4e^{Cfinq^antei '^fiisiiobsiiviibes:  renie  à 


XI4  t'ATBHTUHIEk 

pris  mon  parti.  J*avois  lu,  dans  notre kif- 
cotre  9  la  manière  dont  le  Prince  Noir  $y 
prit  1  la  bataiile  dé  Poitiers  »  poor'  battre 
une  armée  de  foirante  mille  hommes  avec 
huit  mille  hommes.  Je  réfokis  d'imiter  fei 
manœuvres  »  parce  que  le  locaU  7  pcêtok. 
Je  fis  grimper  mes  gens  fur  une  monta* 
gne  trâ-roide ,  Se  f e  leti  plaçai  tous  der- 
rière des  haies. »I1  n'y  avoir,  pour  monter, 
eju'un  petit  chemin  ttès-*'e(carpé  entre  deux 
haies  ;  mes  gens  éroîent  cachés  de  chaque 
càté,  mes  deux  couleuvrines  en  face.  J*eui 
le  temps  encore  de  lâcher  Téclufe  d*ua 
ruifleau ,  &  d'inonder  ainfî  le  chemin, 
pour  le  rendre  impraticable.  Les  ennemis 
vinrent-pour  nie^  forcer  dans  mon  retran- 
chement: les  pauvres  gens  fe  rrainoient  fut 
•les  maita  ôc  lesgenome ,  dt|ns  le  ie^ier  çUf- 
iant  6c  inondé;  mes  foldats,  ^ui  avoient 
chacun  deux  fu/ils,  tiroient  â  bout  por- 
tant. Pas  ^n  coup  ne  manqaoit;  mes 
deux  couleuvrines  foudrojroient  d'en-haut 
les  mialiieuteax  qui  voûioient  tnonter  ;  fc 
iedéfordwfe  mettoifinéceflaitement  par- 
mi  etti.<  Malgré  nos  etib^ts,  !feur  erand 
wmbreisdiiis  gai^qit ;^ plciâearff  vouioienc 
^aveHElervns  haiesy  «is«féienr  re^s  à  coups 
ad^j  baXcimietes  y.  &!  Mils  àfiotis  défi  cou- 
xhéfttr  la^ce  plu$  dd  tmis  cents  honimesi 
:;(^4}tt'atcaaâes«fiôtf es  <iik  Jké  UâSi 


François-  115 

Cependant  le  canon  de  nos  perfécu^ 
téurs  approchoit,  &  pouvoîc  nous  nuire; 
&  nous  étions'  èii  danger  de  nous  voir 
forcés4 .  JTay  ois  muni  mes  gens  de  crain* 

f>ôhs  de  ftr  ;  its  s'en  férvîrent  mer veilfeu-  . 
emenc  pour^rimpeir  plus  hstut.  i.es  enne« 
mis ,  priyes  de  ce  lecours,  nepouvoient 
nous  iui vre.  Nous  Xcs  canardions  d'en- haut 
a  notre 'gré.  Qu  on  me  pafle^udqties  ter- 
mes mu  cfapifîs':  ici  je  fuis  militaire.  Eti 
marchan;  Tur'les  Hauteurs',  nous  avança»» 
mes  vers  un^^ndroit  très  eicarpe  de  la  moa^ 
t^gnpVpu  le  fleuVe  .taîgnolt  précifémcnt 
]e  pied  du  roc:  ils  nous  fuivirent  plus  basl 
comme ilspurenr.  Nous  trouvâmes  quan« 
cité  de  piçrres  énormes,  que  nous  roulâ- 
mes fur  epKs  &  oui  tomI>oient  avec  eux 

Ils  me  paroinbiênt  encfore  au  ;iombr6 
dfi  plus  de  deuâc  aîilje^  mais  nous  nous 
^^^ons' arrangés  He  façon  ,'qu11  ne  pouvoit 
p^s  eu  échapper  un  feuL lis  fe  jettetenta 
genoux  *  en  nous  tendant  les  bras  &  de- 
ma^ndaiit  grâce*  Nous  leur'  defcendîmÈS 
des  çprdes,  leur  ordonnant  dV  àttacKet 
leurs  ^araies  î  que-  nous  montantes  vers 
tiffi^  ,%\\{\ïiie  nous  cWfceii^îmes  jufqu'l 
^fB%8'^  foù  jVécmenc;^^  ïes  kifl 

" — s'approcher  de  nous  par  parties.  Plus 
'  JX  ceflifs  nous  prièrent  d'abord, Jb 


Il6  l'A  V  E  NT  U  Rl.E  R  .    . 

les -engager  avec  nous;  nous  les  reçûmes 
& 'leur  donnâmes  Vês  >rmes.  Nous  de- 
mandâmes enfuîte^alhaute  yoixi,  s'il  y  en 
âvok  encore  quelqiiès-ùn's  iqui  vpulaffent 
prendre' farri  gyeç  nous.  Pf*  ûe*^quàtte 
cents  noyvêaux'^ 'le  îaîflferent  ^'périuââer. 
J'enfermai'  ceùx-cl  au,  milieu  clc  nb'ur, 
mais  je.  ne  leur  promis  des  armes','que 

?uand  je  fcrdis  sûr  de  Jéurt^n ne  volonté^ 
Qur  les  autrWjjé  lèk  fis  gajroUer^  Simii 
les  conduisîmes  i  notre,  mite?  ^ÔiÎAig'conj 
•  leilloic  dé  les  égorger -'^mps*  jjfcfejettâi 
*ce«e  prôpbfitioh  avec  fiorreur:Cètti5|oufr 
hée  Cl  iifeîirtriere  ne  crie  cotii  h'iS  kû  feiil 
homme. 

.,   ]c  ne  tardai  pas  à  gagnex,  a  trion  parti, 

tous' nies  brïfdnnîers.  Je  léiW  fis  tifchtot 

•     '  .lîWviiit^pe 


Teiidanc  les  conûicrer,  au  ISeip^V  Ceî 


recueillis 


1?  R  :^  >*  ^  o  r  $^.  117 

.tccuêilHs  plus  de  la  moitic  dans  mon  ac- 
mée.  }e  dis  mon  ztméç  ^  car  âa  bouc  dé  dix 
«lois  j!enavols  dç|^une  dc/^x  mille  hom- 
mes; il  ne  tnm.  falioït  pa^,  davantage, 
Cctoicnç  tons  geps  ^pwgjjtt^s^  &  qui 
ie,feroîeuc  jectés  cfaas  le  ^eti  pour  naoî, 
parce  que  je  les  paycûs  bieui^  &  ^ue  je 
Tçillois  trèsfcrupuiepfçment  à  ce  qu'ils  ne 
manquaflfettç  âe  riel^  J  alloîs  moi-même 
JToiencr  Jes  malades  &  lès  bléfles  j  je  leur 
p^ois  à  coiis»  c.omcne  â  mes  amis  particu- 
liers; &  j&ie^  avois  accoutumés  à  la  diC- 
cipUne  la  fias  exaâ:e,  fans  aucuns  chati* 
a^^eacs^  par  la  faifon  qu'il  n'y  avoic  poiuc 
^hez  moi  de  <lifl:incl:ion  de  naifTance ,  que 
le  mçrîte  feul  clevoit  les  hommes,  qu'il 
i\y  avoit  c»tr'çttX;queU,  différence  <ies 
.grades,  auxquels  chacuu  étoit  sûr  de  par- 
veji^ir  s'il  fe  comportoi(  bien»  fans  aucun 
paiTe-droit.  La  principale  peine  que  j'iii^ 
fligeois,  &  qui  faifoit  curant  d'impreiCôit 
que  la  morr  en  d'autres  lieux,  étoic  de 
chatûTer  de  mon  fervice  ceux  qui  $*en  mon- 
tfpîeoc  indignes.  .; 

Je  crus  devoir  enfin  m  emparée  d'une 

ift\9fh  d'armqs^  UjTe  n^e  iut  pas  di^cii^ 

.lijy  iféifi&Uihfi  peuplç  éxinipout  moi;  nii 

;  r^utacion  de  bienfaifance  l'avoit  eagné» 

Dès  que  je  fus  maitrt  de  cette  ville  » 

^ui  itoic  s^ttei  grande ,  j'eus  foin  d'y  cher-s 

Tome  IL  j: 


cher  les  hommes  de  la  probité  la  plus  re- 
connue* pnî.mVn  préfëhi'a  fixqui'paroif- 
foiènc  très-honnêtes.' Je  les  queftionnai) 
je*  leur  donîiai  occàfîoii  de  mMuvrir  leur 
ame;  &  jeri  découvris  deiit  entr-aatres, 
qui  paroiltoîeût  avifir  Ta  vertu  fe  plus  épu- 
rée. Je  m'informai  d*êuk  que.Hts  étbjent  les 
pecfomies  en  place^  qui  avôieiic  pDmmisle 
plus  d'injiiftïces  vquèis'étoîfeiit  lestôrts lés 
plus  criants 'qu'on  avoît'fkits  au  public  k 
aux  pnrticutiers;  &  quels  pôuvbient  être, 
d'un  autre  côté,  les  plus  hdnhçtes  gens, 
les  plus  éclairés ,  ceux  qui  aVoient  fait  te 
plus  de  bien.  D'après  les  informations  les 
plus  exaftes,  je  punis  les  gens  en  place 
coupables  i  je  dépofaî  lès  perfonnes  inha- 
biles ,  je  leurèn  fobdituai  de  plus  capables, 
ayant  égard 'fed}ement  au  mérite;  je  ré- 
compenfai  tous'  ceux  que  j'en  crus  dignes; 
Je  réparai  toutes  l^  injufticés;  je  pourvus 
au  bien  du  puMic ,  en  m'inforrtiant  de  fes 
befoins  j  en  y  apporr^nc  les  remèdes  nécef- 
*  faites,  en  allant  moi-même  foulaget  les 
moindres  pari;ifculiçrs,  jtrftjues  dians  leurs 
Wïfons.  Enfiu;'jé*déVir]t,^én-péli  de  fdurs, 
'  Jlddl^  de  ce^béi^fe/Je*s-l»;*iîèi«^^^^ 
^dîiiis  rôut'ei  rt^MHeis.  BBi^^  ffr^^prehôl^  pot 
féffion,  &  toutes  iti'buvifeent  lettïi  partis 
d'eilesrmêrfies.'  9»t.    m  i.i 
•  lyjgi  répHtatibû*  îj*écendc»ît  de  jonrw 


-François,  i  i  j 

jour,  &  mon  parti  fe  forcifioir.  J*àvois 
déjà  [oi\s  mes  loix  un  grand  noçnbre  de 
villes,   &   «ne  étendue  confidérable  de 
pays.  Chacun  vantoic  mes  bonnes  quali-» 
tésj  &  comme  on  fa  voit  que  j'étois  d*un 
autre  hécnifphere,  on  m*appelloit  le  Génér 
rai  de  Taucre  monde.  Le  peuple  qui  nq 
CQnnoiflbicpas  d'autre  continent  que  le  fien 
s'imaginoit  quV>n  vquloi;  dire  par-là  que 
j'étois  d'un  autre  univers,  d'un  (ejonrcé-^ 
jeftiCt,  &  par  conféq^ent  d'i^nc  nature  fa 7 
périeure:  il  n'en  ayojt  que  plus  ^e  cour 
fiance  &  de  refped  pour  moi.  Les  Grand; 
eut  mcnfjes,8c  jufqu 'aux Princes, venoien: 
ip  ranger  fous  mes  drapeaux  iiti[ais  cettp 
javelle,  acquifitioni  fut  plus  pp^ble  à  mé-. 
viager  qae  le  r^fte.Ces  oobles  préteudoie^ 
çommzfidi^v  yr^  regardoient,coipm^  uni 
aflFcont  de.  fei; vit  fous  un  homme  de' nea 
tel  que  ipoi.  Des  Prince^ ,  élevés  en  Pria[^ 
ceSi  étpient  capables  de  tout  gâter.  Je  fus 
conciliât  tout,  &  je  parvins  a  «l'en  fair^e 
obéir-,  ^  ^ 

j^  brave  Général ,  mon  bienfaiteur:  i 
^coit  tfiort  depuis,  quelque  temps  :./i  Je 
ravois  ea  contie  ^*h  Û. m  auroit  cruel- 
lement embarraffé.  Sachant  que  la  Reine 
étoic  en  sûreté  pour  quelque  temps  ;  Ôc 
qu*on  avoic  fufpendu  fon  px;ocès ,  parce 
quis^  des  médecins  »  qui  la  ifàvonifoient  i 


i 


l'a  voient  déclarée  groffe  de  nouveau ,  j« 
«'avois  pas  craint  de  me  réfugier  vcr^rex- 
itémîcé  du  Royaume,  où  les  conquêtes 
Croient  plus  faciles.  Une  armée  dcfoixam< 
mille  hommes  vînt  m'y  combattre}  je  h 
défis  complètement,  avec  une  poignée d^  , 
monde^  Mes  foldats  étoient  totts  des  hé-  | 
f  os  ,  parce  que  je  les  traitoîs  comme  tek  , 
Je  pafTe  fousfilqnc^  le  Jérail  de  m.esc^ra- 
cioJa$  mtlkaires^  J'écrirai  peut-être ,  queir 
4EJue  joar,  rhîftoirp  de   nies  campagnes} 
Je  me  contÇRte  d'eti  donaer  ici  les  réful- 
•rats. 

J'avançois  roit)ours  dans  k  cœur  de  lï- 

tat;  mais  je  n*avois  pas  encore  d^s  foics^ 

fiiffifïiates  pour  approcher  d^  h  capitale. 

Tier  de  ri^^  viftoires ,  fen  rcmponois  tous 

lels. jours  de  nouvelles;  Tout-a-coup,  ob 

^enr  m  apprendre  qu'on  a  ofé  faille  le  pror 

'ce?  â  la  Reîne^  qu'elle  a  été  coadamnéca 

avoir  la  tète  tranchée ,  &  que  la  fentencç 

*€ft  peut-èjtrc  déjà  exécutée^  Mes  cheveujc 

fe  drellerçnt  fur  ma  tête  à  cette  nouvelle; 

•je  voulôis  fûr-Ie-champ  voler  au  fecours  de 

mon 'amante;  mai^  comiaeht  faire  ?'J*«^ 

vois  en  tèretine  armée  houv^Me  de  (Quatre- 

vingt  mîUehomrrtes  j  la  niîpnne  avoît  be- 

foin  de  ma  préfence  pour  réfift^r.  Com- 

*  nient  la  coiidiiîre  jùfqu  à  Paris-Neuf^for  1^ 

;  (Corps  de  t^nt  d'ennemis  y  à  travers  tant  d^ 


JP   K    A   U  Ç   p'  ï   $^.  itt 

|îSiys  rayagés?  Cowt^îeni  forcer  cette  ville 
aufli.^grande  cj^ix^  l>'sL^t\s y  mifux  fortifiée^ 
&  niunid  d'une: fot ce-; ggri;ii[(oni  ]y^ai,SîJe 
daiîge/  4^itn^  ftei^if  éioiCrjfM-^flT^pc»  pou- 
^is^|e  IjEi  iaiflÇei;  pépir  ?.  Je  chorus  infini  4p 
Aies  fbldab  le^  plus  i>rayes ,  qi|^  ipe  pF0]r 
iniçepc  d^allçr  â  cous  les  diables  pour  moi ,. 
car  ce  foc  leur,e]»prel^oa.  Je  partis  en  pofte 
Weç  $M^t0U%  NçiSj  itîa.nqu$*ties  peftifdf^^ 
/kH^K^m^^v^  jipiis  ariiviâiTifïs  ett  inpii?is.d^ 
àmx  /oûcsv  Noti$-  tirôuVanies  kts  ppK^s  dr 
h  capirstle  Ce rm(i#ji^  Nous  entendîmes jt^ui^ 
les  l^'  cloches  tinter ,  cotnine  pour  Je^ 
morts  ;.&  il  y  avoir  des  drapeau!  noirs  zvk 
hwt  4e  toutesles  tçws*  On  tiroir  à  chaque 
minute^  unicoup  de  canon.., «cOCicl ,  me 
^rdis-je^J  la  i^ine  eft-elle  mortç>  ou 
r  fQat-<:e-la  les  apprêts  de.fa  mclrt?  » 
;Nou$^  ne;poavie»ns  entrer  dans  la^ille 
ar  force;  il  falloir  don^: recourir  à  la  tiife. 
e  cotmoiflois  un  foutercain,  qui  condui* 
i>ic ,  dé  4a  cAcDpagnetJiift^ment  dao5  la 
l^lace.  qH  1  on  devoit  immolée  la  n^^trit: 
il  .ne  me  jFui  paâ  difficik;^e«r  trouver  U 
fon^i  ^j^e  lii^  faire  enf^ncfir^  jy  iitcfoduis 
«es  genb  :(!h^gés;d*iine  pouti^  ^[^Qrak^  « 

riir  briferria  g^iUe  de  fei;  qui.  dç^|^|io\t  W 
piace.  J«  les  iïhargà  de  travetf^   \e  ^^^ 
iittraia,  d*atieii4re,>  quand  ils  r^^  a^^^^^** 


î 


111  L*A  V  ENTU  m  BU 

vésy  que  je  leur  donne  le  fignal  de  defTirs 
Ja  place  mèdie;  &  de  fort»  alors,  en  fai- 
fant  nti  fèti  â*enfer.  Je  les  latfle  marcher 
fouk  terre  \  6c  pour  tik>i  je  me  reflds  à  de- 
couvert  au  pied  des  mursi  Je  grimpe  pat 
de(Siâ  la  muraille,  dans  un  endroit  où  |e 
ne  pou  vois  ctre  vu;  j*entre  dans  la  ville 
dégûifé  c!n  prètte  du  pays j  (  fear  it  y  avoit 
âuffi  des  Pt cires  dàii^  ccttc^«tréitHté  do 
knfotide.)  J'avois  les  ép^itfles  fcooyertes  d'un 
mafKead,  Ibus  lequel  fétdis'cuintfië  &  ar^ 
tné'de  vouées  pietés.  Il  y  avoit  dans  chaque 
ïue^doubterangéedefôMats;  labaïonnette 
au  bout  du fufil. On  laifiToiepaiTer lepeaple 
dans  le  milieu.  On  tne- {ifrir  pour  un  bon 
Eccléfiaftique,  '&  Ton  m«  laifTa  aViincâr. 
Je  me  rendis  fur  ia  pkc«  ^iii  étoit  im- 
menfe.  Il|  y  avoit  bien  dans  fon  encemte 
lufqit'à  cinq  mille  hommes,  rangés  en  ar« 
mfes  le  long  des  miaiibns,  fur  cinq  d'épaif' 
ieur.  La  foule  étoitfort  fttSée  au  milieux 
Darttr  letenrre  s'^élevoic  l'échafand  redca- 
tableau  n'écoit  ^uetMip  vrai^  la  Reine 
allintfryiécve  d^aptïée;  elle  y  montok 
juftement  quand  far»ivaiî.  Ellt»fiirla  prer 
niiere  qui  tûie£(appala  vue.^  la  tis  re^ 
^&tae  ' de  ' noir ,  vg^ndè  ^«E  tea|êftueitfe. 
Ma  ibuveraine,  celle  que  f adôrois  étoit 
au  milieu  des  boorr^aut^^lealloit  perdre 


F   R    A   K    Ç    a   I    ff.  Ijfi 

Ix  vie  po^r  a^*  Hél^l  i^nt-^iteothY^yi^ 
épargpée  ;  nfzis  oi}  Vavqir,  regs^rdéç  çooii^  ^ 
ra^ueuir  d&  ^a  fé]i^9tl|^  v.'^  coQCÈeicoaiii|4i^ 
mt}  f)icçcS:(^toif  retppn^  fur  cille  >  oa  j>i|j . 
putijflpit  y  ^n^fi;  moc^  ua  Conf^îl  fanati-» 

les  l^^liq}  d'Angleterre ,  ay^oiç  çoiidamné 
ceuç  j)çj^çf^4açfccj^,a^^^^  t^çe.^r^^i- 
c^.  Lç;  ipcf^le.^  quiî.ayoic  idj^man^j^  fa 

^ftW^i  î?iipW^^-i.^^*^  ^^  3ieux,:étpis«t 
eçj./l^riçe&^./pnf  tf^n^^  .fa.j^Q^ffft,^,^ 
Ijeaupé , ,  tou^^Qie^t|  ioi|s  Içf;  çoçurç;  le 
nijeq  éfak  teaaiilc  :*reicprjqffic«»eft  h^^ 
dé^i  /ï}a^s.  ^eye  ji'eûj-ipajs .  trop  toite^ ,  jp  : yî^  9 

1  uî ,  etrg , j  Mr^irtcnjewp;^  at raclés»  ^  &.  ^qpt  1 
éxpiçiitjabfni^j .{ians  la.4o^^siM.  Je  me^t^-^v 
couyus  .ç^a^tefrec  à  eux ,;  ^  ]fe  Uik  .^i^  ^ 
^  J^fei^^J^L^PS  «^Wgnçr(f^cun  def- 
»  ^iP)^4^  lpng^?•vPï^s  autpur  de  riffue  dU; 

e.  Elle  adreua  au  Ciel  une  rer^ÇRffe 


214  l'A  ▼  I  N  T  t7  R  FE  H 

sV>avre»  avec  une  déchirge  éponvant^BIfr 
d'^rtiilerie ,  &  <l*âucres  feux  qui  fortent  du 
gotttfire. 'Le  peuj^Vènfuit^  en  poallanr 
des  korlémerir$.  Les  fotdats ibiît  de  vains* 
eflbrcs  pbur  at^procher;.  dies 'amis  n'onr 
pas-  de  peine 'ft.  tes  arrêter». peur  le  mo- 
ment, d'afillears  cotfS'étoient,  en  J^ècrec,. 
pour  îa'Renie,/fùfcifi'^mx  bôtrtreaux:,  ^âi 
reftofcht    cbhfénduff.'  .Je    xb^nce    far 
réeha&ttd,  !è  ftbfe  i^a  màlh;  tna  Retdé 
voledani'nies'brasf^fe'  l'fehl.eve',  comme- 
un  cM&an,'  fans  '^ûé .  [krfotlné  cbercfte  .sb 
V  mettre  obftaclè.  Dércendus^dans  le  fou- 
terrain  nobs  y  trouvons  dës' chevaux  qui- 
liotts  fatieîtdènr;  hbxxs  fiiyofis,  i  toiires- 
briâes^,  dans  cet  obfdirftntîet,  tandis  que. 
tioi  atnis  îl  ines^ens  fôhtienn'ént  l'éftort 
ie%  foldats,  qui  donneiirerifirt  figne  de  vie. 
Nous  arrîvî>ns  bieritot  i-rtiTse^ oui  aboutie 
dans  la  camjpagne.. -Nous  voila  dehors  y, 
nous  vofli' de/i'iMeh  biiu  Mes  géiîs  me 
ifejôignenti  peii-i-^pcn;  '^'^   en*  deux 
j^nrs,'  ^'tne  revoie  ati  niffieû  dcf  moni; 
arniéè.^-  •."  .     •     :' -  -^':'  v  "   •  '    ' 
Enén/  \t  tonquis^fe  Itbyàutne'^S^'^sl- 
.  fitè.  Au  '}!ih^):  àt'  ètux^  mbié^  * f eiffèrai  ^, 
avec  là  Reine,  dans  ta  Capitale ,  dont  je' 
ni^étois  em^r^  d'einblée;  Tout  ftic  fbu-, 
ôiii ,  ien  tih-j^u'i^  temps.  On ^  am^na  ,i 


âUx  pîeds  de  la  Reine ^.  tous  fès  Juges  gar- 
fentes.  Elfe  leur'  pardonna j  feri-  fis  aii^ 
tànti  m^is  Jes^iça^jeur^ux-  ne  po^s  paç- 
4onaereiir  pis.        ■  l 


Fini  du  Livre  qttatricmc^ 


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L'AVENTtliRIER 

FRANÇOIS. 


LIVRE   CINQUIEME. 

JuA  Reine  fut,  de  noDveati,  unîverfcHe- 
ment  reconnue  pour  Souveraine.  J'éiois 
maure  de  l'Etat  j  on  la  fuppfia  de  m'aflo- 
cier  à  fou  empire,.  Se  de  m'a  vouer  pour 
fon  époux.  Je  me  vis  folemnellement 
marié  &  couronné  avec  elle  j.  &  notre  filjfi 
fut  reconmie  pour  la  PrinceflJe  Hérédi- 
taire. Me  voilà  Roi  d'une  féconde  Fran* 
ce,  qui  ne  le  cède  guère  à  fon  aînée;  & 
mari,  d'une  des  pkis  belles  femmes  d^ 
monde.  Suis-je  heureux  ?  non.  Mon  bo^* 
heur  étoit  en  Fra^ice,  &  ncHi  pas  avec 
moi  ;  il  repofoic  dans  k  fein  de  ma  Juli^*^ 
Toujours  cette  fille  admirable  étoîr  pré- 
fente à  mon  efprit.  Son  image  défolee 
me  perfécutoir  Ja  nuit  Se  h  jour.  J«  ^^ 
reprochois  fes  malheurs  &  mon  bonheur- 
Je  me  reprochois  de  briller  fur  un  trône  r 
tandis  quelle  gémiflbic  peut-être  dans. 
les  fers.  Cependant  j^idolâtrois  ma  fen^^ 


w. 


SuBlic  :  le-m  en  occviporeinraneabietneat: 
lais  mon  efpric  inquiet  cnercnoit-  mal- 
gre  lui  •, Tes  moyens  de  me  dérober  a  moti 
epouie.  a  mon'  treize*  a  mon  Kayaume^ 
O  vanité  du  nionde  j  que  de  lang  r.epan- 
dii  ppiir  me  pjacer  dans  ce  rang  péril- 
leux.} Et  quel  ^fuit  ne  reci{eiilob-je  ?  *  jf a-| 
mâ^s  le\j[angji''a^^ 

Je'  eoiîftoîs  Ijeperidarit  iâueiiuefois^.âé 
tjfaisblaiiirSji^  avec  mon  cpouie  5:^  moiï 
ënFaHÎ.  Ceux' qui  me  charmôîent  jfeplus^ 
etoiènr  ceux  qu  on  piiife  dans  la  naturCr 
Souvent  ma •  Reiné^ (e  plaifoit  'i\ rede vèriuT 
ithâ  '(feî^nte'j  noïTs  ^paATons  \qiieFquefd^ 
iîe'i  Têmaihe^  entiefrés^  â  la  campagne,  â 
h^éi  noitè'.ar^cîehnè   vie.    Ma   ïtière 


îSfiis.^  jîîfbtis-iî^éiibnS' j^^^ 
ï'ue  ààfts^t?eVnSingëiks>tf^^^^^ 


OK  cômp;^fer  jey,  aeu)c  conaitionsr, 

graud  Etat;   &  je  ne  pouvoir  faïta  « 

n«  i;j'Vi   jnr  *):;.     îo  jj;j  ifiiVr^       j.  v.^  "  ' 

1    '         ^       ^,i,^ 


1 


xiT  ^  ï*A  V  1 K  TU.*  r  I  a 
^  CcHnibe  oh's^appercevôit  de  ma  mém«- 
totic',  .P?^  <^^  diftraire,..  dlionnetef 
Courrifahs  me  propolobhcy  faifs  façon',, 
Ae  faire  la  guerre»  iTactàqper,  â'ënyahir 
quelqu'Fck  voiGn.  Moi  qui  étois  m  daus* 
la  clalTe  du  peuple,  j*envi(ageofs  les  maux 
^u*ua  fi  cruel  pafle  temps  devoir  cauïer  au' 
peuple,  &  le  Êing  dès  nomnie^  me  fem*' 
bloiç  auffî  précieux  que  le  mieti^propre^ 

ÇSependant^ 'autant  pour  ine  diftwf^> 
que  pour  me  mettre  en  éfar  dk  mUni 
gouverner  mon  Rbyaiimè ,  en  ré'cpnnôif- 
fanc  miéu»^  jerérélt»  de  )è^  parcourir  & 
de  Texaminer  de  mé^' propres  yeuxj.mair 
|e  voulus  obferyer  le  .plus  rigoureux. i/2f^- 
gnitù.  P6ûr  eh  vcnîri  tour>,  je  fçijgnis* 
d*etreacta^iir,d*tf ne  maladie  de  l^iî^eut^ 
qui  me  for^ok  de  gatd^Je  ïîçji^,  ^,^^ 
me  •"'^        -^  *       '^     '     *^  '  ^  ^     •- 

fat 

époufe 

drefle  înexppinaBle  :  jamais  je  vi%  Taî  tant 

vue  pîeurerl  11:  îp'^  côûça'l^^^ 

AluiiRre  mttiçÇî,  qu^.  e^o^t  mon  aW,,jf,fP 
>vois  un'  ûiirri  dé  if;'  pîu^  Hau're''  n^^v 
îânce'^  ^i  pe  Mfw'jgui^rç/qpe  it^^ 
iemer..   ,\       ^,/  '  *  '      y"        ^^  ^^^^ 

Lpin  d'être'  pris^  pour'  uw  R&î,  \t,^ "^^ 
voulus  pas* jnéme  qQ*on  me  prît  pobrun 


ifcij^fieur.Jfe  i!tJe  ttïîs  enfin  dans  cet'ctat 
hieâîocre  pu  roii  peut  entendre    là  vé- 
tfté,  parce  miè les  hommes  nt  daignenr 
pas  fe  dégliiler  devint  nous.  On  me  parlai 
DéaucoupduRoî,  fur  la  route;  8c  j'avoue 
que  je  fus  un  peu  trompe  dans  l'îdce  que- 
favois  de  ma  réputation.  D'aprèi  ce  que 
mes  Çourtîf^ns  m'a  voient  dit,  jfrme  flat- 
tots 'd^enrendre    chàntlsf    par-tout    in« 
louanges,^  8c  beaucoup   de    mDnde,  au 
cdntfaireVdîfoît  a        volontiers  du  mal 
(dë^moî;:Gè  qu'il  y  a  de  plus  piquant V 
c*eft  que, -la  plupart  du  temps,  le  monde 
avoir  raifom  J'étoîs  fort  furprîs  de  voir 
eu*on  connoifToit  tous  mes  défauts*  Per- 
K)riné  nlei^broit  que  fétoi^  arrivé  entière-- 
nienr  nurc^pendanrj  à  tout  prendre,  il 
faut  avouer  que,  dans  ce   qu'on  difoic 
]dé  ^oi^  lé  bien  Tenipôrroît  fur  le  tDah 
Il  ett  yif^  que  je  me  donnois  infatigable- 
^ment  des  n>ins  pour  me  l^atre  bénir  de 
ippn   peuple f  mais    c'etoîc    toujours   un 
'grand  crime  pour  nità  d'être  étranger , 
rç*;  Vis 'bien  quon  ne  nte  Je  pardonne- 
roit  fàmais:  mais  cdmtnent  ^ire?  . 

om  €^ 

Irie^^  i  auffi  grand  que  h  f  r^n- 

^cej  ia*1:haèur  Hit  Glimac  eft  prefq^*  ^ 


1 


même»  flf^oiq^'il  .ïjjf^j^ks  ..^^^\-^^;I* 

fft  garçm  des  yeVtsftoufe,.  &  confêrv^ 
prefquc^  ^jcùirs  ,nfij^  çjrâpcrâture  àflêr 
unifbrme/Xiitauc  que.j'ép  ^^îs'iugçr^  ce 
doît  être  une  gr.inde  jprelqalflJB ,  donc 
rifthine  eft  (ans  dc^uce  caché^  parce  ^ue 
la  mç^, .  de  clîa^<j,u^^  coté,  cft  ci^.uveijce^de 
glajcei  éaorbes  j,  ce  qui  dçu  f^ire  prend*re 
cette  térg?  po^r  lipp  lïfe.  SurTés  wirds.  dr 
jla  mer,  regneiu  ^rçX^ue|)af-icoàt  des  'ro- 
chers efcarpésV  în^Bp^rd^  &'mfurrnoniV 
Jbles.  Dans  lès  eudr^ics  ou  ces^^ocliers  font 
éloignés  de  laotn^r ,  les  fivés  nbAfretit  que 
deS' fables  dcfèrts.  Au.mîlica  de  cette  im- 
menfe  vallée,. fermée  de.  tous  cotcs'^flîp 
•pays.eft  rUnt  &  enchanteur^  tfe  ne  peut 
guère  y  entrer  que  par  dés  fentes*  de  ro* 
ctiers,,qu  il  eft  preTiju  împoffibîp  de  Bécofi- 
Vrir,  Ceft-lâ  ce  qi^  forme  la  sûreté  ^^  c^r 
^empire,  en  le  fiifanr  i^^norcr 'des  Éiiro- 
^péenSj  qui  peut-être  aufli  uy  trouveroîent 
pas  leur  av^^nugea  s'ils  vouloieiit  y  pénê- 
Ireh  LesiLicareTsd'u  pays  ront  prêfqucaurtî 
police^  que,  les  rrançois.  Ils  m  ont  parti 
Q  aiuli    bonne  mine;   oc    i  ai   trouva  les 
^fmmes  clmmatues.  t>e^p§uple*ti  tous  les 
^ans  4e  1  Europf ,  fan^AjubUer  céruv.de  E^ 
éuèrre»  11  i  nos  armés,  Sè  tout  ce  que 
Bous^  polledons.  cstcepte  nos,  Yailkaux  : 


F  R^A  H  ç  o  r.sr;  tfî 

la  4Uvig^ion  luijéxanc ;incq,i»fa)]^,  à.raî(o{i 
<k fa  po(xt^oii .,  Aipâ ,  les  Àui^o-  î>ançs .  ne 
verfem  jei^r  iang:  qu^/iff  la  ^re^?  -  . 
,  Jji'ai  déjà  parlé  du  pjailîr  quçf  éprou^voifi 
à  fetrouyer  raa  viebbfcure.  Depi^s  que  je 
fuis  red'evenu  fi;mple  p;iirîcutiec ,  je  n'ai 
jamais  regretté  le  rang  de  Roi  jéi^nc  Rçi, 
j['ai  fouijçnt  regrexté  celui  d&  pa-rtiçulien 

j^iie  ]p  vis  ffç  qïaux  avixqvi,el^  je  aoyois 
avpir.iremédié}:  Quejen  vis  d'autre^  aux- 
quçls^Jç  ne pcjuyqis  remédier!,  Je  t\c  dé- 
taille  ppint  ipuc  Cj2;que  je  reconnus^  dans 
nia  tournée.  Beaucoup,  de  mifere ,  comme 
ps^t-tout  ailleurs  j.  beaucoup  d'înjuftices 
commifes  en  mon  nom  j  un  peut  nom- 
bre de  gjens  blafes  legorgi^ant  de  richef- 
fès;  un  b^ep.  plus,  grand  2ans.p^iu>,  ^^f^icé 
cpn^me  nn  vil  çw^ppau  : .  void;  ce  qi^e 
l'appj^rçus  cUez.ttipXy  de  çomccHiii;  ayex; 
ïqs  autres  Etats;.J^ais,yoilice  qjie.  j'y  vis 
de  particulier^.  .  .,,^.. 

,  j  pn  a^t^  f ecjannaqqe Jei  A^ftpp  Francs , 
jG?inbls^bie^auxai>ciens.Çermaii^^  ay^ent 

?i*iç  oerta^tie  veii^raiioi^p9ut  les  femmes. 

j^corde  ,^  3<ffî^l;SIyîe£  S^z^t^i^r^f^m^' 


avoic,[f|i,c9ce  de,  |?^ejii  glu^  ctaJ?-^^  ^^^' 


« 


yji  t  *'Â  n  1*  T  tf  *  rir  * 
Croient  Reines,  non-feuletncnt-elles  f 
nmpliflbient  toutes  les  fenéfcions  hoiio-' 
râbles  que  les  homoies  fe  réfervent  paraît 
nous  ;»  mais  il  n*f  avoir  pasr  cU^  elles  un 
6uK  homme  qui  ne  fur  efdave.  Quand  le 
Reau  fexe  a  de  fon  côté  rempire.».il  tfen- 
|pnir  pas  avec  modérarioitv- 

Cetre  province  éroit  une  efpece  dé  Ré* 
publiqpe  <pi  (ubnftotc  ibus  ht  prctec- 
tton-  de  ma  couronne.  A  lisi  fondation 
du  Royaume,  quand  on  eut  élu  Ninon: 
Première  Dour  &re  Reine,,  quand  les  Fran* 
^ois  (e  furent  emparer  des*  phir  jolies 
FrançoifeSy  pour  en  faire  leurs*  époofes, 
quelques  mécontentes,^  qui'  nWoit  pu 
trouver  de  niaris^,'piquées  comre  lès  hom- 
mes, fe  retirèrenr  dans  ce  canton;  ayant 
1  leur  tère  une  femme  indignée  de  ce 

2n  on  ne  l'arvoit  pas*  cKoifte  pour  Rtine. 
Iles  y  fondèrent  ce  petit  Eiar,-  d'où  elles 
chalTerent  tous  les  natureU  dh  pays,  au 
moins  quant  aur  hommes.^  Leur  fcze  k 
trouva  bîentSt  en  plus-grand  nombre  qoe 
le  nôtre  f'&,,  comme  elley  ért)ièut'  cent 
femQies'Qôntre  un  Hommd,  elles' n'w- 
ïem  paa^dèpetn^  à  fe  retiditeles  maîrrcl^ 
•ftr;  Ma^  on  feirque  le  {éij^'xlifii^èiie^^ 
tonnoît  ^8  ^é  ftiéi»  qôand  fl  '  a  paiTé 
les  bornes.-Ce^  Vii^agoyCcar  tel  éff  le  nom 
Nqrfon  leut  dbntnoit  y.tti  Vîragd  ;  disjfe  j  tic 


f  R   A  'Ne*  Ç  Cr,t!s.  :  ifjje 

ifr^ca^retiteretic  pasf  d/ufaiper  le  £ceptte , 
elles^réduifireiittoii^'le^  hoîntnâs  au  piuiv 
dur/ &;  ail  pias  vilefclavage.;  teiktpenci 
^ti'iis  fe  trotiv^rem  let^jxjssy  dans  ce  paf^s  «'. 
cômnorde  vraies  bètesdefomnie.  L  amour 
y  ^cbkr  iucats&n;  &:  rien,  de  fi  barbare  i^ue; 
ae  g(^4fêmem€nt  femellel 
*  '  JôrTai  indigné  qua  lès  JLeilie.si  déiFf  an«^ 
eeSAi^iilnde  eirifef]t-'fouife£é,.^ju(quàf;n3oiifi 
regiie>'C€r:  frange  abtis9i&'|i9r  me  promir 

prendTt; ' a ^ivre-  i ces^^^Mégeces.  Mais^^ can« 
dis  qoe^  je  m^dicois.  les  moy^ûf  de  les  fob^ 
Jbguef  )  ces'  lllalh'eutieufes^  proj^ccôient  de 
«rie'^dënâner  &>d&  m'enlèvexj.  pôurin  eh*^ 
fistitiet'cii^ez'eilesidtfns  liiief  cageade/ier^  & 
iti^y^^eirpofer  SN»t^*  phis.  ândigner  outrages;;. 
Elles'  avoient  Treuil -dlappreadre  quini 
honitae  veiicMt  der  cbadget  lac  fbrdie  du 
gduverneffient.  A:  d^«*i^ieve^fur<  lexrone*. 
Éiléi-  S'indigitoient^d^tce .  &qs  là  protect 
tibh  4'"'^  Koi'j'^lés<:ie  {irépfttràsnt.  k  la 
tê^ke  ;  ^^  ^  mbii^cimsc^  éroic:  ^dunrgée  i. 
cik& 'eflèV  d^'tou#>fa^Mêipprobre9  donc 
èflfeS'Vouloiet^r^ciGler  ni^perfonni.:  ^ 
'  On  ' fSM ^  éô^rniMtt-  il^.écoie^  dangneuk 
pour  inét%  d*euctéJ?  dans  cr  pttyi^^  kdSk  je 
me  gardois  bien  d'en  âpprochet  de  ttop« 
|rè^;  &  ^ê  me  prdmettois  feuleinèt^^'^'^^' 
&ii^  k>»if'6Kéâottt»itii^c  Vt^tt  ^^^' 


1J4  t'AviBTURIEt. 

uaht  cruelleroenc»  A  deux  ou  trois  fieaes' 
de  cecoe  Province,  j'eus  le  malhettir  d*eii* 
trer,  avec  mes  compagnons^  dans  usie 
auberge  fcélérate^  pour  y  paflèc  la  oan* 
L^hoce  écoic  un  coquin,  qui  s'eoceftdoic 
avec  un  cas  de  bandits,  donc  le  coétiec^ 
étoit  d'enlever  le  plus  d'hommes  qn'iU 
pou  voient ,  tfic  de  les  conduire  aux.  Vira- 
go, si  qui  i}s  les  vendoiencpour  t'efcla* 
Vftgei  On;  vint  nous  furprendret  dai^  no- 
ire lit  :  onnous^garrocta,  &  lion  nous  eu" 
rraîna  .[ufqs'i. {a?  fatale  République ir^à 
l'on  nous  vendit,  par  écbange^  ides  M&i 
gères.  J'eus- rbonneucd^étre. échange  (lé 
diraif^je  ^  )  rçotre  uo .  pourceau*  .D^$  =  q^ie 
nous£imes  danalesrmainsde  ces  Furies,, 
garrottés  oomme  nouscéttous-,  ^Its  nous 
rouèrent  decoups j dé  bâton ;.?enfuite,  ne 
nous  laiflknclde  tibreli  que  les-piedç^  elles 
nous  conduliiceo't ^  â  fi^up  4^  louet  »  com- 
me des  fCroupeauxu  Sntavfinçam  dans  lo 
pays,:.fc3bfi»yQi^  des<*bi«mie$iattelés  aus^ 
yovçxtteti8c:kiaà  chamiesMf^Wni^ycH^^a) 
porboiestiLdee  ywiêui  ceuautcis  ra^reba,sidi-3 
fes  fur.kurrdofl^»  4cqiiî»n/^fl^k  iç9«^§ 
de  fo^et  «5q jd'^giiillQôi  ]Çosnp(^  .d€g(^ii^ 
fts»£>  C9tmcpie,^  dans  cerP^j^is,  J^j hpmr- 
mes,  plus  vils  que.  leti  ftK;l|tMfi>,,Téic9isj>ç 
fabaiiTéa-'à  layc(MKUkipu^4fS3^cçp.C&^^ 
àjtrxC  p6jm>i:t 7lii>rliMk,4d;l^»mm|l^oiu;il 


François»  135 

remplffToir  les  fondions  :  l'un  ctoit  un 
cheval  ;  l'autre  un  one,  i'autreun:^  cbien , 
aînfi  dnrefte.  '      .: 

On  conçoit  à  quel  point  ;e  devois  être 
indigné  de  tant  d'horreurs.  J'arrivai  à' la 
ville  dans  les  réflexions  les  plus  défefpé' 
rames }  &  je  fus  fur-!e-champ  c&ndaic 
au  marché.  Je  me  rappelle,  qu^ fur  toute 
la  route,  mes  Furies  avoienrparoi  s'amufer 
4  me  maltraiter  plus  quelles  aurces*:^  «jGo- 
99  quin,  difoient- elles  en. me^fouezcant, 
»  ru  as  l'air  étranger,  tu  es ,:t>euDêtre , 
»  de  la  vile  nation  du  Roi.  On!  (î  tious 
»  le   tenions  y  comme,  noos  .1er  fouette^ 
».  rions!  que  n'es*tu'lui!  nous  aurions  le 
9>  plai(lr:d'a.vQir:ttil  Roi  poux  notrafouer. 
»>  Mais  voyez  ce'gcédîn!,  nous^proireTous 
t»  fa  proteâsto|i  !  On  db  qu'il  eft^tnàlade  : 
*»  ^puiiTe^t^il  crever!  )>  A  chaque/mot  qu'el- 
leadifpient,  noîjveaùx  coups  de  fouet  de 
leur  part;  à  chaque  coup  defou^,.  nou- 
velle  grimaceilé  la  mienne  V  &:.  ce  jeu  pa- 
Xoîffbir^e^ibnM^EbeatiGbap  pliis  qaeîi^ 
r:,{Ei)gQinQiiS; arrivâmes i  comoae  Je  Tai 
^icii  iîic^le  nparché  der iiatntne^ y& il^^  en 
avoil  U  JUt>e  t^tnàiicà  poàd^t^fe  ««potes 
en.vetKe..Ce  fpeâiade me  pt^Q^ffoSt  Ac^vi- 
Jour^ufe nient  comique.  Xc^^     c^^^' 
m^^  ctoienr  nus ,  a  la  réfccy  ^  A;^»3^^^  \% 
*Ur^K9^û  leur  c^s^t  cipr>  ^  ^'g^  ^^^ 


Xfi  L*A  V  E  HTU  Ri  tK 

plus  vcSiet.  Les  femmes  venoienc  les  nat^ 
chaodfc  le  fouet  i  là  mam,  de  la  ma<* 
Diere  la  plus  cavalière  8c  la  plus  infulun-^ 
•e.  On  me  fie  déshabiller  comme  les  au- 
Ites}  ôCDovit  aîoucerà  mia  peine,  le  ctmp^ 
^oic  ailes  froid.  Des  malheureufes  ve^* 
lK>îe»c me  maichander,  eu  m^examitiant 
i  la  deiKt  comme  un  cbeval  y  &  en  me 
failânt  faire  les  mouvements  les  plus  orn 
gtniuuuL'ttnem'tttdonnoit  de  courir^  Tau*' 
ire  immCQiic  fur  moi*  On  me  Êtifoic  couf* 
fer»  pocctr.des  ^irdeaux,.  accompagnant 
touîour^  chaque  exercice  de  coups  de 
fonec.  Enfin  une  femme,  dont  Tair  écoir 
focc  dédaigneux  9  aeheta  un  atolage  de  fn 
gfan^ls  bmnmef»  &  livra,  en  Change, 
plufieui»'gcandsi>ankde^eijii'il  ft  de 
plus  honteuk  à' nommer^  pour  fumet  tes 
terres.  Le  vendeur  me  cédaà  la^'  Damepar^ 
elelTus  Te  marché  :  l'indigne  créature  fot 
donna  i  là 'petite  fille,  pour  àiirede  moi 
un  jouet ,  &  tour  ce  qtt*ellel  voudroit. 

je  fua  ceodttit  a  la  nîaîfen  '4e -ma  maf- 
trèfle',  oÀ  Foo  me  chargea  des  fondions 
lies  ^lua  fauifriliantef  :  moi  qui  étoile  Rôi  ; 
moi  qui'  avôi»  été  fervt  par  une  Reine) 
«op  iieureux  encore  de  n'être  pas  con- 
mi  pour  ce  que  j'étois}  car  fi  j'avois  été 
découvert ,  mon  fupplice  écoit  tout  prëe. 
U  n';.  awic  pu  «ojmsii  d'écha^er'v  1^ 


Franco  i  s.  ij7 

ÎxfS  me  paroifToic  trop  bien  gardé.j  d  ail- 
îiurs,  fctôis  charge  d'tuic  chaîiiiî  qui 
rmempêchoic  de  me  déguifer.  Se  qui 
m  embarra^Ibic  :heaucou{).  Je  cherchai  à 
iConnoîcre  imes  compagnons  d'efclavagc» 
<anc  de  la.maifon^  que  dé  la  ville.  Je  .vif 
que  la  plupart ,  nés  dans  leur  fore  abjeâ^ 
avilis  par  la  manière  dont  on  les  traicoit^ 
paroiiïoient  preique  bornés  au  feul  in£r 
tinâ,  comme  les  "bêces  qu  ils  repré£bnp 
{Coie^nt,  &  qu'ils  fe  croyoieot  bonnemeac 
d'une  nature  ;res*inférieure  aux  femmes-^ 
qui»  de  leur  coté,  croyoîent  aufli,  de  la 
meilleure  foi  du  monde»  les  hommes 
xi'une  efpece  au  delTous  de  la- leur.  J'eus 
pitié  de  mon  feace,  &  je  ne  me  rebutai 
pas  dans  mes  -recherches.    . 

Il  me  &lloit  trouver  quelqu'un  qui.pâc 
aller  inftrc^ire  de  mon  malheur  la  Reine 
dnon  époufe ,  ou  raCembler  quelques  dé* 
<rer minés  qui  puilènt  m'aider  à  fecouer  k 
|oug  de  Tefclavage.  Un  jour  je  vis ,  dans^ine 
;petite  me  écartée,  un  grand  dcole  bîenbft* 
^i,  iqui  unefemme,  à  propos  de  bottes,  vint 
donner  un  foufflet.  Il  lai  en  rendit  un  pUu 
pefant ,  qui  laj  jetta  par  tcrxe.  Vingt  coœ- 
.mères  accoururent  pour  défendre  leur  vol- 
fîne  ;  animant ,  tant  qu'elles  poavoieni  « 
ieurs  efclaves  à  fauter  fur  le  ttheU^  v^^^' 
«ne  on  aignilloné .  les  dog^w      ^  ss^ss^^ 


X}8  L*  A  V  E  N  T  U  RI  1  H 

du  taure;» u.  Peu  de  ces  malheureux  ofe- 
reni  $*y  frotter.  Je  défendis  le  gcné  eiv 
efclavej  je  diftrîbuois  aux  Dames  àts 
fcufllecs  a  droite  Se  â  gauche}  &  chaque 
fouffl.t  couchoit  par  terte  une  champion^ 
fie.  Le  jour  billFoit,  nous  étions  vaii- 
queu  s;  mais  la  garde  ▼enoic}  &  J^o\t 
nous  échappâmes  à  la  faveur  du  crépu  - 
cule.  Quand  nous  fûmes  en  sûreté,  inoi 
homme  m'embrafla,  en  me  remerciant 
de  ravoir  défendu.  Je  lui  repondis,  en 
le  comblant  de  louanges  fur  fa  valear  i 
&  nous  devînmes  une  paire  d*amis.  Ilétoit 
tié  libre-,  des  coquins  la  voient  enlevé  i 
pour  le  vendre  à  ces  Harpies.  Je  lui  trou- 
vai de  lame  &c  du  courage.  Il  croit  tard} 
il  falloit  nous  retirer  diacun  à  notre  lo- 
gis. Nous  nous  féparames,  en  nous  don- 
nant, pour  le  lendemain,  un  rendez- 
vous,  auquel  nous  ne  manquâmes  pas« 
fc  Eftil  permis,  me  dit-il,  en  m'abor* 
n  danc;s  <iue  deux  hommes  de  coeur,  corn* 
«  me  nous,  foient  les  cfclaves  &  les  be- 
n  te$  de  fomme  de  ces  êtres  puâllanimes, 
»  qu'on  appelle  des  femmes  ?  »? — •«  Npn  i 
»  mon  ami,  lui  répondisse,  fe  vous  jo'* 
n  que  nous  abolirons  cet  indigne  abus , 
»  ne  fulBons  nous  que  ncMis  deux.  »'  7^ 
d  Je  vous  réponds  de  cent,  iorerrompit- 
»  iL>9«  ce  Tant  mieux,  bcbofeéftfait^i^^' 


F   It   A'  K   Ç    0-l'5.  '2JJ 

f*  pns*}e^>»  &  TOUS  de^ixnoas  fautons  d^ 
|oie.  Tour- à-coop. nos  makreflTes  vititentj 
a  coups  de  bacon ,  nom  prier  de  lés  porter» 
Noi^s  les  prîmes  ^haotiti  fur  no^  épaule^. 
EUçs  fir^ttc  la  coiiverfaiioiî  au-delFus  de 
no!s  cèteSf  i8^  nous  an-defTous  d'elles.  Nous 
favibns  tO]^:s  deux  le  latin,  de  force  ^ue 
nous  ne  craignions  pas  d'ècre  entendus 
de  Ces  c^ranniques  &nieUes«. 

^  Qia^qoe  foir  nous;  nous  trouvions  au 
Teindea>-voUs  j^  mon  caaiacade  ne  carck 
pas:  à  «l'amener  . utfe- femme  incrépidéj^ 
que  fe  chargeai  d'une  lettre  en  chiffres, 
pour  pprcer  à  la  Reine.  Je  l'inftruifois  de 
mon  fort ,  &  la  pceflois  de  m'envoyer  dé- 
livrée au  /plus  vîee.  Cependant  nous  ar-* 
langions  comes  chofes,:  pour  nous  paf- 
r  fer  .dtt' feeburss  en  cas  qu'il  ne  vîuc 
•}>a$;  &.  notti  ayîons^  dans  npiteparn» 
cenr  déi;eràiiaés  priées'  à  naus  iecon^ 
der..Nbus!écîoits>munis  de  toutes  fortes 
d'armes  &idè  Urnes  poux  jQOuper  nos  chaî« 

te  dr6Ie  m'apprsti;'biéit  .des.p^fikula* 
mes,  touchant  ceipâys  fiàgutie& On ?fi?i(ic 
^u'iinr  foc2ét4  fî  i>izaGi!e:iievpic.%\!oii[..des 
■•  ufagesadi»: motus  bisâtres*.  X^s  ki^if^mes 
éfscÀeM  regardés  âxa6keffienc.comaie  jdes 
l>ècesiiLei  fa»me$lè  donnoien^la  peine 
^iaiatter  fc  dTcbyer  kttrs  âiles^  f  pur^f^ 


a.4o  l'Avekttjtliïh 
fniiei,  efles  les  jectoienc  dans  un  gancl 
enclos  commun ,  où  il  y  avoîc  des  chè- 
vres &  d'autre  bécaîL  Ces  pauvres  eniaius 
•^toienc  allaités  au  hafard  pac  les  paifi- 
bles  femelles.  Quand  Hs  avoienc  •quel* 
•ques  années ,  on  les  tiroir  de  U  ;  on  leur 
mettoit  une  petite  chaîne  au  pied  &  à  la 
ftnain,  6c  on  les  laiffott  s*élever  dans  la 
:maifon,  comme  des  animaux  domefti* 
•ques.  On  ne  leur  apprenoit.rien^'  ce  qui 
«endoit  leur  intelligence  cràs«-bornée.  On 
:Jes  formoit  cependant  aux  métiers  les 
plus  grofliers.  Les  femmes  favoient  bien 

Îu'ils  étoient  plus  forts  qu  elles^  6c  ces 
)ét(fes  leur  faifoient  remplir  les  fonc-  I 
tiens  les  plus  pénibles.  On  n'avoir  point 
<d  autres  chevaux  queux  dans  la  province; 
ils  portoiem  Se  uainoioit  les. fardeaux, 
âes  voitures  &  la  charrue*  Us  cravailIcHent 
aux  métiers  de  ibrgtrons,  3c  atttres.fem-  ^ 
-blables  ;  mais  roujours  fous  la  ^lireâion 
imes  qui  les  conduifoient  a. coups 
jt^  pour  en  être  les  mattredès,  elles  < 
itent  ioujottcs  «nchaînét.  Les  chaî- 
nes étoient  même  ftiites  de  iàçon»  que» 
polir  peu  qu^^on  les  xirat,>  il  eatroit  des 
|>ointes  dans  la  chatc  descaptifs;  &  Ton 
4ie  manquoit  pas  de  les.  drer»  s'ils  s'avi- 
foient  de  réfiften  Dailleiiff»^  les.  femmes 
^|)ortoi)stit  i^  aimes},  {lour  iM  moindres 

fautes. 


François.  241 

fautes  elles  faifoient  fotiffrir  aux  hommes 
des  punitions  cruelles  j  &  la  mort  ne  leur 
coûcoic  pas  beaucoup  à  donner.  Enfi^n  >  les 
malheureux  maies  écoienc  avilis ,  écrafés  : 
n'ayant  Jamais  connu  d'autre  état,  ils  fe 
croyoient  bonnement  nés  pour  celui-là; 
&  il  ne  leur  venoit  pas  dans  l'idée  de  cher- 
cher â  fecouer  cet  indigne  efclavage. 

Il  falloit  pourtant  bien  que  les  cruelles 
Virago  daignaffent  fe  familiarifer  aver  les 
hommes  5  pour  avoir  de  lapoftérité^  miais 
cela  Te  faifoit  foleimnellement  dans  des 
temples,  où  des  hommes  étoienc  nourris 
Se  engraiffés,  pour  fervir  d'étalons.  De 
peur  que  le  mélange  des  fexes  n'enfentâc 
quelque  défordre  dai  s  tes  familles,  on 
mettoit  aux  hommes  une  ceinture  fingn- 
liere,  qui  ne  les  gcnoit  point,  &  donr 
chaque  mère  de  famille  avait  la  clef. 
D'ailleurs,  on  infpiroit  aux  filles  tan c 
d'horreut  &  de  mépris  pour  eux ,  qu'il 
falloir  que  le  tempérament  fâ|^^eti 
fort,  pour  l'emporter  fur  le  P^^jvjjElfci 
conçoit  que  les  hommes,  de  leuf^|||, 
ne  devaient  pas  être  fort  tentés  par  ces 
Mégères.  On  n'aime  point  des  maîcreffes 
impécieufes,  dont  on  reçoit  un  traiteïnetit 
cruel;  &  ces^^  grenadieres ,  br^Up^  àis^  ^^' 
leil,  vivant  comme  des  hot^  '^.,  ^^" 
.voient  pas  dekooitrairs  bièntoii-^Y       ^^       ^' 

Tome  II.  ^\\r 

V 


^ 


1 


^\ 


%^t  L*Ay   ENTURIElt 

Malgré  tous  ces  obftacles  qui  régnoîent 
entre  les  deux  fexes,  on  ^ifoit  beaucoup 
Tamour^  c'eft-à-dire  qu'il  y  avoir  beau- 
coup de  libertinage*  Toutes  les  femmes 
à.  leur  aife  avoienr  de  jeunçs  garçons 
quelles  entrerenoient ,  &  dont  elles  étoienc 
toiles.  Céroient  les  Dames  qui  faifoient 
leur  cour  aux  hommes.  Plus  elles  les  avi« 
tillbient  quand  elles  ne  les  aimoient  pas, 
plus  elles  s'aviliiToient  devant  eux  quand 
elles  les  aimoient  ^  mats  elles  avoient  la 
clef  de  la  ceinture  ;  &  il  falloir  que  les 
hommes  fuflènt  toujours  à  leurs  ordres. 
Les  plus  riches  Dames  avoient  des  ferrails 
entiers.   * 

La  fille  aînée  de  ma  ma}tre(!e  s  amou- 
racha de  moi.  Elle  loua  une  petite  mai« 
fon  Se  m*y  entretint,  comme  nous  en 
ufons  â  l'égard  des  Biles  à  Paris.  Placeurs 
Dames  jaloufes  voulurent  m  enlever.  J'a- 
yois  tous  les  jours  cHez  moi  un  cercle 
d'adûgitrices;  &  je  fus  pendant  quelque 
.teni*  la  beauté  du  jour.  Il  faut  noter 
que  les  filles  }oui(rent  dans  ce  pays-là 
-d'une  très  grande  liberté»  Quand  elles 
^ont  atreint  lage  de  dix-huit  ans»  ellâs 
*  vont  au  temple  fè  faire  élever  â  la  digni* 
^té  de*  femmes.  Alors  elles  font  maîtrelTes 
*de  leurs  laâions.  Leur  myere  les  érablit; 
elles  ml  ulse  oiaifoiî  6c  des  efclayes  à  ellcsp 


dont  tlhs  font  ce  qu'elles  veulent^  & 
dont  elles  ont  la  clef^  .     . 

Ma  makrefTeécoklbrt  jolie,  fa  mère 
mavoit'cé^é  i  elle^  xezte  jeuae  folle 
maimoit  ri  d'adoration  ;  mais  c'eçoit  un 
amour  de  t^tibeniinageé  D'ailleurs  je  rou* 
giCfois:  dù/iole  intâme  qu elle  me  fùifoit 
jouer ^.  &  je  n'eus  jamais  tant  d*envie 
de  fertlr  de, ce  maudit  pays.  Mon  Amante 
étoit  tine  des  principales  Pffidcrçs  de 
la  garntfon  de  la  oîtadelle;  J^  urai  parti 
de  foQ  amour,  pour  ^m'intcoduire  dans 
cette  forterefiTcf;  j  7  fis  encrer  auflî.  plu- 
fîeuts  de  mes  camarades^  Sc.nous  n^  itar- 
dames  pas  i  nous  procurer  des  armes 
pour  plus  de  cent  perfonnés»  Npus  exa- 
minâmesv  au(fi  le.  local,  ^  nous  pripies 
toutes^  nos.  dàuDaenâons  .ppur'  nous.  Qtn^. 
parar  à  loife:  de  •  ce ^  château,  , 

Lefjjçur  que  nous  avions  choifi  pour, 
cette  expédition  ^  ^oaxi  sàtm$  nous  glif- 
ièrodans  ^la   citadelle ,'  au   nombre  de, 
cent.  .  Nous   nous    armâmes    au    %nal 
contenu.  Nous  nous  rélinîmes  en  cQrps; 
^iiDus  pouflamés  un  cri  «lâle.^  tjBrti!;:àe, 
Kjàii-^  trembler  tenue  la  garni^El^n  jfemîetUi^  : 
n6u9jM  ordonnâmes  de  metti:^  bas  les.^ 
acmess.  Ces  pauTtâs  feolmiç^- {étpnr\ée^  >^ 
hôr»  jà'^Uc^-mèœes,  çbéitônit,  /j^oVis^  .^^^.^^ 
inîai^tïtetç^  àù  cacèqtj  5c,  ^  v>V>^^^^ 


144        l'  A  V  1  »  T  u  R  î  E  k 
avançâmes  dans  la/ ville.  Un.  régiment 
femelle  fe  pcéfentaj  la  premiere.decharge 
de  mourquetecie  le  diffipa.  Les^canemies 
voulurent  fe  faite  défendre  .par.  leurs  èf« 
claveSy  en  leur  promeccanc  dé  quoi  boire. 
Nous  leur  offrîmes  la  Kbehéj  Se  une 
grande  partie  de  ces  malhéurbiixiè  rangea 
de  notre  c6té.  Le  refte  ne  foutinc  pas  trois 
décharges:  alors  les  femmes  ne  firent  plas 
que  fe  fauvet ,  en  poaflfàm  des  hutlenienrs. 
Nos  efcfaves  vonloient  lès  mettre  toutes 
•n  pièces^  «e  que  je  ne  permis  pas.  Il 
Êdlûit  contenir  ces  hompsis. furieux;  & 
fe  mt  gardai  4>i^  d'abord  de  leur  faire 
6:er  leur  chaîne.  «  Il  vaut  imîeox  y  leur 
n  dis- je,  garder  les  femmes  pour  nous 
»i  fervir  que  de  les  égorger*  Vous  étiez 
ar  leurs  aiclav^A»  mes^aitus^eiles  fexont 
9>  les  vôtres.  *i  Ce  peu  de  mcrtS'  flatta  mes 
barbares;  maris  feus >  beaucoup*  pfus.^e 
peinç  à  déféndire  les  Amaeones  qu'â^^^ks 
vafncre.  BtQntât  elles  implooereRC.  nome 
démence  j  en  mettant  bas  les  armés  ^&  fe 
jetta«t  à  nos  pieds.  Je^fcsrfis  dépoaiilcr 
rovitêf^'  j[uf(}u'a  da    chemife;    J'ordonnai 
qu^ôii  'garr<mât^^celles^ii]ai  àVoient^  qneU 
qu^s  ^radds'^dans.  la  milnie..&  dabs<  ie 
gouvernement ii&  je  ixs^foiiqttcr  cesélaes 
Tunei- après  rautreV  ftir- J«:derriecei>,  à. la 
face  dds  b6mhiQsv!fanni'Jefquels  si^lcT% 
1  ^ 


îce^  tireSnextinguible;  donri  pajdc  JHomere- 

^  '  Tout  ikoit  déjà .  fournis  -, .  quand  le:  fe* 

couraarriva  de  laparcde  mort  épaufa.  Je 

;me  fewis;  de-ces  rooupes::ftouc  fabjogii^t 

^es  cœaw  «fcs^femmeSrf  Mçs. jjeupes  Dftt- 

ciers  sjaceacherenc  aux  plus  aiunables^qid 

iurenc^iUis  chatRïéèj  de  fe  voir  ^oc^ctifées 

^atckrîolïs  hothinesvi:iueiâCVtesii'^caoux 

^ar  '  de .  vilains'  ofdaMiaiîiLiEn ,  peib'd^  itekipi 

Jemrtraûftciîité^tfhLttaiani^V  dUesôicooripti^ 

rëiit  qae,  peur  èÊre/bfU^ttft^^dïï  falfoit» 

.  que  feratties,  etles  yéciâflent- en  femme?* 

Les  pkifirs  vinrent  /oarire  dans  ce  féjojur , 

xm  pliafieuxs  beauiés  m  avouèrent  quiis 

icoiectt:  incôniius,  auparavant.  ^  Ces  fèm- 

mesijpltts  cîviliiees,  devinrent  îplus'lolies, 

Jje  :dotfaai  des  fècesi  vQlgpcueufes;),  .qui.  les 

enchantèrent,  &  régnai  fut;  ks'^cfacbrs, 

Mot^même^  je  me- permis  quelquefois  de 

?ptofiter  avec  fcs  pltis  aimables^  de  4*ab^ 

-fencedèma  femme.  Cette  nation  fe  mé^ 

Jat^ea^enrièremeutavecla  întenfile;  &ce 

pays  devint  une  provîncé  db  moaîjtoyâû- 

âne  y  parÉiitement  fehiblaMe!  a«K>"^res 

poiir  les  moeurs  &  Je  gouvernement.  Je 

Tétafalis  Ittion,  fexe  dans  fa  dîgnicéViSc  je 

confinai  Tautre  dfinsfea  graciés,,  j€i5ltft.t\- 

buai  aux  labqurèurs  de  mes  g^^'^  /\è^  ^t'- 

jGlaves  malotrus)  de.  ces  fepuv^  ^  gc  :\^^7 

-irfcyai;,  poiair  iei;  remplaceff ^^^''^  •^  V^"^^ 


jtunes  gens.  De  cette  manière»  les  '6eu% 
fexes  fe  mirent  natarellement  à  leur  place  > 
Ce  l'ordie  fut  rétabli.  Pour  faire  cette  ié> 
irolttcion,  il  ne*  m'en  coûta  pas nnhomme^ 
te  il  a*j  eue  gueres  qu'nne  ftogcaine  -de 
femmes  qui  moncrerent  leur  derrière. 

La  Reine,  vouliu  elleniiêtne  viiiter  ce 
)>ay89  fon  arrhrée  donn»  lien  à  o^e  inft» 
fiité  de  fcves,  quiinîrenr  le  fceau-a  Tcm- 
^tage  de  la.  conrerfion'de  ces^fiammes» 
Toutes  les  jeunes  goûtèrent  les  nouvelles 
mœurs ,  il  n'y  eut  que  les  vieilles  &  les 
laides,  à  qui  nul  jeune  homme  ne  fe  char« 
fea  de  faire  goûtée  le  nouveai^fyftème^ 
-qnv  s*obftinerenr  à  louet  3c  i  regcetcèr  le 
eemps  pafé.  Je  donnai  »  p>our  Gonvertieur 
dcet;te, Province  y  le  premier  cbn^gnoa 
d'efclavage^  dont  j'avois  obtenu^  la  con- 
fiance, &  qui  m'avoit  trèsrbien  féconde 
tians  ^toute*  cette  expédition. •  Jeihù  & 
-époiifer  mar.Maîcreire  qui  m*avoît  enae- 
^eniij^  qui  n^'aroît  para  forr*aimable^ 
^ès.  qae  je  n*a^is^plas  dépendu  â^'elle;  ' 
?:^i{e:foiiMai,! des  plus  robuftesâcdpS:phis 
tfblîestwffrenadieres  de  ce  pays^iun  Régi- 
thent  ^siGâtdes  Âmbzonesy  Hufecvicede 
lia  Reirfe..;E»  qiï  nurt'/  prefqtfe  tout  le 
-mond^  fut  ioiwent  de  re  que  |e  fis  dans 
cette  contrée^  tant  iitî  kKO'^t  Uaucre^. 
OfÎM  fe^aifoit  poiiïè  d'adiiucef  clâr  clét 


Franco  i  s.-  ï4f 

rôence  qui  m'a  voie  fait  traiter,  avec  tant 
de  bonté,  un  peuple  qui  avoit  ufé  çnvçr* 
moi  d'une  (î  étrange  barbarie.  Je.kilTaî 
la  Reine  au  milieu  des  fêtes,  &  je  pouc 
fui  vis ,  fous  mon  déguifementy  U  vifitff 
4e  mon  Royaume. 

Je  continuai  de  voir  des  pays  char-* 
niî^nts ,  parmi  lefquels  il  s'en  trouvoit 
quelques-uns  tout-à-fait;  finguliers.  Vn 
jour  qu'il  faifoit  bien  cha^id,  je  m'att^tai , 
pour  me  rafraîciiir ,  auprès  d'une  grande 
glacière  j  &  je  vis  un  jeune  homme,  qui 
avoir  Tair  fort  naïf,  mais  en  même  temps 
fort  embarraffë.  <«  Mon  Dieu^  s'ecrioiç- 
»  it,  que  vais-je  devenir?  La  neige  va 
«^  me  manquer  j  ipes  hommes  voncfe  ré- 
■p^:  veiller  plutôt  qu'ils  ne  l'ont  fixé.  Il  n'y 
j»  a  que  foixante  ans  qu'ikdormentj  quand 
»  ils  feront  éveillés,  ils  me  tueront,  »> 
Je  regardai  ce  jeune  homme  at«ntive- 
ment ,  en  me  demandant  à  moi-même 
s'il  étoit  fou.  «  Voyez,  Monfieur,  me 
i>  dit-il ,  G  c'eft  ma  faute  j  il  y  a  trois  ans 
99  qu'il  ne  tombe  poîm  de  neige.»  Je 
lui  demandai  pourquoi  il  avoir  befoia 
de  neige.  «  G'eft,  me  rcpondit-il ,  pour 
1^  conferver  des  hommes.  ^-^0  Et  com- 
t>  ment  les  confervier  vous  ?  [^x  àfe-'ye.  » 
—tu  Dans  une  glacière,  ^^  At'^  '^'^ 
9  Vivants  ou  morts  l re^ri^^.  V    ^^-^^^  ^^ 

I 


14*  l'A  VINTUHrER 

»^  gourdis ,  me  répliqua* c-il.  »  Je  ne  com- 
pris rien  â  ce  galimatias;  Se  je  plaignis 
ce  pauvre  garçon»  que  je  jugeai  avoic 
perdu  refprir. 

Touc-â-coup  je  vis  approcher  de  moi 
un  grand  homme  de  bonne  mine>  qui 
paroilToic  fort  poli ,  &c  dont  le  vil'age  au- 
noncoit  une  quarantaine  d'années.  Il  ma* 
borda  en  me  faluant ,  Se  me  dit  :  «  Par- 
»  don,  Monsieur  ;  à  votre  air,  je  juge  que 
9i  vous  êtes  un  François  d'Europe.  Votre 
»  patrie  eft  bien  changée,  depuis  la  der- 
»  niere  fois  que  je  Tai  vue.  >» — •«  Ofe- 
9i  rois'je  vous  demander,  lui  dis-je,  s'il  f 
»  a  long* temps  que  vous  avez  vu  la 
»•  France?  »  — -«  Ob,  me  répondit-il, 
te  c'écoit  dans  le  plus  brillant  du  fiecle  de 
»  Louis  XIV  j  &  je  fens  qu'il  eft  difficile 
»  qu'un  pays  fe  foutienne  dans  cet  éclata» 
Je  regardai  cet  homme ,  avec  àe  grands 
yeux  ébaudis.  Encore  un  fou,  me  dis-je.  »> 
ié^cc  ^Ahl  Monfieur,  teprit-il ,  avouez  que 
9^.  c'étoit'  un  beau  iiecle  que  celui-là. 
0  .Queljè  grandeur!  quel  éclat!  quel  con- 
»  cours  de  tous  les  grands  hommes,  de 
9><  tous  ks  beaux  arts,  qui  ^mbloientse- 
>»:  rre  doni^  le  mot  pour  fe  réunir  dans 
»  cette,  heureufe  époque  !  Je  m'écois  trou* 
»  -vé  il  Rome  fous  LéqnX,  dans  mon 
•9  autre  veillée.  Cécoic  un  beau  fiecle,  i 


»  4^  yérité:  il  s'y  trpuvoic  de  grands  hon^r 
n  n?e|  de  iQ^t  gçnçç  j.^n)aj$  celui  de  Lpui^ 
e>  JCIV.  ipV.ftappc,,,.f  a^  uj;i^ic  dergraur 
a»  d^^  &  d^  majefté,  aiujuel  je'nai  licif 
e>.  v^.  d^.  çpmparable.  a*  .        ,    •  tt 

:.  Je  ne  fptypis^^e  (jenf^r.d  un  pareil  lat|r 
gage,  ce  Quelle  difFérence ,  ajouta  moa 
93  homme ,  de  ces  deux  beaux  (lecles ,  i 
s*  celui  d'igop/ancp  &.  de  barbarie,  <}uç 
aa>,  j^avois  vu  aci^arav;^nc  en  France,  quand 
»  les  Anglois  firent  brûler  votre  Pu- 
a»  c^lle  d'0i;l4ansî  Je  me'-trpuvai  à  cerre 
s»  cimiblle  exécution^  cel^fme  fie  baigner 
»  le  Cœur^  ^^ — u  Hé  mais,  Moniîeur,  lui 
M  dis^-leonfia,  quel  âge  av^e^  vQUS^donq?  >i 
Il  me  répondit  qu'il  n'avoir  guerês  que 
quatre  cents  ans.  A  ce.  propos,  je  ne  pui 
retenir. un  grand  éclat  de  rire  y  &  cet  hom- 
me^fiogulier  me  die ,  fans  ^'émouvoir: 
«c.yous  êtes  Francis ^-&:  de  plus,  vous 
»  êtes  }eune^  il  faiit.  vous:  paUer  un  rire 
9»  peu  difcret.  Je  ne  crois  pas  que  vou« 
>»  puifliez  it^  foupçonner  d'être  plus  âg^ 
>>  que  }e  ne  vobs  TaçcuCe.^  Je  ^e  me  fuis 
»  ^lacore  endormi  que.quacce  fois^  &  j'ai 
»  véÇû  pçii  d'années  ,4^ESÎ%i.<lw«  i^  nie 
*>. fuis  éveillé.  »>     u.r»-i  .r;i   î  '       . 

:  „  Je  l/^  re^ardaii  ,de  J'jiÎ!i.^kr.pîus  ffupé- 
faîti  U  ^ic.eAÊn^;  ce  Pardonner,  Mon^r 
»'G^i^yl^mhf^ii\t  que  voui?  étiez  de  no^ 

^5 


ayo  l'Avemt-urier 
»  tre  fociécé^  que  par  conféqtient,  irons 
'>  deviez  .eacendt€!  tnàn  langage }  o^ais 
>'  comme  voui  n*ètespas  initié  d-iHis  nos 
n  myfterei,  je.ne  fuis  plus  furpris  de  Yé^ 
m  tonnemencqu€^vouscaufeinondtf(?oarsi 
9^  Au  refte,  Monfieur,  nous  h  avons- rien 
»  i  cacher  ;  &  fi  vous  voulez  nous  faire 
»  l'honneur  de  venir  dîner  avec  nous , 
w  vous  nous  obligerez  beaucoup .>»  Curieuse 
de  connoîcre  cet  hoaime  &  fa  focictc ,  j'ac- 
ceptai l'invitation. 

Je  yis  une  fociécé  d'hommes,  qui  mê 
parorenpfort  honnêtes  &  fort  gais.  La 
plus  naïve  aifance  régnoit  parmi  eux; 
Nous  étions  tme  douzaine  à  table.  Le 
plus  prefTé  de  parler,  qui  éceit  le  plus 
jeune,  s'écria:  c«  O  que  ce  fiecle  me  pa- 
»>  roît  différent  de  l'autre f. quelle  futili- 
99  té!  quelle  periteflfe!  11  y  a  nn  peu  plus 
»  long-temps  que  vous ,  Mefficurs ,  que 
n  |e  fuis  éveillé;  je  crois  appercevoir  qu'on 
91  eft  plus  raifonnable  qu'autrefois;  mais 
9»  aufli  Ton  eft  bien  moins  gai.  Je  vois  de 
a»  temps  en  temps  des  gens  qui  daignent 
»  fourire  :  on  riçit  à  gorge  dépL^ëe , 
»  fous  Louis  XIV.  »  Je  ne  pus  m'émpè* 
cher  de  rire,  moi- même  de  ce  langage* 
»  Vous  auriez  bien  reniarqaé  une  plus 
Vf  grande  différence  ;  dît  an  Ats  plus  vieux 
3»  de  la  compagnie  3,  fi  vous  aviez  vu  tous 


F  R    A   N  Ç  O  I  S,  rft 

fs>  les  flecles  d'ignorance  que  fai  eu  1&' 
M  malheur  de  voirj  mais  alors,  il  faur 
HT  Tavouer  fans  ménagement  les  hommes^ 
«  écoienc  vraiment  des  bêces.  Sous  Lûuts^ 
»>  le  Grand ,  de  cet  humble  état ,  ils  fii- 
»  rent  élevés  à  la  dignité  d'enfants,  & 
«  |e  les  vi^  folâtrer.  Maintenant  ils  com- 
»  mencent  à  être  ce  qaon  appelle  de 
>»  grandes  perfonnes  ;  &  je  ne  fais  pas^ 
«r  s'ils  ont  gagné  à  cet  avancement.  » 

J*écois  confondu  d'entendre  .dire  à  mes' 
convives  tant  de  difparatéSy  avec  un  fauic 
air  de  raifonnemenc.  «  Hé  bien,  die  uni 
»  ttoifieme,  comment  ferons- nous»  pour 
9»  nous  tranfporter  dans  l'autre  hémifpbe- 
»  ^e?  c'eft  perdm  notre  vie,  qûede  la  pat 
f>  fer  dans  celûi*ci*  H  me  tarde  de  voir  la 
n  France  ;.ellè  aura  décliné,  fans  dôme.  li- 
9»  n'étoit pas poffible qu'elle fËTfoutînt dans. 
M   l'état  de  grandeur  où  je  l'ai  vue  fe  fie- 
»  cle  paffé.  Elle  a  dû  cependant  atcroh* 
»  tre  la  maflfé  de  fes  lumières  ;  elle  doit 
>9  même  avoir  à  préfent  des  philofophes;. 
»   mais  je  doute  fort  qu'ils  aient  encore; 
%\  une  influence  bien  marquée  dans  le  gou* , 
s»-  varnement.  On  ne  doit  pa^  voir  aujour^; 
•>  d'hui  des  chofes  auffi  afrreufes  que  j'en 
>r  ai  obfervé  fous  le  Tjrran  Catholique 
n  Philippe  II,  &  du  temps  des  Vaudois 
^  &  des  Albigeois»  U  ÊiUoit  alQrs>  frémir  , 

L  a 


IJ»  t*.A  V^  N  T  UR  I  la 

a>  dliorreur,  &  regretter  les  fiecles  OÙ  les 
»  Egyptiens  adoroienc  cies  oignons.  »>  Ces 
Meffieurs  parterenc  cous,  à  peu* près  dans 
le  mime  Îèn8>  iè  donnant  pour  témoins 
oculaires  de  toutes  les  icenes  dont  ils  par- 
loient  'y  je  ne  faifois  que  rouler  de  grands 
yeux  étonnés,  difant:  c<[que  de  folie  8c 
>»  de  bon  fensl  » 

•   En  difconranc  fur  différentes  matières  , 
on  tomba  fur  le  chapitre  de  Tâge ,  6c  Von 
fe  demanda  mutaellement  combien  on 
avoit  d'années.  L*un  dit:  j'en  ai  fvL  cents^ 
l'autre  fept  cents ,  l'autre  huits  cents  ;^  d'au- 
tres y  plus  ou  moins  :  enfin  le  plus  vieux 
avoit  près  de  mille  ans.  Je  regardai  tous^ 
ces  vifages  de  Patriarches  y  qui  me  paroif- 
foient  a  âges  très^ordinaire^.  Le  Mathufa- 
lem  de  la  bande  n'annonçoit  pas  même: 
a^oic  plus  de  foixante  ans.  On  en  vint  en- 
fin i  mon  tour ,  &  l'on  me  demanda  mon 
âge  :  j'avouai  naïvement  que  j'avois  vingt- 
huit  ans ,  ce  qui  fit  un  peu  rire  la  compa- 
gnie. «♦  Vous  n'avez  donc  pas  encore  dor* 
9>^  mi  ?  mie  df€*on.  «  Je  répondis  que  je  dot- 
mois  toutes  les  miits.  On  fourit;.&  celui 
^im'avotc  amené,  dit:  <c  Monfieur  n'eft 
99t  pas  de  notre  fociééé ,  mes  chers  cun&e- 
»  res  \  )^ai  été  trompé  comme  vous.  »  Cha- 
cun me  fit  fes  excufes  ^  6c  1  on  redoubla» 
do  polîteflfe  poor  jnoi. 


F  a  A  K  ç  o  z  s.  251 

Ces  Medîeuts  n'en  continuèrent  paf 
moins  leur  converfation.  Il  racontèrent 
plulîeurs  anecdotes  fingulieres  arrivées 
fous  leurs  yeux,  dans  le  cour^  d^s  à\Sé^ 
rents  fiecles  qu'ils  difoient  avoir  vus.  Ils 
parlotent  des  prînces ,  &  des  personnages 
les  plus  fameux  dont  Thiftaire  fzttè  çien-r 
lion.  Us  difoient  les  avoir  connus.  11^  fe 
moquoienc  foi,ivent  des  Hjftoriens  ^  qu  i^f 
pfoient  démentir  &  redrelTer  fur  npmbrd 
d'articles.  Je  me  garderois  bien  de  racçn^r 
ter  tous  les  faits  donc  ils  a  voient  été  tén 
moins;  cela  paroîtroit  fouvenr  une  fat7re5 
qui  pourroitêtre  fort  mal  reçue.  Le  Doyen 
avoir  co^nnu,  difoit^il^,  dans  fa  jeuneîfe, 
un  homme  qui  prétendoit  avoir  vécu  ^dfins 
le  Hecle  d'Augufl:ey&  qui  merne^  enpaf-< 
fa.nx  a  Jérufalem ,  avoir  entendu  paf lejdu, 
Divin  Légiilatear  des  Chrétiens.  Il.s'étoic 
trouvé,  iix  cents  ans  après,  en  Arabie^ 
quand  Mahomet  fonda  fa  religion^  Il  fa« 
voit,  mieux  qu aucun  Théologien,  faire 
la  différence  de  ces  deux  Fondateurs  cé^ 
lebres,  l'un  facré,  l'autre  profane >  entre, 
kfqa^ls  on  ne  doit,  établir  aucune  com«^ 
pa.raifon.  En  un  mot  ^  tous  ces  conviveSc 
avQÎent  va  une  infinité  de  chofes  extràor* 
dinaires ,  mais  aucun  n  ofoicfe  vanter  d'à* 
voir  jamais  vu  de  miracles. 
...Leur  cpnvcïfaîioft  éîpic  des  plus  w- 


»Î4  t*'A  VBNTUP.IER 

tieufes;  mais  malgré  tous  le^  dérairs" 
qu'ils  expofoient  avec  beaucoup  de  net* 
teté,  &  tous  les  raifonnemens  très  bien 
fuivis  qu'ils  faifoient,  je  ne  pouvoir 
tn'empêcher  de  regarder  tout  ce  qu'ib 
difeient»  comme  un  tiflii  d'extravagances 
0c  d'ftbfurdités. 

Celui  qui  m*àvoit  amené,  remarqua 
mon  embarras ,  &  me  dit  :  «  je  fens , 
>•  Monfîeur ,  combien  vous  devez  trou- 
s>  ver  no^  difcours  étranges,  n'étant  pas 
i>  initié  dans  nos  myfteres.  II  faut  pour* 
>»  tant  vous  apprendre  enfin  qui  nous  fom- 
»  me».  Si  vous  avez  voyagé  dans  ces  hau» 
9>  tes  montagnes,  dont  le  fbmmet  eft  cou- 
n  vert  de  frimars ,  vous  avez  dû  voir  quel- 
9>  quefbis  des  hommes ,  que  des  coups  de 
*»  vent,  ou quelqu'autce accident,  avoienc 
>t  couvert  de  neige.  Quand  on  les  déter* 
•»  roient,  au  bouc  de  quelques  années,  ils 
»  paroiflbient  frais  &  vermeils,  comme 
>'  sih  n'avoient  fait  que  dormir.  On  les 
n  enterroit  dans  cet  ^tat ,  les  prenant  pour 
M  morts  y  malgré  leur  brillant  coloris.  Nos 
»  pères  furent  autrefois  plus  éclairés  j  ils 
»  jugèrent  que  dès  corps  fi  frais  étoienc 
•>  plutôt  engourdis  que  morts  ;  Se ilscher- 
»  cherent  à  les  ranimer ,  au  lieu  de  les 
»  enterrer. 

m  Ils  firent  d'heureux  eflais^  dégour*-. 


F  K  A  Tfi'  ç  o^r  1.'  ,  i5f 
fr  dîféftt ,  par^  une  douce  chàletrr,  pju- 
•»  fit  art  préteridus  •  lifibrrs ,  &r  lelir  rendi- 
»  rertr  h  vfe^'Leur  mërfïod.é,/uvec  le 
»"  temps;,  fe  pèrféaioriitàj'gàandils  ne 
i>  ttouvérehr  plus-dé  cGfrjjs  datjs  la  neigé , 
*»  -41$  y  fuppléerent  par  un  fage  expcdienr. 
«Ils  firent  d'abord  prendre  une  efpecè 
ji  d'dpiumà  des  criminels,  qu'ils  enter- 
»  rcrent  fous  la  nefge,  &  qu'ils  eurent  le 
n  ralentie  refliifcîrer  au  bout  de  quelques 
>»  années.  -  Ibalongerent  peu>-à*peu  le 
d  féjbur  de  ces  corps  dans  la  glacière ,  & 
I*  parVlnreiit  enfin  i  les  tx>nferver  intaârs 
n  jafqu'i  cent  ans.  Alors  Tinfaillibilité 
»  reconnue  du  fecret  a  engagé  d'hon- 
te nêtes'gens  à  tenter  volontairement  le- 
fy  preuve,  &  cela-  s'eft  perpétué  depuis 
»  plus  de  trois- mille  ans.  Tous  ces  gens 
»  confervés,  fe  coiitentaht  d'être  fpeéta- 
»  teUrs  dans  lie  monde  ,  leur  yie  extraor- 
»  dinaire  a  prefque  toujours  été  un  myf- 
»^  tere pour-le<x>mmun deî hommes:  ainfi, 
35  il  n'eft  pas  furprenant  que  vous  n'en 
»  ayez  jamais  entendu  parler.  La  fable  drf 
n  Juif  errant  vient  peut-^tre  d  une  faufle 
a»  idée,  qui  fera  répandue  diins  lel  public,' 
n  ,Aun<le  nos  confireres,  chargé  de  fieclesT 
>»  mais  c'eft  un  conte  populaire,  qu'un 
»  hotitmé  de  bon  ferts  ne  peut  adopter. 
i  Quoi  qu'il  en  foit^  il  y  a  an  grand  nô»-' 


1^6  l'A  V^  KT  URl  »R 

>>  bre  de  cçs  ifiunortçls  répandus  daiis  tout 
»>  laiicrp  Jaé^iirpkeiie.: ce  fcmc Û  J€s ytais 
»  Adeptes.  Peut  nous  autres»  nouséûonf 
>»  venus .^  il  y.  a  une  centaine  d'années, 
>9  dans  ce  p^s,  avec  les  Cfançoisqui  s'y 
*>  font  établis.  Nç  trouvant  point  de  vaif- 
»  féaux  pour  retourner  en  Europe ,  en  at«- 
»  tendant  qu'il  en  vînt»  nous  réiolumes  de 
**  nousjendor iTiirj ^uous nquis fîmes cpiv 
^  feryç;t  dans  I4  gUqiere  que  f ou^^  ayex 
>»  vue.  t'on  nous,  a  tous  cveiUcs  ^esjo^rs 
»>  derjiiei;s^  3f  nous  allons  npus^  arcangec 
j>  pour  partir  le ^ plutôt  .qu'il  aous  fer» 
>*  poiSbfe»  afin  de  proScer  de  la  vip  que 
»  nous  voulons  bien  nous  procurer  pen?* 
>>  dant  quelques  années.  Nous  avons  en« 
»  core  plufieurs  de  nos  copfireres  qui  dor- 
»  ment  fous  la  neige.  Pour  yous»  mon 
»  cher  Monfieur ,  fi  vous  voulez ,  il  ne  tieii- 
»  dra  qu'à  vous  d'être  du  qombre:  nous 
"  vous  enterrerons^  du  plus^^and  cocue 
"  du  monde  9  Ôc  nous  vous  foijLi]Lai£eron& 
>»  le  bon  foir  ,  jufqu'au  plaifir  de  vous  re- 
w  voir  dans  quelques  fiecies»  »  *  Je  re- 
ixierciai  ce  galant  Jiomme  le  plus  poli- 
nient  qu^il.me. fm  poffiblei  n^ais  en  lut 
téipoîgi'iafit.quieljqij^iççpugpancç  d'accep-: 
tjçi:. fan  offre..  ^  .;  ..,.;.  ;  ^  <  . 
,î  ".,Qî?f  rifqpez'vou^?  ajouta- t4î.rLa  ûa.- 
9»  tuie  uo^s  a./ixé  Ui^fidmbce'  àim^Ôné, 


F  r:A  n  ç  o  I  i.  15^ 

>'  d'années^  nous  ne  le»  multiplions  pa^^ 
s»  mais  nous  les  diâcibuons  à  notre  gré^ 
w  dans  plufîeurs  fiecles.  Pendant  le  temps 
M  que  nous  vivons,  nous  apprenons  tout 
»  ce  qui  s'eft  paflTé  tandis  que  nous  étions 
»  enterrés,  &  nous  fupplcons  ainfi  men- 
fi  talemenc  tout  i'efpace  qui  s  eft  écoulé, 
>>  depuis  une  de  nos  veillées  jufqu'à  Tau- 
»  trej  de  même  que  vous  favez  à- peu-* 
»  près  pendant  votre  vie  ce  qui  fe  paffe 
3>  chaque  nuit  que  vous  dormez.:  Ainfi 
n  nous  jouiiTons  réellement  de  plufieurs 
»  fiecles  d'exiftence».  quoique  nous  ne 
M  vivions  que  quelqttes  .années  de  chaque 
»  fiecle.  Vous  fenoez  le  plaifir  que  tious 
»  donne  la  grande  variété  des  objets^  que 
t>.  iK)us  voyons,  Sc.li  différence  d'un  âge 
^9  à  l'autre.  Enfin ,  nom  noaçendormDns 
9»  quand  nous  trouvons  le  temps  mauvais  ; 
»  &  celui  qui  a  foin  de  nous,  eft  cfaâtgé 
9»  de  nous  éveiller  dans  les  temps  les  plus 
»  heureux.  Examinez  &  pefez^  bien  tout 
»  ceci  j  ôc  voyez  fi ,  en  ménageant  notre 
»  vie ,  &  la  faifant  filer  ,  pour  ainfi  dire , 
>>  nous  n'avons  pas  de  l'avantagé  fur  vous» 
»>  qui  dépenfez  bonnement  la  v6tre  tout 
»  d'une  traite.  Ainfi ,  dires  un  mot,  &  Fon 
M  va  vous  enterrer»  » 

Ce  beau  difcouris  ne  mie  perfaada  poinr. 
«  Venez  voir  notre  glacière  ^rae  dit  Vim^ 


f»  mortel i  vous  obferverez  comment  on 
1»  nous  anange ,  &  cela  vous  cernera  peui- 
it  ècre«  >'  Je  le  fuLvis,  en  me  fenranc  peu 
difpofé  à  fubir  l'épreuve*  La  glacière  écoîc 
profonde,  Se  d'une  grandeur  extraordi- 
naire. Les  corps  j  étcàm  rangés  en  bo» 
ordre}  mon  coiidudleur  en  découvrir 
quelques-uns;  je  vis  des  gens  frais  & 
vermeils ,  qai  paroifToienc  dotmir.  Il  fe 
hâta  de  les  recouvrir ,  pour  qu'ils  ne  prif- 
(enc  pas  l'air,  a  Nous  les  laiiTerons  dur-- 
r  mir,  me  dic-il  ^ .  ju{qa*i  ce  que  nous 
y  trouvions  un  Vaideau  pour  partir.  Alors 
1^  nous  les  éveillerons ,  pour  les  emmener 
»  avec  nous.  Il  n'y  a  gueres  que  quacre- 
f»  vingts  ans  qu  ils  dorment.  » 

Je  paroiflbîs'  coujours  incrédule.  »  Je 
0  vais  vous  en  montrer  d'autres  y  me  dit-^ 
9t  il^  qui  dorment  pour  bien  plus  long* 
it  temps.  9»  Alors  il  écarta  la  neige  &  dé- 
couvrît une  efpece  de  vivier  ou  réfervoir 
tout  glacé.  Au  milieu  de  la  glace  tranf- 
parente,  qui  paroiflbit  un  vrai  cryftal, 
|e  vis  plufieurs  vieillards  bien  rangés, 
qui  fembloient  endormis,  cryftallifés^,  & 
comme  faifant  corps  avec  la  glace.  «  Vous 
f»  voyez*  bien ,  me  dit^il,  ces  gens  frais  ic 
H  vermeils  ;  c'eft  une  épreuve  que  nous^ 
^ .  faifons^Nous  avons  imaginé  qu'uncorps 
^v humain ^. il  L'on  pouvoir  Tincrufter  fi 


'F  n  A  K  u  ^  I  $;         t$f 

hl^  écEéîcemeiit  d^ns  la  glace  »  pourroic  I» 
)»  conferver  mille  ans ,  4c  nous  avons  tenté 
»  l'épreuve  fur  ces  bravés  vieillards,  qaoa 
»•  ne  réveillera  que  vers  Tan  i8oo.  Ce  font 
9y  eux  qui  ie  font  ÇQurageufement  dé»? 
»  voués  pour  cette  expérience^^Ils  avoient 
p-  défi  vécu  à-peu-pr  es  coût  ce  qu'ils  comp» 
»  coîent  vivre;,  &  iU;  aiirôienc  attendu 
»  tout  doucement  H  mo.rt,  (ans  Êiire  un 
9^  nouveau  fommeil  jufqu'à  leur  dernier 
>*  moment  j  mais  lîépreuve  réiiffita^  Voye» 
>9  quel  air  frai»  &.  riant  !  cela. ne  vous- 
»  fait- il  pas  envie?  t» 
;  ^e  lui  avouai. que  fe  ne  tue >feritob 
auçi}ne  tentation.  Jl  (e  hâta  de  recoû« 
»j  vrir  la  glace  de;  neige.  Vous  vous.ima* 
»  gînez,  continua-t-il^  qucL  nous  nottîr 
>»  contentons toutbonnement d'endormir 
»  nos  gens,  avec  de  Topium,  St  de  les 
n  enterrer  fans  façon.  Cela  fe  pratiquoit 
9»  ainfî  d'abord^  ip^is  tous  les  corps. ne 
«r  réufliiToiept  pass:  Nous,  avons  imaginé^ 
9*  depuis>  bi^n^  d'autces  précautions  qud 
•X .  i^us  boj^3  4^po(ons ,  &  qu^i  réndenf 
>^  le  fuctès.  ^nfîwUiWet'JL  fj^.  des  'pré- 
»  paj^ation?,  &  un  :^égi«îie.:que  votts  n^ 
»  çonnoiâez  pas.  UçkiF,  les  .alitnents  & 
«^  les  humeufS;nenferngié$  ^w$  uo  curps 
•j  9tj^in4ir/e  W>  pi^urrôiMiii 'let .corrompra 
^.ci^iK» «y«W«i /ÇipliquefÎQOS.  ioui  p^a.^  £ 


»  vous  confenciez  4  vou«  ôndorimt^  tf 
tt  vous  pourrka  renconcter  nos  vie'ûlsuds^ 
»  à  leur  réveil.  »  Je  né  cotnptois  po«u  du 
tour  fur  ce  réveil.  Je  navois  pas  pn  même 
croire  un  mot  de  cfe  que  cet  honnête  hom- 
me 6c  fa  fociété  m' s^voient  die.  Le  kâeur 
en  croira  ce  qu'il  poufTa.  Je  remedciaî 
Yimmortely  fans'  Itiî  témoigner  rien  de 
mon  incrédulité.  Je  lui  donnai  une  adrei^ 
fe  dans  thà  capitale^  le  priant  de  m'aver- 
tir  quand  il  trouveroit  un  VailTeau:  il  me 
le  {MTomit^  &  noue  nous  quittâmes  fort 
bons  amis,  «• 

•  En  cominuailt  ma  tétrfftée,  j'arrivai 
bientôt  dans  une  petite  République,  fem^ 
blaWe,  â-peli-pîès,  4  celle  de  Genève,  qui 
étoit  fous  la  proieftloM  die  tn'a  courodnc. 
jPy  vis-  régner  ta  paix-^  I  abdhdance.  La 
féréniré  &  l'air  de  frarerhîré  me  fembloîeitr 
peints  fur  tous'  les  vifages.  Le  terrain  me 
piaroi^oit  infiniment  mieux  cultivé  que 
^lâns  mon  Royaume  :  en  un  tftot ,  ce  pays 
faifoic  envie ,  Se  toute  àitie  bien  née  ne 
poiivoit  indiquer  de  foufekit^ttr  d'y  vivre* 
-  Dai^s-  lu  peu'  de  temps  ique  j'y  pâflaî^ 
je  vis  des  >infrit;urions  qui'ànnbnçe>îeric 
uiie- profonde '*fagetfe.  ¥k>us  les  en&nts 
ctoient  élevés  en  comniuii^-les  pères  & 
les  ;mer^S' ftei'poii^rotentifêf  dé^lte¥  â?feujf^ 
hts  frères  lnèmts^^'iie:!qdèïÂ>iâBfofent''^ii 


leurs  frèrds  :  cela  paroicra  (ingulier;  mais 
oh  ticôic  un  fqrc.  bon  parçi  de  cette  fia- 
gitUrité^.Qn  rép^oic; chaque  jour  à  ces 
«nfancs^j!  pehdi^nf  le  couj:s  de  leur  édu- 
4:adoii.;t«c;  {ongescque.phaqu^  vieillard^ 
»»  qap  vous  trOuvereas,  peut  erre  vôrre 
»  p0re;ichiiouefernn:ie,  votre  mère;  cha^ 
99  que  jeune nomoie  »  votre  frère.  Traitez- 
»  les  comme,  tels», fi  vous,  ue  voulez  ou- 
9>   crager  ce  que  vous  avez  de  plus  cher  au 
99  monde."  Il  eft  inconcevable  combien 
cette  idée 9  qui  |>renoic;  ch^ez  eux  de  pro* 
fondes  racines^  les  Hoir  jCou6  les.  uns  aux 
autres.  On  ne  iauioit  imaginer  le  (efpeél 
qu'ils  portoientaux  vieillards,  &  lamour 
qu'ils  fe  témoignoient  entre  égaux.  Il  n/ 
avoît  pas  à  craindre  qu'on  vît  qui  que  ce 
foit  manquer  du  ncceflTaire*  Tout  riche 
qui  Vpjroïc .  tla  indigent,  .pouvoit-tl  laifi^ 
fer  fbn  plus  proche  parent  dans  la  intr 
ferè?  Tout  Ytieillard  ^tçit  appelle  mon 
pFere  ;  tout  jeune'  homme ,  mon  frère.  p4 
peuple  ne  faîfoi;  vraiment  qu'une  /ar 
miUeu    >     .  .  .         .;;i<» 

.  La.  Im  avoir  fixé  Je  taux  au-delà  .<dur 
quel  on 'ne*  pouvoir  pll^ac^éiitrv  &..ne 
permetcoit  pa».!att!un<  fi^i^  hoioiôiev  pûc 
)ouir  à'fon>gcc,,jdje;Uf!QrtiQn  d'iingiErana 
nombre  d'aptt^s.  CeU  Êufçit  c|ù<9auch(3£ 
ce  jpesif  la^ jil  nyiatftoitf^pas^d^  <JM^^^  ai 


1^1  t*A  VEHTUR  I  m 

par  conféquenc  dt  paavres.  Loin  d'tf- 
timet  Créfas,   ces  braves  Républicains 
les  regardotenc  comme  des  ufurpacears  & 
des  fan^fues  publiques  ;  ils  le;  sepréfen- 
toienr ,  Cous  un  emblème»  i-peu-près  fem- 
blable  i  celui  du  eéant  Gargantua  »  pour 
-la  bouche  duquel  il  £silloit  cahc  de  pain, 
tant  de  vin ,  ôcc.  Scc^  Sec  C*étoic  donc  un 
déshonneur,  à  leurs  yeux  »  d'être  riche  corn- 
me   aux   nôtres    d'être   pauvre.    Ils  ne 
concevoient  pas  non  plus  Tidée  que  nous 
avons  de  la  nobleflfe;  plus  elle  eft  an« 
cienne,  plus  nous  Teftimoas; eux,  aucon* 
traire,   en  faifoit   plus  de  cas,  à  me* 
fure  qu'elle  étoit  plus  récente,  «c  Voyez, 
»  difoient*ils  5  ces  nobles  d'Europe  ^  ils 
n  fe  vantent  qu'il  j  a  deux  mille  ans  qu'ils 
#•  font  nobles,  c'eft»à*dire^  qu'il  y  a  deux 
»>  mi  lie  ans  qu'ils  ont  eu  un  honnête  iiom- 
-9%  me  dans  leur  famille.  >* 
ï    Le  code  de  ce  pays  n'étoir  pas  un  tîflii 
èorbare  d'ufages  Se  d'abusj  c'étoit  vrai^ 
Ttiem  un  corps  db  Ici ,  fondé  fur  la  Icn 
naturelle;  &  juftement  obligatoire ,  par- 
ce que  ia^^nation  y  idoniioic  fon  confente* 
Inent  réc^i  ^jprè^y'^  non  tacite.  Oii  ne 

r5|i vois  dire  a  iës  ^peupler:  «  vos  pères 
K>Qt  futé  Tâccoib^lffiet^ent^e  ces  joix.»^ 
lls'àuf(M||nt?  rëj^tÂlâ^((4:ei:g^^  no^  pe** 
h  0iom  |âré^yi;*'aOûrbligë  ^ue;  fos^^e* 


François.  i6j 

n  res*  Mais  aocre  légiflaiion  nous  obli« 
4>  ge,  parce  que  nous  avons  juré  nous- 
M   mêmes ,  librement  fur*couc«  «>  En  tSeï , 
on  apprenoic  aux  enfants ,  jufqu'à  l'âge 
de  vmgt  ans ,  le  code  du  pays  »  qut  étoic 
fort  iimple,  &  qui  faifoit  paxtie  eHèn- 
iielle  de  l'éducation*  Alors  on  demandoic 
publiquement  à  ces  jeunes  gens ,  s'ils  con- 
fentoient  d'obéir  à  ces  loix.  S'ils  s'enga- 
geoient  â  les  obferver ,  ils  étoient  reçus 
citoyens,  &  ils  pouvoient  refter  dans  Id 
pays»  où  ils  devenotent  membres  du  Gou^ 
vernement }  finon  ^  on  leur  faifoit  un  pe- 
tit fonds  honnête ,  avec  lequel  ils  alloienc 
vivre  hors  de  la  République,  qui  n'avoic 
plus  aucune  autorité  fut  euit*  Chaque  ci- 
toyen avoir  le  droit  de  propofer  au  Gou- 
vernement  les  idées  qui  lui  venoient, 
pour  la  formation  de  quelque  loi  nouvel- 
le ,  ou  bien  pour  la  réforme  ou  abolition 
de  quelque  ancienne.  Alors  on  affichoic  ce 

Êrojet,  on  t'expofoit  fur  les  places  pu* 
liques ,  à  l'examen  du  public.  Chaque  ci- 
toyen donnoit  fa  voix  par  écrit ,  pour  ou 
contre.  On  comptoit  enfaite,, en  public, 
les  fuflfragçs^  &  l'affaire  paflbit,  pu  étoit. 
rejettée,  à  la  pluralité  dès  vqij^.  > 

Tandis  que  j'examinois ,  aveç'>plaifîr,'t 
le  gouvernement  de  ce  peti^  pay^^  â(  quA> 
j^faifois  des  ftoces  utiles,  tant  pouTiea 


1(^4  ^'A  VEHTURIBR 

tirer  parti,  fi  je  concinuois  de  régner; 
qoe  pour  laifTer  des  lumières  â  mon  fuc^ 
cedèur ,  'cn  cas  que  je  trouvaflè  occafîon 
de  quitter  le  pays ,  tour  â-conp  je  reçus 
de  ma  capitale,  un  courier  foudroyanr, 
qui  m*apprit  que  la  Reine  étoic  dange- 
reufement  malade.  Je  fus  frappé  jufqu'aa 
fond  du  cœur,  de  cette  nouvelle;  Se  je 
.  courus,  jour  &  nuit  à  franc-étrîer,  pour 
aller  rejoindre  ma  Ninon.  A  mon  arrivée 
je  trouvai  uoe   agitation   extraordinaire 
dans  tout  le  peuple.  Je  vis  tout  le  mon* 
de  s'accorder  à  me  fuir  j  à  peine  me  ren- 
dit-on froidement  les  honneurs   dus   à 
mon  rang.  Je  crus  même  entendre  for- 
tir  de  la  foule  ,  une  voix  qui  difoir  :  «  fî 
»  la  Reine  meurt,  prends  garde  à  toi*» 
Je  compris  aifément  que  ce  peuple  ne  me 
refteroit  pas  long-temps  fidèle ,  fi  la  more 
m  enlevoit  mon  épouie.  La  perte  de  mon 
trône  ne  m  effrayoit  pas  j  je  me  propofbîs 
bien  d*y  renoncer  fi  je  reftois  veuf;  mais 
j'étoii  dans  le  cas  de  craindre  que  la  Na- 
tion foulevée  ne  fe  contentât  pas  de  mon 
abdicatiofrj  &  ne  voulût  me  reconduire 
fat  Técha^aud  ;  Se ,  quelque  dangereufe 
qu'on  mé'peignît  la  maladie  de  la  Reine  , 
je  crus;dè5*lors  ma  vie  en  danger  autant 
que  la  Cièût\e. 

-  rû\U\  trouver  en  tremblant  mon  ado« 

rable 


François.  itfy 

rable  époufe  :  je  la  vis  étendue  dans  Ton 
lit,  prefque  fans  mouvement ,  déjà  cou- 
verte de  la  pâleur  de  la  mort^  mais  plus 
ravilTante  dans  cet  état  que  la  plus  belle 
ftatue  de  Praxitèle ,  par  la  noirceur  de  fes 
cheveux  &  de  fes  fourcîls ,  par  les  ramifi- 
cations de  ies  veines  bleuâtres ,  par  laîr 
attendriflant  répandu  fur  toute  fa  per- 
fonne.  Je  vis  fon  enfant  dormir  tranquil- 
lement auprès  d'elle.  Quel  fpedacle  tou- 
chant !  De  vieax'reftes  de  femmes ,  venues 
de  France ,  Tavoient  couverte  de  reliquai- 
res &  autres  amulettes,  sûrement,  fans 
qu'elle  les  en  eût  ptiées.  Elle  paroKToic 
dans  une  grande  oppreffîon  j  à  peine  pou- 
voitelle  prononcer  un  mot.  Cependant 
elle  difoit  d'une  voix  éteinte  :  «  Du  moins > 
w  fi  je  pouvois  le  voir ,  &  rendre  mon  dec- 
»  nier  foupir  dans  fon  fein  Iw  J'écois  plus 
"accablé qu'elle.  On  lui  dit:  Le  voilà.  Une 
foible  couleur  fe  répandit  fur  fon  teint  : 
elle  fouleva  fes  yeux  appôfantis ,  m'ap- 
perçut,  &  m'adrefia  un  regard  touchant 
8c  douloureux,  qui  me  perça  jufqu'à 
Tame;.  Jamais  je  ne  l'avois  trouvée  (î 
belle.  Julie  difparut  de  mon  cœur.  Par- 
donne ma  Julie,  j'étois  tout-à-fait  à  ma 
Ninon.  Elle  détourna  fon  regard  de  def- 
fus  moi ,  pour  le  fixer'fur  fon  enfant.  Nou- 
veau traie  qui  la  rendit  plus  rouchanrof 
Tome  IL  M 


x6^         L*  Aventurier 
i  mes  yeux!  Je  tombai  à  genoux  auprès 
de  fon  lie  ;  elle  me  rendic»  avec  etfbrc,  fa 
belle  main ,  blanche  comme  l'albâtre.  Je 
manquai  de  m*évanouir  en  la  baifant  »  en 
larrofantde  mes*Urmes;  ôc  je  reftai  long- 
temps la  bouche  collée  fur  cette  chère 
main  9  le  cœur  abîmé  dans  ma  douleur. 
Enfin,  elle  poulfa  un  pi:ofond  foupir» 
&  dit  :  ce  Ah  !  les  cruels  »  comme  ils  m'ont 
M  traitée  !  »  Sa  maladie  étoit  le  crime 
des  Médecins  de  Cour.  Elle  n  avoic  eu 
d*abord  qu'un  léger  rhume.  Les  malheu- 
reux, pour  faire  accroire  qu'ils  l'avoient 
fauvée   d'une    grande    maladie,   lui   eu 
avoient  donné  une  mortelle.  Ils  l'avoient 
(Stffoiblie  par  une  diette  cruelle,  par  des 
drogues   infputenables ,  Se  des  laignées 
redoublées.  Enfin ,  ils  lui  avoienc  ouvert 
J'artere  en  la  faignant  ;  alors  ils  s'étoient 
froublés.  Avant  qu'ils  euflTent  pu  arrêter 
le  fang,  elle  avoit  déjà  petdu  tout  ce  qui 
lui  en  reftoit.  Pour  comble  de  malheur, 
rinflacfimation  s'étoit  mifeà  fa  poitrine; 
Se  les  fcélérats ,  qui ,  pour  la  ramener  par 
degrés  à  la  vie,  l'avoient  plongée  dans 
cet  état  voiHn  de  la  mort,  ne  fa  voient 
plus  comment  l'en  tirer.  J'étois  fi  furieux 
de  cette  indignité,  que  j'aurois  voulu  les 
faire  tous  pendre;  mais  leur  fupplice  au- 
roit-il  rendu  la  vie  à  mou  adprable  Reine.  ? 


'  F  R  A  *r  ç  o  I  '$•  '  ±6y 
Tctoh  Âufli  mourant  queUc.  ce.  Ab!  man 
^  aim,  medir-^iieavec  ^âfbtc,  que  v^s^tn 
♦♦  devenir-?  4 -quels  *xtà8  n^erie  pdrcerônv- 
V  Usp9'tont#6tdi?a^^E»celkmefiemnié(i 

prefque  ôc<:apiéi9;que?d{^'  moi.  J'écqii^bie^ 
à  piaf rtâîrei  ' Jpdléî^  pèfdre'  Uiie  ép<nulê  qîie 
j  adorijisj  j*allbis  voir  moA  royaume-  en 
fevL ,  '  par  lé!  foulevement  que  je*  prë voyoîs  ; 
j'allois' perdre  mou  crone  S6  peuc-être  ma 

.-Yîêi'  •'  -^  ^-    ••' \  '•:    '.  ^--  •' '^  ^'* 

Il  eft  inutile  de  rappeler  ^îci  tout -ce 
<}ué(^ou^  '  nous  dîdies  de  touchâ^nt  Ht  de 

'  déchirsjht  :  c'etoiefit  deux  c^fr  faignancs 
qui'  patloîenr;  On  m*6mtama'''ptefque 
mourant  far  mon  lit,  pour  què  j'y  priffe 
uii  peu  de  repos;  mais  il  ne  thefut  pas 

^  pèflible  d'y  fôtme^rœït'Moh  lit  me  pamc 
d^'fer.  Nfeoîi  iragô'nfèj;îii&S>fâ)6ts  ^oit- 
hvéSy  toutes  les  hprt<eubs'tfàtte  guerre 
civile,  Ifeà  éthihads'^  les  gibôt^;  tout  «e 

-  411'il  y  a  dé  plus  horriWe  dans  la  fiitftàre,' 
fe  préfenta  fuccéflivement  à  mes  efprits 
défoMs;  &  Julie  gémiflante,  qiûmtf  ren- 
doit  lesbrai ,  de  I*autre  hémifphere ,  venoic 

•  mettre  le  comislle  i  ma  défôUrion;  Tout 

[çè  que  favoîs' fouffert  de  peine  depuis 

4C[ué  j*éiiffois','iVcnoit  frappeîf  de  nouveau 

mon  hiM^inàtton  ai  moii  ijoeâr;'  &^'je 

'  lentois  ^diftinÔAment  jufqu-au  môindc^ 

M  2, 


X6i  l'AvBWTURItR 

de  mes  malbeiirs.  Mais  ce  qu'il  y  aroic 

de  plus  douIeiti:ct»,  c*eft  qae  je  ne  pour 

^ots.  jne  livrer  4,  n^  dovileitf-  Le.  poids 

d'«n.vafte  iâxMbie  éhraolé  pefoic  fur 

moii  iliaUojt  que  je  le  (oaiinflè^^^Giion, 

îe  rifqiiois  de^  voir  féiîc  des   ipilliers 

d'hommes  >  &r  d'être  fnôi'-mèaie  naîoé  fur 

.réchiÊiud.  Dans  mon  agiracion  cruelle. 

Je -tue  levai  en  furfauc  :  f ordonnai  qu'on 

!a(Iêmhlar  le  Con&il>  Sç  je  vopi  recueillis 

en  moi-même,  pour  prendre  une  fermecé 

CApAh  d?c»  ioipofeo     /     . 

(     Je  l^noiff  iPQn  conrajge  s'écH^uffer  »  Se 

^e  me  rendes  au  Cçiifeil)  i ouç  i-coup 

on  vient im^'^ppeller  auprè$de  moaéppu- 

fe,  qui  touche 9  dic-ou^  à  fon  dernier 

inftanr.  Mob  courage  retombe;  je  m  y 

traîne»..  Je:  ii^;ei?p(fY^,plotigé^  daf^s  un  pro- 

^food  éyaBQttîfTeîBfeAtr  Jât^iais  pi|  n'appso- 

icha  avec  jçatsirde.r^rpec^  du.fau^uaire  de 

:  laiDivit)îré/que  j'en  repentis  en;  m'avan« 

,çant  vei|s  cet  obj.eii  cél^fte.  Je.  collai  nja 

.  bouche  fur  fa  bouche;  mes  larmes  cou- 

-  lerenc  en  fecrec  fur  fes  belles  joues.  Mon 

haleine  c^rhàaffii  fes  IjBTres^glaqéesî.  elle 

•jouirric'f^^  .yjeux  r^  renc^ii;ra  les  miei^s* 

Un  foiJ>Ie  say{>n  j)aruj:^nçore  briller  dans 

.>ies  «regards';  elle  Vojilpic^paf lerjj'^Sf  .ne  f^i- 

:  fc«  qHfi.:rpmuec/l^  kMïf^*»Q?'ç  ffÇ  :1«i 


F    tL  'AN    Ç   Ç>   1    s:  .  l6ff 

«prions  '  enflkmmées  *, .'  elle  en  écoîc 
touchëe ,  &'  hrè*  feiroic*  -tèndreïnént  l'a 
màiri.  Je  prénoîsr  noitc^kphw'rîo'  baifoîs 
cette  chçré  jpetite ,  je  collais  fa  joàe  eii- 
fàhtîhe  'contré  la  ^'due  'de  fa •  mère ;-  & 
i'âtîiDÛr  paterherfe  peignoir  encore  dan$ 
fes  beaux  jreqfx.^ 'Je  vis  que  ma"  tendre 
époufè  avoît^  encore  quelques  4iéures  ^ 
vivre;  mai^  fetrlem'enr  ;qaelques '  heures. 
Je  m'arrachai  de  foh"' thcfvet  j-  6ç  je  me 
rendis  au  Gonfèil^qnî  m'attendait.  tJii 
morné  filence  rcghoir  dans  Pâlfemblée; 
je  vo/ôîs  quëlquéis  yeiii^'bù  fe'peignoîc 
un  couchant,  iiitérêt  poi!kr  moi;  mais  là 
plUpatt  me  lançaient,  |rrefqtië  lans-  rhé^ 
nâgement,  des  regards  ènvénfmés.  J'étu>- 
diai  &  jligieài'tous  ces^.Gouytîfiins.-Çeust 
.  qttè  sj^v.pis*  combles  de  p^  deffeicnfàits, 
étoîteiït  mes  pi  lis  naorteV  ennemis. 
'  te  Meffieurî,iëur*dli-je,  là  Reîne^va 
99  peut-être  rnoUrir;:  il -faut  prendife'un 
»  parti.-Si  fè  ta  perds,  rie^corriptéz  pïs  qufr 
9  je  vousfâflè  Icf^fabrifîcè  dfe 'ma. patrie,' 
A  dé  ma  liberté  i  3é^m6rfrq)os•,'peil^êt^e 
»  de  friia^-iiê;  J*at  reft^  ^hçfz  vous  pout 
^  cteete  femniè  adorable-: '•  vous  m'avez 
»  fôreé  de  vous  cohqiiérir;  voué  m'appar- 
>i  tenez  par  té  <h:oit  de  Vé^'éë\  fi  c*eft  là 
n  un  droit,  ^e»  veux  voii^  rendre  votre 
»••  anclenWe'^coèftîtutîoti,  ta  I^eiffe^irf-ùiiè 

M  3 


tt  fille î(  mettez  i'enfanc.  (br  le  troue,  fi 
i»  vous  perdez  ia,mei:e.  Je  ne  veux  ^tie  l'y 
»  établir ,  Se  netoucoer  dans  ma  f  ktrie.  Là  , 
99  je  rentrerai  4^ns  îl'étac  de  urnple  Ci« 
,»  toj^en  9.  le  feuil  où  je  puiffle  être  heureux  ^ 
M  car.  la  couronne  commence  fort  à  nie 
•I  pefçr.  Au..re|le^Je.  veux  de  Ja  liberté 
9>  dans. les  CufFrag^s*^ L^s.  £uts-Géuéraux 
M  font  a|Iemblç$,3'  je  pf^f^nfis  ,qiie,les  Dé- 
M  pu(és^  de  'tous  les  /çprps,  2^^  4^  ;^utes  les 
9>  Proyiiivcef  4qtMie^i^  ^bf^entîeurvQ^ 
» ,  S*ils  la  reifiiient  à,ma.i^(le^  je  i'^mmene 
a»  avec  moi  dans-mon  pajrs^natal^  èc  gou- 
y  yernez  .yoi)s  .  comme ^ il  vôn^,  plaira.^ 
^  rpais  jjp  u^Yf)^x  pasj^e.Fa^i 
»>^  4jiieî(]i^.  particuUçcs,fa0e  ufâtre  des 
^  gQerries^.ci^iies^^»  Se  déc})i^e  le  t^oyauine. 

^  tends  ^'ils  s^fi^tJent  .^ema^n,  pour 
ap., élire. celui  ou  çpÙe  qui  46it  iùçcédç;:  à 
»>  nw  tendre,  épwfe,  ^.:pcfur  preçec,  à  la 
•';P^ûne.%e,V.le/€KiB^  dp  j?^.i  obcir^ 
99 .  dès^(}u^ira)4gpi^^q|9Uj:pQf^:|tura  fecmé 
4  les  jrpux,,je,Yeil]^ïâR  vgu^  i•;î•ç^l(ve- 
>»,.rai  ljes.4j^r^jer^  mof)içj^çd^fn^.ro]r:l$^t4 
a» .  à  placer  iQ)ide|nçOitjiJÇux4ptfi04^  t}^^^oi 
9?  ou  la  Reine  qp  on  auff  {Utidiquçmeni 
>9  élu^  à  réconipenfer.  ceux  ^ui  :^u§onc 
n  bien  naçH^  jje  V^^Ç»  *  pui^i^c  Jes^anv 
7»  l)icieux;  i^  le^  turl?ulei)BPSf^;àr;COH(9^ec 


F  R  A \ir  ç  o  ï  '*.'.•  27I 
9i  U  Sâînt  Empire  des  loix,  &  par  confé*> 
n  quenc  à  fixer  la  vraie  liberté  de  la  na- 
«  tion.  Qu'avez -vous  à  répondre?  Par- 
»  lez.  "  Tous  s*écriereiu  que  Tunique  ré- 
ponfe  qu'il  y  eût  à  faire ,  éroit  d'obéir  j 
|e  leur  dis  >  pbéijfe^y  &  je  les  congédiai. 

J'allai  retrouver  la  Reine  j  (a  dernière 
heure  étoit  arrivée.  Elle,  revenoit  d'un 
long  évanouififement.  On  voyoit,  fur  foa 
yifage»  le  fîeau  de  U.  morx^  mais  fans  fa 
lugubre  horreur  :  on  entrevoyoir ,  au  con- 
traire ,  une  forte  de  férénité  dans  fes  béau?c 
yeux  &  far  fes  lèvres  :  fes  joues  mêmes  pa- 
rpifloïent  iiolorées  ,ïConime  |xat  l'aurore  dm 
bonheur  ^doiit  elle,  albic  jouir.  On  voyoic 
qu'elle  avoit  pris  fon  parti ,  &  quelle 
étoit  élevjée  au-deifiis  de  la  nature  hu- 
maine/ Quel  pur  amour  fe  peignit  dans 
fes  yeux,  quand  elle  m'apperçut?  Elle 
eut.  la  force  de  parler.  Ame  célefte  !  Mon 
intérêt  fçul  l'occupoir ,  8c  celui  de  ia-filler 
Je  lui  rendis  compte. de xô  que  je  VèVioi» 
d'ordonner  au  GonfeiL  Ge  récit  nie  pa* 
çut  la  calmer  un  peu  fur  nôtre  fort.  Que 
de  chofes  àttendciftàntes,  enlevantes,  elle 
me  dit!  Que  je  la  trouvai  grande  &  fo* 
blime  dans  ces  moments  fuprèmes  l-  que 
|e  me  fentis  petit  devant  elle  !  X^uel  paf^* 
fage  que  celui  de  la  vie  à  l'éternité! 

Enfin  le  mcunent  tenrible  arriva;  J'en 

M  4 


171  l.*Av«NTURlElt 

fèncis  rapproche  i  une  faear  froide  qui 
couvrit  tout  mon  corps»  à  un  tremble- 
ment qui  faifit  tous  mes  membres.  Je  vis 
la  more  s*emparer  pas«à-pas  de  ce  beaa 
corps.  La  voix  de  mon  amante  s'cteignîc 
peu-a«peu«   Ses   mains   que   |e   ferrois, 
<l*abord  devinrent  froides  8c  mortes  dans 
les  miennes;  ic  fes  yeux  me  difoieiic 
qu'elle  ne  fentoit  plus  ma  douce  étrein- 
te. Je  remontai  plus  haut,  &  ferrai  le 
bras,  que  le  froid  &  l'infenfibilitc  gagne* 
rent  bien  vite  ;  enfin  la  vie  ne  parut  plus 
tfxifter  que  dans  fes  yeux.  Elle  regarde  fa 
fille,  &  femble  me  la  recommander.  Elle 
éleva  fes  yeux  au  ciel,  les  fixa  fur  moi, 
&  s'éteignit.  Ainfi  pafla  cette  belle  ame. 
Ala  bouche  chercha  â  la  recueillir  j  je  refe- 
rai un  moment  les  lèvres  collées  fut  les 
lèvres  de  ma  Ninon ,  au(C  mort  qu'elle. 
Enfin  je  revins  à  moi;  je  fentis  qu'il  fal- 
loit  de  la  réfolution ,  &  non  des  larmes» 
Je  me  levai  déterminé,  je  défendis,  â  qui 
que  cç  fut,  de  dire  que  la  Reine  étoic 
morte.  J'avois  fait  déguifer  au  public  , 
autant  que  j'avois  pu,  l'état  de  fa  maladie. 
J'ordonnai  fut-le -champ,  que  mon  Régi- 
ment des  Gardes  fe  tint  près  pour  faire 
l'exercice,   dès  l'après-midi ,  fous   mon 
commandemmt»  Je  me  promenai  à  cheval 
dans  toute  la  ville:  ma  contenance  étoit 


F    R-  A    N    Ç    O    I    s.  17  J 

fieie^  ,8c  je  feiins;  qu'elle  en  împofoic  k 
tQi|C  le  piQûd^  Le  p]çu||leni^  parut  tran-, 

faux  ^(îîc'^ÎQpj .  !^^  Ç®i*r^. f jiffent 'auèm^lés^ 
1^,  lendemain:  Je,  coipmandai/rexerdçç^ 
avec  fçnnetéi  maïs, quel  Hé^Hiremenr  m-î 
técîêur  je  cçfTencois  !  J'ignore  fî  le  )euixc[ 
LâcédémonUn  ,  '  ^^î  ï®  l^^î^^  dévqrer  le^ 
yçmre  car  ,up  rei;ard,/^«^uC:.fQpffm  glus 
q.iie,m.oî.^*^/,.[^.  ^, >''...  ;,',j  *'V.:  M'  -'  •' 
•  Je  me  rendîç,.  Ife  tendçm^în  *j^  raflem-. 
blée 'des  États  rÊénéraux  ;  j'y  .fis,  poi^.tet 
m^  fille,  jepjbntatfur'le  uônç^^'ay'ecjriia 
coufdnhe  fur  'la  iéie.'  «  Môffièuri ,'  dis^}&  ^ 
^>  en  Tpcanp,  la  Reine  ieft,,m6rté,  je  ne 
»  vous  dois  plus  rien.  Je  vous  rends  votre 
n  couronne, &  vos  ferments jf  yp.Ua  yoirç 
»  ÀbuT^enè'SouVerairié.  F'ivé  la  Héihc  !  » 
Lesportpetoienc,otiYertçsj^J[e  oçuplei^qui 
^toit  en  deKofsVcria  V^ivV:/a  Kçlne!  Le  cri 
4e  communiqua  de  proche  en  ptocoej  & 
tout  le  mqntie  fit  chorus,  i     .  , 

Je  mis  i  ma  fi  île  la  couronné  fur  la  tête. 
Je  me  créai  Rej^ent  Tous  ell^vpour  le 
rçmps  qi|e  je  lerois  dans  lejp^ys^J  Qrdon- 
nai  a  cous  les  Corps  d^  lui  gi-erçr  ferment 
de  |èdélité.  Tum  le  monde  ol^iç  :  ôcje 

voiîjédiai  rafcbrée:^:.;*  ;■  ^'  ;r .  •  '^  :   ' 

I    'Cependant  le  peuplj^  avoir  ^çrié  \  Vive 
'laRcinjùl  fans.fav<jîr  encore  fi  c^eroic  pour 

•M  5 


274  t'A  V  Ç  NTVH  lE  R 

iTion  t'poufe ,  dopt  îf  i^hX)roit  U  tijorc  > 
dii  pour  tna  fiHt,  J^  fis  'pt*otnènèjjHa  '^èir 
iic-enfîd</  avec  Ja^'pîus*  graodé  potfi'pé^ 
dans  touces.  les  rbés*!^  Ça'phâle  apprit  '^ 
en  mcme  temps; i  Ja  mbrt'de  l'anci'eiuie  Sr 
ravénemeut  àé  là  n]Dtivefié,.|  Oa  pleura 
lÛKèrement  cèllç  cjji*bri  perddît  j.  car  éHoL 
éroît  adorée',  &  Tavoît  mî^rîfé; 
^  Tout  paroiffôTt  fDanqtfiliéVnîàîji.la  hafc- 
ne  veilloir.  Ce  n*écoit  piusTambur  pouc 
les  ancietines  conftitucioi^i  de  î'Érat,  qui 
fâifbic  des  mcèont'enfi^/puîfque'la  fitle 
.  dè'Lv  Reine.  ava|t  Ciice'édc  à  fa,  rhere ,  fé- 
lon les  loîx.  L'origine  du.  trçiible  venoît 
dé  ce  (].\ît  les*prî/icipaux  de  là  Cour^  ayant 
vu  dans  moi,  ùil  honimè  pionter  fur  le 
trôné  -,  vbiiloient  cii  •  £ai  re  ^  autant  ;*  rêgai* 
âaht^^coiftme* abolie,* la  loi  qui  en  exr^ 
ciuoîf  notre'fçxe.  Mà';dllej^  couronnée^ 
tenv^rfoit  tous  li&urs  prpjVts.;  &  ils  ne  voa* 
Ibient  ni  d'elle  poiir  Reine.,!  ni  de  moi 
pour  Régent.  Je  m'appèrçus^  qi^on   tra- 
ïnoit     loutdemenf  ., quelques    confpîr^ 
tioiis^  dont  fou^'^îeux  fjui  s  aoiém 
de  meiuccédet  ipe  paroi lf9i€i^t'iés.Œê&^ 
Je  réfolûs ,  de  m^aflurer  d'éqx  ;/ils  ctoîent 
tous  du  Cbnfeil.  TaïTemjîîâi  li!'Çonfeil^ 
après  avoir  fait  entourer  le  palais  par  deux 
Régiments,  &  fe  H3îs*à  ces  ambitieux t 
»  MeiTieurs^  la  nouvelle  È^êih^  eft  ë^cablie 


.  E   R   A    K   Ç   Or  I'  3^  tjf 

n  patfiblement  fur  le  ttoi^ty  les  confticu^^ 
n  tions  de  votre  Ecat  iç^içyét^blks;  maisf 
9  je  vois  kr  des  fecnences  de;4îylfi®ns..Qe| 
99  .Royaume  ne  fatc  qHe  d«'i>a^i;e^:&  tpuft 
>'  avez  iautena  déjsi  uoérperreeiTUe;,  à 
9^  rocçanon-detnotyavénenicnc.Ileii^peufi^ 
n  renaître  une  autre.}  le  croubk*  vient  de 
I»  ce  que  vous  n'avez  pais  de  lëgiit^tion^» 
«9  il  faut  en  faire  une^  pour  a£feir9Mr:te.fi)r  & 
?»  deTOtre^mpire,.V^>ns^'Çtt«c^  le^  ehefcf 
99  c'eft  à  vous  d  y  tr^s^yaHIei^ilU^  Q^iiv!^ 
99  s'enferment  à^Qrne.pourélipje-ii^iP^prr 
99  L'objet  de  doniif  t  des;  Ma ,4  »pe  gtiafod» 
99  nation ,  n'eft,  pas  nioins  impôt  tant.  Striv 
J9  yons  les  n^eitietmoyen^v Songez^  Me£<^ 
97  (]eui;s>iqae  vou^dteii  cktif  nni^çiGijcbve^ 
n  &  qjie<  vous  n W  forrif ftj5  jT^^c^  qu'Hvnff 
»  ait:  u^  Goije  f^kge  :fiffrIiïp^u»:j:4rfiffîS 
99  par  vos  foins  ,^  8c.4>€H<^é  é^.  M  ikaâioto 
99.vpayiquiç,  pgc  l^:cp0ferte|ttaô(it-,dé  la; 
jîr  natioué  t»  Quelqoes^.  patitXn^  ;vauliire»e 
fe  récrier.  Je  lé\it  ^r  ^.  iA^Sî^vifst^.^^ 
^^  c<ei^x  qui  np  veukiH^Ss.fp  tegftfder 
J9  (KHiHne  Çof^claviiîtes  >ujf%lr.4gaï^âtc 
99  fomme  prjfçtonief^  4'^fM»l''î^ibc!MdÉi9f9i 
je  mô  levai  j? je  ^eS'fe^ri<îÈ^^ 
iner-  i^iaciui  ^a^SrrOn  ^pjtti^fiiir j^là  4» 
.n'i|urei¥'  plus  jà  liberté  de  ^fl^  àipeiK 
/p^e,  ^  >e  leur  ùài^m  4iulQer.idodwto* 


17^  L*AT£NTVRIE1C 

Au  forcir  du  ConfeH ,  je  tne  rendis 
attx  Etats-Généraux  j  je  dis  à  cette  aflem* 
bI^:'«Meffiear8,  je  viens  d'écabiîr  une 
9>  efpece  de  Conclave»  où  j*ai  renfermé 
99  tous  les  premiers  de  l'Etat,  pour  tra* 
»  vailler  chacun  féparénient  i  un^lan 
»  de  légîflationi  nécefTaire^  ce  royaume. 
91  Commani<{uez-moî  pareillement  vos  lu- 
m  mtetes,&  je  profiterai  des  mémoires  que 
f>  chacun  de  vous  me  fera  paflfèr.  »  Uéta- 
biiflfèment  de  mon  Conclave  fut  applaudi, 
&  il  étoic  néceflfaire  ;  parce  que  je  voulois , 
avant  de  partir,  fixer  là  [>aix  dans  ce  pays; 
êc  quil  falioit  m'alTurer  des  boute-feux  qui 
pouvoient  troubler  lé  calme,  jufquà  ce 
c^'il  fût  bien  établi.  Alors  je  fis  le  tour  de 
Xà  ville ,>  on  ^e  bruit  de  mon' Conclave  sé-^ 
tôir  répandu,  Tout'le  peuple  crioit  ;  f^ivà 
iw\R€lnêivmt€Régtnt\ 
i  Delà f^iUai  rejoindra  n^a  tendre  époufe, 
qa*encluinioit  fur  foh  In  un  repos  éternel. 
Femme  adorée  !  Je  dépofat  i  fes  pieds  la 
fermeté  que 'j'avôis  oépioyée  dans  mon 
tOottfef*."  Jâ^4n*ctendis  fur  ce'  corps  chéri, 
H»«r6inr>des -lamies  étl  filènèe.  Héltts !  me» 
«l'^rmestle-^uiller^nt  faiis  le  ranimer  ! 
s|e  iconteitipldis/j^'adtairoîs  avec  enthoii- 
-Itafni^  ces  diatlln^ë  adorés.  Quels  tréibrs 
^-dd^be^utéfr ltt> Nacure  avctp-mpiflonnés,  en 
leur  enlevant  une  am^e!  Ce  qtit  eût.  fait» 


François.  xjj 

d'un  fourire ,  toon  booheur  ^  celui  de 
mon  peuple^  devoir  être  la  proie  des  vers. 
Je  le  revopis  ce  Ipurire  àngéliçie,  r,e-. 
tracé  £ur  les  lèvres,  de  ma  fille yi&  je  çou- 
vrois  de  baifers  certe  chère  petite.  Enfin, 
je,  fis  au  cadavre  précieux  de  magnifiques 
obfeques*,  elles  furent  .houprces  des  la^^- 
mes  de  mon  peuple.  J'eus  la  force  de 
retenir  les  miennes  en  public;  niîûs  elleç, 
couloicnt  au  fein  de  lombre;  &'!?  pUie 
n  eft  pas  encore  fermée  dans  nion  cccur. 

Jallois  voir  au.  Conclave -chacun  de 
mes  prifonniejs^  je  cônf^rois  avec  eux, 
&  je  travaillois  fincèremént  à  un  Cocfe 
favorable  à  la  nation,  prenant  toutes,  les 
précautions  poffiljlçs  pouf  Icrlsndr^,  ia^- 
niuable.:  Je  vouloîs: ardemment  lei)ien  4ç 
mon  peuple.  Mon  t;ang  lîne  nm|>ofoit -, 
&  les-.ptehrsqailavpic, répandus  fui;:l* 
tombe  jdehxoHîéjioufe,  me  lAVoient^r^- 
dupluschefr.     •         . 

Tout  ^rènoitijpar.mes  foic^,  une  toucr 
nure  avantagei^e.  La  nation .  p^wÇpH 
/heuxeufej.efle  héftififeiç;  nje^ .  t|faivavix> 
&  fon  bonheur,  croit  Uhe  confolationpijufr 
:fiiai  i  mjais  Dieu  i  qtie  je  cftêiUois  à^^  i rpits 
d'amertume  1  pn  v.outoit  ipe  douneCjia 
moEt.)Je  reçus-&  pardont^ai  de^x  cq^{^ 
de  couteau.  Jpifus  manqué  doux  fi?is  à 
coups ide^MiLj  ,^  fouYSrt*  j«  ?n>PP?f*é^ 


17*  L*  A  V  E  N  T  U  R  I  B  R 

2u'on  avoir  voula  ni'empoifonner.  Une 
Hs»  enrt^amres,  fans  des  remèdes 
prompts  Se  violents  y  ^'aurots  péri.  '  La 
naine  ne  fe  rebucoit  pas»  &  ma  fercnetc 
ne  m'àbaildofinoîc  jamais.' 
^-  Je  paflbis  tous  les  jours  nne  heure,  aa 
fond  da  rombeau  de  mon.  épouie»  avec 
mon  enfam  dans  mes  brap  ^  je  ni'7  noar« 
i^ifTois  d*dn6  douce  mélancolie ,  qui  avoir 
fts  charmes^  je  m*appIiqaois.inÊicigable« 
menr  aâx  foins  da  goaremeioenc  &  de 
]à  légiflation.  Telle  étoic  n>a  vie* 

Les  hommes,  d'an  coté,  metendoienc 
de  cruelles  embûches,  pour  me  faire  pé- 
rir ;  les  femmes,  de  l'autre,  me  dreflbient 
de  plus  doux  Mégfes,>pour  gaenec  mon 
cobat.  Je  fthfoisi  qu'il  âiUoir  roir,  pour 
me  défendre  des  uns  &'Aês.autres;  &  je 
fiifois  conftrûire  «m  ¥ai(&»a,  fur  le  bord 
dii  fleuve  P<]iurpeviqâejereftaire^  jevoyois 
que  je  devois  fuccomber  fous  les  ennemis, 
lirmlêipliés:  &  couverts  qm  m'affaiiloienr. 
Cyn  'm'eivioit  '  Mot»  Jrangv  W^  *  je  troo  vois 
^  pénible  j  &  je  ne  fais  pJr  fi  |aàDati  j  ai 
îîièilé'  uhe^atifll  rrifte  TÎe.^.t  :''■     • 
^-  'E^fin/j- achevai  ifttçri  ^orâe;  je'  îe  6» 
rectroir  fèlémnellement^)ai:  jla  Nacioiv^ 
l^ai'Pâfyptouva,  imèfh^  avec  enrbcmfiafine»^ 
^Javois' établi  i  dans  rEtati-Fordre  Je  plus^ 
^âffdiit^  itt  h  flvai'gpinJk  :CiraiïqciHlitéi  Qa 


F  k:  A  V  ç  o  I  .*•  /  1-7^ 
aanok  la  Reine  mot  fille;  Se  du  rnôin^ 
ém  n'^^voulçtr  qii'à  fçeâ*  Je  feniois  cu^ri 
éf oTc'ceppB  de  pamr  ;,  j4  -^yoi»  moti'  vâif» 

c  J'avbk»  fixé ie  > j^r  de  mon  départf  ^ ^ 
91e  vojoii  à  la  veille  1  de  ^e  ^otav  ^Éé&té^ 
J*av(MS  nommé  on  Régent ,  très-honnète 
homme»  J  allai  prendre^  congé  du  Confetl» 
des  fcais-fSénérkas;  (kfda  peitplk  Je  -v^i 
rôubtf  ^i  Unne&^'iiiMcitti  parmi  te'pea^ 
piq  *y  ykl  i j- eàsB  le  I  dbî&r  ^d^apperéef ^ir  '  iqu^ 
l'écois  <fegrercé«  J^allai  embraflèr  mk  ten^ 
dre- enfant  dans  âmbetceau^fl  me  reml>la 
^û'oH  m'arracha^ le. ceiur^  quimd  fe  me 
féflàfald''éUe;  On  lui  avoi^  mis.  â  la  m^iii 
ieti[poriraîi^  avQC^ceki|  dé^fa  mç  r^  qâfelte 
inefprQftiiQird^iiribirieft&iirnrt  fff^u^  bkrM 
Vu})  après U'adti'ei^^/lei^ftili;  da^ij^.m'èl^ 
fenv.Jettsmui  tjcfk  AotUtùvim  les'^aû* 
W#s:%il#$^^t;|j^lCdpîtaWlOii  rélébrà^Q^ 
joar^U ^  idn(ip;iiilk)>iob9V^oà  je-ftis  bénil 
h  irèpâAdiis  ^»6iiéiesrUtnfaitsYnr;  t^ùté» 
4éi  %k(&fs|4t  ^«  IcM^s^iiJàtiefidtiirëtiSeiitt 
que  j  y  fis  naîtf  e*  <«  .sit.  :ovi5  ce 

rc;  e@c^i  (I»t9iii»9  f^ldnâréè^^^t^éké^ t^ès- 
f|tî|lMè  {(ÀiAPtm^Jè^é^ftM^slâBafi^ 
«t  ^rtiât^  r^^  iM>làsr4dKh^i''un  VifiÛ 
^âCéVg^aj^f^'K^lgii^  Uà  fi^dpî'^tiôh^fU^R 
4âqi^è  je  f  av«tf  y  f è  4eâ<tduvai'  ^un  ^goSk 


*So  t'A  r  EHTV  JLltK 

voit  préfèncé',  tne  regarda  d'un  ait  ixmftre^ 
^  me  idonna.  qiièiqtte  fpupçoir.>\c^Crand 
*'  Dieu  »  ime.  di^je»  ieocib-ije  «ppoifon^ 
••né?»  J'envoyai,  fuc-Ié^amp^  ckeji-. 
cher  mon  premier  Médtcia ,  qu'on  .ne 
put  trouver  V  )en»fi$  appellera  fiios  frusr^- 
un  fécond  £f  un  troiueme.  Je  fus  une 
heure  avant  de  pouvoir  être  fecouru.  Je 
|ne  fentis  bientôt ^  dans  Icl  corps»  un  feu 
épouvantable»  On  me  donna!  du  contre-f 
Doifon  qui  me  6t  encore  plus  fouflfrir  que 
Je  poifQin  Moii  malrai£e'jaugmentoit  fans 
cefle^iune  fièvre  jtertiblê  n^e  confumoit> 
On  me  mit  au  Ut;  &,  dans  ma  tète 
échapfFéé  »  je  fis  les  plus  horribles  réfle^ 
a^ion/s«.Si  près  de)  pactirj»  6;  .Ciel!  après 
ayoir  échappé:  i  tanrde  .dan^rs»  mpu* 
wïiijç.nê  fais  ct»hn*enC;!  £6  Julie ^  que 
jf  m'é^ois  flfttiié,  fi  longtemps,,  de  re- 
ypirl.M.  çc/Iiélaêl,ime  flifoi«^'ej:eft-çlIe 
»t,  ^Qt^çore  au  monde  poiK  qiie':fe  Ty.re- 
«1^  yoie?  Ahî  fi  eUejeft  daiw  Técernité,  je 
5^i j»9is  îW»  ^p^ iqwi  u^  tnç  «^ejoifidie 
p  avec  elle.  »  .bpi.M  ?^'    'i  ^.r  . 

i^m  iqu'iWpft)llotlfQMfi  p^S:  \^ms  ide  :fei 
ir^jndf e, j ije  ptis,,  f^ir  :le  cJ^^m^ ^^  nv* 
wûi  .&,  |oia,det.if^do«fiCvJt  •çf^p^-^.îe 
Jeitwj^vài^;rDp,leiit,.Çffffi6dftnt  je  r^ypis 


r  R  A  N  ç  o  I  i.  iSr 

continuellemenc  à  ma  Julie.  De  la  rêve- 
rie, je  tombai  dans  rafToupifTement  ^  de 
là,  je  ne  cardai  pas  â  m'évanouir,  &  à  per« 
dre  toute  connoîfTance.  J'ignore  combien 
de  temps  je  reftai  dans  cet  état.  Je  com- 
mençai enfin  à  m'éveiller  par  degrés. 
D*abord  je  ne  faifois  qu'entendre  un 
murmure  affreux  y  je  fenrois  un  cahote* 
ment  épouvantable^  j'étois  trartfis  Se  gla- 
cé. Je  ne  voyois  pas  encore  :  j'allois  o»- 
vrir  les  yeux;  mais  qui  pourroic  fe  âgurei; 
ce  que  j'allois  voir. 


Fin  du  cinquième  livre. 


TAVENTURIER 

F  R  A  N  Ç  O  I  S^ 


LIVRE    SIXIÈME. 

J  'ouvris  enfin  les  yeux  :  quel  fpcôacle  ! 
J'étoisnu,  les  mains  liées  derrière  le  dos, 
étendu  feul  dans  une  chaloupe,  au  milieu 
dune  mer  agitée.  Je  regardai  autour  de 
moi,  je  ne  vis  qu'un  Ciel  orageux,  &  des 
flots  mutinés.  J  entendis  le  bruit  de  la  tem- 
pête redôutabfe ,  quoiqu'expirante.  De 
pâles  éclairs  me  battoient  encore  fur  la 
vue,  &  le  bruit  du  tonnerre  murmuroic 
dans  le  lointain.  J ctois  inondé  de  leau 
du  Ciel,  froide  comme  un  marbre,  foible 
comme  un  mourant.  Je  refermai  mes 
yeux,  &  je  reftai  un  moment  immobile, 
recueilli  en  moi-même.  «  Eft-ce  un  fou- 
>»  ge,  me difois-je?  eft-ce  une  réalité?» 

Je  rouvris  bientôt  mes  triftes  regards  , 
&  je  recueillis  la  certitude  défefpérante 
que  je  veilloîs,  8c  que  mon  malheur  étoit 
réel.  Ci  Je  fuis  éveillé ,  me  dis  je  alors  ;  ;e 
»  vis }  mais  pour  combien  de  temps  ?  Met-^ 


'F  R  ié.  N^.- Ç  P  vî  ;'?.*  :  .  lïj 
j>  veil  I  feul  ainfî  garrotté  fur  Tabime-des 
9»  met;s;  feroi$-ra  capable  de  ce  d^fefpé^ 
99  rer  ?  Non ,  je  ûiis  toujoiirs  moi-même.  » 
A  ces  mors  je  me  levai  furieux.  Je  portai 
des'  regards  perçants  aucbor  de  moi.  Je 
n'apperçus  rien  pour  jne  nourrir  ^.|e  ne 
vis  dans  la^nacelle  y  qb'uir  petit  papier  tont 
mouillé;  (jue  je  ne  pouvçis  d^loyer  pour 
le  lire.  Er^n ,  je  remarquai  ua  clou ,  dont 
Iâ;têce  érailléeifbrvoiCiUn  peu>.da  bois.de 
la.  chjaloopeJ Je  fentîs  ^u'«o  iiîottant:  conr 
tbe.'ce  clou  .l^s  cordes  dont,  j'écois  lié; 
peû^i-pèu  élles^ferpiènè  grattées!  &  fciées 
par  cev  bouc  de -fer  déehicam.  Je^fcottàt 
cionrixiéis->Hen^r convie  oe  fetoors.  heu-, 
reûx^  eii  m'éctnrcbaQclunlpeu  lesinaainsÂ. 
le  ^dtis  paÏÏer  ^beaucoé^plùs,  de  douze 
heures  à  faire  opiniâcrenienc^  ce.  mérier; 
êc  je  mis' enfin  mes  snains  en  Jib^rcé^ 
quoiqo^en  ûmg.  Alors  je  faucal  dejoier; 
je  r^maâài  Je. petit'  ps^pier  tout!  rceinpé  j 
j^'vitir  a:  botto  de  Je  ikfi.i  Ekir  voici  la  fub«; 
ftance..  ^  -  '^^i  '•'  *"•  e-  -  -  '  ' 
.  c&  Nou9  f^€fn$  pas  ^voola  te  donner  Ix 
9>-nrort,'pâtce>  qu enfin  tu  as  été  notre 
9»  Roi.  La  potion  4)ue  tu  as  prife>  par  iios 
>i  foins  décrets /n*a  fait  que  te  jetter  dans 
>>un  évanouilfement  léthargique;  mais 
>i  nous  aiv<>n$  prétenda!abfolument  nous 
^'^^kirk  4&  toi,  GQn&le-t?oi  ^  malheo* 


if4         t*Av  E^rîDkriii 

»  reax }  fî  m  lis  ceci ,  ttt  faaras  que  ta  fille 

«»  eft&  fera  confervée  fur  le  trône;» 

«  Lb€  Grands  pu  Rotaume.  »> 

Les  icélérats  !  ils  ne  voaloient  pas  me 
donnée  la  moct ,  &  ils  mejetcoient  nu  , 
garrotté,  £tns  pain  611;  la  mût^  pour  y 
mourir  de  faim ,  ou  pour  afibuvif ,  tout' 
vivant,  celle  des  poiflôns»  Enfin ,  ma  fille 
vivott  du  moins,  &  ceftbitfur.le  trône* 
G*étoit  vraiment  itné;  coniblation  pour' 
moi;  mais  il  falloît  manger.  Je  trouvât 
par  hafard  i  mes  pieds,  une.  vîeUle  Cin- 
gle crochue,  que  je  courbai  encore  davaai^ 
Mige#  J'en  &s  un  ameçon ,  que  ^'attachai 
an  bout  de  k  ficelle,. dont  favoifiieu  les 
mains  liées  ^  &  j^'£ornsai,'par  ce  moyen  » 
une  tfpccede  ligne.  En  eoitpânc  cette  fi« 
celle  y  je  m'étoîs  écixché  ta  main  telle- 
ment ,  qa*il  en  pendoit  un  petit  morceau 
de  chair  ;  j'arrachai  ce  omceau  de  ma  pro- 
pre fuhftance»  jt  Katcachai  k  mon  épingle, 
Bour  fervir  d'appât.  Se  je  jettai  ma  ligne 
a  l'eau.  Je  ne  tardai  pas  à  fentir  un  poi£?n 
qui.viitt  y  mordre^  Je  Tetnlevai  rapide-- 
ment,  avant  qu'il  eut  le  temps  de  ie  dé- 
barraiïèr  4e  n^n  hameçon ,  qui  n*étant 
qu'uneépingle ,  n'avoir  rien  pour  le  retenir. 

Le  poiuon  étoic  aflè^  gro^  \  jjs  le  fis 
iécher  au  Soleil  »  Oc  jêle  twagesii  de  i^a. 


François.  185 

^appétit.  J'en  prjs  jfacce.(5yçmeot  H'auues 
x]ui  me  fournirent  i|nc  nourriture  fufHfan- 
:tei  la  chair  des,  premiers  ^ifervic  d'applc> 
DOar  ;a|iipr(^r  les  fujvants^mais  il  falloic 
hùiiti^.  Ma  nacelle^  ccoit  pleine  d'e^û  de 
axijer  j  je.i.%  necojrai  le  mieux  que  je  pu^. 
i^e  (en^ps  divine  aûfè^z  -çalmc^ }  mais  plu« 
vieux  ;  c  eft  ce  -qui  me  fauva-}  car  je  re-* 
^cueillis  aflez  deau  de  pluie  dans  ma  na- 
celle ,, pour  m'abreuver.  Je  patTai  ûx  jours 
id^ns  cet  état^  voyant  de  ma  pèche, ^  de 
rabopdâ^te  ro£(ée  du  Ciel  :  mais  cette  vie 
î^e  ppUNtoix  pas  dprer.  Le  beau  temps  de- 
voir.mis  fairte  périr  de  foif  f  &  jemangeois 
.  triftement'dçs  poi0bi^5,  en  atrendant  que 
je  fufle  mangé  par  leurs  confrères.  Dans 
.  mon  inquiétude ,  je  me  LailTois  emporter 
,  au  gré  du  yenc  &;.deSrâocs.  Enân  j'apper- 
.^usiyd^^  ip  lointain,  quelque  chofe; que 
je  pris  po^r  un  Y aill^au ,.  &  qui  en  étoic 
unj  (Je  n',ai  j^m^is  ûi  ce  qui  Tavoii  ame- 
.    néiî  ioiu.  )  Je  rreflaillois  de  joie.  Jamais  des 
mariniers ,  après  un  voyage  autour  du  mon- 
Je ,  n'ont  vu  la  terre  avec  tant  de  plailir. 
,.    ,  Il  ne -piefuffifoit.pjis  de  vo^r  ce  bâti* 
fçent  %ourabI|s,  il  f^lloit  le  rejoindre. 
j_  jt^OTP^çiy- y,,pçvgpir  fan?  ram^,  fans 
-  cifin  ppuç .  içf ; .  con%irf  ?  Je  fus  fe,çqndé 
^^  xMHT  la  foftunç  i^  piyr  le  venr,  quii/haffanc 


lie  L'AriNtUKiIR 

prochoic  de  moi  »  quoiqu'on  me  chaflanc 
moi-même.  Quand  j*en  fus  à  une  moyen- 
ne diftance ,  |e  me  ttih  â  pouflèr  les  cris 
les  plus  aigus  ,<en  élerant  les  bras  aa  CieU 
On  m*apperçùc,  6a  m*enréndir,  on  tira 
UTi  coup  de  <anon  ;  &  je  vis  venir  â  moi 
ia  cb'aloUpe ,  qtli  né  carda  pas  à  me  re- 
joindre. Etie  éroit  conduite  par  deiix 
mouflfès  3  qui  fe  mirent  à  rire ,  en  me  voyant 
tout  nu.  Ils  me  firent  entrer  avec  eus^» 
arrachèrent  ttioii' efqnif  au  leur,  &  me 
conduifîrent  au  VaiflTeau.  Je  me  vis  ea« 
toute  d*Âng!ois  ;  car  l'équipage  étoit  de 
cette  nation.  Je  n*ehcendois  pas  leur  lan* 
gue,  ils  n'encendoient  pas  la  mienne; 
<juels  éclairciflèments  pouvois-je  en  ti* 
ter?  dès  que  je  fus  à  bord  on  me  prcfbnfca 
au  Capitaine,  qui  me  parla  Anglois;  je 
lui  répondis  eii  François.  Il  Tentendoit 
un  peu,  mais  il  avoir  beaucoup  de  peine 
i  le  parler.  Il  n'avoir  pas  d'ailleurs  le 
temps  de  m'entretenir ,  parce  qu  un  autre 
Vaifleau  qui  approchoîr,  &  qu'il  jugeoic 
être  François,  riroirdéjà  quelques  coups 
de  canon:  &  qu'il  falloir  fe  préparer  aa 
combat.  Je  demandai  de'ijùoi  me  rèf- 
taurer^  lé  Capitaine  ^ordonna  qu'on  me 
fatîsfît ,  &  1  oiî  îh'appôrta  de  Teau-'de- 
vie*,  du  bifcuit'Aî  du  boeuf  &lc.  J'avar 
lai  déUcieufeoxeht  un  verr^  d'^a-de-vie  ^ 


François.  187 

le  rompis  le  jeûne  avec  ardeur.  Déjà  l'on 
ie  cauonnoîc,  &  le  combac  devenoic  très* 
chaud.  Je  reftois  fur  le  poiic^  les  boulets 
paflfoienc  autour  de  moi,  fans  me  çaa^ 
fer  de  diftraâion,  tant  j'écois  occupé- â 
réparer  mon  individu. 

Il  y  eut  beaucoup  de  fang  répandu^  il  an 
jaillit   jufqaes   fur    mon   corps  nuj   ce 
qui  me  rendit  encore  plus  agréable  à  voir. 
Enfin  nous  fûmes  viâorieux.  Se  nous  con- 
duisîmes à  bord  nos  ptifonniers.  Il  y  avoir 
parmi  eux  une  Dame  fort  bie^  faite.  Se 
pétrie  de  grâces;  fon  vifage  étoit  couvérc 
d'un  voile ,  &  je  le  fuppofois  très-beau. 
Notre  Capitaine  la  conduisit  refpeâueu- 
fement  dans  fa  propre  chambre  >  &  parue 
faire  beaucoup  plus  d'attention  à  eHe  qu'à 
moi.  Elle  paflfa  devant  moi ,  &  détourna 
les  yeux  comme  avec  horreur;  ce  qui  me 
fit  réfléchir  fur  ma- nudité:  Le  Chef  da 
Vaiffeau,  qui  s^en  apperçut  auflî,  com- 
manda qu'on  me  couvrît,  &  i  on  me  donr 
na  un  habillement   de   moufle.    Enfin  » 
il  daigna  jetcer  les  yeux  fur  moi ,  &  me 
<lemanda,  en  pafTant,  qui  j*étois.  «  Je  fais  i 
99  lui  dis  je,  un  Roi  détrôné. >3  Je  me  pro- 
pofois  de  lui  expliquer  lenigme.  «  Point 
»  de  bouffonnerie ï.s*écria!»c-il,  en  m'in- 
t»  terrompant;  d'où  vene^-vous.  »»  r— ^ 
*»  D'un;  pays  incoanu,  lui  répondis-je»» — 


i88  l'A  venturïer 

n  Qui  vous  a  mis,  reprit  il,  dans  Veut 
9t  où  nous  vous  avons  trouvé?  » — «  Je 
»  n*en  fais  rien,  répliquai-je.  » — «  Ceft 
t>  un  bouffon,  dic-il.  Puifqu'il  eft  Fran* 
»»  çois,  qu'on  le  mette  à  fervir  les  prifon^ 
»  niers  de  fa  nation.  >»  A  ces  mots ,  il  p^lTa 
ton  chemin, »>  Mais,  Monfieur,  lui  criai- 
»  fe ,  écoutez  -  moi.  »  Il  étoit  plein  de 
fa  belle  Françoîfe^  il  ne  me  répondit 
pas. 

Je  me  vis  traité  comme  le  dernier  po- 

lilTon.  Je  fervis  à  cable  les  officiers  pri^ 

fonniers ,  fans  pouvoir  parler  qu'avec  beau- 

'  coup  de  peine;  car  |*avois  la  voix  éteinte 

Îar  un  gros  rhume.  Je  fus  envoyé  chez  la 
)ame ,  pour  lui  offrir  mes  fervices;  Je  la 
trouvai  le  vifage  appuyé  fur  fon  lit,  im- 
mobile Se  gémiifante.  J'eus  beau  la  prier 
de  m'ordonner  ce  quelle  voudroit,  elle 

•  ne  me  répondit  point  j  mais  quelqu'un 
'  me  chargea  de  lui  envelopper  les  pieds 

•  de  peaux  de  mouron,  parce  qu'elle  y  avoir 
mal,  &  qu'il  faifoit  froid.  Je  m'acquittai 
avec  joie  de  ma  commiilion  ;  elle  me  laiffa 

.  faire ,  fans  daigner  lever  fon  vifage.  Ses 

•  deux  pieds  étoienc  c-ouronnés  de  deux 
jambes  faites  au  tour;  mais  il  falloir  que 
le  refpeâ:  étouâae  dans  moi  route  ombre 
de  de(ir.  Cette  cherte  pecfonne  ne  pou- 
voir ic  foutpnir  fut  jfes  jambes  ;  4  la  fin 


François.  289 

à\\  jour,  elle  voulut  f tendre  le  frais. fur  le 
tillac,  au  clair  de  la  lune.  Je  fus  obligé 
de  la  porter. dâtis  mes  bras^  &  je  la  ferrai 
contre  mon  coeur,  avec  un  plaifir-fingii- 
lier ,  quoique  je  n  eufle  pas  encore  vu  fon 
vifage  ,  ni  prefque  entendu  fa  voix;  car 
elle  ne  me  parloit  que  par  monolyHabes, 
ëc  encore  dune  voix  fuffbquée^  £lle  paflà 
àiivfi  plufîeurs  jours  fans  nioatrer  fon  vi- 
fiige  ,  &  j*eus  du  plaifir  à  la  fervir.-     v    , 

Cependant  nette  long  voyagé  appro- 
choit  de  fon  terme  ;  nous  paÔions  devant 
les  côtes  de  France  ;  ce  qui  faifoit  fou- 
pirer  la  dame  &  moi  audi  ;  car  nous  an^ 
rions  voulu  tous  deux  débarquer  dans 
notre  patrie:  il- falloir  aller  jufqu*en  An- 
gleterre y  nous  y  arrivâmes  bientôt ,  Se 
nous  débarquâmes  à  Plimouth. 

Je  feutois  toujours ,  malgré  moi  i  un 
cendre  intérêt  pour  la  dame  que  j'avoîs 
fervie ,  &  dont  je  n'a  vois  pas  vu  la  figure, 
ni  prefque  pas  entendu  la  voix.  Je  difois 
en  moî-naême:  <«  probajblement  je  la  ver- 
»>  rai..»  Â' peine  fûmes- nous  à  terre,  que, 
le  Capitaine  lui  rendant  la  liberté,  un 
..pa^jnebot  Hollandors  fe  trouva  tour  prêt 
à  faire  voile  vers  la  Franceic  Elle  y  monta, 
6c  partit  ,.fans  que  j'euilèeu  le  bonheur  de 
la  voir.  Elle  laifla  â  terre  un  homme,  qui 
paroifToit  lui  êtce  attaché^  pour  avoic 

Tome  IL  H       "' 


iço         i*  Aventurier 
loin  de  quelques  effets.  Je  m*accoftai  de 
ce  perfonnagCt  Se  liai  connoilTance  avec 
lui.  Il  vanta  beaucoup  fa  Demoifelle ,  & 
réleva  jufquaux  nues,  m  Ceft,  difoit-il, 
9ê  la  plus  adorable  perfonne  du  monde  ; 
9»  je  ne  lai  conaois  d'autre  défaut  qu'une 
M  paflion  bizarre,  qu'elle  conferve,  die- 
•>.^  on ,  pour  un  malorru  «  que  fes  yeux  ne 
»  reverronc  JMiaîs*  ce  Ceci  m'éveilla  m,  £t 
»  ce  mabtru,  tuidis-je,  le  connoiilèz- 
s»  vous?  t>«-cc  Non  9  me  répondic-il  y  |e 
99  ne  l'ai  |amais  vu;  mais  je  connois  îa 
»  figure,  parce  que  Mademoifelle  a  un 
•9  autre  Amanc  qu'elle  ne  peut  foufFrir , 
»>  &  qui  reflêmble ,  dir  on«  parfaiiemeu( 
i>  à  celui  qu  elle  aime,  i»  A  ces  mors ,  le 
cceur.  me  battit ,  d'une  force  extraordi* 
natre.   »  Et,  repri$>je  d'une  voix  trem- 
M  blante ,  comment  appeliez  vous  cette 
9i  cKere  perfonne?  «^ — m  Julie  de  Noir- 
•>  ville»  me  répliquatMl.  n — «  PuiiTances 
\9  du  Ciel  !  m'écriai  je  alors  ^'ai  eu  ma  Ju* 
•)  liedan^  riusbras ,  6:  je  ne  Tai  pasconnue: 
0  mon  cœur  m'a  trahù  Ciel  !  je  l'ai  lailTee 
t$  échapper;  je  ne  la  reverrai  peut-être  ' 
•9  jamais.  K4ais  comment  fe  trouvoit-elle 
j9  fur  mer?»»— *^«  C*eftce  que  j'ignore, 
/  me  répondit  ce^  honnête  homme;  »  Se 
je  n'en  pus  tirer  d'autre  éclaircîflTemeïK. 
J'é^ois  furieux  d'avoir  lailTé  partir  ma 


F    R.   A   N    Ç    Ô    I    s.  191 

Mairreilè^  mais  commenc  la  rejoindre? 
Je  venois  d obtenir  ma  liberté;  mais  je 
ne  polTédois  pas.  une  obole.  On  m*oflfrtty 
gracieufement)  detnegaïder,  pour  moudè^ 
ézns  le  VaiCeaii.iqui  m'avoic  amené.  Cela 
me  donna  Tidée  de  fàllicker  ce  pofte  fur 
<)uel<|ue  autre cbatiment  ,.qui  partit  pour  la 
France.  !«  trouvai ,  non  fans  peine ,  ce 
cpe  jecherchois;>mats  je  fus  obligé  d*ar- 
rendre,  quinte  jours ^  un  vaiiTeau  qui 
partit  pour  Rouen.  Nous  eûmes  beau^ 
coup  â  fou£rir/dans4a  traverfée;  j'efluyai 
bien  des  humiliations  dans.  Thonorable 
fon^on  de  tnéuiTe  que  j'exerçoîs  ;  mais 
enfin  j'arrivai  dans  la  Capitale  de  Nor- 
mandie.; &  1*]^  quittai  le  iervice  m^riti*? 
mé.  5e  rencontrai,  i^itr  le  porc,  un  ancien 
flim ,  â  qutfe  meik^coniiolcre.  il  me  donna 
nnioùis^  il  venoit  du.  Havrè^(il.y.avoît 
vu  débarquer  u^e  Dame  telle  que  je  lut 
peignis  Julie,  Ôc  il  m'aflfura  qu'elle  avoir 
pris  la  route  de  Parîs«  Je  partis,  fur-le- 
champ,  pour  le  liei^  qui  devoir  m'ofFrir 
Julie.  Je  tne  rendis  à  la  raaifon  où  jeTa-' 
voô;  vu  jddisidemeuren  La  maifon  n'exif* 
toit  plu^*,  on  en  avoir  bâti  ut^e  autre  à 
fa  place  *^  &  l'oii  ne  connoiAbit-pas,  dans 
ce  logis,  la  Reine  démon ceeur.    'i  .- 

i-J'avois  très  peu  d'argent ,  quand  j*arri« 
vai  dans  la  Capitale.  Je  j6dai ,  pendant 

-N  t. 


29t  l'A  V  EKTURtER. 

tcois  jours  inutileroenc  ,  pour  chercher 
lobjec  dç  mes  vœuK.  An  bouc  de  ce  temps  , 
je  me. croulai  faiis  Juh&À  (ans  argeur. 
Je  rencontcpis,  d<coas  cpcés,  mes  an^ 
cieniies  coaiioidancesiVnnais  perfoilne  ne 
me  recpnnosilbîc.  Il  eft  vrai  qu'un  habit 
de  moaSe,' donc  jictoîs  couircrt  ^  j^'acnv- 
roic  pasf.  beaucoup  les  ^egacds'Ta^  moi. 
-  EufinV  fù  reiiconcrai  Sairic-Jean ,  mon 
anrien  valet:  il  çoott  pâle  &  défaîc,  & 
j'eus  peine  à  le  recoonoicre.  Il  n'eut  pas 
pkisîdQ  ikgaciré  à  mon  égard:  je  fus  obli« 
gc  de  lui  dire  qui  j^coisf;  ôc  ntxns  nous 
^mbrafs&mes.  avet  cendreflie  &  avec  joie. 
II  écoic  fans  argent  comme  moi:  il  fallut 
faire  notre  ceixtQnoifTance  à  feo,  :&,  pour 
célébrer  mon  arrivée^  nous  «urnes  lepiai^- 
fir'de;pairei:  la  foirée;.enfemhtéifans  fou* 
œr.  il  ^voijt  étéchaili,  fans  raifon  &  fans 
la.  n^oin^te  gracificatiou ,  du  fervice  de 
mon  rival.  Ne  fâchant  comment; vivre,  & 
las  de  fervir ,  il  s'éroic  adoiiilé  au  métier  de 
porte-faix;  maïs,  d^iis  quatre  mois,  il 
écoitxonfumépar  lés  jSsvres^  &  4|]Leine  fe 
ponvbitf  il. porter  lui^^mème^  IkAit  ce.qu^il 
pu&  &ice  pour  moi  ^  fut  «de  .me;  prbpofer 
drembeaffec  fa  profbfliott  ^  jâCqul  noisvel 
ordre,  &  disme^ procurer  des  ^atiqûés;  ee 
qui  me  faurnit.le^s  uloyens  cb Je  (butenir 
a/ec  moi.  Ainfi ,  tout  ce  qpe  |e  gagnai ,  ea 


.  F   R    A   N   ç   a  1   g.  l^f 

ftrxîyaiu  à  Paris  (aos  argent  yfut  un  af&imé  i 
nourrir,. Il' falltt^dçnc  foum^tre  ma.ina^ 
jtÇ^é ,  ci  devant,  royale,  i  poçfier  des  far** 
id^n\i  Se  Ifi  n$)i)yc^cjrjaç:  ijttejje  tr^jûvois 
idaiis  la  Fratxce  EarttpéoiingS^  mciilaiÛôrit'rôr 
gretcftT,  de  cempleii  jcemps.,  b.  rang  que 
j'avais  9ccupié  dan3  UFriÈnce- Australe.' • 
^  SajnÇfJeani^  tf)oi^'Uous.9&ii»^ligîoD« 
jpie^  pQu^<l?rejr;^j:r'Jtvilie.cJkiCX»(5rbi&  lap- 
jpçFïçevôir  d.aiiç  icrut^  tesi.vciicurcs  que  jV 
4fw^inpi$«  Uiîieï  fois^,^  ^otr'ariufei  v  fe  âiiii 
j^ifti.trpmpé  fi',  te  oe  Jitt:  pas  elfe.cjm  pâiFa 
rapidement ,  dans  un  très  bea,u  carrofle. 
Jé^  v:oi,iki/ (Toftrir  après,  elle  ^  ,mai$'ij*étoi» 
4bargé^&  j'eus^le  nialheardegitâCer^i  &  d^ 
/ajre,  iWP  ch&îe.  afle»  do.uiaiiïwfQ,  Soa 
içcjJlipagQ.  aeut  jpw  .la»  CQrjpplàifance  de 
4i>:a<;«n4ç^.i.&î^,  %yam{q4r*K^^^  wlevi, 

e-  îU yv ^Môit .il4|à .^u;a?^ jpar* ^ cpje féme* 
jçoi^cftci^  joyeufejvk  ,Xo««nJtt-pai3  J^  f«ttl 
efpoiç,^dçrççrpui5er  i3r)p«-Anîame„  Enfin, 
t§.î4^^rt  yjiic  m^^e|aç>$Jre  é^iieiu  mmn  y 
ftouctc^fpprié  ck  i<»e::;  «  Rçjftui/If  z-vôu^, 
/^  iTiejcriaTt-il,;  j'ai  yi|>>é  «-fîw ^Qui?  Ju- 
j^,  liei?  li)i  éis-|e,i^-^«'  |^|i  iikm  père ,;  me 
^j».  répqn^iii  il  «r-«  Ec  fa  .fille^  repjr is-je.  .*• 
,T— «<  HiiQ  fait^pàs  ce  gu'^llç  eftjdevQntie^ 
»  répon^ic-il  j  inj^isi  epfin  il  m^^  ^ommyif 
^f.  çia^c Men.^St  lumierej.:»— «f.  &  qu«f 


154  L*AvENtURÏER 

3>  c*a*wl  appris?  lui  dis-;e  avec  impa- 
»•  cience.  ««i— et  Mais ,  rcpondic-il ,  il  *tn*a 
»  du:  1°.  Que  votre  lettre  de  cachet  fub- 
i>  (îfte  toujours  'j  &  qu'il  eft  encore  dans 
n  refpérance  Se  le  deflèin  de  vous  faire 
»  périr  dans  un  ciiUd6-ba(re*fb(îè.  t>-r 
€c  Bravo,  repartis- je ^  voilà  des  nouvelles 
o>  charrtianies.  >»•*— €•  Ainfi,  ajoùta-t-il, 
^  concinuez  votre  dégmfementJ  »  J«-  lui 
promis  avec  beaucoup  de  renoercimencs, 
a  y  être  fidèle,  fur- tout ,  laiic  que  je  naa- 
rois  paa  de  quoi  acheta  des  habits  moins 
déguifants. 

€•  Mon  cher  ami,  dis-je  à  S.  Jean,  ta  àè^ 
»  cooytrte  ^  tu  as  ùàitr  de  mon  plus  mor- 
o>  r^l  ennemi ,  eft  admirable  î  il  ne  faut  pas 
»>  la  négliger  :  va  le  wki  \t  plus  /ôuvenc 
«»  que  tu  pouinis  \  par  ce  oio^en  »  nous  dé- 
t»  couvrirons  peut-èrre  quelque  chdfe.  •» 

Dés  le  lendemain,  S.  Jean  fie (k'  vifite 
«a  vieux  fpeâre^'41k  tfouvafiAmf^Séne- 
.que  par  pafTenetiips^,  cdtnme  le  Jouettr» 
dans  la  Comédie  dt^  Blegiiaf  d.  Cet  hbmme 
.noir  y  vit  que  quelqWun  avcit  éf é  guéri 
de  la  fièvre ^-i  €oUp«  de.fooétr  «  Ottàji, 
»  dit-il ,  ceti  etf  plaéiant.  Saim  do(lccf4'é- 
*•  motion  que  ce  ttaitemem:  a  idu  caufer 
19  au  patient  ^  aura  produit,  daii^  (ott  fang, 
n  une  révolution  qui  l'aura  guéri.  Il  f^^^^ 
^  :  tester  cette* épreuve.  ^  Le  vieJlterd  écoK 


^   K    A    H   Ç   O   I    ^.  ttff 

âotn.  fou  que  méchant  ;  ranc  il  eft  nai  # 
Je  crois,  qu'il  tiy  a  point  de  méchanceté 
ifans  folie!  Le  hideux  perfonnage  avoic 
une  maîtreflè  prefqtie  aalli  vieille  que  lui# 
Cette  harpie  étoic  bien  la  plus  imperti- 
nente pécore  qu  il  y  eût  fous  la  voûte  des 
cieux.  C'eft  fur  cette  impertinente  même» 
que  le  projet  fut  fondé*  Cette  Vénus  an* 
tique  avpit  une  fièvre  quatte  qui  réûf- 
toit  â  tous  les  remèdes*  NoirviUe  di«  à 
S.  Jean  :  «<  je  veux  faire  un^  expérience^ 
»  Séneque  m'apprend  ^'oiv  a  f^wbl  des 
99  fiévreux  â  coups  de  fouet.  La  Marquife 
99  d'Âigreviile  a  la  fièvre:  rien  ne  peut 
»  Ten  délivrer.  H  faut  que  je  Ja  falïè  fouf- 
m  ft^'ter  &  bétonner;  elfe  eft  d'une  haa- 
»  teur  infupportabie  :  un  traitement  fi  hu- 
as» miliant  &ç  fi  révoltant  la  mettra  hprs 
19  d'elle  même»  Sç  lui  cau.fera  une  révo- 
j^  Itttioft  qui  ta  guérira.  Counoh  tuqu«f« 
9»  qu'un  en  état  de  faire  l'opération?  » 
— «  Oh  !  je  vous  en  alTure ,  réppndit^il  ; 
a>  f  ai  à  ma  difpoficiott  un  grand  gaillard», 
>»  fort  comme  uu  Hercule»  qui  lera  ai» 
>»  mieux  votre  affaire.  »>— *«  Mais  il  faiu  , 
9»  reprit  le  méchant  homme ,  que  ce  foit 
9»  un  va  nu-pieds,  quelqu'un  de  bien  bas> 
«•  afin  qu  elle  foit  encore  plus  frappée  d*uu 
a>  pareil  traitement  de  fa  part>  >•— ce  C'eli 
j^  im  porte-faix,  répondit  S.  Jean,  >»— 

N  4 


«•Fort  bien  j  dir  le  vieillard,  amenc-Ie- 
»  moi  demain  matin;  il  y  atira  deux  fouis 
»  pour  lui ,  &  un  pour  toi.  Nous  pourrons 
»  mcme  commencer  Téprenve  fur  toi  ;  car 
»  tu  as  auflî  la  fièvre.  »  S.  Jean  lui  témoi* 
gna  fon  peu  de  goût  pour  ce  remède  ;  en 
lui  obfervant  qu étant  prévenu,  &  le  bat- 
tant fe  trouvant  fon  am),  là  baftonnade 
ne  powrroit  lui  faire  une  grande  impref- 
£on,  ni  par  conféquent  un  grand  effet. 

Mon  camarade  vint  me  rendre  compte 
de  ce  projet,  &  me  dit:  «  Savez-vous 
»»  quel  eft  le  va  nu-pieds ,  que  je  veux 
a>  prendre  pour  Texécuteur?  c'eft  vous- 
»  même,  s'il  vous  plaît.»  J'eus  beau  lui 
dire  qu'il  me  faifoic  trop  d'honneur,  que 
le  vieux  fquelette  pôurroic  me  reconnoî- 
ne.  '<«  Non ,  dit-il ,  les  années  &  1  accou- 
vy  trement  préfent  voiis  ont  rendu  mé- 
99  connoiifable  ,  il  s'agit  de  gagner  trois 
»»*  louis.  >^  Il  fallut  céder. 
(  Le  lôndemain  je  falis,  le  mieux  que  je 
pus;  mon  vifage ,  fdr  lequel  je  lailToi  tom- 
ber une  partie  dé  mes  cbeveux.  Le  vieux 
cacochime ,  bien  loin  de  me  reconnoîtiPe , 
â  peine  me  regarda.  Il  nous  conduisit  à  la 
campagne ,  chez  fa  vieille  Marquife  ;  ôc 
il  ordonna  4  tous  les  domeftiques  de  ne 
pas  remuer ,  quelque  brait  qu'ils  entent 
diflènc  chez  leur  maîtteCé,  fût-ce. même 


F    R    A  -N    Ç    O.  I    S^  IJT" 

dcif,  cris  de  fa  part.  C'ét.ou  lui  qui*  four- 

SonféqB^ofi^iuipUi/fqit^i,.-  ,  ;  v-  - 
;  :  Il  m:  fi^iepKçc  c^f2f,faf;bea^té/ural)r 
x^e^iOé^it'  3aaje  cràsdQ34c.l^ame,4SifQxnpe,y 
^ui . pi^'^voir  3 b^^ucpii^p  t cacaîp  aycre^i$, 
&  d^  kiquelie  -j^  n'arvoi^  p^jS;  daigné  me 
fpuveiiîfj4^i^^<>9^  mesyoy^e^.  Je  ne  de- 
ypJF  .%yp><^  ^iV^  Ic^rup^l^  d^  jUr  fQu$.ecer 
iÇt^i^fen^iK/p  :^fi  chjSre^  F!9"^^  .^V^îf 
•^.^fan^  YMi^t  .«cq^îï  ycnlàle  MjéçfecÎA.4qnt 
^i  je^{c%is;ai.p^rlé;hier  au  foir.  Kçmecte^ 
>•  vous  ent^èretD^uc^enrre  fes  mains.w-;-^ 
,<!  Oà.eft-il  ?  dic^^Ue  en  cherchant  de  tous- 
»  fes  yeux,  &  .ne  vovam  qu'un,  croche- 
» ..  teu.r^^  »>— «<  C'eft  ceMonficnr,  répondit 

îrr  *«  iQwsflî!')!^?.  poiiffojiîirçp/i^^att-eUç^ 
j>.::avec  lanO^fîPnfe^U  p^.flédfigriwCe.^ 
=T>**^Qi*ftPP®y^'t**  pSJîiGjn  ?  lui  4is;je  ei» 
>»:îteL^Ppljq»ajat  un  jè?u]^t>  qjui,  lui  & 
w.yoir.^n^iljg  chandelles,  i> 

)[l   £au4rf>ic  '  pemdr^   1^    ftupéfaâiou , 

f".^ft»\95  fi»'.  rougi^Hf  &,J%  B^eur  qui  fe 
fi^Sf^ecenii  cent  îoift  fur  ÇjUryifàgp.  f«  Où* 
i^i;f^.s-je  ?.  ,s'écriaçt*e)lç.^|^nfin, .  A  ppi  ! 
f\'f^  iVi^le^çir  !. a^  kal  pu:  nx^affaûîne !  »> 
TT/J  Criq  donc  pour  quelque  chofe^, 
^.yfeilU  focfi^e^lui  dis-je^eu  l.ui  appli^ 


ipi  t*  Aventurier 

»  quant  le  fécond  volume  fur  la  joue,  n 
—.ce  Fort  bien,  difoit  Noirville^  à  tner* 
»  veille.  •• — «  Indigné  m^'nftre!  s'éc^iâ 
at  la  Marquffe en  fe  jertaht  for  lui,  ea  le 
99  dévifaj^eant.  fi^^m  Coquin ,  iheerîoic- 
99  il ,  défend»-fnoi;  n  Pont  tome  répbrtfe, 
^empoignai  le  bâton, &  j^lea  jouai  terrible- 
ment fut  le  dos  de  h  Vfeîl^ ,  qiii'aimoic 
mieux  le  ibufFrir  que  de  lieher  ptifc.  Elle 
niordoit»  èlie  déchirokfon  Aman6  do^ 
charné.  J'avois  le  plaifir  m^hsûit  de  mie 
venger  d'eUe  par  mes  mains,  &  da  vieil* 
lard  par  fes  dents  Se  fes  ongles. 
'  Enfin  elle  tomba  évanouie  de  rdger» 
Je  continuots  le  }ea  do  bâcoit,  &  feu 
diftribuois  tellemenr  les  £i vents»  *que 
fiiomme  en  recevoir  Ct  portion,  li  'mfi6 
tria  long-çemps  de  finir; Je  finis:  H  é^ 
toit  tout  en  iang.  ce  Commê^it^  gnewt^ 
ù9  me  dit-il;  ru  te '  tournes  conro  ce*- 
»  lui  qui  t'emploie!  »  —  «'  I^aftionneî-» 
^)  moi,  Monfieur,  lui  réporidis-jé;  vous, 
a»  voyez  bien  que  je  ne  Tai  psti  fait  exprès» 
»  Donnea:  moi,  je  vous  prie,  ce  ijÉie  vous 
»  m'avez  pronlrts ,  àfid  que  Je  toe  fauve  ^ 
sf  de  peur  qA'il  n'arrive  quelque;  rfclàn- 
n  dte.  «-"-«tCôtaimént  ?  fcélérat,"me  dit- 
h  il ,  tu  as  ofé  portée  ht  matn  lur  ihot; 
ft  au  point  de  me  mettre  en  fang ,  8c  tu 
1»  veux  q^ueje  te  réc^m^ètife.^Jereftrd 


F   H   A   M   Ç  O    I   S^.  t^f^ 

9f  pendre.  Holà  qaelquun!  »-— et  Ahl 
n  vieux  monftre  ».  m*écriai-je ,  c  eft  ainfi 
»  que  eu  me  paies.  Tiens  >  voilà  ton  refte.  » 
AIocs  je  le  rouai  de  coups  de  bacon  ^^ 
roue  i  inoti  ai(é  :  il  avoir  beau  crier  ^ 
les  DomeftiqueS)  fidèles  i  ce  q^'il  leur 
avoir  prefcric  en  «ntranc ,  &  retenus  .d*ait« 
leurs  par  &  Jean,  ne  paroîâ<;»ent  pas.  Le» 
malheurettz  grinçoie  des  dents,  &  fe  caffin 
les  deux  ou  crois  ienles  qui  Jui  reftoienr» 
Ebfin,  |e  le  mis  dansr  Ict  même  état  qjaa 
fa  MarquiCe,  auprès  de  laquelle  je  Je  laîA 
fai  coucfaév  &  je  nue  fauv^  à  ;oateS(  pasbi 
bes  avec  mon  camarade. 

La  fièvre  de  la  Dame  àqîc  causée  jpit 
une  maladie  peu  déœnte,;  q^i^neft,  fa» 
la  petite  vérole.  J'avois  ui>l^as  4'ileccii» 
le  ,  &  non  de  Mercure  ;  ainfi  [e  (to  jb 
guérir  \.  mais  en  récompetiie  y  je  /rointrk 
buai  beaucoup!  la  guérifbn  deifom^wé'^ 
qui  étoit  £brt  gangcenée  ;  car  fon  aven« 
cure ,  ayant  été  fue ,  devint  lliiftoire.da 
jour,  éc  occasionna  des  chanfoos  &ilesr 
épigrammes  y  qui  firwt  renirer  i'h(éroSme^ 
en  elle-même.  La  graccppéca  par  le  beconî 
Se  cette  '  pteitfe  Béatt^  s'aviia  de  preivlte 
iie.iWlç«.:Oh;Jenc:que)le(a^^  novicà 
elle  dut  être.  Le^i^eur  daigna  Tappek 
1er  à  lui»  avanb.fa  prc^eifioo }  ce^qo^^iceut 
difè'^'qu«Ue  mouiroc  avaittice;  nsfS^e»,Sai 

N  e 


JOC  t*A  VEKTURfER 

xnorc  fir  rtre  plafieurs  bonnes  atnes  ;  mais 
je  ne  ikche  pas  ^u  elle  aie  fait  pleurer 
peribnne.  -  • 

Cependant»  je  me  reprochai  rexéco» 
tioo  que  j'-avoi^  faite  fiir  cette  fainte^  8c 
fur  fou  vieil  amant.  (Une  telle  vengeance 
étoîc  indigne  de  moi.  Ce  qu'il  y  avoit  de 
plus  mtLlheuFMx ,  c'eft  que  nous  avions 
perdu  les  fr-^s^  louis  fu^  lefquels  nous 
ctimptidiis ,  &  que  nous  n'avions  ..pas  le 
fotf5  mais  S.  Jeanfe  postoic  mieux ,  & 
commeiYçofc  à.mb  féconder. Nous  conti- 
BOtcjnS'tRfémblô  tii>cpe  joli  métier  ^e  pot' 
ce- faix,  nous  vivions  au  jour  la  joortiéev 
On  mè  croira  fa  ris  ddute  j  quand  je  dirai 
qtre ,  de  itôuf  lel  'tnéâbrs^exercés  par  mot 
iM&ik  baiS'ittotlde,  ce  niétoit  pas  lile  plus 
agréable»  8c  qiiltfaUoit  un  pende  philo- 
K^ie  »  ^pou^  fopportèr  un  pareil  fort  ^ 
apanks  avon^été  Roi.  Pour  furcroît  de  mal<- 
àeur,^  je  ne  tfoUvois  point  Julie  j  &  je  ne 
£tvdi!s  ' même  que- penfer  de  cette  chère* 
pei;{bàne.  Bile  revenoirde  deiTus  la  iner.. 
Ckttfnvi^nr'avoir-^lle' quitté  la  maifon  de 
^  père?  Ëtoit-ce'un  Amant  qui  Ta  voir 
eni< vie  ?  Viibi*  *  die  *  èncbre  avec  cet 
Amant?  JuKeiécbtt'^ii^Ue  wfidélle}  ijulie^ 
étoir-elJe  i^ns  honneuri^'j  •  i  :  i  rr:  »  ^ 
:  Geîi^penfé^f:  me  ^arpiffoient  accablan>^ 
tes.  .^ijet  i»'étoîs^fe  /encore  Jom  d^i^lle  b 


I    R    A    K  Ç    O'I    s.  fOI 

Que  n'étoi$-je  exilé  fur  un  trône  au  fond 
des  Terres  Auftraleç  !  Je  ne  pouvoisviyre 
dans  cette  inquiétude ,  n^rcelle.  Saini> 
Jean  n'ofott  retourner  cliea.NoiFvilie,  J^ 
gagnai  fur 'lui  qu  il  s  y  rendît.;  Le  vieillard 
le  reçut  très-iBal  ;  mais  étant  dans  fon 
lit ,  il  ne  put  lui  caiTer  la  tète.  Les  Do« 
meftiqnes  qui^toiei>t  tous  plus  ou  moins 
nouveaux ,  (?  car  ce  méchant  homme  i\q 
pouvoit  garder  long  temps  perlbnne  chez 
fui  y  dirent  â  mon  camarade  »  que  depuis 
quelques  jours ,  ils  avoient  vu  fe  préfentec 
une  très-belle  Dame  ou  Dempilelle  »  qui 
étoit  venue  fe  jetter  aux  genoux  de  leur 
Maître ,  en  verfant  beaucoup  de  larmes. 
Le  colérique  vieillard,  fe  moi^t^nt  fore 
irrité  contre  elle,  Tavc^it  renyoy^  avec  la 
plus,  grande  dureté  ^  mais  fiyec  ^a< p^éc^Ur 
cion,  de  laj  §iire  fnivrer^réi^aiitioifi  in^ 
tile  1  celui -qMÎ,  étoit  cb^^ée  d^  (çert^  coip-; 
miffion,  avoit  perdu  de  vue  ^fîtte:  belle 
perfonnp  ^  proche  4'wp .  i  cou v^nX ,  oi^  il 
con je^f 9ÂÇ  ;  qu'j^He  pouvoit^  ^J^meurei:* 
Lefii^nS'dê  •No^ryill&^çnç^afîi^s  de  la 
dppc^i>r-&  id^Jâeitçijiçhantç^^^emrtéod^  1$ 
P^moiiell^.^  fo^pçQîiiioienf,quftpJle.é<oic 
ia.  filte  iYk  Mieillaêd-  Elle^v^tt  j>^€  ipus 
les  j9ur>ç,a^.  logis V  d^p^4s  ç^^^\€1l%vfi^^e^ 
jgtks^k  Ùlu^  {K>uvqir  : jama^^ .  oboe^ir  de,  xe^ 
wiÉ  ce.  bacbsire;  PetfoigAe^  xK^i^i^,  psb  1» 


|01  L*A  r  EVr  XTKllK 

futvre»  parce  que  fon  équipage  alfoit  très- 
vite»  &  qu'elle  avoir  Tattention  et  venir 
le  fok;  ce  qui  fairott  qu'on  la  perdoic 
aifétnent  de  vueV  Je  fus  tranfporté  de  ce 
récit.  <c  Oui  »  di$-|e  â  Saint- Jean ,  c'eft 
»>  Julie  elle-même;  elle  vient  demander 
»>  grâce  ji  fon  père;  elle  demeure  dans  un 
»>  couvent  »  où  fon  honneur  eft  en  (ureté. 
M  Ma  Julie  eft  fage,  elle  fera  fidelle.  » 

Nous  allâmes  le  lendemain  matin> 
chez  le  vieux  Noirville ,  pour  tâcher  de 
recueillir  encore  quelques  lumières.  Il 
étoit  forci.  <«  Où  peut-il  être  allé  ?  m'écriai* 
f>  je  ^  ce  fera ,  fans  douce ,  chez  fa  fille.  Al- 
'!•  lon$  «  mon  ami,  au  couvent,  où  l'on  foup- 
t»  çonne  qu'elle  habite.  *•  Nous  nous  y  ren- 
dîmes;  Saint-'Jean  parla  i  la  Touriere  , 
tandis  que  je  Tattendois  dehors.  Il  vint» 
au  lKmt^^ln  moment,  tout  joyeux,  me 
dire  r  ««  Vous  avez  deviné  |uftê  ;  c'eft  ici  la 
jy  demeui-e  de  Julie.  «»— «  Je  trépignai  de 
ff  joie*  Ah! mon  ami,  Iui-^i$-je -en  l'em* 
M  braffant,  iflfaut  tout  tifquerpour  lâ 
>V  vcÂri  eiitron^.  ■»*—<« Tout  bètfui  reprit-iî, 
^  elle-ri'èft  pas  ici  pour  le  préfeA't;  unvieîl^ 
«  lard'jé^  vehtt  ce  mit^  h  premtre  peut 
4'  la  m'enèt^  je  ne  ftis  oà.'L'oh  M  fait  pas^ 
ji^mctrié  fî- elle /rt viendra;  car^le  a  or- 
M  donné  i^a  femme  de  chambra  de  furè 
^  ieS  mallies.  »  Je  réftài  la  bouche  béan*^ 


François.  jO) 

te;  «  Nfais  enfin,  mécnat-jey  (âckons 
9>  où  elleeft  dUée.  n_cc  On  n'^n  fah 
«^  rien^  me  répondit  Saint  Jean.  9>  ToâC 
à-cpttp  nous- viin^ss  par oître  la'feulme  de 
chaànbre<  de  mon*  Amante.  Cette  fil}e  ve« 
nant  de  dehors  alloit  rentrer  àu  coa^ 
vent:  je  ta  reconnas  pour  Tavoir  vue  ûxt 
le  vaifTeau*  ce  Ah^  Mademoifellè  Marian** 
n  lie  ^  loi  du-jt  y  qu'eft  devenue  votre  Mai- 
f^  iteflefai^^aCctoment?  ceft  toi,,pau* 
n:iVre  diable,  nie  ditiette;  &  par  qiie\ 
ni  hafafd  tee  troardjr-ta  ki?  ^  Je  lui  racon- 
tai, en  peu  démets,  comment  fétois 
venu  à  Pari!s.  c<  Et  Mademoi£elle  Julie  » 
M  a)outai-fe  avec  en:Ypre({emeilt,.oà  eft* 
s»  elle?»*-— ^ct  Et  que  timpor fe  ?  me  die 
>t-4a  foubteece.  EUe  eft  âV0c  fon  père.  It 
s^  eft  venu  -ta  fendre,  pdui?  la  conduire 
^'  je  ne  fâi^  bus  Je  vois  <^1ttui  accordera 
^  ^  gfftcevfi'  <tle  confeii^iffe  matîerV(^ 
a»  je  ta  regarde  déjà  Comme  mariées  n^ 
«*  Mariée  ,  Mademéifelle  !  m'écriaije  ^ 
coiiihie  frappé  d^on  coub  dé  foiiijre.  «av 
"^  Hé'  oiai^  ôiif  ;  mariée  i  ^me  f épondit: 
elte.  *>-^<f  Et  avet^uf  ;•  je  vouii  piîe? 
îul  repartis^Jék  »»--i--44  'Aj/ec  qui,  re- 
prit^lle  y  es-tu  fotir,  avec  tés  deux  graÂdsf 
yeuxhébétés}  ileft  vrai'quetft  reflem* 
blés  aflêi  à  fon  fàcur.  Je  nâi  pa^  v* 
Toriginat^  mais>Ve«tà  foiif^ott^âir.iiv  A 


J04  l'A  V  B  HT.U  R  tBll 

€es  mots»  elle  cira  iine^boice  de  fa  poclie^ 
&  niie.inoQiTa  «aporjExair,  qw-J^^iT^c^nn 
nus  p<Mir  celui  de  iqo»:  rtval}  .ca^.  il  tna 
re0embloie  parfâîremenc.  Pieiii  de  rage  , 
je  frappai  la  terre  du  pied;  ce  qui  fit  faite 
de  grands  édatA  décrire  i  Madeftooiffelle 
Manaane*.«(Il  eft  fou  »  difoit-eU€,fur  mon 
»  honneur»*!  Je. fentis^^nân  qu'il  faWoiç 
me  dégiiifer  inieux  Je  renfernt»i:mf  iipik 
leur,^  &  j'affe^ai^derùe  de.aiOo;.critfi£- 
porr.  ce  Mais,  MadcmoiffsHe,  ]dit  Saiiit<* 
»  Jean  ^  ne  poi|(riefBrYOttS  poiiK  £iii:e  gar 
I»  giier  quelque  choie  Àrce^(iKauy^e  gairçof^^ 
>9  aux  noo^s  de  .yc[CFe*  MakreiSè  ?  >f  *tt 
«i  Oui,,  in/5   dic-eUe;  .ne,  t'embarrafïè 
M  pas;  je  tâcherai  d^ite-^urer  dans  lae 
n  cuifi^ie  eni^qu^lké  de  i|i4£r9tîc<>n^ou;dl^ 
••  t'en^^ployer  à  quelq:^)fejauwfcJw^iQflS^cw 
)t,  Adiee^  j^i^yré.diftble-.^i'J'a^^Vw  mlh 
^rris:^q:«^(Up^sÀ  lui  faire ^  mais.^  4^ir 
déjà  çi»ré€  dans  JLe  cp^r>  .  ,/       ;.  . .  j  c 
r^QQÎs  il.  abîmé,  dans.  ma.  do^l^r^^que 
jroùblioiâ  4^  me  r^çjr^r.  S*  Jéao,  ni^  jûra 
p^t;j;e>F*s^«;I^é  bifHHi  ip*jdit-i|»irt>yaûfc 
*  ;, ii§u$i  ,past •  ipftçv^yiwf^meiit..  ^m^lpyé 
a»:  nofi're^ternjA!  u'aj^oQ^-^^uspas Fec(:keîlU 
P  l^en jç}^ lum(ieies«?.y^»:Quî,;d^jl^Ues 
1^,  Irtroîe^f &.!j.ki  ^répcftdis-)^  ^i^'Cq^fff^nt,^ 
j»  nipu^  ,yoili 'bi.an.^vancçs  1.  >*;  ^     , 
.K  0|i:i^i  cônsèien.JQidttf  ^e  affligé j 


François.  ''^jaç 
inals  je  ne  perdis  pas  courage,  il  falloic 
trouver  Julie  :  fe  la  cherchois  fans  la  trou* 
ver.  Je  courus  pendant  quinze  jours  h 
campagne  &  la  ville  ;  &  je  m'en  retour- 
nois tous  les  foirs  dans  mon  taudis,  fansf 
une  obole  &  fans  ma  maîtreffe.  L'em- 
barras que  me  caufoit  cette  recherche 
me,  faifoic  négliger  d'embrafTer ,  pour 
vivre ,  des  reflfourccs  plus  décentes  que 
celle  du  noble  métier  de  port^-faix.  Après 
avoir  fiégé  fur  Je  trône >, je  lie  fouiffbis 
que  de  Tair  Se  de  la  lumière,'  &  i-oii 
ne  pouvpit  plus  craellemenc  Jouer  au 
Roi  dépouillé,      '  '''    " 

-  Enfin ,  S*  Jean,  vînt  tout  joyeujt'un  fôîr  ; 
me  dire:  ce  mon  ami-,  réjoûiflT^z  vous, 
j>  le  mariage  de  îMademoifelle  Jtilie  eft 
»  ûrte  chofe  •  coilftante.  »>  —  «  Malheu* 
»  reux,  lui  dis-}e,  en  Tinterromparit  j  & 
»  ru  as  la  cruauté  de  me  propofer  de  mei 
ï»-  réjouir  !  «— «  Ce  n'eft  pas-U  ce  que  |e 
99  veux  dire,  répondit  il;  je  veux  vous 
»  annoncer  que ,  comme  fon  mariage  fe 
99  fait  décidément,  Madfemoifelle  Ma- 
i>  rianne ,  fa  femme  de-chambrè ,  vous 
99  a  tenu  parole ,  &  à  trouvé  à  vous  pla« 
»  cet  chezelle ,  en  qualité  de  marmiton.  » 
—ce  Mais  Julie  eftelle  mariée,  repris- 
n  je,  ou  doit-elle  ièulement  fe  marier  ?» 
«—ce  Je  nen  fais  rien,  répliqua ^i-U^  je 


|off  L'Ays^TORiik 
n  fais  feulement  (jue  demain  on  fair  chez 
t>  fon  pete  fe  repas  des  noces.  ÂinH-^  elle 
m  eft  mari<fe,ou  elle  doit  lecre;  c'eft  la 
n  même  chofe.  »— ce  Non,  croel,  m'é- 
>i  criai* je  en  fureur  ;  il  y  va  de  ma  vie  ou 
i>  de  ma  morr  ^  voilà  la  différence.  »— - 
s»  Quoi  qu  il  en  foie,  repric-il ,  j'ai  ren< 
M  contré  Mademoifelle  Marianne ,  qui 
n  ma  recommandé  de  vous  dire  de  venir 
t>  au  logis,  m'afluram  qu'elle  avoic  pa;ié 
«  de  vous  \  8c  qu'enfin  vous  étiez  élu  niar- 
99  miton  de  fa  maifon  de  Noirville*  Moi , 
»  j'étois  charmé  de  vous^  avoir  trouvé  un 
f»  morceau  de  pain  à  g^agner.  Au  reRe, 
19  vous  irez  i  ce  logis  C\  vou&  voulez  ;  que 
9»  ix^'rmporte?  »>•— h  Sans  dpme  j'y  veox 
•>  aller ,  repris-je  avec  une  efpece  d*indi- 
»  gnation^maisceneferapaspourunau£- 
s»  fi  vil  motif  que  celui  de  gagner  un  mor<« 
9»  ceau  de  paim  »  Je  m'y  rendis  en  effet,  6c 
je  fus  inftallé  folemnellemenc  dans  la  cui- 
fine«  en  qualité  de  laveur  d^écueljes. 

Il  me  fut  impoffible  de  parler  à  Made- 
moifelle Marianne.  Elle  m'apperçutde 
loin,  Se  me  cria  en  paffant:  Ion  jour ^ 
pauvre  diable.  Je  la  remerciai  de  tout  mon 
coeur.  Je  queftionnai  tous  les  gens,.&  ]» 
leur  demandai  fi  le  repas  qu^on.  prépa* 
roit  étoic  celui  des  vioces ,  ou  fimple- 
mtpt  des  fiançailles,  c^  Que.  voulez- vous 


F» Il   4i   N-  Ç  O  .1  s.  Î07 

s>  que  je  vous  appretine»  mendie  im  petit 
s»  maniïicon , .  mpti  cai^arade  ?  Nous  ne 
»  façons  pas 'COUS  les  f^crets  de  nos  in^i< 
s>  très.  {Is  treulenc  que  cette  affaire  foie 
>»  fecrette.  Ik  fe  maiierom  fans  que  nous^ 
n  nous  f^n  app^i:eviQn$,  Peuç-^tre  le  font- 
n  ils;  peut-être  ne  le  font'i)spas«  Mad^« 
n  n;)pif^le  a;écé^R^lig4^ufe,,clle  veu^  évi- 
^  ter  réplat  ei^  £e  ixi^riaut.  *»--*5f  Rieu  à^- 
^  plus,  jiaâ^  »^  jiiii  ^répondist  \^\  oiajs  com* 
»  m«nç  lui  pe$tn<^«  on  4f  fe^marier  »  apre$ 
ti  avoir  cié  RçUgiei^e  ?  »— <<  Ceft  qu*e lie 
>»  ne  Te^k  pl^s,  ce  me  femble,  répliquai* 
»  c-il^  oii  a  c^âe  fes  vœux^  &  elle  e(î  li« 
»  bre  comcDe  vo^is  &.mm  »••     / 

On  doit,  ^nticr  c^ombi^n  fétois.^éfei^ 
péré.  Ci  Eft-elU  mî^riée»  ne  l'eft  elle  pas? 
9»  me  di(bis-{e,SieIle  V^^àé\^%  que  àor- 
n  vieMrai  )e^&,flfîlte  ne  l'eft  pas  encore^ 
y>  comment  empècher^j^-je  qju'eHe  ne  te 
f*  fpit  bient&c?  »><  J'é^ois  abîmé  dans  mes 
x^flexipns  Se  .d%qs  ii[u  dguleer}  m^is  ou*  ne 
me  laiflbk  pas  k  ien3ip$  de  .wy  livrer% 
;m  '^f^llons,  poMilo^ ,  me  difoieni  jes  cui& 
»  niers,  tJcavaille*  >•  Et  il  falbit  travailler^ 
prire  que  le  ^epas  étoit  pour  le.ibir  mê^ 
me*  Je  brûlois  dé  voir  mon  amante; 
mais  il  i^y  avoic  pas  moyen  d'obtenir 
pe  b4nb$iv>,Je  favois  qu'elle  étoit  en 
liaift  âyectiQaptjétjQilvdiiy  &;  il  ne  m'écoîc 


}08  L*  A  V  É  If  T  0  R  l-E  W 

pas  permis  dynaenter.  On  ne  laiflbîc  pa> 
entrer  un  ciré  de  mon  efpete  -dans  Itf 
appartements  MtclemaifeHe  ^4âTia^l^e 
même  ne  paroîifok  pas;id-t*'aLif^is  priée 
en  grâce  de  me  faire  voir  «fa  -fnaîrreflfe  ; 
elle  rwroU  fàic>  en  rianr  codKAeané  folle 
de  ma  détnence«  •.    .  ; 

Enfin  lé  foir  vîht;  oii  feMrv  Lé  cœur 
me  battoir  en  lavant  leii  KffiénesJ  MeH 
mains  treilnbiantes  en  ^:aflFbiein/*plu(ieors  ;' 
&  jerecevoîs,  à<?e"fejeif,  qutelques' apos- 
trophes^ autqaelles  il  hefailbk  pas  faire 
attencion.  Je  voyoîs  les  domtftiqnes  qui 
momoiént  peur  férvir^  jVAViois  lèt^ 
fort.  Je  cherchois  dans  ks  yelix  de  ceu* 
qui  defcendoienï  5  Timàge  de^  Julie ,'  & 
TimpreAion  qa'avoit  dû'  ieurcaufer  fy 
vue.  Hélas  !  m  ne  fe  doutcÀènr  pas  qu'ils 
avoient  eu,  tant  de  bonheur^^jSc  le  martniA» 
ton  rànc  de  j^Ioufîel 

11  ny  avoit  pas  afler  dfe  domeftiqties'; 
&1e;fetvifcèiniâhqttém  Lé  Maître  d^in 
tel  vint  nous -dire  dan*  WcCrtfine:  «  il  «iè 
»  faut  encore  un  du  d«ux'  taqaai^J^^n 
«>  prehdrai*}e  de  vou»  autres^bveiu^d^é*- 
>»  cuellés-?U>  Â ce»  rKCt^>'jnies^[>alpkatîofi$ 
augti^êhterent ,  àU  ^oint  que  }è  craignis 
de  me  trouver  mai.^Çôpcndaftt  M.  FAt*- 
chitriclin  -nous  patflbit  en  .reViW.  Enfin'; 
«c  à  toi^dr&Ie^  m<it'4k4)i(qU''bâ4ot  do)i^ 


,X^^  .A.  N   îÇ    O    I    S.  JOf 

^Tf  ne  cm  ha|piic  de  livrée.»  Je  m!élance  d'im 
faat.  dansu.^ii,  petiç  réduit,  çjk  i*oii  iite 
foar^ji;  de  la  pcM^dçe  .&  de  la  pommade.  Jp 
jçpedcyine  «rapidement  a  H  coup  de  peigne^ 
j  eadoûTç'  upe,  livrée^.  &  je  fcappe  tou3  les 
yf04  d^n^  hçaiCuyj^f  <<  Parbleu!  dir  rotije 
»  ;Ia  valççîiUIpjiçett  le  marié,  ceft  lui- 
-même toac  craché-  »— «  Oh!  U 
*.>,,rpfïèrablaBce  eft  plaifaute,  dit,  le  Maîr 
*\  trç-d'Hôcel;  je  yais  bien  faire  rire  Mpr^» 
^>  tâeur.)»  A  çe;s  ïnats  il  me  d9nae  un  pl^ic 
i,por^9r ,  rSc  me.  diç^:  marche.  : 

,,Xe  .lEçmyois  ^Q  tous  mes  membres.' 
J'allols  ypir  ma  Julie;  &  que  pouvoic-il 
léfultjp^r  d'une  pareille  fcene?  Cet  origl- 
MÛi  q^i^;^ous  çqu^uifoit,  alloit , fixer  tous 
lesyt^xf^  moi,,  &  me^faire  reconnoîr- 
t,ra.  {pgez  çomme^nç  je.devois  ecre  reçu 
du  père  •&  du  mi^rû  D'ailleurs,  fi  Noir- 
ville  .ne^  me  jreconnoiÉroic  pas  pour  Tan- 
cien  amant  de  fa  fille,  ne  pouy oit-il  pas 
me  reconi^oître  pour  celui  qui  lui  a^oic 
iionaé  UQ.c^  de  coups  de  bâton ,  quelques 
jours. auf^ravanf/     ..,.;.-  l  > 

^  J'entrai  d^^isja  faUe  ^eg;  ^remblà|}t*  Mes 
avidp^j  regards-  ^Jiei?:heire,nt .  J ulie  , ,  iÇc  fe 
fixere/^t/;9Ut,)d'qjn;cofî^;far  elle., /e  la  re- 
.pqnjnus/ur-le'^chjtTipf  E^l^  iBie  parut  em- 
^jellig^  Gprame  Ujiîi^clinîSt  q^Vnj^a  vu 
^*;^  1?,  n|ifr4Hçe  dp  Pri^j;emgj^,  i^ufjt  àaus 


JIO  lÀ'VEKTURIER 

coûte  fa  gloire,  au  matin  d'un  )oar  (eretn 
de  la  bctie  farfon.  Je  fiis  ébloui  de  fa 
beauté;  je  demeurai  ravi  «en  extafe  ;  Se 
le  plat  me  feroit  tombé  des  mains ,  fi  le 
'M«rûre-d*Hôtel  ne  me  rtût"  enlevé  dans 
1^  moment.  Je  me  poftai  derrière  la  cfaaife 
du  père  de  Julie,  vis-â-vis  d'elle.  Deli  je 
m'abimois  dans  la  conremplaiion  de  cetré 
figure  angélique.  £lle  caufoit  avec  mon 
détedable  rivai;  d*autant  plus  déteftable, 
qu'il  étoit  triomphant.  Quelle  amertume 
inondoit  mon  amel  Voir  mon  Amante 
aptes  une  fi  longue  abfence,  &  ne  pouvoir 
voler  dans  (es  bras,  &  la  voir  dans  ceux 
de  mon  rival^  être  valet  candis  qu'il  écôit 
iTiaître!-  Cependant  une  çhofe  me  confo» 
'  loir. *JnHe   ctoit    mélancolique;  ielle  ne 
pAroiflcât  point* goûter  fon  fort,  ni   pat 
*conféque«t  aimer  mon  rival.  «  Elle  m*ai- 
'»'  me  encore,  me  dis-je;  mais,  helas!  elle 
w  nVeft  plusà  moi.» 

Tandis  que  je  m'occupois  de  ces  pen- 
fées ,  Noirville ,  entouré  de  cinq  ou  fit 
têtes  à  perruque,  e^caipitioit  un  feu  d'arcir 
fice  qu'on  alloiï-tiier^fur  la  table,  à  la 
fin  dirjepas;-&  difTertoir  gravement  fur 
cet  objet-  tty)p0'î^tâ)iti  Ls  itoîem  tous  fi 
attentif,  à^vA  parler;/ les  autres"à  l'écou- 
ter, qu'ils  lii  sYébient  p&s  apperçus«  qu'on 
leur  avott  jbiié  un  tour  afibz  plaifanc 


F  H    A   K    Ç   O   I^S.  }11 

une  jeune  efpiegle  s*éroic  amafée  à  attacher 
enfembie  leurs  perruques»  par  les  noeuds 
tics  l'un  a  Tautre;  elle  avoir  paffé  autour 
•d'eux  coi  sun  long  ruban  tellement  arrangé; 
^u'au  ff'oindre  efort  qu'ils  dévoient  fîiîre 
pour  fe  rléfunir,  ils  alloient  ferrei^  des 
nœuds  qui  les  enchaînoient  enfembte;  Je 
voyois  préparer  tour  ce  petit  jeu ,  fans  y 
faire  attention.  Je  contemplois  Julie,  qui 
ny  faifoit  pas  plus  d'attention  que  moi. 
On  m'avoit  mis  à  la  mait)  un  réchaud  i 
î'efprit-de  vin  tout  allumé.  Je  le  tenoi^ 
^11  tremblaatj  tout  à  ma  Julie ,  toujours 
(derrière  la  chaife  de  fon  père.  Dans  ma 
diftraâiion,   fans   m'en    a^percevcMr,   je 
mets  le  feu   à   fa   perruque.    Voîii   les 
perruques  de    fes   voifins   qui   pr^gnent 
feix  i  Tenvie  l'une  de  i'antre.  Vx^à  mon 
grouppe   de   caufears   qui;   en    voulant 
fe  fëparer ,  fe  lie  plus  étroitement.  Voilà 
toutes  ces   figures  effrayées,  toutes  ces 
têtes  enflammées  qui  fe  tiraillent  &  i'eu- 
treb.tftent,  tandis  que  les  femmes,  dont 
les  cocffes  fe  fenrent  de  l'incendie,  pouf- 
fent des  cris  &  s'évanouiflènt.  Voild  un 
homme  grave   qui  *  en  fe  débàrraffant; 
frappe  du  derrière  de  fa  tête,  «ne  glace, 
la  caffe,  êc^  reportant  fa  têfe  en  avant  i 
heurte  avec  force  contre  "celle  d'un  autre 
&omaie  grave.  On  voit  volêc  l^s 'coupe 


311        l'A  V  E  N  TO K«t t a 

de  poings^  on  çnrend  les  |uremencs,  les 
cris»  les  grincemencs  de  dents.  Les  valets^ 
qui  ont  éré  chercher  de  Teau,  en  jetcem 
galamment  fur  les  Dames  &  furies  dignes 
Meilleurs»  dont  les  perruques  brûlent, 
ibc  au(C  les  fourrures^  car  on  étoic  en 
.biv.er«  Tout  ce  qui  fe  trouvoir  fur  la 
table  prend  feu,  y  compris  le. feu  d'ar- 
cificç,  dont  l'exécution  fut  .  très-belle, 
fans  caufer  beaucoup  de  pjaifir.  La  flamme 
.mpnte  jufqu'au  cordon  qui  attachoit  un 
.luftre  au-de/Tus  de  la  tabler  le  cordon 
brûle,  le  luftre  tombe  fur  les  porcelaines, 
&  brife  tout.  Les  gens  qui  fe  battent  & 
•s'encrepoufTent  augmente  le  dommage; 
itput.  eil  renverfé,  tout  eft  en  morceaux. 
Le  parquet  eft  jonché  d'hommes  &  de 
femmes  foulées  aux  pieds,  des  débris 
de  porcelaine»  de  luftre,  de  glaces,  de 
jbouçeiiles ',  de  mangeaille,  de  meubles, 
&c  autres  efFçts  nageants  dans  l'eau,  le  vin , 
les  liqueurs,  Thuile  &  le  vinaigre;  le  tout 
arrofé  fans  incei'ruption  par  les  valets , 
pour  ét.eindre  les  petites  flammes  qui  vol- 
tigent far  ce$  amas  en  défordre,  fur  ce 
chaQS  renouvelle  desj  Grecs*    . 

A  force  de  fetter  de  Tèan,  Ton  vient 
cependant  à.  bout  d'éteindre  le  feu.  Cha- 
cun fe  levé  tout  déchiré,  tout  débraillé, 
loue  dépouillé  1  .  couvert  de  lambeaux; 

les 


François.:  3  î  J 

brûlée^;  ^qs  fepim«s:avec  xiesi  mdit:|^U)^ 
de;  coënes  &-d^^(j«pons déhbiâs^^l^S'ttifis 
&  ks  ^utjCgj  ftîîiec  dcsTvifiïgeîrçntïihméç'i 
Êrûrcs^  CQUvf rw-dîtnîip<nilé5.  'Eiifirt  l'aU^ 
gu(îe,âûr^^ijl?lét:reprend  féanco^  ©ti^^'exa- 
mi^ei,-  oiji  Xô  .re^onuolc  jnutueUemenc  ; 
QH^^9'^:*v^^f.  p^ii^e^îMoi' qui  n«I  y^ewx  ^fi» 
^e  ;  feç9piiflij&rfif ^  ^  î  je:  nw;  '  faave  où  •  je 
Mu^,.  <ie.ci;^v(^f^[5]ué  rx)Qi^'ine  retombé 
mç^  papu  Pie$;.yateji5  inîatcrapditt.;  cinq  ou 
\\^  ^..^s.3Ç^uiQ^/aie  aaineîic  devanc 
la/^compa^ie_  m^jeftueufe,    fans    faire 
^iienixon  aux  coups  dp  pied  &  de  poing 
q^u^  j^.  leuç  4*^^^*»^  ^i^g^®î*«  Je 'm» 
Ç(pijVji,e^^''^auçai\t  r .qye^ rfjeopuikii'f  le ,  vifàîg^ 
dç'jmésrj  chevejU^Xi,  'ZJàïXA&  itècre-paiS  çe^ 
cq}{n{i  .£oar  V^^^uf)  ^lotcoublew.  .'  :^      - 
*/..Cepeudanj:  )  vfftc^'ec:  dfe  Noir  ville*:  liie, 
tèconito^t,  ;&  lui;4K  :  w.Ccft'-là  le  coquin 
>i  qui  vieiu  de  mçtcre  le^fetr  à  votre  per-^ 
»i^-  rugue^  ^  c'e(l^.ïti|ni^qui  vbura  rfon-^ 
5>  n^  iiVft^te  jottfjJjfcritlclc  coups  ;dc>'bâ*' 
4  ipi^.  »j r , Aj<^Ç? ' j% lY iwPt  brùIé. rf^âw  fur 
moî^pi^^ifant  ;  <<  AJ^>d^tçftablc-fcélqrat4  »' 
Xé;Jài(3ppiLciue  /gr  Je  vif^fi:;udeifari:eûfe' 
ajpoj^popHçi,  q^i  le|eree  i  la  renverfe.  II 
sVab;c<.quon  me  le  dépouille  jufqîi'aux» 
»>  ^^)  ,^qu'p9)j&£lécbi^Jljt)ttpsdçfaoet.i> 
On  lui .  ob^içjj.'çn  «^f^^bfi  par.^  hm-.- 


514  l' Aventurier 

b^wx  fu^sjbabits  &  ma  chemife.  Te  me 
yoiscfiut  im  dev^anc  d«s  Darties,' devant 
mif  Jidic-  ûnnetpeae  crbuYer  ë*atx)rd  qae 
^  pecich.raaiitnei?.  £n  aneâdàriT  mieux» 
on  le  lUrpoTe  à:m^  vebgetter  les  épaules. 
.  J'écoi»  accablé  par  le  tlombre;  il  tiy 
avoic  pa;i  mo^en  de  réfiftef.  Déjà  tes  igno- 
minieux ioftrumems'de  correâîon  corn- 
mençoienc  à  outrager  ïbM  individu.  Alors 
je'm'éccie  d'une  voix  tdôàldureàfé  :  «  Of 
9> .  ma  iuUe !  peax^ra  laidèr  âin(i  traiter  cotî 
n  Amant  ?»  Figuretf-vt^Us  /i^cetf  mots ,  Jti- 
lie»^ comme  frappée- de' la  foudre,  qui 
tombe  à  la  renverfe,  qui  fe  relevé ,  qui  me 
xegacde  d'an  aipinqdiet,  qui  rougir ,  qui 
palir,.qiiis*<jéJànce4anS9ti€^bras5  qiii  m^ 
x^it  4ans)lës(teiis<;  êc  toute  la  famille, 
frappée  cotiinieielbi^  qtfftfe  îecfeiHr  tiousr, 
poar  libus  ar^dierdl^'bt'à^  Tun  d^Tautre. 
f  Ah! cher Merveil,uivfejs'écrîoic Julie 
ta  défaillante.»— id  C'eft  tbi  abominable 
»i:ifcélétatt!;  di^ifi  Wôkvilte,  >j  —  !«'  Tu 

»i  I  n'ea'pa4^'^*^'^*4^^''^>^F^^*^  ^^^^ 
ni'xitzl  j'malhôdrdU*,*^  hé  Ic'ai-jé  oa?  âonnS 
79  tinq^cfihwllôûis-pdrfr^kWer  feTiirep^d-' 
jji  •  drê  aU*.  botff,  du  vnloride  ?  V> -llflt.Gttibf'e- 
•  s3!  '  acharnée:  for  *ïOs  pfaî ',  - i^'ëcrfcrftl  m>ît^ 
n  ville ,  tu  viens  ^ôiic  fîi^t  îél  tarf'odîSîfe; 
tX'.vie!  Quojï  reâOTble,  tjU'ttrt 'redouble,^' 
u  qrfon*ipfitfie'4tW(kirfoiiS4^S'^rgçs.V 


François.  315 

u  On  redoubloît  en  effet  j  JuHe  poaflToic 
des  cris  lamentables;  Ôc  dans  mon  défef^ 
poir,  j*élevois  les  bras  au  cieL 

Tout-à-coup  un  vîeux  domeftîque  s'é- 
crie :  ce  Arrêtez ,  refpeâez  votre  maître  , 
»  le  maîcre  légitime  de  cet  hôtel ,  Théri- 
,  »  tier  véritable  de  la  famille.  »  On  s'ar- 
rête. Noirville  s'écrie  :  ce  Que  veut  dire 
»j  ce  mîférable?  Il  radote.»— c<  Voyez- 
>>  vous,  reprit  le  vieillard,  les  armes  de 
fi  la  famille,  qui  fe  peignent  fous  ^oii 
w  bras ,  &  qui  font  plus  lenfîbles ,  par  ce 
>>  que  vous  avez  fait  rougir  fa  chair  pair 
»>  vos  coups  ?«  On  regarde,  on  voit'eiï 
effet  les  armes  de  la  famille  deflînées,  je 
ne  fais  comment,  fous  mon  aiffèllel 

<«  Hé  bien,  que  (îgnifîe  cela?  difoît  la 
w  compagnie,  >9  —  «c  Cela  veut  dire  ^  re- 
»  plîqua  le  vieillard,,  que  MonfieUr  éfl:  le 
»  véritable  héritier  de  cette  maifon.  *  On 
lui  demande  l'explication  de  cettie  énigtiieV 
«c  Sachez,  répondit-il,  que  ce  jeune  Sef- 
»>  gneur  (  qui,  par  parenthefe,  étoic  eii 
»  fort  mauvais  équipage)  eft  le  fils  dé 
9>  feu  Madame  la  Marquife  d'Erbeliil;^ 
i>^  qu'avant  qu'il  eût  l'âge  de  trois  ansj  îf 
»>  'lui  fut  enlevé;  qu'elle  eut  le' bonheur 
»Vjde1e  rettôuvéceiitrè' lesm^îhs  cï'une 
^  mendiante.,  êc  de  1^  jfecfàiànifë^'çiïéz 
i»  ellej  qu a  Tatticle  de  la  mort,' cette. 

O  z 


Jldr  t"*A.V  ENT  U  R  lE  a 

»>  Oame,  prévoyant  qu'on  pourroit  en^ 
»  core  jouer  à  fon  fils  le  même  cour,  lui 
»»  fie  graver  (es  armes  tous  raidelle»  de  ma- 
»  niere  qu'elles  dçvoient  paroîcre  fenfible- 
9)  ment,  pour  peu  que  la  partie  devine 
»)  rouge  &  colorée  par  un  léger  frotte- 
»  ment.  L'efprîc  de  cette  chère  malade  étoit 
9)  {ilors  unpeu  exalté  par  la  fièvre  ^  cette 
M  idée  le  prouve.  Elle  me  difoir  :  s'il  a  le 
»>  malheur  d'être  encore,  enlevé,  &  privé 
»)  de  fon  héritage  paternel ,  qu'il  ignore 
»  fon  rang,  dont  la  connoifT^nce  lui  ren« 
»9  drpit  fon  mauvais  fort  plus  infuppor* 
n  table;  mais  s'il  fe  tropve  dans  un  écat 
9>  digne  de  lui,  fes  gens,  en  lui  pa(Tànt  fa 
9>'  èhemife>  pourront  découvrir  cette  mar- 
99  quÇj,  &  lui  apprendre  qui  il  eft-  C'eft 
>»  pour  celji  q^éJ'ai  fait  graver  ainfi,  hors 
»  de  la  porréfî  dp  fa  vue ,  fes  armes  &  fon 
n  nom.  Voyez,  Meflîeur»,  continua  le 
w  vieux  domeftique;  voilà  ce  nom  qui 
»>  paroît  à  préfent  4^1^^  toute  fon  éviden- 
m  ce.  >>  Et  chacun  lut  au-delTous  des  armes, 
Louis  ^  Marquis  (CErbeuU. 

j/^Ior&fil  me  fembla  qu^il  me  tomboit 
iâes  écail;les.4f  delTus  les  yeux.  Je  me  rap- 
pellai,  .cooiniç  un  fônge^  ttion ,  premier 
çnleveme^it  par  le  erand  manteau  roùgel 
la  .beue^tjame  ^fii  m,  avoit  retiré  des 
mains "ijè  liJ^  Ta  cérén^oaie 


François.  j  17 

qu*elle  m'avoit  fait  foufFrir,  quand  oa 
m'avûic  gravé  les  armes  fous,  le  bras, 
"mon  fecoûd  enlèvement,  &  enfin  tout 
ce  que  j'ai  raconté  au  commencement  de 
ces  Mémoires;  jufqu'à  la  tendre  amitié 
que  j'âvois  pour  la  petite  Julie  au  ber- 
ceau. Je  ne  fais  pas  comment  je  n'avois 
jamais  repenfé  à  toutes  ces  chofes,  aux- 
quelles tenoit  mon  fort. 

Le  vieux  Baron  écumoit  de  ratge,  & 
s*écrioit  que  le  domefliqae  écoit  un  im- 
pofteur.  et  Non ,  m*écriai-je ,  tout  ce  que 
»  Paptifte  avance  eft  vrai.  Je  me  fbuviens 
>5   très-bien  d'avoir  été  enlevé  deux  fois 
>»   de  la  maifon  maternelle.  »  —  «  Ec  pair 
3>  qui  ?  dit  Noirvillc'en  paiiflant.  »•«  Par 
w  vous,  lui  répondis  je.  w  En-efFet ,  il  me 
iembloit  que  le  grand  manteau  roiige  qui 
m'âvoit  en^levéi  &  que  j'appellois  alors 
mon  Oncle,  reflemblok  .comme  deux 
gouttes  d'eau ,  à  ce  grand  efflanqué,  ce  Tout 
>»   cela   eft   vrai,  reprit  le  domeftîqùe  ; 
»  c'eft  vous ,  M.  le  Baron ,  qui  l'avez  en- 
»  levé;  je  vais  en  chercher  la  preuve.  »> 
Et  fur-le-champ  il  courut  à  fa  chambre, 
tandis  que  Npirville  crioit  à  Fîmpofture, 
&  rouloit  nous  dévifager  tous. 

Les  fpeétateurs  ne  lavoient  que  penfer 
cje  tout  ceci;  &  le  noir  Baron  fentoit 
qu'ils  n'éroient  pas  pour  lui.  Le  domef-_ 


}i9        l' Aventurier 
tique  rcvinit  avec  un  papier.  Le  fiiribond 
fe  jecrafuc  lui ,  pour  le  lui  arracher  ;  mais 
le  père  de  mon  rival  s'y  oppofa ,  prit  Té- 
cric ,  &  lut  ce  qui  fuit. 

<c  Le  Baron  de  Noirville ,  mon  beau- 
n  frère,  m'ayanc  déjà  enlevé  une  fois 
M  mon  fils  jumeau  Louis  y  que  j'ai  retrou* 
n  vé ,  comme  il  m'avoit  enlevé  précc- 
)>  demmenc  mon  autre  fils  jumeau  Char^ 
^  les  y  qui  reflfembloic  parfaitement  à  fon 
9i  frère ,  &  que  je  n'ai  jamais  revu;  en  cas 
»)  que  ledit  Baron  ait  encore  une  fois  Tin- 
»»  dignité  de  fouftraire  mon  fils  Louis  j 
»  ce  cher  enfant  aura  un  figne  évident 
9*  pour  fe  faire  cônnoître;  &  ion  verra, 
»  îbus  fon  aiflelle  ,  pour  peu  que  lapatr 
»»  tie  foit  colorée  par  un  léger  frottement, 
»>  les  armes  de  la  famille  &  fon  nom, 
3>  Louis j  Marquis  d'Erbcuil^  que  j'y  ai 
»  fait  graver  au-deflTous  d  unfîgne  natu- 
>»  relj  ce  qui  confie  par  la  fîgnature  de 
»  celui  qui  Ta  gravé ,  &  de  plufîeurs  té- 
^  moins.  Je  dépofe  chez  un  Notaire  le 
r>  double  de  cet  ade,  &  je  recommande 
33  audit  Notaire  de  protefter  contre  Tufuc- 
>»  pation  que  mon  |beau  frère  doit  faire 
«  des  biens  de  mon  fils ,  afin  qu'ils  feigne 
*>  reftitués  au  légitime  héritier ,  quand  il 
»  reparoîtra.  Je  charge  JeanBaptifte  Cau- 
w  dron,  mon  fîdcledomeftique,  de  veil- 


François.'  .3^9 
I?  ler^  anraac  qu'il  lui  fera  poflîbje,  fur 
».  ttion  filsj  &  je  lui  donne,  à  cet  effet  ^hitic 
»  cents  «livres 'de «penfioti,  afin  qu'U  ap- 
î» .  pî^iMie  d'=ce  chw  orpHeliH  qui  îî  eft,  & 
3j  qu'il  le  faffe  reconnbîtrefat  lafamillel 
»  Fiic  à  Patis,  ce  i  ^  Septembre  ï7'jx 
w  Signé  y  Louife  Firmorin  j  '  Marquife 
>»  dErbeuiLn 

^  liÔiii  s^oiVRÎ  =à' -éette -lééttirè /celle' d'un 
afte  rcoûfirmatif ''dli  précédent,  figilé  dé 
hoir  témoins.  Bciacbup  de  gens  qui' 
étbient  dans  la  cortipa^nie,  &  qui  avôient 
été  î fort  liés  avec  la  Marqurfe  d'Erbeuil, 
reconnurent  fon  écriture;  &,  voyant  très- 
exprelTément  fur  machair,  les  armes,  ie 
«cm  &  le'figne  défignés  dans  l'écrit,  ils 
dixent  que!  cela,  paroiffaitclàiri 
.  Alors  ^dirvillè  entra  dans  rine  colère 
épouvantable  :  il  ^s'écria  qtnf  était  ftupé- 
fctit  &  indigné  de  v^oirrôàt  fe  monde  fe 
donner  Je  moty  pour  accueillir  une  impof- 
cure,  &  fe  tourner  contre  lui.  Il  juna  qu'il 
brûlecoit  la  cervelle  au  premier  qui  ofe- 
r.oit  lui  (batewir  leà^aïrècftës'qù'^n  ^<^^^ 
inventées.  Il  voulut,  cencToïs  ,  fe  jeueir 
fur  le  vieux  doftiifeftique  Ar-fïtr  moi.  Il  pa- 
roiflbic  uu^dé^ôtiiaquè;  bit  fut  le  çoiîjte- 
nirj  mais  fes  extravagances  ne' firent  que 
prouver  davantage  contre  lui.  Il  parvint 
^  i  arracher  la  lettre  des  mains  du  fidèle 

O    4 


'510  l*  A  V-f  K  T  U  A  lE  R 

Bapcifte^  §c  à  la  jeccer.dans  Je  feu;  mais 
ou  la  fauva.  (<  LailTet  }fi  faic^,  dit  rhou- 
»  nèce  f(prviceur  ;  il  y  ep  à  ua.  double  chez 
>?  le  Notaire.  »  £c »  far-le  champ  ^  le  brave 
9»  homtne  y  jcourut.  •       ;  .    •  : 

Touce .  cecce  £cène  nous  ayoïr  conduits' 
jufqu'au  matin.  Apxès  aYoir..cauié  long* 
temps,  le  iflotaire  vint,  avec,  on  Proou- 
r^ur  éc;  ùx  réif^o^s.  ««  MiCSems^^  dit4i , 
»  vpilà  la  let^r^,.  dont  voilât  devez  avdir 
»  la  pareille»,»  Tout  le  iMonde  les  con- 
fronta enfemble  ;.  c'étoit  étalement   la 
même  choCe.  L'Officier  public,  ajouta  : 
•t  Voilà  iîx  témoins,  de  huit  qui  étoienc 
9>   autour  du  lit- de  Madame  la  Marqoife 
33  d'Eibcuil,  quand  riiirccipti0oi fut  faite 
s>  fous  le  br^  de  lenfant;;  les deup autres' 
»  font  inotts.  »  0»  in t,er,rpgeà  tt)U5  ces  té- 
moins j  leurs  rcpqnfes  fareni:  tmanimes. 
Ils  demandèrent  à  voir  mpu  aidellè  ;  frot*' 
tereht  la. peau,  &  virent  exaâement  les 
armes^  le  nom  ^  &  le  figqe,  ils  s*écrierenr  : 
c<  Cela  eft  clair,  îylonfi^Ujr^iYouiôscschei 
"  v.ftu$j!>»,Ç'èç>^  ^S}^pi  qu-.on  padoit âinâ. 
«^  Monteur ,; ^içe  di^,  le! P^cai:euc ,  ayant 
>'',  içcé créé ypqe  tuteur^ àla.tnortde Ma^- 
>>  d^me:  votre  mère ,  j'airpcdtefté  xonire 
»  rufurpation  de  vosbiens,,  Jkité  par  M, 
»  votre  oncle.  La  ptoteftatipn  lui  a  été 
»  fîgnïfiée  en  foiuje  :  la  voici  j  tout  eft  en 


/ 


François.  jii 

^3  règle.  Sous  peu  de  jours^  nous  obcien- 
»  drons  une  feiuence  qui  vous  mettra  ea 
»  pollèfîîon,  » — Ci  Mon  cher  Monfieur , 
y>  me  dit  un  bon  vieillard,  j'ai  été  j'in* 
» .  Cendant,  de  votre  famille,  fous  M.  vo- 
«  tre  père  &  Madame  votre  mère.  Je  fuis 
>»  encore  tout  prêt  à  vous  fervir.  En  at- 
»  tendant,  voilà  une  bourfe  de  trois  cents 
»  louis,  que  je  vous. avance  fur  vos  re- 
3ï  venus,  w— -fc  Mon  cher  Maître,  me 
»>  dit  enfin  le  fidèle  fiaptifte,  car  il  eft  à 
»  préfent  déniiontré  que  vous  Têtes  j-^. 
»  ceux  qui  ont  connu  feu  votre  honnête 
"  homme depere,  conviendront  quevous 
«»  avez  tous  les  traits;  daignez  accepter 
»  mes  fervicesj  je  veux  confumer,  chez 
>»  vous ,  les  dernières  années  qui  me  ref-. 
»>  tent.  >>  Je  l'embraffai  tendrement.  Tpuc 
le  monde  me  falua  &  me  complimenta, 
m'appellanc  M.  le  Marquis,  dune  voix 
unanime  :  mais  M.  le  Marquis  étoit  nu 
jufqu'à  la  ceinture,  Baptifle  alla  chercher 
un  habit  de  mon  père,  qu*il  me  mit  fur 
le  corps ,  avec  Tajudement  complet.  Je  m» 
trouvai  donc  habillé,  un  peu  à  l'ancienne 
mode;  mais  ceux  qui  avoient  connu  mon 
père,  s'écrièrent  qu'ils  croyoient  le  voir 
reffuicité.        \ 

Alors  je  dis ,  d'un  ton  attendri  :  «  O  ma 
»  Wie,  êtes- vous  mariée?  —  Oh!  non  , 

o  s 


-Jtl  L*  A  V  E  NTU  K  f  fi  R 

»  non,  s*écria-c*elle ,  avec  la  plus  grande 
»»  vivacité ,  en  fe  jeccant  dans  mes  bras.  ^ 
Mon  rival,  à  fon  cour,  dit:  «<  Tout  beau  , 
>i  s*il  vous  plate,  M.  le  Marquis;  paifque 
»  tout  le  monde  veut  que  vous  le  foyez» 
^^  je  ne  m'oppofe  pas  à  votre  petite  for- 
ât tune;  mais,  pour  cela,  vous  ne  devez 
»  pas  nî'enlever  ma  femme.  Première- 
9>  ment  il  n*eft  pas  encore  prouve,  ou 
»  du  moins  déclaré,  par  un  Arrêt  jaridi- 
1»  que ,  que  vous  foyez  le  Marquis  d*Er- 
»  beuil  :  en  fécond  lien ,  fi  vous  Tètes, 
^  Julie  eft  votre  coufine ,  8c  vous  ne  pou- 
*»  vez  l'époufer  fans  difpenfe  ;  en  troifîe- 
»  me  lieu,  il  faut  fa  voir  (i  votre  oncle  » 
m  que  vous  dépouillez  de  tout,  voudra 
9)  VOUS  l'accorder:  en  quatrième  lieu, 
••  vous  êtes  Moine;  &  bien  loin  de  pou- 
9»  voir  vous  marier,  vous  êtes  dans  le  cas 
»  d*être  enfermé ,  pour  le  refte  de  votre 
»  vie,  dans  un  cul-de  bafle-foflè.  Enfin 
'>  elle  eft  fiancée  avec  moi  ;  &  vous  ne 
••  me  Tenleverez  pas  à  ma  barbe.  » 

Je  lui  répondis  :  ce  Monfieur ,  Tarrèc 
»•  qui  certifiera  mon  fort,  fera  facile  à 
»  obtenir ,  vu  les  preuves  inconteftables 
»  qu'on  vient  de  produire.  Si  Julie  eft  ma 
»>  coufine ,  je  me  procurerai  facilement 
»  une  difpenfe.  Si  fon  père  veut  que  je 
»>  lui  cède  quelque  chofe^  il  me  cédera 


F  K  A  N  ç  o  r  si  *  ^  JZJ 
»  volontiers  fa  fille.  Si  Ton  a  pa  cafTec 
»  les  VŒUX  :cle  moti  amante ,  on  pourra 
»  pareillenaent  caiTer  ksiaiiens*^  qui  ne 
^  font  pa$  plus  foUdes;  ^',  tties  Yœu3& 
M  cadés,  je  ne  crains  plus  J[ea.MQin$»s.'En^ 
»  fin  y  fi  vous  êtes  fiancé, ^e  fiii^  atim^  & 
a>  je  m'en  rapporte  à.  la  décifion  de  Julie; 
«  Faites  en  de  même.  »•  Julie  s'écria  que 
fa  déicifion  étoît  pour  moi,  &  elle  m'em* 
WaflTaj  ce  quQ  je  lui  reodisavec  ufure. 
,,  Peiidani.  tout  ce  colloque,,  Noirville 
confondu,  abîmé  dans  fes  .réSexiods^ 
cherchoir  ^  fafis  doute,  quelque  biais, 
pour  fe  tirer  de  ce  mauvais. pas.  Son  in*> 
certitude  étoit  vifible  :  il  me  regardoit 
tout  à  tour,  d'un  œil  enveawrâé,  &  d'un 
gir  flatteur  ^  .cateiïantv}  &  pacoifToit  ten- 
té â  f^^que  4iioci]^eDt  de  £e  {dtcei^  fucmoi; 
t^lïtèt. 't>our  m'erobrafler^  .'lanrat,  pour 
IB'étra^igleiî.  E«»fin.  il  £e  .lei^^fucteux  pour 
atjer  'fç  c^Uchet',  &  chacun*  en>  fit  de 
même-  -  ;'  .   '  ' 

On  fent  Combien  le-cfa^ngcment  pres- 
tigieux &  fiibit  de.  ma  ficuaciqn  Revoit 
mipfpirer  .de  réflexions.^  .&  xmiv.  aies 
-^fpf itj9  eéyeillés*  De  .^orte-:fUx^>  de;maU 
iie^reoXyfanftnaiflance,  faits  paièhts,  fans 
^geoi  ^  Je  me  .crôu¥ais , .  couc  «à  -  coup 
^'hécitiei.d'ihe riche  &  noble  famille,  & 
bientôt  poffcflear  d'dn  bien  immenfe-  Je 

O  ^ 


3X4  l'Avektuhieh 
me  voyois  Tegal  de  Julie,  digne  d'elle,  ai- 
mé  d'elle^  moncœur  pal{^ira  lotig- temps, 
&  neTiieiaifiâ'Ie|>onvoir  de  m'endormît 
^ue fore  tard,' pour  rae  livrer  aux  fonges 
les  plus  heoreux. 

Saint- Jean  vint  mé  trouver,  dès  que 
jefus  éveillé.  «  Mon  camarade»  lui  dis- 
3>  je  ,  je  ferai  toujours  ton  ami ,  je  partage- 
9>  rai  4ivec  toi.  »-  Il  me  baifa  la  main  ,  en 
pleurant ,  &  en  me  difant  :  «  Moii  chec 
a>  IMaîrre ,  je  vous  confacce  mes  fervices 
•>  &  ma  vie.  »         • 

Mon  Procureur  entra  bientôt.  Il  me 
dit  qu'il  me  regardoit  comme  en  poÏÏef- 
fion  de  mon  état  &  de  mon  bien;  tant 
la  fentence  en  ma  faveur  étoit  infailli- 
ble j  qu'il  n'y  avoir  d'obftacles  que  mes 
vaux.  ccCompiènt  les  avez-vo.us  '£aic^? 
»  a)outa-t-il.  9  Je  lui  racontai  Thiftoire 
îde  ma.  profeffioh  «nonaêhaie;  il  -en  rit, 
&  mè  dit  :  tt  II  n'y  a  plus  d'obftades.  Je 
9>  fuis  très-sûr  de  faire  caffer  ces  vœux  ir- 
»  réguliers.  Je  vais  dés  aujourd'hui  en- 
»  voyer,'  pour  cet  effet,  uh  mémoire  en 
M  Cour  de  Rotpe.  II  faudroit  des  pri^Wes  ; 
«>'  maîsS  quelques  fequin»  ^êh  tieildi^Qnt 
«r  li^^  Voulez*vous  loujouÉsépou&r'îw- 
M  tte  coufitte?.»^-r*«  Sans- dout^,- tépolV" 
•»  dis-'jeavecchaleurp^'-'-^.Mii  Ikot  dohc^ 
i>  reprit  il ,  demande^,  en  inème  temps  ^ 


F    R    A    N    Ç    O    I    5.  i  îlj 

y»  les  difpenfes  nccefTaires  :  ce-fçra  Taffaire 
»  d'un  mois.  Ayez  foin  cependant  de  vous 
9i  tenir  caché,  pour  éviter  la  vengeance  de 
>j  votre  oncle  &  de  votre  rival,  qui  ont 
»  une  lettre  de  cachet  contre  vous;  &  plus 
«  encore  celle  des  Moines  ,  qui  pour- 
»  roient  mettre  la  griffe  fur  vous;  >> 
'  11  me  quitta  pour  aller  travailler  à  mes 
affaires.  Au  milieu  de  mes  belles  efpéran- 
:ct$y  je  me  trouyois  cependant  avec  une 
•lettre  de  cachet  fur  le  cqi/ps  j  &  des  vœux 
qui  m*expofoient  au  danger  d'être  replonJ- 
gé,  par  les  Moines,  dans  le  pluJ  horrible 
ibucetrain. 

Avec  de  Targent,  je'  me  vis  bientôt 
équipé  d'une  manière  qui  me  rendoit  di- 
gne de  me  préfenter  devant  Julie.  J'allai 
'la  xroaver  ;  je  rer.contrai  à  fa  porté  mon 
rival  quî'.en  fottoit;  &  qui  paroifloit  fort 
mécontent.  «  Ah  !  Monfieilr  le  Marquis, 
«  me  dit-il ,  comptez- vous  toujours  m'en- 
•»  lever  mon  bien  ?. Écoutez,  je  fuis  géné- 
»  reux  y  je  pourroit  vous  perdre  :  je  n'au- 
>»:  rais  qu*à  aller  trouver  vos  Moines,  ou 
9>  faire  mettre  à,  eitécution  la  lettre  de  ca- 
-•f.'chet  gue  j'ai* contre  vous  j  mais,  puif- 
^  iqfùevoittJ êtes  noble,  je  veux  procéder 
?a« -HobteAicut  avec  vous.  Faites  ce  que 
♦^vousf  pourrez  pour  réuflîr;  obtenez  la 
jtf.icalGuioii  ;d0  vos  voeux,  la  difpeule  du 


}16  L*A  y  ft  N  T  U  R  I  E  R 

M  Pape , .  pour  vocre  mariaee  >  &  Tarrèc 
»>  du  Parlement,  qui  écablira  votre  forr. 
»  Quand  vous  aurez  coût  cela ,  û  Julie  vous 
M  préfère  à  moi,  nous  nous  couperons 
»  la  gorge  enfemble,  »  Il  dit  &  me  quitta. 

J'entrai  chez  Julie;  &  fe  m'apperçus 
que  ma  figure  fit  fur  elle  rimpreflion 
la  plus  heureufe.  Que  nous  nous  dîmes  de 
chofes  tendres!  Quels  monxents  que  ceux 
de  ce  tère*à-tète  !  Nous  pallames  uti  mois 
dans  l'union  la  plus  douce  &  la  plus  in«- 
time.  Enfin ,  je  gagnai  mon  procès  com^ 
plétement.  Mon  bien  me  fut  adjugé^ 
avec  arrérages ,  dommages  &  intérêts.  On 
juge  de  là  fureur  de  Noirvitte. 

J'atrendois  impatiemment  mes  papiers 
de  Rome,  pour  m'expliques  :  ils  arriva- 
ient enfin.  Le  pape  avoir  caffç  mes  vœux 
avec  la  plus  grande  aathenticicé;  &  m'a- 
voit  d'ailleurs  accordé  la  plus  ample  dif^- 
penfe  pour  époufer  ma  confine.  Poffef- 
leur  de  ces  adtes  favorables,  j'invitai  à  dî*- 
ner  route  la  famille. 

Mon  rival  &  Noirville  s'y  trouverenr , 
malgré  la  haine  qu'ils  avoient  contre.rnoi. 
Le  pâle  vieillard,  vers. le  deffert;. rom- 
pît le  filence  qu'il  àvoit  gard^  obftîné^ 
ment,  &  me  dit:  «Vous  criomi^ezl^'voas 
»  vous  croyez  déjà  poflèflèurjm'raon  im- 
>>  percinemefiUe,&detoii£emaf0tcane« 


François.  317 

»  Hé  bien,  fâchez  qu'il  ya  ici  quelqu  uu 
»>  qui  peut  reclamer  la  moitié  du  bien , 
»  &  à  qui  je  donnerai  la  préférence  pour 
»ï  rinfblente  maîtrefle  que  vous  vou^  dif* 
»  putez  tous  deux.  Vous  avez  un  frère 
»  jumeau.  On  Ta  cru  morr  »  il  vit  ;  &  c'eft 
»  votre  rival.  Voyez  fa  figure ,  obfervez 
»  fa  reffemblance  avec  vous  y  &  ofez  dou- 
»>  rer  de  la  parenté.  »> 

Tout  le  monde  paroiffpic  frappé  de  la 
vraifemblance  qui  fe  rrouvoit  dans  ht 
découverte  de  Noirville.  Je  prends  tout- 
à-coup  mon  parti.  Je  m'élance  comme 
un  éclair,  dans  les  bras  de  mon  frère* 
<c  EmbralTe-moi ,  lui  dis- je,  mon  cher 
>>  frère;  pardonne-moi  tout  ce  qui  s'eft 
»  paffé,  &  que  tout  foit  oublié.  Prends 
53  la  moitié  de  mon  bien ,  &  laiflTe  i 
w  Julie  la  liberté  de  décider  entre  noui 
9s  deux.  )>  Toute  la  compagnie  applaudit 
à  la  franchife  de  mon  iran(port.  Mon  ri- 
val en  parut  touché  &  embarraflc.  •*  Mon- 
»  fieur ,  me  dic-il ,  vous  êtes  noble  & 
^>  généreux.  Je  ne  puis  faire  une  meil- 
9>  leure  acquifition  que  celle  d'un  frère 
»  tel  que  vous  :  mais  voyons  donc  (î 
»  vous  Têtes.  Expliquez- vous,  M.  de 
»  Noirville.  jj— ce  En  effet,  dit  M.  de 
»  Bonac,  fuppofé  jufqu'ici  père  du  jeune 
»  homme ,  je  fais  que  d'Orvilie  eft  mon 


|X8  L^AVENTURIER 

»  fils,  &  Ta  toujours  été  j  &  je  ne  voU  pas 
»  pourquoi  l'on  veut  m'enlever  mon 
M  nls,  »  Noirville  répondit  :  ce  L*hîftoire 
»  eft  facile  â  développer.  Votre  vrai  fils 
»>  mourut  en  nourrice ,  &  cette  pet  ce  dé- 
»  fola  les  pauvres  geiis  qui  le  nourrif- 
»  foient  \  parce  qu'ils  comproient  fur  une 
»  récotnpenfe,  s'ils  avoient  pu  vous  le 
s»  ramener  en  bon  état.  Cela  me  donna 
>»  l'idée  de  réparer  cette  perte,  &  de  me 
•>  défaire  d'un  des  héritiers  qui  dévoient 
»i  me  voler  la  fuccedion  de  ma  belle-fœur. 
M  Elle  avoir  deux  petits  jumeaux  par- 
»  faitement  reflemblants.  J'en  volai  un 
»  &  je  le  portai  au  nourricier  de  votre  fils, 
n  en  attendant  que  je  trouvafTe  l'occa- 
n  (ion  d'enlever  l'autre.  Le  villageois  re< 
»>  ÇttC  l'enfant  avec  cranfport^  l'éleva, 
»>  8c  vous  le  remit ,  en  vous  le  donnant 
M  pour  votre  fils  ;  vous  le  reçûtes  pour  teL 
»  Âinfî  de  deux  jumeaux,  je  plaçai  l'un 
»>  fur  Les  rofes ,  l'autre  fur  le  rumier.  Ils 
»  ont  pouifé  tous  deux  ;  &  leur  extrême 
»>  reflTemblance  a  fait  naître  des  quipro. 
»  quo  &  des  événements  finguliers.  Au 
M  refte ,  la  nourrice  &  le  nourricier  vi- 
w  vent  encore ,  ils  peuvent  vous  certifier 
w  tout  ce  que  j'ai  dit.  » 

Cette  confeflGon  furprit  beaucoup  l'ai- 
Xcmblée,  Les  uns  s'écrioient  :  k  Voilà  qui 


François.  J19 

»j  eft  bien  exçraordiliaire !  .»  les  autres, 
%<  Voilà  un  homme  bien  déreftablet»»  Et 
cependant  les  deux.freress'embraflbienr de 
tout  leur  cœur,  / 

,On  ivaypic  jamais  tant  .'admiié  notre 
reffemblance ,  que  depuis  qu'elle  étoit 
devenue  fi  naturelle.  En  effet  elle  étoic 
particulière;  piais  non  pas  fans  exemple. 
J'en  ai  vu;foi|yent  ln>e.  aujKi  frappante  v 
entre  jumeaux  comme  nous.  Toiit  lé 
rnonde  étoit  façpris  de  n*àvoir  pas  deviné 
une  chofe  ifî  fimple.  '  '       ' 

]  On  fit  venir  fca  nourrice  &  le  nourricier, 
qui  demeuroient  à  Paris.  On  leur  promit 
de  ne  leur  rien  faite,  pourvu  .qu'ils  re* 
connufTent  la.;  fubftitm;iph  qui  avoit  été 
faite  etitre  Itixv^  inains ,  d'un  enfant  à  1« 
place  ^  rautr&  Ils  fe  jertereiic  à  genoux 
^t,ix  pieds  du  Comte  de  3on2ic ,  père  puta« 
tif  de  mon  rival,  &  le  conjurèrent dciteut 
pardonnçr  leur  faute,  en  ravQuant  dune 
manière  claire  &  '  détaillée ,  avec  des 
cijxonftanc^s.qui  ne  perm«ttoiênt  pas  de 
révoquer^çn  doute  Jeur"(ÎAcériçé. 

Tout-à-coup  le^  Comte,  de  .Bonac  s'é- 
cria :  ce  Çependant^  je  ne  v^iix  pas  perdre 
97  mon.enfant.  Puifqu'il  n-eft  pas  mon  fils^i 
9>  je  l'adopte  pour  tel  j  il  aura  tout  mon 
n  bien.  »  A  ces  mots  d'Orville  embrafla 
fon  père  avec  tendreffe,  enfuice  il  fe  jetti 


JJO  l'A  VlNTURtER 

dans  mes  bras.»  Hé  bien ,  moi  y  dit-il ,  mon 
»  frère  ,  je  ce  hilTe  ma  pan  de  ton  bien  ^ 
M  je  fuis  afTez  riche.  Il  n'y  a  que  Jolie  que 
>»  je  veux  ce  difpucer;  mais  encore  un 
9t  coup,  je  m*eA  rapporte  i  fa  décifion.  » 

Julie,  pour  tonte  réponfc,  me  Regarda 
tendrement.  Je  lui  dis  à  Toreiile  :  ce  Je 
i>  vous  demande  un  rendez  vous  pour 
9»  demain  matin.  »  Elle  me  l'^co/da ,  & 
|c  m'y  rendis. 

Je  la  trouvai  fort  inquiète;  je  paroif- 
fois  héfiter  i  l'époufer ,  &  cherchai   des 
édairciCTements.  Je  lui  pris  la  main ,  que 
je  ferrai  contre  mes  lèvres;  &  je  lui  dis 
enfin  :  «  Julie ,  tna  chère  Julie ,  je  vous 
99  adore  avec  plus  d'ardeur  que  jamais; 
»  mais  }*attends   un  aveu  (încere.  Vous 
••  ave:ç  été  abfente,   Julie;   vous,  avez 
••  voyagé  fiVf  mer;  je  vous  ai  rencontrée 
t»  fur  un  vaifleau  :  expliquez-moi  tout  ce 
t>  myftere.  »    Julie   parut  extrêmement 
frappée,  quand  je  lui  dis  que  je  l'avois  ren- 
contrée  fuf^'un    vaiffeau.  ce  Comment , 
»  comment?  s'écrîa-t*el!e.  h — «r  Je  vous 
*•  expliquerai  cela  par  la  fuite;  lui  répon- 
»  dis-je  :  éclaîtciffez-moi  feulement  fur 
i>  Tobjec  de  taes  demandes.  », —  ce  Hé 
!•  bien,  mon  cher  ami,  me  dît-elle  ,  vos 
to  demandes  font  juftes.  Je  les  ai  preflèn- 
>3  tîes  ;  je  n'ai  pas  eu  deflein  de  vous  rien 


François.  351 

«  cacher.  Ceft  mon  père ,  qui  m'a  or- 
»  donné  de  taire  ce  fatal  fecrej.  Apprenez 
>»  donc  ce  que  vous  dedrez  fi  juftemenc 
99  de  favoir. 

'  w  Vous  vous  fouyenez  de  Tétat  où  vous 
9>  m*avez  laiflîée ,  il  y  a  fept  ou  huit  ans. 
»  J'écois  plongée  dans  Tévanouiflement: 
97  on  me  fit  revenir  avec  beaucoup  de 
)>  peine.  Mes  yeux,  en  fe  rouvrant,  vous 
99  cherchèrent,  ne  vous  trouvèrent  pas,  Ôc 
3>  fe  refermèrent.  Je  demandai  ce  que  vous 
9>  étiez  devenu.. On  me  dit  d  abord ,  (  fan^ 
»  .doute  pour  m*ôrer  Tefpérance  de  vouj 
»  revoir  )  qu'on  vous  avoir  rendu  à  vptçe 
j>  Prieur ,  qui  vous  avoir  replongé  dau^ 
3>  votre  infernale  prifon*  A  cette  nouvelle  , 
jj  je  retombai  dans  révanouiflTement,  On 
»  me  fit  encore  revenir;  majs  je  rcfufai 
99  de  rien  prendre,  ea  diiant  que  JQ..vour 
»  lois  me  laifler  mourir.de  faim.  Oa  vie 
3>  que  je  ferois  fille  à  tenir  parole,  &  Ton 
»>  m'afTura  que  vous  n'étiez  pas  dans  vo* 
93  tre  prifon  ;  mais  qu'on  vous  avoir  fait 
9»  partir  pour  les  Ifles ,  avec  une  pacotille 
>9  de  dix  mille  francs.  On  me  le  jura  ,  |e 
99  le  crus,  &  je  confentisà  prendre  ua 
99  bouillon.  A  les  entendre,  vous  étiez  & 
99  gai  d'avoir  une  pacotille ,  que  vous  aviez 
99  bien  fait  voir  combien  peu  vous  m'ai- 
i>  miez.  Je  n'en  crus  pas  un  mot,  &  je  mo 


331  L*  Aventurier 
9)  rétablis;  car  la  rage,  donc  je  m'étors 
»>  crue  attaquée ,  n'étoit  qu\ine  chinierr. 
>i  La  pérfécaiion  m  attendoit,  au  forcir  de 
M  la  maladie.  Je  fus  tourniencée  cruelle- 
»  ment  pour  époufer  votre  frère;  je  ne 
a»  pus  m'y  réfoudre.  On  me  donna  un 
»  mois  pour  m'y  déterminer.  On  me  pro- 
»  mettoit  de  faire  caffer  mes  vœux,  û  je 
»  confentois  à  ine  laiflèr  mener  à  l'cglife 
»>  pour  y  contraéker  un  lien  qui  m'étoîc 
>»  auffi.  odieux  que  cehii  du  couvent.  Si  je 
»  refufois,  on  devoir  me  rendre  à  mes 
»>  cruelles  religieufes,  pour  qu'elles  me 
9i  replongeaffènc  dans  ma  prifon  foucer- 
»>  raine. 

i>  L'alternative  étoic  cruelle  :  les  vcxa- 
»  tions  écoient  afFreufes.  Qn  me  força  de 
M  quitter  la  maifon  de  mon  père  «  pour 
»  me  conferver  à  mon  Amant. 

a»  Dans  mon  embarras  mortel,  je  pen^ 
»>  fai  à  Mademoifelle  de  Mirville.  Le  Ciel 
fi  me  fuggéra  que  je  pourrois  attendre  du 
3>  fecours  de  fon  repentir  3c  de  fon  ami' 
»  tié.  Je  lui  écrivis  j  elle  vint  me  trouver, 
M  elle  fe  jetta  dans  mes  bras.  Je  lui  expo- 
•»  fai  ma  douloureufe  fituation*^  elle  efi 
9i  fut  touchée,  prefque  autant  que  moî- 
w  même  :  &  fe  levant  foudain  d'un  air  vif 
»  &  déterminé  :  ccil  faut  vous  fauver  de- 
i>  là  :  me  dit-elle;  Je  le  dois ,  je  Je  veny , 
»5  j'en  fais  mo'i  affaire.  >3  Quoique  je  fulfe 


François.  m 

«  veillée,  elle  eut  l'art  de  m'enlever,  en 
9>  me  prêtant  fa  pelilTe,  qui  m'envelop- 
s>  pa ,  &  me  fit  éviter  les  regards  des  fuc- 
>"  veillants  j  elle  m'çmpaqueta  dans  ua 
«  fiacre^  elle  me  conduifit.,.  où...  chez 
*?  Madame  de  Bonneville,  cette  exœl- 
>i  lente  &  refpeâablis  Dame  qui  vous 
»  avoic.  placé  vous  -  même  en  penfion* 
j>  dans  mon  coavenr  ,  fous  rhabit  de 
35  fille ,  &  qui  vous  avoit  procuré  le  gros 
53  lot  d'une  loterie,  montant  à  vingt  mille 
53  livres.  Cett:e  géhéreufe  femme  ctoic 
5*  parente  de  mon  amie.  Celle  -  ci  lui 
33  avoit  raconté  vos  aventures  &  les  mien- 
»>  nesj  jelle  en  avoit  fouri,  en  nous  plaî- 
i>  gnant  cependant  tous  deux.  Elle  ne 
33  vous  en  vouloit  point  j  &  elle  dedroit 
3>  beaucoup  de  vous  revoir  en  hommeJ 
33  Ce  fut  donc  votr^  ancienne  bienfai- 
»3  rrice,  qui  devint  la  mienne.  Elle  corî- 
33  jTentit  à  me  cacher  chez,  elle  pendant 
3»  un  certain  temps,  qu'elle  employa  à 
33   m!pbtenîrj^ca(IatiQn  demès  vœux. 

33  Sur  ces  entrefaites ,  fon  mari  'fut 
3?  homme  Çoii^ûl  de'Fraiice  àJLis'bd'nneJ 
33  VçusTavez.quec'étoit  un  vieux  lièer- 
33  tinj  maisjj  dépuis  qv^^^^^  ^?"^ps^  ^ 
9»  -étois  perclus  d'une  moitié  de  fon  corps'^ 
33  ce  qui  lavoit  rendu  entièrement  fage. 
3»  Je  confentLs  à  fuivre  Madame  de  Boii- 
»  jneville.en  Portugal,  pour  Taidef  dans 


5J4.  L*  Aventurier 
9i  réducatîon  de  fes  deux  petites  filles.  JV 
»  ai  paifé  avec  elle  plus  de  (ix  ans,  aufli 
M  heureufe  que  je  poavois  l'être  fans 
M  vous.  Enfin  fon  mari  mourut  l'été  der^ 
#>  nier.  Sa  pieufe  époufe  ne  tarda  pas  à  le 
9i  fuivre.  Je  la  pleurai  bien  tendrement: 
M  nuis  que  me  reftoit-il  à  faire  dans  le 
»  pays  ?  Je  ne  voyois  d'afyle  décent  dans 
V  l'univers  que  la  maifon  de  mon  père, 
a  & ,  quoi  qu'il  en  pût  arriver ,  je  réfo- 
i>  lus  de  m'y  rendre.  Je  laîflai  les  enfants 
M  de  ma  bienfaitrice  en  de  très  bonnes 
»•  mains.  Se  je  m'embarquai  fur  un  vaif- 
II  feau  François ,  qui ,  après  avoir  beau* 
I»  coup  voyagé,  fut  pris  par  un  Anglois, 
9>  comme  vous  le  favez,  à  mon  grand 
»  étonnement.  Je  fus  tranfportce  en  An- 
w  gleterre  ic  delà  en  France ,  où  je  reirou- 
ii  vai  mon  père.  Il  fit  le  difficile  pour 
If  me  pardonner  ma  fuite,  &  ne  confentit 
4i  à  révoquer  la  malédidion,  qu'il  avoir. 
Il  difoit-il,  lancée  contre  moi,  qu'a  con- 
•I  dîtion  que  j'épouferois  d'Orville.  II  me 
»  fit  voir  des  rappprts  iuconteftables ,  qui 
«  m*apprirènt  que  le  vàîflèau  fqr  lequel 
n  vous  étiez  parti  pour  les  Illes,  avoir  été 
41  |)ris'par  des  Corfaîres  barbares,  qui 
91  vçus  avoicnt  tous  jettes  à  la-mer.  Dans 
»j  la  déplorable  certitude  de  votre  mort , 
I»  (  certittide  accablante  qui  déchira  mon 
H  cœur  )  je  crus  dévoir  me  facrifier ,  pout 


François.  jj$ 

yy  contenter  moii  père,  &  combler  les 
^3  vœux  d'^n  homme  donc  javois  lemal- 
>»  heur  d'être  aimée^  Vous  avez  paru  au  mi- 
^  lieu  du  facriSce;  vous'mavez  rendu  la 
»  vie ,  <jue  jefl'aurois  pu  conferver  long- 
»  cemps ,  dans  le$  bras  de  votre  rival.  Me 
»  çendrez-vous  auffi  votre  cœur  ?  Vous 
j>  poflecjez  le  m.ien  ;  voyez  &  jugez.  » 

Je.  fautai  au, cou;  de  Julie,    je  l'em- 
ïpraflai.  «  .Ma  cherè  ame,  lui  dis- je.  Je 
i>  fuis  à  vous  pour  la. vie.  Je  dois  vous 
r»;;paroffre  «lit  ^<;i,nd malheureux,  d'avoir 
»•  exigé  oev^HS  ;  cette  explication;  par- 
j>  donnez'moi  ydusrmème;    &  décidez 
^^   ipon /ort>,»> .  En  effet,  n'avois-je  pas 
bonne. !g4:ace  i;préteiidre  épllichet  la  con- 
duite r  dé  nçion  Amautev  après  toutes'  les 
libertés    que^  j'^vûts   à   cacher   dans    la 
paienhç  ?  JEUe  fc  j^ta-dans  mesbras.  Son 
père  vint;,  elle: tomba  àfespiedsv&  lui 
deoi^anda  fon.icoiifentemem:  f>cur  notre 
mariage.  «  Permettez- vous,  n?ie dit-elle i 
w  que  je  remette  à  mon  père ,  pour  fou 
»  entretien,  un  liâfitk^  récent  qu'une  de 
n  mes  tantes  m'a  laiflë  en  mourant?  ^y-r 
«  Oui' i  "nro^ckere  ïnlîé^  Tdî  *  dis-je^^  de 
»  tout  tnôn  ciœrtt  :  ■j.'j''' joindrai ,  M  \yQM 
••  ^i|e)s,  la  raoifië  de.îïottô  bien-  »^Noir* 
ville ,  furieux .  db  notte  généroficé ,  n jus' 
remercioit  en  grinçait' db's'denrcs:»»'  Ma-^ 
tf  riez-vous,  malheureux,  dit-il  enfin j  je 


$ii  t'AvÊNTURTER 

M  VOUS  dumie  nia  maléaidtion.  «  Il  dit  & 
s*en£uiL  .11  alla  s*enrerrer  dans  le  Monaf- 
te.reouj*ayois.pcu  lliabit-,  &  ileft  à  pré- 
fti}t  un  àes.  Moines  iôs  plus  fervents. 

Mon  itère  plut  à  Mademoifelle*  de 
Mireille .  par  la  rellèmblan<:e  qu'il  avoic 
avec  moi.  Flatté  de  cette  conquête,  il  prit 
du  goût  pour  elle,  &  l'époufa.  Nos^  deux 
mariages  furent  célébrés  enfcmbfe,  &-fes 
parents  ^dopStiG  lui  laiflerent  bientôt  un 
très-gros;  héritage.  '  ' 

Je  n'ayois  pas.  trente' ans ,7  &  J'àlîe 
n'en  avoifcguercs  plus  de  virigt-€ihq.  Elle 
étoit  au  comble  de  fa  beaiué.  Nous  nous 
^orion^L,  xiQi^s^  yëcuiTies>  hieuf eux  îeniem- 
l)Ié«  Pendâtmi  f rois  mois,  !jè  ttre Rongeai 
flanf  4$  cepos^,  jp*  menai  k  vîé-'la  plus 
fiouce  i.P^tisf  maris  mon  étdilâ  WappéHa 
^icntÔD  à  de  nouveHci^  'aventures ,  qàe 
j?écrirai-{ieui-ccre.  auffipàf  la  fuite-,  fi  le 
l^^fiblicy  ça  me  lifant  j -m'encdutage  i 
pourfu,^vrf^.    .  ..>.-$ 

•■:  f  IN.-  =  M..       

.  La  fuite  f^  imprimU  9  &fiifVifijks:3*  &  4^  H>â^ 
hiinA  V^  ca  ouvrhgez.orK  42.  eu  fçin^  ^ut  ^ lUdi-- 
kèk^fât  nimhreufem  Elfe  Ji  trouye  aux  mêmes 
Mdrejfifi  Ù  MijÀ^Mkcm  ^fifôrel  de'Mâlce,  r^ie 
ÇbitUne",  ÇattxUourgfSakt-Gcrmaitiitfw^  Sieà 
ilu^Jes  amf^^f ^04^gi(^ii2vr:):  iw  .K^i'-*-  •  -* 


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